PARTIE III, LETTRE XVIII
où les désirs mêmes ne sembloicnt naître que pour nous donner l'honneur de les vaincre et d'en être plus dignes l'un de 1 autre» Relisez nos premières lettres , songez à ces moments si courts et trop peu goûtés où l'amour se paroit à nos yeux de tous les charmes de la vertu , et où nous nous aimions trop pour former entre nous des liens désavoués par elle.
Qu étions-nous? et que sommes-nous devenus? Deux tendres amants passèrent ensemble une année entière dans le plus rigoureux silence : leurs soupirs n osoient s'exhaler , mais leurs creurs s'entendoient ; ils cro voient souffrir, et ils étoient heureux. A force de s'entendre ils se parlèrent; mais, contents de savoir triompher deux-mêmes et de s en rendre mutuellement l'honorable témoignage, ils passèrent une autre année dans une réserve non moins sévère ; ils se disoient leurs peines, et ils étoient heureux. Ces longs combats furent mal soutenus ; un instant de foiblesse les égara ; ils s'oublièrent dans les plaisirs : mais s ils cessèrent d'être chastes, au moins ils étoient fidèles, au moins le ciel et la nature autorisoient les nœuds qu'ils avoient formés, au moins la vertu leur étoit toujours chère, ils laimoient encore et la savoient encore honorer ; ils s étoient moins corrompus qu'avilis. Moins dignes d'être heureux , ils l'étoient pourtant encore.
Que font maintenant ces amants si tendres, qui brûloient d'une flamme si pure , qui sentoient si bien le prix de l'honnêteté? Qui l'apprendra sans gémir sur eux? Les voilà livrés au crime, l'idée même de souiller le lit conjugal ne leur fait plus d horreur.... Ils méditent des adultères ! Quoi ! sont-ils bien les mêmes ?
leurs âmes n ont-elles point changé? Comment cette ravissante image que le méchant n'aperçut jamais peut-elle s'effacer des cœurs où elle a brillé? comment l'attrait de la vertu ne dégoûte-t-il pas pour toujours du vice ceux qui l'ont une fois connue ? Combien de siècles ont pu produire ce changement, étrange? quelle longueur de temps put détruire un si charmant souvenir, et faire perdre le vrai sentiment du bonheur à qui l'a pu savourer une fois ? Ah ! si le premier désordre est pénible et lent, que tous les autres sont prompts et faciles ! Prestige des passions , tu fascines ainsi la raison, tu trompes la sagesse et changes la nature avant qu'on s'en aperçoive ! On s'égare un seul moment de la vie, on se détourne d'un seul pas de la droite route; aussitôt une pente inévitable nous entraîne et nous perd ; on tombe enfin dans le gouffre , et l'on se réveille épouvanté de se trouver couvert de crimes avec un cœur né pour la vertu. Mon bon ami , laissons retomber ce voile : avons-nous besoin de voir le précipice affreux qu'il nous cache pour éviter d'en approcher? Je reprends mon récit.
M. de Wolmar arriva , et ne se rebuta pas du changement de mon visage. Mon père ne me laissa pas respirer. Le deuil de ma mère alloit finir, et ma douleur étoit à l'épreuve du temps. Jenepouvois alléguer ni l'un ni l'autre pour éluder ma promesse ; il fallut l'accomplir. Le jour qui devoit m-ôter pour jamais à vous et à moi me parut le dernier de ma vie. J'aurois vu les apprêts de ma sépulture avec moins d effroi que ceux de mon mariage. Plus j'approchois du moment fatal , moins je pouvois déraciner de mon cœur