‹ ŒuvresChapitre 250 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XVIII. 5o · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XVIII. 5o

De retour au logis, je soupirois après une heure de solitude et de recueillement. Je l'obtins, non sans peine; et, quelque empressement que j'eusse d en profiter, je ne m'examinai d'abord qu'avec répugnance, craignant de n'avoir éprouvé qu'une fermentation passagère en changeant de condition, et de me retrouver aussi peu digne épouse que j'avois été fille peu sage. L'épreuve étoit sûre, mais dangereuse : je commençai par songer à vous. Je me rendois le témoignage que nul tendre souvenir n'avoit profané l'engagement solennel que je venois de prendre. Je ne pouvois concevoir par quel prodige votre opiniâtre image m'avoit pu laisser si long-temps en paix avec tant de sujets de me la rappeler : je me serois défiée de 1 indifférence et de l'oubli comme d'un état trompeur qui m étoit trop peu naturel pour être durable, Cette illusion n'étoit guère à craindre : je sentis que je vous aimois autant et plus peut-être que je n'avois jamais fait ; mais je le sentis sans rougir. Je vis que je n'avois pas besoin, pour penser à vous, d'oublier que j'étois la femme d'un autre. En me disant combien vous m'étiez cher , mon cœur étoit ému , mais ma conscience et mes sens étoient tranquilles , et je connus dès ce moment que j étois réellement changée. Quel torrent de pure joie vint alors inonder mon ame! Quel sentiment de paix, effacé depuis si long-temps, vint ranimer ce cœur flétri par l'ignominie, et répandre dans tout mon être une sérénité nouvelle ! Je crus me sentir renaître; je crus recommencer une autre vie. Douce et consolante vertu, je la recommence pour toi ; c'est toi qui me la rendras chère ; c'est à toi que

So4 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

je la veux consacrer. Ah ! j'ai trop appris ce qu'il en

coûte à te perdre, pour t'abandonner une seconde fois !

Dans le ravissement d'un changement si grand, si prompt, si inespéré, j'osai considérer l'état où j'étois la veille ; je frémis de l'indigne abaissement où m'avoit réduite l'oubli de moi-même et de tous les dangers que j'avois courus depuis mon premier égarement. Quelle heureuse révolution me venoit de montrer l'horreur du crime cpii m'avoit tentée, et réveillait en moi le goût de la sagesse! Par quel rare bonheur avois-je été plus fidèle à l'amour qu'à l'honneur qui me lût si cher? Par quelle faveur du sort votre inconstance ou la mienne ne m'avoit-elle point livrée à de nouvelles inclinations? Comment eussé-je opposé à un autre amant une résistance que le premier avoit déjà vaincue, et une honte accoutumée à céder aux désirs? Aurois-je plus respecté les droits d'un amour éteint que je n'avois respecté ceux de la vertu, jouissant encore de tout leur empire? Quelle sûreté avois-je eue de n'aimer que vous seul au inonde, si ce n'est un sentiment intérieur que croient avoir tous les amants, qui se jurent une constance éternelle, et se parjurent innocemment toutes les fois qu'il plaît au ciel de changer leur cœur? Chaque défaite eût ainsi préparé la suivante; l'habitude du vice en eût effacé l'horreur à mes yeux. Entraînée du déshonneur à l'infamie sans trouver de prise pour m arrêter, d'une amante abusée je deyenois une tille perdue, l'opprobre de mon sexe ei ie désespoir de ma famille. Qui m'a garantie d'un effet si nature] de ma première faute? qui m'a rete-

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