PARTIE III, LETTRE XVIII. 5o
nue après 1<' premier pas? qui m'a conservé ma réputation el I estime de ceux qui me sonl chers? qui m'a mise sous la sauvegarde d'un époux vertueux, sage^ aimable par son caractère el même par sa personne. et rempli pour moi d'un respect et d'un attachement si peu mérités? qui me permet enfin d aspirer encore au titre d'honnête femme, et me rend le courage d'en être digne? Je le vois, je le sens; la main secourablc qui m'a conduite à travers les ténèbres est celle qui levé à mes yeux le voile de l'erreur, et me rend a moi malgré moi-même. La voix secrète qui ne cessoit de murmurer au fond de mon cœur s élève et tonne avec plus de force au moment où jétois prête à périr. L'auteur de toute vérité n'a point souffert que je sortisse de sa présence, coupable d'un vil parjure; et, prévenant mon crime par mes remords, il m'a montré l'abîme où j'allois me précipiter. Providence éternelle, qui fais ramper l'insecte et rouler les cieux, tu veilles sur la moindre de tes œuvres! tu me rappelles au bien que tu m'as fait aimer! daigne accepter d un cœur épuré par tes soins l'hommage que toi seule rends digne de t'êlre offert.
A l'instant, pénétrée d'un vif sentiment du danger dont j'étois délivrée, et de l'état d honneur et de sûreté où je me sentois rétablie, je me prosternai contre terre, j'élevai vers le ciel mes mains suppliantes, j invoquai l'être dont il est le trône, et qui soutient ou détruit quand il lui plaît par nos propres forces la liberté qu'il nous donne. Je veux, lui dis-je, le bien que tu veux, et dont toi seul es la source. Je veux aimer lépoux que tu m'as donné. Je veux être fidèle,
5o6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
parceque c'est le premier devoir qui lie la famille et toute la société. Je veux être chaste, parceque c'est la première vertu qui nourrit toutes les autres. Je veux tout ce qui se rapporte à Tordre de la nature que tu as établi, et aux régies de la raison que je tiens de toi. Je remets mon cœm sous ta garde et mes désirs en ta main. Rends toutes mes actions conformes à ma volonté constante, qui est la tienne; et ne permets plus que Terreur d'un moment l'emporte sur le choix de toute ma vie.
Après cette courte prière, la première que j'eusse faite avec un vrai zélé, je me sentis tellement affermie dans mes résolutions, il me parut si facile et si doux de les suivre, que je vis clairement où je devois chercher désormais la force dont j a vois besoin pour résister à mon propre cœur , et que je ne pouvois trouver en moi-même. Je tirai de cette seule découverte une confiance nouvelle, et je déplorai le triste aveuglement qui me Tavoit fait manquer si long-temps. Je n'avois jamais été tout-à-fait sans religion : mais peutêtre vaudroit-il mieux n'en point avoir du tout, que d'en avoir une extérieure et maniérée, qui sans toucher le cœur rassure la conscience; de se borner à des formules, et de croire exactement en Dieu à certaines heures pour n'y plus penser le reste du temps. Scrupuleusement attachée au culte public, je n en savois rien tirer pour la pratique de ma vie. Je me sentois bien née, et me livrois à mes penchants; j'aimois à réfléchir , et me fiois à ma raison : ne pouvant accorder l'esprit de l'Évangile avec celui du monde, ni la foi avec les œuvres, j'avois pris un milieu qui contni