‹ ŒuvresChapitre 252 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XVIII

toit ma vainc sagesse; javois des maximes pour croire et d'autres pour agir; j'oubliois dans un lieu ce que j'avois pensé dans 1 autre; j étois dévote à l'église et philosophe au logis. Hélas! je n'étois rien nulle part, mes prières n étoient que des mots, mes raisonnements des sophismes, et je suivois pour toute lumière la fausse lueur des feux errants qui me guidoientpour me perdre.

Je ne puis vous dire combien ce principe intérieur qui nVavoit manqué jusqu'ici ma donné de mépris pour ceux qui m'ont si mal conduite. Quelle étoit, je vous prie, leur raison première? et sur quelle base étoient-ils fondés? Un heureux instinct me porte au bien : une violente passion s'élève; elle a sa racine dans le même instinct; que ferois-je pour la détruire? De la considération de Tordre je tire la beauté de la vertu, et sa bonté de Futilité commune. Mais que fait tout cela contre mon intérêt particulier? et lequel au fond m importe le plus , de mon bonheur aux dépens du reste des hommes , ou du bonheur des autres aux dépens du mien? Si la crainte de la honte ou du châtiment m'empêche de mal faire pour mon profit , je n'ai qu'à mal faire en secret , la vertu n'a plus rien à me dire; et si je suis surprise en faute, on punira, comme à Sparte, non le délit, mais la maladresse. En6n, que le caractère et l'amour du beau soient empreints par la nature au fond de mon ame, j'aurai ma régie aussi long-temps qu'ils ne seront point défigu-. rés. Mais comment m'assurer de conserver toujours dans sa pureté cette effigie intérieure qui n'a point , parmi les êtres sensibles, de modèle auquel on puisse

5o8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

la comparer? Ne sait-on pas que les affections désordonnées corrompent le jugement ainsi que la volonté , et que la conscience s'altère et se modifie insensiblement dans chaque siècle, dans chaque peuple, dans chaque individu, selon l'inconstance et la variété des préjugés?

Adorez l'Etre éternel , mon digne et sage ami ; d'un souffle vous détruirez ces fantômes de raison qui n'ont qu'une vaine apparence , et fuient comme une ombre devant l'immuable vérité. Rien n'existe que par celui qui est; c'est lui qui donne un but à la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée à lui plaire; c'est lui qui ne cesse de crier aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus, et qui sait dire au juste oublié, Tes vertus ont un témoin; c'est lui, c'est sa substance inaltérable qui est le vrai modèle des perfections dont nous portons tous une image en nous-mêmes. Nos passions ont beau la défigurer, tous ses traits liés à l'essence infinie se représentent toujours à la raison, et lui servent à rétablir ce que 1 imposture et Terreur en ont altéré. Ces distinctions me semblent faciles, le sens commun suffit pour les faire. Tout ce qu'on ne peut séparer de 1 idée de cette essence est Dieu ; tout le reste est l'ouvrage des hommes. C'est à la contemplation de ce divin modèle que l'ame s'épure et s'élève, quelle apprend à mépriser ses inclinations basses et à surmonter ses vils penchants. l'n cœur pénétré de ces sublimes vérités se refuse aux petites passions des hommes ; cette grandeur infinie le dégoûte de leur orgueil ; le charme de la méditation L'arrache aux désirs terrestres; et quand lêtre-

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