PAKTIF. III, LETTRE XVI II
Ce désordre a couvert la terre dans tous les temps , montrent assez ce qu'on doit attendre pour le repos et 1 union des hommes d'un attachement formé par le crime. S il résulte quelque sorte de société de ce vil et méprisahle commerce, elle est semblable à celle des brigands, qu il faut détruire et anéantir pour assurer les sociétés légitimes.
J ai taché de suspendre 1 indignation que m'inspirent ces maximes pour les discuter paisiblement avec vous. Plus je les trouve insensées, moins je dois dédaigner de les réfuter, pour me faire honte à moimême de les avoir peut-être écoutées avec trop peu d cloignement. Vous voyez combien elles supportent mal I examen de la saine raison. Mais où chercher la saine raison, sinon dans celui qui en est la source? et que penser de ceux qui consacrent à perdre les hommes ce flambeau divin qu il leur donna pour les guider? Défions-nous dune philosophie en paroles; défionsnous d une fausse vertu qui sape toutes les vertus, et s applique à justifier tous les vices pour s autoriser à les avoir tous. Le meilleur moyen de trouver ce qui est bien est de le chercher sincèrement ; et 1 on ne peut long-temps le chercher ainsi sans remonter à 1 auteur de tout bien. C est ce qu il me semble avoir fait depuis que je m occupe à rectifier mes sentiments et ma raison ; c'est ce que vous ferez mieux que moi quand vous voudrez suivre la même route. Il m'est consolant de songer (pie vous avez souvent nourri mon esprit des grandes idées de la religion; et vous, dont le cœur neut rien de caché pour moi, ne m'en eussiez pas ainsi parlé si vous aviez eu d'autres sentiments. Il me vi. 33
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semble même que ces conversations avoient pour nous .des charmes. La présence de l'Être suprême ne nous fut jamais importune; elle nous donnoit plus d espoir que d épouvante; elle n'effrava jamais que lame du méchant; nous aimions à l'avoir pour témoin de nos entretiens, à nous élever conjointement jusqu'à lui. Si quelquefois nous étions humiliés parla honte, nous nous disions, en déplorant nos foihlesses, au moins il voit le fond de nos coeurs, et nous en étions plus tranquilles.
Si cette sécurité nous égara, c est au principe sur lequel elle étoit fondée à nous ramener. ^S est-il pas bien indigne d un homme de ne pouvoir jamais s'accorder avec lui-même, d'avoir une régie pour ses actions, une autre pour ses sentiments, de penser comme s il étoit sans coups, d agir comme s il étoit sans ame, et de ne jamais approprier à soi tout entier rien de ce qu il fait en toute sa vie? Pour moi, je trouve qu on est bien fort avec nos anciennes maximes quand on ne les borne pas à de vaines spéculations. La foiblesse est de 1 homme, et le Dieu dément qui le ht la lui pardonnera sans doute; mais le crime est du méchant, et ne restera point impuni devant fauteur de toute justice, l'n incrédule, d'ailleurs heureusement né, se livre aux vertus qu'il aime; il fait le bien par goût et non par choix. Si tous ses désirs sont droits, il les suit sans contrainte; il les suivrait de même s ils ne leloient pas; car pourquoi se géneroit-il? Mais celui qui reconnoit et sert le père commun des hommes se croit une plus haute destination; l'ardeur de la remplir anime son zèle, et, suivant une règle plus sûre que
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ses penchante , il sait faire le bien qui lui coûte, et s,i- < rili. !• Les désire de son ocèvivà la loi du devoir. Tel est, mon ami , le sacrifice héroïque amjucl nous sommes tous deux appelés. L'amour qui nous unissoit eut fait le charme de notre vie. Il survéquit à l'espérance; il brava le temps et i eloignement ; il supporta touti e \es épreuves. In sentiment si parfait ne devoit point périr de lui-même; il etoit digne de n'être immolé qu'à la vertu.
Je vous dirai plus : tout est changé entre nous ; il faut nécessairement que votre coque change. Julie de Wolmar n est plus votre ancienne Julie; la révolution de vos sentiments pour elle est inévitable; et il ne \ous reste que le choix de l'aire honneur de ce changement au vice ou à la vertu. J'ai dans la mémoire un passage d un auteur que vous ne récuserez pas : « L'a- «Dioiir, dit-il, est privé de son plus grand charme
quand l'honnêteté l'abandonne: Pour en sentir tout n le prix, il faut que le cœur s'v complaise et qu'il « nous élève en élevant l'objet aimé. Otez l'idée de la <> perfection , vous otez 1 enthousiasme ; ôtez l'estime, « et l'amour n'est plus rien. Comment une femme hc- « norcra-t-elle un homme quelle doit mépriser? com- « meut pourra-t-il honorer lui-même celle qui n'a pas « craint de s'abandonner a un vil corrupteur? Ai: .-i « bientôt ils se mépriseront mutuellement. L'amour, « ce sentiment céleste, ne sera plus pour eux ou un « honteux commerce. Ils auront perdu l'honneur, et » n auront point trouvé la félicité'. * Voilà notre le-
1 Voyez la première Partie, Lettef X.XIV
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con, mon ami, c'est vous qui lavez dictée. Jamais nos cœurs s'aimèrent-ils plus délicieusement, et jamais l'honnêteté leur fut-elle aussi chère que dans le temps heureux où cette lettre fut écrite ? Voyez donc à quoi nous méneroient aujourd'hui de coupables feux nourris aux dépens des plus doux transports qui ravissent l'ame ! L'horreur du vice qui nous est si naturelle à tous deux s étendroit bientôt sur le complice de nos fautes ; nous nous haïrions pour nous être trop aimés , et l'amour s'éteindroit dans les remords. Ne vaut-il pas mieux épurer un sentiment si cher pour le rendre durable? Ne vaut-il pas mieux en conserver au moins ce qui peut s'accorder avec linnocence? N'estce pas conserver tout ce qu'il eut de plus charmant? Oui , mon bon et digne ami, pour nous aimer toujours il faut renoncer l'un à l'autre. Oublions tout le reste, et soyez l'amant de mon ame. Cette idée est si douce qu'elle console de tout.
Voilà le fidèle tableau de ma vie , et l'histoire naïve de tout ce qui s'est passé dans mon cœur. Je vous aime toujours , n'en doutez pas. Le sentiment qui m'attache à vous est si tendre et si vif encore , qu'une autre en seroit peut-être alarmée; pour moi, j'en connus un trop différent pour me défier de celui-ci. Je sens qu il a changé de nature ; et du moins en cela mes fautes passées fondent ma sécurité présente. Je sais que l'exacte bienséance et la vertu de parade exigeroient davantage encore , et ne seroient pas contentes que vous ne fussiez tout-à-fait oublié. Je crois avoir une règle plus sûre, et je m'v tiens. J'écoute en secret ma conscience ; elle ne me reproche rien , et ja-