PARTIE III, LETTRE XVIII. 5i
mais elle ne trompe une ame qui la consulte sincèrement. Si cela ne suffit pas pour me justifier dans le monde, cela suffit pour ma propre tranquillité. Comment s'est fait cet heureux changement? Je l'ignore. Ce que je sais , c est que je l'ai vivement desiiré. Dieu seul a fait le reste. Je penserois qu'une ame une fois corrompue l'est pour toujours , et ne revient plus au bien d'elle-même, à moins que quelque révolution subite, quelque brusque changement de fortune et de situation ne change tout-à-coup ses rapports , et par un violent ébranlement ne l'aide à retrouver une bonne assiette. Toutes ses habitudes étant rompues et toutes ses passions modifiées , dans ce bouleversement général, on reprend quelquefois son caractère primitif, et l'on devient comme un nouvel être sorti récemment des mains de la nature. Alors le souvenir de sa précédente bassesse peut servir de préservatif contre une rechute. Hier on étoit abject et foible , aujourd hui 1 on est fort et magnanime. En se contemplant de si près dans deux états si différents , on en sent mieux le prix de celui où l'on est remonté , et l'on en devient plus attentif à s'y soutenir. Mon mariage m'a fait éprouver quelque chose de semblable à ce que je tâche de vous expliquer. Ce lien si redouté me délivre d'une servitude beaucoup plus redoutable, et mon époux m'en devient plus cher pour m avoir rendue à moi-même.
Nous étions trop unis vous et moi pour qu'en changeant d'espèce notre union se détruise. Si vous perdez une tendre amante, vous gagnez une fidèle amie; et , quoi que nous en ayons pu dire durant nos illu-
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sions , je cloute que ce changement vous soit désavantageux. Tirez-en le même parti que moi , je vous en conjure, pour devenir meilleur et plus sage, et pour épurer par des mœurs chrétiennes les leçons de la philosophie. Je ne serai jamais heureuse que vous ne soyez heureux aussi , et je sens plus que jamais qu'il d y a point de honneur sans la vertu. Si vous m'aimez véritablement, donnez-moi la douce consolation de voir que nos cœurs ne s accordent pas moins dans leur retour au hien qu'ils s'accordèrent dans leur égarement.
Je ne crois pas avoir besoin d'apologie pour cette longue lettre. Si tous m'étiez moins cher, elle seroit plus courte. Avant de la finir, il me reste une grâce h vous demander. Uji cruel fardeau me pèse sur le cœur. Ma conduite passée est ignorée de M. de \Xo\mar ; mais une sincérité sans réserve fait partie de la fidélité que je lui dois. J'aurois déjà cent fois tout avoué ; vous seul m'avez retenue. Quoique je connoisse la sagesse et la modération de M. de Wohnar, c'est toujours vous compromettre que de vous nommer , et je n ai point voulu le faire sans votre consentement. Seroit-ce vous déplaire que de vous le demander? et aurois-je trop présumé de vous ou de moi en me flattant de l'obtenir ? Songez , je vous supplie , que cette réserve ne sauroit être innocente, quelle m est chaque jour plus cruelle, et que jusqu'à la réception de votre réponse je n'aurai pas un instant de tranquillité.
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LETTRE XIX
RÉPONSE
Et vous ne seriez plus nia Julie? Ah! ne dites pas cela, digne et respectable femme; vous l'êtes plus que jamais. Vous êtes celle cpii méritez les hommages de tout l'univers; vous clos celle que j'adorai en commençant 'd'être sensible a la véritable beauté ; vous êtes celle (|uc je ue cesserai d'adorer, même après ma mort, s'il reste encore en mon ame quelque souvenir des attraits vraiment célestes cjui l'enchantèrent durant ma vie. Cet effort de courage qui vous ramène à toute votre vertu .ne vous rend que plus semblable à vous-même. Non, non, quelque supplice que j'éprouve à le sentir et le dire , jamais vous ne fûtes mieux ma Julie qu'au moment que vous renoncez à moi. Hélas! c'est en vous perdant que je vous ai retrouvée. Mais moi dont le cœur frémit au seul projet de vous imiter, moi tourmenté d'une passion criminelle que je ne puis ni supporter ni vaincre, suis-je celui que je pensois être? Étois-je digne de vous plaire? Quel droit avois-je de vous importuner de mes plaintes et de mon désespoir? C'étoit Lien à moi d'oser soupirer pour vous! Et qu'étois-je pour vous aimer?
Insensé! comme si je néprouvois pas assez d'humiliations sans en rechercher de nouvelles! Pourquoi compter des différences que l'amour ht dispa.roître?
Il m élevoit , il m'égaloit à vous ; sa flamme me soutenoit ; nos cœurs s étoient confondus ; tous leurs sentiments nous étoient communs , et les miens partageoient la grandeur des vôtres. Me voilà donc retombé dans toute ma bassesse ! Doux espoir, qui nourrissois mon ame et m abusas si long-temps , te voilà donc éteint sans retour! Elle ne sera point à moi! Je la perds pour toujours ! Elle fait le bonheur d'un autre ! . . . 0 rage ! ô tourment de l'enfer!... Infidèle ! ah ! devoistu jamais?... Pardon, pardon, madame ; avez pitié de mes fureurs. O dieu! vous lavez trop bien dit, elle n'est plus... elle n'est plus , cette tendre Julie à qui je pouvois montrer tous les mouvements de mon cœur ! Quoi! je me trouvois malheureux, et je pouvois me plaindre!... elle pouvoit m'écouter! J étois malheureux!... que suis-je donc aujourd'hui?... Non, jo ne vous ferai plus rougir de vous ni de moi. C en est fait , il faut renoncer l'un à l'autre ; il faut nous quitter : la vertu même en a dicté l'arrêt ; votre main 1 a pu tracer. Oublions-nous... oubliez-moi du moins. Je l'ai résolu , je le jure ; je ne vous parlerai plus de moi.
Oserai-je vous parler de vous encore, et conserver le seul intérêt qui me reste au monde, celui de votre bonheur? En m'exposant 1 état de votre ame vous ne m'avez rien dit de votre sort. Ah ! pour prix d'un sacrifice qui doit être senti de vous , daignez me tirer de ce doute insupportable. Julie, êtes-vous heureuse? Si vous l'êtes, donnez-moi dans mon désespoir la seule consolation dont je sois susceptible; si vous ne 1 êtes pas, par pitié daignez me le dire, j'en serai moins long-temps malheureux.