‹ ŒuvresChapitre 257 sur 279 · PARTIE III, LETTBE XIX · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTBE XIX

Plus je réfléchis sur l'aveu que vous méditez, moins j'y puis consentir; et le même motif cjui m ôfa toujours le courage de vous faire un relus me doit rendre inexorable sur celui-ci. Le sujet est de la dernière importance, et je vous exhorte* à bien peser mes raisons. Premièrement, il me semble que votre extrême délicatesse vous jette à cet égard dans l'erreur, et je ne vois point sur quel fondement la plus austère vertu pourroit exiger une pareille confession. Nul engagement au monde ne peut avoir un effet rétroactif. On ne sauroit s'obliger pour le passé, ni promettre ce qu'on n'a plus le pouvoir de tenir : pourquoi devroiton compte à celui à qui l'on s'engage de l'usage antérieur qu'on a fait de sa liberté et d'une fidélité qu'on ne lui a point promise? Ne vous y trompez pas, Julie; ce n'est pas à votre époux , c'est à votre ami que vous avez manqué de foi. Avant la tyrannie de votre père, le ciel et la nature nous avoient unis l'un à l'autre. Vous avez fait en formant d'autres nœuds un crime que l'amour ni l'honneur peut-être ne pardonnent point, et c'est à moi seul de réclamer le bien que M. de Wolmar m'a ravi.

S'il est des cas où le devoir puisse exiger un pareil aveu , c'est quand le danger d'une rechute oblige une femme prudente à prendre des précautions pour s'en garantir. Mais votre lettre m'a plus éclairé que vous ne pensez sur vos vrais sentiments. En la lisant, j'ai senti dans mon propre cœur combien le vôtre eût abhorré de près, même au sein de l'amour, un engagement criminel dont 1 éloignement nous ôtoit l'horreur.

Dès-là que le devoir et l'honnêteté n'exigent pas cette confidence, la sagesse et la raison la défendent; car c'est risquer sans nécessité ce qu'il y a de plus précieux dans le mariage, 1 attachement d'un époux, la mutuelle confiance, la paix de la maison. Avczvous assez réfléchi sur une pareille démarche? Connoissez-vous assez votre mari pour être sûre de 1 effet quelle produira sur lui? Savez- vous combien il y a d'hommes au monde auxquels il n'en faudroit pas davantage pour concevoir une jalousie effrénée, un mépris invincible, et peut-être attenter aux jours dune femme? Il faut pour ce délicat examen avoir égard aux temps, aux lieux, aux caractères. Dans le pavs oii je suis, de pareilles confidences sont sans aucun danger, et ceux qui traitent si légèrement la foi conjugale ne sont pas gens à faire une si grande affaire des fautes qui précédèrent 1 engagement. Sans parler des raisons qui rendent quelquefois ces aveux indispensables, et qui n'ont pas eu Heu pour vous, je connois des femmes assez médiocrement estimables qui se sont fait à peu de risque un mérite de bette sincérité, peut-être pour obtenir à ce prix une c.'iifiance dont elles pussent abuser au besoin. Mais dans des lieux où la sainteté du mariage est plus respectée, dans des lieux où ce lien sacré forme une union solide , et où les maris ont un véritable attachement pour leurs femmes, ils leur demandent un compte plus sévère d'elles-mêmes; ils veulent que leurs cœurs n'aient connu que pour eux un sentiment tendre; usurpant un droit qu ils n'ont pas, ils exigent qu'elles soient à eux seuls avant de leur appartenir, et ne

l'A n r 1 e ni, l E i r ii e x i w • 5 • S

pardonnent pus plus l'abus de ta libellé qu une infidélité réelle.

Crovez-moi, vertueuse Julie, défiez-vous d'un zélé 9; as liuit et sans nécessité. Gardez un secret dangeî u\ que rien ne VOUS oblige à révéler, dont la communication peut vous perdre et u esta' aucun usagé à

votre ('pou\. S il est digne de «et aveu, son aine i u sera contrislée, et vous l'aurez afflige sans raison. S il n en est pas digne, pourquoi vouleZ-VOUS donner un prétexte à ses torts envers vous? Que savez-vous si votre vertu, qui vous a soutenue contre les attaques tic votre cœur, vous soutiendrait encore contre des chagrins domestiques toujours renaissants? N'empirez point volontairement vos maux, de peur qu ils ne deviennent plus forts que votre courage, et que vous ne retombiez à force de scrupules dans un état pire que celui dont vous avez eu peine à sortir. Lé — !■ est la base de toute vertu : consultez-la, je vous en conjure, dans la plus importante occasion de voire vie; et si ce fatal secret vous pèse si cruellement, attendez du moins pour vous en décharger que le temps, les années, vous donnent une connoissance plus parfaite de votre époux, et ajoutent dans son cœur, à l 'effet de votre beauté, l'effet plus sûr encore des charmes de votre caractère, et la douce habitude de les sentir. Enfin, quand ces raisons, toutes solides quelles sont, ne vous persuaderoient pas, ne fermes point l'oreille à la voix qui vous les expose. 0 Julie! écoutez un homme capable de quelque vertu, et qui mérite au moins de vous quelque sacrifice par celui qu'il vous fait aujourd'hui.

Il faut finir cette lettre. Je ne pourrois, je le sens, m'empêcher d'y reprendre un ton que vous ne devez plus entendre. Julie, il faut vous quitter! si jeune encore, il faut déjà renoncer au bonheur! O temps qui ne dois plus revenir! temps passé pour toujours, source de regrets éternels ! plaisirs, transports, douces extases, moments délicieux, ravissements célestes! mes amours, mes uniques amours, honneur et charme de ma vie! adieu pour jamais.

LETTRE XX

DE JULIE

Vous me demandez si je suis heureuse. Cette question me touche, et en la faisant vous m aidez à y répondre; car, bien loin de chercher l'oubli dont vous parlez, j'avoue que je ne saurois être heureuse si vous cessiez de m aimer : mais je le suis à tous égards, et rien ne manque à mon bonheur que le vôtre. Si j ai évité dans ma lettre précédente de parler de M. Wolmar, je l'ai fait par ménagement pour vous. Je connoissois trop votre sensibilité pour ne pas craindre d'aigrir vos peines ; mais votre inquiétude sur mon sort m'obligeant à vous parler de celui dont il dépend , je ne puis vous en parler que d'une manière digne de lui, comme il convient à son épouse et à une amie de la vérité.

M. de Wolmar a près de cinquante ans; sa vie unie, réglée, et le calme des passions, lui ont con-

Page 1