‹ ŒuvresChapitre 258 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XX. D2J · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XX. D2J

serve une constitution si saine et un air si frais , qu'il paroit à peine en avoir quarante; et il n'a rien d'un âge avancé que f expérience et la sagesse. Sa physionomie est noble et prévenante, son abord simple et ouvert; ses manières sont plus honnêtes qu'empressées ; il parle peu et d'un grand sens , mais sans affecter ni précision ni sentences. Il est le même pour tout le monde, ne cherche et ne fuit personne, et n'a jamais d'autres préférences que celles de la raison.

Malgré sa froideur naturelle, son cœur, secondant les intentions de mon père, crut sentir que je lui convenois, et pour la première fois de sa vie il prit un attachement. Ce goût modéré, mais durable, s'est si bien réglé sur les bienséances, et s'est maintenu dans une telle égalité, qu'il n'a pas eu besoin de changer de ton en changeant d'état, et que, sans blesser la gravité conjugale, il conserve avec moi depuis son mariage les mêmes manières qu il avoit auparavant. Je ne lai jamais vu ni gai ni triste, mais toujours content; jamais il ne me parle de lui, rarement de moi; il ne ine cherche pas , mais il n est pas fâché que je le cherche, et me quitte peu volontiers. Il ne rit point; il est sérieux sans donner envie de 1 être; au contraire, son abord serein semble m inviter à l'enjouement ; et comme les plaisirs que je goûte sont les seuls auxquels il paroît sensible, une des attentions que je lui dois est de chercher à m'amuser. En un mot, il veut que je sois heureuse : il ne me le dit pas, mais je le vois; et vouloir le bonheur de sa femme n est-ce pas l'avoir pbtenu?

Avec quelque soin que j'aie pu f observer, je n'ai

;")>(3 LA. NOUTBLLE ÏIKLOÏSE.

su Ui.i trouver de passion d'aucune espère que celle qu'il a pour moi. Encore cette passion est-elle si égale et si tempérée , qu on diroit qu'il n'aime qu'autant qu il veut aimer, et qu il ne le veut qu'autant que la raison le permet. Il est réellement ce que milord Edouard croit être ; en quoi je le trouve bien supérieur à tous nous autres gens à sentiment, qui nous admirons tant nous-mêmes-, car le cour nous trompe en mille manières , et n'agit que par un principe toujours suspect : mais la raison n'a d'autre fin que ce qui est bien; ses régies sont sûres, claires, faciles dans la conduite de la vie; et jamais elle ne s'égare que dans d inutiles spéculations qui ne sont pas laites pour elle.

Le plus grand goût de M. de W'olmar est d'observer. Il aime à juger des caractères des bommes et de B actions qu'il voit luire. Il en juge avec une profonde sagesse et la plus parfaite impartialité. Si un ennemi lui faisoit du mal, il en discuteroit les motifs et les movens aussi paisiblement (pie s il s'agissoit d une ehose indifférente. Je ne sais comment il a entendu parler de vous , mais il m'en a parlé plusieurs fois luimême avec beaucoup d'estime, et je le commis incapable de déguisement, .l'ai cru remarquer quelquefois qu'il m'observoit durant ces entretiens ; mais il y a grande apparence qui; cette prétendue remarque n'est que le secret reproebe d'une conscience alarmée. Quoiqu'il en soit, j'ai lait en cela mon devoir ; la crainte ni la bonté ne m'ont point inspiré de réserve injuste, et je vous ai rendu justice auprès de lui . comme je la lui rends auprès de vous.

Page 1