PARTIE Kl, LETTRE XXI
Ces mêmes sophistes demandent si jamais la vie peut être un mal. En considérant cette foule d'erreurs, de tourments, et de vices, dont elle est remplie, on seroit bien pins tenté de demander si jamais elle fut un Lien. Le crime assiège sans cesse l'homme le plus vertueux; chaque instant qu il vit, il est prêt à devenir la proie du méchant, ou méchant lui-même. Combattre et souffrir, voilà son sort dans ce monde; mal faire et souffrir, voilà celui du malhonnête homme. Dans tout le reste ils diffèrent entre eux , ils n'ont rien eu commun que les misères de la vie. S'il vous falloit des autorités et des faits, je vous citerois des oracles, des réponses de sages, des actes de vertu récompensés par la mort. Laissons tout cela, milord : c'est à vous que je parle, et je vous demande qu'elle est ici-bas la principale occupation du sage , si ce n'est de se concentrer pour ainsi dire au fond de son ame, et de s efforcer d'être mort durant sa vie. Le seul moven qu'ait trouvé la raison pour nous soustraire aux maux de l'humanité n'est-il pas de nous détacher des objets terrestres et de tout ce qu'il y a de mortel en nous , de nous recueillir au-dedans de nous-mêmes, de nous élever aux sublimes contemplations? et si nos passions et nos erreurs font nos infortunes, avec quelle ardeur devons-nous soupirer après un état qui nous délivre des unes et des autres ! Que font ces hommes sensuels qui multiplient si indiscrètement leurs douleurs par leurs voluptés? ils anéantissent pour ainsi dire leur existence à force de l'étendre sur la terre; ils aggravent le poids de leurs chaînes par le nombre de leurs attachements; ils n'ont point de jouissances qui
ne leur préparent mille amères privations ; plus ils sentent, et plus ils souffrent; plus ils s'enfoncent dans la vie^ et plus ils sont malheureux.
Mais qu'en général ce soit, si Ton veut, un bien pour lhomme de ramper tristement sur la terre, j'y consens : je ne prétends pas que tout le genre humain doive s immoler d'un commun accord, ni faire un vaste tombeau du monde. Il est, il est des infortunés trop privilégiés pour suivre la route commune, et pour qui le désespoir et les amères douleurs sont le passe-port de la nature : c'est à ceux-là qu'il scroit aussi insensé de croire que leur vie est un bien, qu il l'étoit-au sophiste Possidonius tourmenté de la goutte de nier qu elle fût un mal. Tant qu il nous est bon dé vivre nous le desirons fortement, et il n'y a que le sentiment des maux extrêmes qui puisse vaincre en uous ce désir : car nous avons tous reçu de la nature une très grande horreur de la mort, et cette horreur déguise à nos yeux les misères de la condition humaine. On supporte long -temps une vie pénible et douloureuse avant de se résoudre à la quitter; mais quand une fois l'ennui de vivre lemportc sur 1 horreur de mourir, alors la vie est évidemment un grand mal , et Ion ne peut s'en délivrer trop tôt. Ainsi , quoiqu on ne puisse exactement assigner le point où elle cesse d être un bien , on sait très certainement au moins qu'elle est un mal long-temps avant de nous le paroître; et chez tout homme sensé le droit d'y renoncer en précède toujours de beaucoup la tentation.
Ce n'est pas tout ; après avoir nié que la vie puisse