PARTIE III, LETTRE XXI
être uu mal pour nous ôter le droit de nous en dclaire, ils diseul ensuite qu'elle est un mal pour nous reprccher de ne la pouvoir endurer. Selon eux, c'est une làeheté de se soustraire à ses douleurs et à ses peines , et il n y a jamais que des poltrons qui se donnent la mort. O Rome, conquérante du monde, quelle troupe de poltrons t'en donna l'empire ! Qu'Ame, Eponine, Lucrèce, soient dans le nombre, elles étoient femmes; mais Brutus, mais Cassius, et toi qui partageois avec les dieux les respects de la terre étonnée, grand et divin Caton, toi dont 1 image auguste et sacrée animoit les Romains d'un saint zèle et faisoit frémir les tyrans, tes fiers admirateurs ne pensoientpas qu'un jour, dans Le eoin poudreux d'un collège, de vils rhéteurs prouwroient que tu ne fus qu'un lâche pour avoir refusé au crime heureux l'hommage de la vertu dans les fers. Force et grandeur des écrivains modernes, que vous êtes sublimes, et qu ils sont intrépides la plume à la main! Mais dites-moi, brave et vaillant héros, qui vous sauvez si courageusement d un combat pour surporter plus long-temps la peine de vivre , quand un tison brûlant vient à tomber sur cette éloquente main, pourquoi la retirez-vous si vite? Quoi ! vous avez la lâcheté de n oser soutenir l'ardeur du feu ! Rien , ditesvous, ne m'oblige à supporter le tison; et moi, qui m oblige à supporter la vie? La génération d'un homme a-t-elle coûté plus à la Providence que celle d'un fétu? et Tune et l'autre n est-elle pas également son ouvrage? Sans doute il y a du courage à souffrir avec constance les maux qu'on ne peut éviter; mais il n'y a qu un insensé qui souffre volontairement ceux dont il
peut s'exempter sans mal faire, et c'est souvent un très grand mal d'endurer un mal sans nécessité. Celui cpii ne sait pas se délivrer d'une vie douloureuse par une prompte mort ressemble à celui qui aime mieux laisser envenimer une plaie que de la livrer au fer salutaire d'un chirurgien. Viens, respectable Parisct ' , coupe-moi cette jambe qui me feroit périr : je te voirai faire sans sourciller, et me laisserai traiter de lâche par le brave qui voit tomber la sienne en pourriture . faute d oser soutenir la même opération.
J'avoue qu'il est des devoirs envers autrui qui ne permettent pas à tout homme de disposer de lui-même : mais en revanche combien en est-il qui l'ordonnent! Qu'un magistrat à qui tient le salut de la patrie, qu'un père de famille qui doit la subsistance à ses enfants , qu'un débiteur insolvable qui ruineroit ses créanciers, se dévouent à leur devoir, quoi qu'il arrive; que mille autres relations civiles et domestiques forcent un honnête homme infortuné de supporter le malheur de vivre pour éviter le malheur plus grand d'être injuste, est-il permis pour cela , dans des cas tout différents , de conserver aux dépens dune foule de misérables une vie qui nest utile qu'à celui qui n'ose mourir? Tue-moi, mon enfant, dit le sauvage décrépit à son hls qui le porte et fléchit sous le poids; les ennemis sont là; va combattre avec tes frères, va sauver tes enfants , et n'expose pas ton père à tomber vif entre
1 Chirurgien de Lvon , homme d'honneur, bon citoyen, ami tcndie et généreux, néglige, mais non pas oublié de tel qui fut honoré de ses bienfaits. *
* 11 eu fait l'éloge d;ins srs Confessions , au Livre VII.