‹ ŒuvresChapitre 269 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XXI. 5/j · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XXI. 5/j

les mains de ceux dont il mangea les parents. Quand la faim, les maux, la misère, ennemis domestiques pires que les sauvages , permettroient à un malheureux estropié de consommer dans son lit le pain dune famille qui peut à peine en gagner pour elle; celui qui ne tient à rien , celui que le ciel réduit à vivre seul sur la terre , celui dont la malheureuse existence ne peut produire aucun bien, pourquoi n'auroit-il pas au moins le droit de quitter un séjour où ses plaintes sont importunes et ses maux sans utilité?

Pesez ces considérations, milord, rassemblez toutes ces raisons, et vous trouverez qu elles se réduisent au plus simple des droits de la nature qu'un homme sensé ne mit jamais en question. En effet, pourquoi seroit-il permis de se guérir de la goutte et non de la vie? Lune et l'autre ne nous vient-elle pas de la même main? S il est pénible de mourir, qu'est-ce à dire? Les drogues font-elles plaisir à prendre? Combien de gens préfèrent la mort à la médecine! Preuve que la nature répugne à l'une et à l'autre. Qu'on me montre donc comment il est plus permis de se délivrer d'un mal passager en faisant des remèdes, que d'un mal incurable en s'ôtant la vie , et comment on est moins coupable d'user de quinquina pour la fièvre que d'opium pour la pierre. Si nous regardons à l'objet, l'un et l'autre est de nous délivrer du mal-être; si nous regardons au moyen, l'un et l'autre est également naturel ; si nous regardons à la répugnance , il y en a également des deux côtés ; si nous regardons à la volonté du maître, quel mal veut-on combattre qu'il ne nous ait pas envoyé? A quelle douleur veut-on se soustraire qui ne nous vienne vi. 3^

pas de sa main ? Quelle est la borne où finit sa puissance et où Ion peut légitimement résister? Ne nous est-il donc permis de changer l'état d'aucune chose, parceque tout ce qui est est comme il la voulu? Faut-il ne rien faire en ce monde de peur d'enfreindre ses lois? et, quoi que nous fassions, pouvons-nous jamais les enfreindre ? Non , milord , la vocation de l'homme est plus grande et plus noble; Dieu ne Fa point animé pour rester immobile dans un quiétisme éternel ; mais il lui a donné la liberté pour faire le bien, la conscience pour le vouloir, et la raison pour le choisir; il l'a constitué seul juge de ses propres actions; il a écrit dans son cœur : Fais ce qui test salutaire et n'est nuisible à personne. Si je sens qu'il m'est bon de mourir, je résiste à son ordre en m'opiniâtrant à vivre; car, en me rendant la mort désirable , il me prescrit de la chercher. Bomston, j'en appelle à votre sagesse et à votre candeur, quelles maximes plus certaines la raison peut-elle déduire de la religion sur la mort volontaire? Si les chrétiens en ont établi d'opposées, ils ne les ont tirées ni des principes de leur religion, ni de sa régie unique , qui est l'Écriture, mais seulement des philosophes païens. Lactance et Augustin, qui les premiers avancèrent cette nouvelle doctrine dont Jésus-Christ ni les apôtres n'avoient pas dit un mot , ne s'appuvèrent que sur le raisonnement du Phédon , que j'ai déjà combattu; de sorte que les fidèles, qui croient suivre en cela l'autorité de l'Evangile, ne suivent que celle de Platon. En effet, où verra-t-on dans la Bible entière une loi contre le suicide, ou même une simple improbation? et n'est-il pas bien étrange

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