‹ ŒuvresChapitre 270 sur 279 · PARTIE III, LETTRE XXI. f> j · texte numérisé non relu

PARTIE III, LETTRE XXI. f> j

f]iii', dans les exemples de gens <[iii se sont donné la mort, on u y trouve pas u\i senl mot de blâme contre aucun de ces exemples? Il y a plus, celui de Sam son est autorisé par un prodige qui le venge de ses ennemis. Ce miracle se seroit-ilfait pour justifier un crime? et cet homme, qui perdit sa force pour s être laissé séduire par une femme, L'eût-il recouvrée pour commettre un forfait authentique? comme si Dieu luimême eût voulu tromper les hommes !

Tu ne tueras point, dit le Déealogue. Que s'ensuitil de là? Si ce commandement doit être prisa la lettre, il ne faut tuer ni les malfaiteurs ni les ennemis; et Moïse, qui fit tant mourir de gens, entendoit fort mal son propre précepte. 8 il v a quelques exceptions, la première est certainement en faveur de la mort volontaire, parcequ'elle est exempte de violence et d injustice, les deux seules considérations qui puissent rendre 1 homicide criminel, et que la nature y a mis d'ailleurs un suffisant obstacle.

Mais, disent-ils encore, souffrez patiemment les maux que Dieu vous envoie; faites-vous un mérite de vos peines. Appliquer ainsi les maximes du christianisme, que c'est mal en saisir l'esprit! L'homme est sujet à mille maux , sa vie est un tissu de misères, et il ne semble naître que pour souffrir. De ces maux, ceux qu'il peut éviter la raison veut qu'il les évite ; et la religion, qui n est jamais contraire à la raison, l'approuve. Mais que leur somme est petite auprès de «eux qu'il est forcé de souffrir malgré lui ! C'est de ceux-ci qu'un Dieu clément permet aux hommes de se faire un mérite ; il accepte en hommage volontaire

le tribut forcé qu'il nous impose , et marque au profit de l'autre vie la résignation dans celle-ci. La véritable pénitence de l'homme lui est imposée par la nature ; s il endure patiemment tout ce qu'il est contraint d'endurer , il a fait à cet égard tout ce que Dieu lui demande ; et si quelqu'un montre assez d'orgueil pour vouloir faire davantage, c'est un fou qu'il faut enfermer , ou un fourbe qu'il faut punir. Fuyons donc sansscrupule tous les maux que nous pouvons fuir , il ne nous en restera que trop à souffrir encore. Délivronsnous sans remords de la vie même , aussitôt qu'elle est un mal pour nous , puisqu'il dépend de nous de le faire , et qu'en cela nous n'offensons ni Dieu ni les hommes. S'il faut un sacrifice à l'Être suprêm», n'estce rien que de mourir? Offrons à Dieu la mort qu'il nous impose par la voix de la raison, et versons paisiblement dans son sein notre ame qu'il redemande.

Tels sont les préceptes généraux que le bon sens dicte à tous les hommes , et que la religion autorise '.

' L'étrange lettre pour la délibération dont il s'agit ! Raisonnet-on si paisiblement sur une question pareille quand on l'examine pour soi? la lettre est-elle fabriquée, ou l'auteur ne veut-il qu'être réfuté? Ce qui peut tenir en doute, c'est l'exemple de Robeck qu'il cite, et qui semble autoriser le sien. Robeck délibéra si posément, qu'il eut la patience de faire un livre, un gros livre, bien long, bien pesant, bien froid; et quand il eut établi, selon lui, qu'il étoit permis de se donner la mort, il se la donna avec la même tranquillité. Défions-nous des préjugés de siècle et de nation. Quand ce n'est pas la mode de se tuer, on n'imagine que des enragés qui se tuent ; tous les actes de courage sont autant de chimères pour les âmes foibles ; chacun ne juge des autres que par soi : cependant combien n'avons-nous pas d'exemples attestés d'hommes sages en tout autre point, qui, sans remords, sans fureur, sans désespoir, re-

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Revenons à nous. Vous avez daigné m'ouvrir votre cœur ; je eonnois vos peines , vous ne souffrez pas moins que moi ; vos maux sont sans remède ainsi que les miens , et d'autant plus sans remède que les lois de 1 honneur sont plus immuables que celles de la fortune. Vous les supportez , je l'avoue, avec fermeté. La vertu vous soutient ; un pas de plus , elle vous dégage. Vous me pressez de souffrir ; milord , j ose vous presser de terminer vos souffrances, et je vous laisse à juger qui de nous est le plus cher à l'autre.

Que tardons-nous à faire un pas qu'il faut toujours faire? Attendrons -nous que la vieillesse et les ans nous attachent bassement à la vie après nous en avoir ôté les charmes , et que nous traînions avec effort , ignominie et douleur, un corps infirme et cassé ? Nous sommes dans 1 âge où la vigueur de lame la dégage aisément de ses entraves , et où 1 homme sait encore mourir ; plus tard , il se laisse en gémissant arracher la vie. Profitons d'un temps où l'ennui de vivre nous rend la mort désirable; craignons qu'elle ne vienne avec ses horreurs au moment où nous n'en voudrons plus. Je m'en souviens , il fut un instant où je ne demandois qu'une heure au ciel , et où je serois mort désespéré si je ne l'eusse obtenue. Ah! qu'on a de peine à briser les nœuds qui lient nos cœurs à la terre! et qu'il est sage de la quitter aussitôt qu'ils sont rompus ! Je le sens , milord , nous sommes dignes tous deux d'une habitation plus pure : la vertu nous la montre , et le sort nous invite à la chercher. Que l'a-

noncent à la vie uniquement parcequ'elle lear e?t à charge, et ineurent plus tranquillement qu'ils n'ont vécu !

55o LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

mitié qui nous joint nous unisse encore à notre dernière heure. Oh ! quelle volupté pour deux vrais amis de finir leurs jours volontairement dans les hras 1 un de l'autre , de confondre leurs derniers soupirs , d'exhaler à-la-fois les deux moitiés de leur ame ! Quelle douleur , quel regret peut empoisonner leurs derniers instants ? Que quittent-ils en sortant du monde ? ils s'en vont ensemble ; ils ne quittent rien.

LETTRE XXII

RÉPONSE

Jeune homme, un aveugle transport t'égare : sois plus discret, ne conseille point en demandant conseil : j'ai connu d'autres maux que les tiens. J'ai 1 ame ferme; je suis Anglois. Je sais mourir; car je sais vivre, souffrir en homme. J'ai vu la mort de près, et la regarde avec trop d'indifférence pour l'aller chercher. Parlons de toi.

Il est vrai , tu m'étois nécessaire ; mon ame avoit besoin de la tienne ; tes soins pouvoient mètre utiles; ta raison pouvoit m éclairer dans la plus importante affaire de ma vie : si je ne m'en sers point, à qui t'en prends-tu? Où est-elle? qu'est-elle devenue? que peuxtu faire? à quoi es-tu bon dans l'état où te voilà? quels services puis-je espérer de toi? Une douleur insensée te rend stupide et impitoyable : tu n'es pas un homme , tu n'es rien; et si je ne regardois à ce que tu peux être, tel que tu es , je ne vois rien dans le monde au-dessous de toi.

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