PARTIE III, LETTRE XXII. 55 I
Je n'en veux pour preuve que ta lettre même. Autrefois je trouvois en toi du sens , de la vérité ; tes sentiments étaient droits, tu pcnsois juste, et je ne t'aimois pas seulement par goût, mais par choix, comme un moyen de plus pour moi de cultiver la sagesse. Qu'ai-je trouvé maintenant dans les raisonnements de cette lettre dont tu parois si content? Un misérable et perpétuel sophisme , qui , dans l'égarement de ta raison, marque celui de ton cœur, et que je ne daignerois pas même relever si je n avois pitié de ton délire.
Pour renverser tout cela d'un mot, je ne veux te demander qu'une seide chose : Toi qui crois Dieu existant, lame immortelle, et la liberté de 4 homme, tu ne penses pas , sans doute , qu'un être intelligent reçoive un corps et soit placé sur la terre au hasard seulement pour vivre, souffrir, et mourir? Il y a bien peut-être à la vie humaine un but, une fin , un objet moral? Je te prie de me répondre clairement sur ce point ; après quoi nous reprendrons pied-à-pied ta lettre , et tu rougiras de 1 avoir écrite.
Mais laissons les maximes générales , dont on fait souvent beaucoup de bruit sans jamais en suivre aucune ; car il se trouve toujours dans l'application quelque condition particulière qui change tellement l'état des choses , que chacun se croit dispensé d'obéir à la régie qu'il prescrit aux autres ; et Ion sait bien que tout homme qui pose des maximes générales entend qu'elles obligent tout le monde , excepté lui. Encore un coup, parlons de toi.
Il t'est donc permis , selon toi , de cesser de vivre? La preuve en est singulière , c est que tu as envie de
mourir. Voilà certes un argument fort commode pour les scélérats : ils doivent t être bien obligés des armes que tu leur fournis ; il n'y aura plus de forfaits qu'ils ne justifient par la tentation de les commettre; et dès que la violence de la passion l'emportera sur l'horreur du crime, dans le désir de mal faire ils en trouveront aussi le droit.
Il t'est donc permis de cesser de vivre? Je voudrois bien savoir si tu as commencé. Quoi ! fus-tu placé sur la terre pour n'y rien faire? Le ciel ne timposa-t-il point avec la vie une tache pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux ; mais voyons ton ouvrage. Quelle réponse tiens -tu prête au juge suprême qui te demandera compte de ton temps? Parle , que lui diras-tu? J'ai séduit une fille honnête; j'abandonne un ami dans ses chagrins. Malheureux! trouve -moi ce juste qui se vante d'avoir assez vécu , que j'apprenne de lui comment il faut avoir porté la vie pour être en droit de la quitter.
Tu comptes les maux de l'humanité ; tu ne rougis pas d'épuiser des lieux communs cent fois rebattus , et tu dis, La .vie est un mal. Mais regarde, cherche dans l'ordre des choses si tu y trouves quelques biens qui ne soient point mêlés de maux. Est-ce donc à dire qu'il n'y ait aucun bien dans l'univers? et peux-tu confondre ce qui est mal par sa nature avec ce qui ne souffre le mal que par accident? Tu l'as dit toi-même, la vie passive de l'homme n'est rien, et ne regarde qu'un corps dont il sera bientôt délivré ; mais sa vie active et morale , qui doit influer sur tout son être ,