PARTIE III, LETTRE XXII
consiste dans 1 exercice de sa volonté. La vie est un mal pour le méchant qui prospère , et un bien pour 1 honnête homme infortuné; car ce n'est pas une modification passagère, mais son rapport avec son objet, qui la rend bonne ou mauvaise. Quelles sont enfin ces douleurs si cruelles qui te forcent de la quitter? Penses-tu que je n'aie pas démêle sous ta feinte impartialité dans le dénombrement des maux de cette vie la honte de parler des tiens? Crois-moi, ji abandonne pas à-la-fois toutes tes vertus ; garde au moins ton ancienne franchise , et dis ouvertement à ton ami : J'ai perdu 1 espoir de corrompre une honnête femme , me voilà forcé d être homme de bien ; j'aime mieux mourir.
Tu t'ennuies de vivre , et tu dis , La vie est un mal. Tôt ou tard tu seras consolé, et tu diras , La vie est un bien. Tu diras plus vrai sans mieux raisonner; car rien n'aura changé que toi. Change donc dès aujourd'hui ; et puisque c est dans la mauvaise disposition de ton ame qu'est tout le mal, corrige tes affections déréglées , et ne brûle pas ta maison pour n'avoir pas la peine de la ranger.
Je souffre , me dis-tu ; dépend-il de moi de ne pas souffrir? D'abord c'est changer l'état de la question; car il ne s'agit pas de savoir si tu souffres , mais si c'est un mal pour toi de vivre. Passons. Tu souffres, tu dois chercher à ne plus souffrir. Vovons s il est besoin de mourir pour cela.
Considère un moment le progrès naturel des maux de 1 aine directement opposé au progrès des maux du corps, comme les deux substances sont opposées par
leur nature. Ceux-ci sinvétèrent , s'empirent en vieillissant, et détruisent enfin cette machine mortelle. Les autres, au contraire, altérations externes et passagères d'un être immortel et simple, s'effacent insensiblement et Je laissent dans sa forme originelle que rien ne sauroit changer. La tristesse , l'ennui , les regrets , le désespoir, sont des douleurs peu durables qui ne s'enracinent jamais dans l'ame; et l'expérience dément toujours ce sentiment d'amertume qui nous fait regarder nos peines comme éternelles. Je dirai plus : je ne puis croire que les vices qui nous corrompent nous soient plus inhérents que nos chagrins ; non seulement je pense qu'ils périssent avec le corps qui les occasione, mais je ne doute pas qu'une plus longue vie ne pût suffire pour corriger les hommes, et que plusieurs siècles de jeunesse ne nous apprissent qu il n'y a rien de meilleur que la vertu.
Quoi qu'il en soit, puisque la plupart de nos maux physiques ne font qu'augmenter sans cesse, de violentes douleurs du corps, quand elles sont incurables, peuvent autoriser un homme à disposer de lui ; car toutes ses facultés étant aliénées par la douleur, et le mal étant sans remède , il n'a plus 1 usage ni de sa volonté ni de sa raison ; il cesse d être homme avant de mourir, et ne fait, en s'ôtant la vie, qu achever de quitter un corps qui l'embarrasse et où son ame n'est déjà plus.
Mais il n'en est pas ainsi des douleurs de lame , qui , pour vives qu elles soient , portent toujours leur remède avec elles. En effet, qu'est-ce qui rend un mal quelconque intolérable? c'est sa durée. Les opérations