‹ ŒuvresChapitre 273 sur 279 · TARTIE III, LETTRE XXII · texte numérisé non relu

TARTIE III, LETTRE XXII

de la chirurgie sont communément beaucoup plus cruelles que les souffrances quelle* guéi issent; mais la douleur du mal est permanente, celle de l'opération passagère , et Ton préfère celle-ci. Qu'est-il donc besoin d'opération pour des douleurs qu'éteint leur propre durée, qui seule les rendrait insupportables? Estil raisonnable d'appliquer d'aussi violents remèdes aux

maux qui s'effacent d'eux-mêmes? Pour qui fait cas de la constance et n'estime les ans que le peu qu'ils valent, de deux moyens de se délivrer des mêmes souffrances, lequel doit être préféré de la mort ou du temps ? Attends , et tu seras guéri. Que demandes-tu davantage?

Ah ! c'est ce qui redouble mes peines de songer qu'elles finiront? Vain sophisme de la douleur; bon mot sans raison , sans justesse , et peut-être sans bonne foi. Quel absurde motif de désespoir que l'espoir de terminer sa misère « ! Même en supposant ce bizarre sentiment, qui n'aimeroit mieux aigrir un moment la douleur présente par l'assurance de lavoir finir, comme on scarifie une plaie pour la faire cicatriser? et quand la douleur auroit un charme qui nous feroit aimer a souffrir, s'en priver en s'ôtantla vie, n'est-ce pas faire à linstant même tout ce qu'on craint de 1 avenir?

Pense-s-y bien, jeune homme; que sont di-x, vingt, trente ans pour un être immortel? La peine et le plaisir passent comme une ombre ; la vie s'écoule en un

' Non, milord, on no termine pas ainsi sa misère, on y met le comble; on rompt les derniers nœuds qui nous attaehoieut au bonheur. En regrettant ce qui nous fut cher, on tient eneore à l'objet de sa douleur par sa douleur même, et cet état est morns affreux <pie de ne tenir plus à rien.

instant; elle n'est rien par elle-même , son prix dépend de son emploi. Le bien seul qu'on a fait demeure, et c'est par lui qu'elle est quelque chose.

Ne dis donc plus que c'est un mal pour toi de vivre, puisqu'il dépend de toi seul que ce soit un bien , et que si c'est un mal d'avoir vécu , c'est une raison de plus pour vivre encore. Ne dis pas non plus qu'il t'est permis de mourir, car autant vaudroit dire qu'il t'est permis de n'être pas homme , qu'il t'est permis de te révolter contre l'auteur de ton être, et de tromper ta destination. Mais, en ajoutant que ta mort ne fait de mal à personne , songes-tu que c'est à ton ami que tu l'oses dire?

Ta mort ne fait de mal à personne ! J'entends ; mourir à nos dépens ne t'importe guère, tu comptes pour rien nos regrets. Je ne te parle plus des droits de l'amitié que tu méprises : n'en est-il point de plus chers encore ' qui t'obligent à te conserver? S'il est une personne au inonde qui t'ait assez aimé pour ne vouloir pas te survivre , et à qui ton bonheur manque pour être heureuse, penses-tu ne lui rien devoir? Tes funestes projets exécutés ne troubleront-ils point la paix d une ame rendue avec tant de peine à sa première innocence? Ne crains-tu point de rouvrir dans ce cœur trop tendre des blessures mal refermées? Ne crains-tu point que ta perte n'en entraîne une autre encore plus cruelle, en ôtant au monde et à la vertu leur plus digne ornement? et si elle te survit, ne crains-tu point d exciter dans son sein le remords , plus pesant à sup-

Des droits plus ohers que ceux de l'amitié' ! et c'est un sage qui le uit ! Mais ce prétendu sage étoit amoureux lui-même.

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porter que la vie? Ingrat ami , amant sans délicatesse, seras-tu toujours occupé de toi-même? Ne songeras-tu jamais qu'à tes peines? N'es-tu point sensible au bonheur de ce qui te fut cher? et ne saurois-tu vivre pour celle qui voulut mourir avec toi ?

Tu parles des devoirs du magistrat et du père de famille, et parcequ ils ne te sont pas imposés, tu te crois affranchi de tout : et la société à qui tu dois ta conservation , tes talents, tes lumières ; la patrie à qui tu appartiens, les malheureux qui ont besoin de toi, ne leur dois-tu rien? O l'exact dénombrement que tu fais ! parmi les devoirs que tu comptes , tu n'oublies que ceux d homme et de citoyen. Où est ce vertueux patriote qui refuse de vendre son sang à un prince étranger parcequ'il ne doit le verser que pour son pays, et qui veut maintenant le répandre en désespéré contre l'expresse défense des lois ? Les lois , les lois , jeune homme ! le sage les méprise-t-il ? Socrate innocent , par respect pour elles , ne voulut pas sorti]- de prison : tu ne balances point à les violer pour sortir injustement de la vie , et tu demandes , Quel mal fais-je?

Tu veux t'autoriser par des exemples ; tu m'oses nommer des Romains! Toi, des Romains! il t'appartient bien doser prononcer ces noms illustres! Dismoi, Brutus mourut-il en amant désespéré? et Caton déchira-t-il ses entrailles pour sa maîtresse? Homme petit et foible, qu'y a-t-il entre Caton et toi? Montre moi la mesure commune de cette ame sublime et de la tienne. Téméraire, ah! tais^toi. Je crains de profaner son nom par son apologie. A ce nom saint et auguste, tout ami de la vertu doit mettre le front dans

la poussière , et honorer en silence la mémoire du plus

grand des hommes.

Que tes exemples sont mal choisis! et que tu juges bassement des Romains , si tu penses qu ils se crussent en droit de s'ôter la vie aussitôt quelle leur étoit à charge ! Regarde les beaux temps de la république, et cherche si tu y verras un seul citoyen vertueux se délivrer ainsi du poids de ses devoirs, même après les plus cruelles infortunes. Régulus retournant à Carthage prévint-il par sa mort les tourments qui 1 attendoient? Que n eût point donné Posthumius pour que cette ressource lui fut permise aux Fourches Caudines ? Quel effort de courage le sénat même n admira-t-il pas dans le consul Varron pour avoir pu survivre à sa défaite! Par quelle raison tant de généraux se laissèrentils volontairement livrer aux ennemis, eux à qui lignominie étoit si cruelle , et à qui il en coûtoit si peu de mourir? C est qu'ils dévoient à la patrie leur sang, leur vie et leurs derniers soupirs , et que la honte ni les revers ne les pouvoient détourner de ce devoir sacré. Mais quand les lois furent anéanties , et que létat fut en proie à des tyrans , les citoyens reprirent leur liberté naturelle et leurs droits sur eux-mêmes. Quand Rome ne fut plus , il fut permis à des Romains de cesser d'être : ils avoient rempli leurs fonctions sur la terre ; ils navoient plus de patrie ; ils étoient en droit de disposer deux, et de se rendre à eux-mêmes la liberté qu ils ne pouvoient plus rendre à leur pays. Après avoir employé leur vie à servir Rome expirante et à combattre pour les lois , ils moururent vertueux et grands comme ils avoient vécu ; et leur mort fut en-

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