‹ ŒuvresChapitre 37 sur 279 · PARTIE I, LETTRE XXIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XXIII

compte vous porter. Il faut réserver notre correspondante pour les choses qui nous touchent de plus près 1 un et l'autre, .le me contenterai de vous parler de la situation de mon ame : il est juste de vous rendre compte de l'usage qu'on (ait de votre bien. o^

J'étois parti , triste de mes peines et consolé de votre r5 joie; ce qui me tenoil dans un certain état de langueur qui n'est pas sans charme pour un cœur sensible. Je g] avissois lentement et à pied des sentiers assez rudes , conduit par un homme que j'avois pris pour être mon guide, et dans lequel , dînant toute la route, j'ai trouvé plutôt un ami qu'un mercenaire. Je voulois rêver, et j'en étois toujours détourné par quelque spectacle inattendu. Tantôt d immenses roches pendoient en ruines au-dessus de ma tête. Tantôt de hautes et bruyantes cascades m inondoient de leur épais brouillard. Tantôt un torrent éternel ouvroit à mes côtés un abîme dont les yeux n'osoient sonder la profondeur. Quelquefois je me perdois dans l'obscurité d'un bois touffu. Quelquefois, en sortant d'un gouffre, une agréable prairie réjouissoit tout-à-coup mes regards. Un mélange étonnant de la nature sauvage et de la nature cultivée montroit partout la main des hommes , où 1 on eût cru qu'ils n'avoient jamais pénétré : à côté d'une caverne on trouvoit des maisons ; on voyoit des pampres secs où l'on n'eût cherché (pic des ronces , des vignes dans des terres éboulées , d'excellents fruits sur des rochers, et des champs dans des précipices.

Ce n'étoit pas seulement le travail des hommes qui rendoit ces pays étranges si bizarrement contrastés; la nature sembloit encore prendre plaisir à s'y mettre vi. 7

gg LA NOUVELLE IIELOlSE.

en opposition avec elle-même, tant on la trouvoit différente en un même lieu sous divers aspects. Au levant les fleurs du printemps, au midi les fruits de l'automne, au nord les glaces de l'hiver: elle réunissoit toutes les saisons dans le même instant , tous les climats dans le même lieu, des terrains contraires sur le même sol, et formoit l'accord inconnu partout ailleurs des productions des plaines et de celles des Alpes. Ajoutez à tout cela les illusions de l'optique, les pointes des monts différemment éclairées , le clairobscur du soleil et des ombres , et tous les accidents de lumière qui en résultoient le matin et le soir ; vous aurez quelque idée des scènes continuelles qui ne c*s-

! sèrent d'attirer mon admiration , et qui sembloient mètre offertes en un vrai théâtre ; car la perspective des monts étant verticale frappe les yeux tout à-la-fois et bien plus puissamment que celle des plaines , qui ne se voit qu'obliquement , en fuyant , et dont chaque objet vous en cache un autre.

J'attribuai, durant la première journée , aux agré-

x ments de cette variété le calme que je sentois renaître en moi. J'admirois l'empire qu'ont sur nos passions les plus vives les êtres les plus insensibles , et je méprisois la philosophie de ne pouvoir pas même autant sur lame qu'une suite d'objets inanimés. Mais cet état paisible ayant duré la nuit et augmenté le lendemain , je ne tardai pas de juger qu'il avoit encore quelque autre cause qui ne ni'étoit pas connue. J'arrivai ce jour-là sur des montagnes les moins élevées , et parcourant ensuite leurs inégalités, sur celles des plus hautes qui ctoient à ma portée. Après mètre promené

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