PARTIE I, LETTRE XXXII. ljy
peu cl adresse et de complaisance, tu pourras les rendre plus fréquentes dans la suite, sans qu'on 1 aperçoive ou qu'on le trouve mauvais. Je te dirai ce soir les moyens que j imagine d'avoir d'autres occasions de nous voir, et tu conviendras que l'inséparable cousine, qui causoit autrefois tant de murmures, ne sera pas maintenant inutile à deux amants qu'elle n eût point dû quitter.
LETTRE XXXIII
DE JULIE
Ah ! mon ami , le mauvais refuge pour deux amants qu une assemblée ! Quel tourment de se voir et de se contraindre ! il vaudrait mieux cent fois ne se point voir. Comment avoir 1 air tranquille avec tant d émotion ? comment être si différent de soi-même? comment songer à tant d objets quand on n est occupé que d un seul ? comment contenir le geste et les yeux quand le cœur vole? Je ne sentis de ma vie un trouble égal à celui que j éprouvai hier quand on t annonça chez madame d Hervart. Je pris ton nom prononcé pour un reproche qu'on madressoit; je m imaginai que tout le monde m observoit de concert : je ne savois plus ce que ]e faisois ; et à ton arrivée |e rougis si prodigieusement, que ma cousine, qui veilloit sur moi, fut contrainte d avancer son visage et son éventail , comme pour me parler à 1 oreille. Je tremblai que cela même ne fit un mauvais effet, et qu'on ne cher-
chât du mystère à cette chuchoterie. En un mot, je trouvois partout de nouveaux sujets d alarmes, et je ne sentis jamais mieux combien une conscience coupable arme contre nous de témoins qui n'y songent pas.
Claire prétendit remarquer que tu ne faisois pas une meilleure figure : tu lui paroissois embarrassé de ta contenance, inquiet de ce que tu devois faire, n osant aller ni venir, ni maborder, ni téloigner, et promenant tes regards à la ronde, pour avoir, disoit-elle, occasion de les tourner sur nous. Un peu remise de mon agitation, je crus m apercevoir moi-même de la tienne, jusqu'à ce que la jeune madame Belon t'avant adressé la parole, tu t'assis en causant avec elle , et devins plus calme à ses côtés.
Je sens, mon ami, que cette manière de vivre, qui donne tant de contrainte et si peu déplaisir, n est pas bonne pour nous : nous nous aimons trop pour pouvoir nous gêner ainsi. Ces rendez-vous publics ne conviennent qu'à des gens qui, sans connoïtre l'amour, ne laissent pas d être bien ensemble, ou qui peuvent se passer du mystère : les inquiétudes sont trop vives de ma part, les indiscrétions trop dangereuses de la tienne ; et je ne puis pas tenir une madame Belon toujours à mes côtés, pour faire diversion au besoin.
Reprenons , reprenons cette vie solitaire et paisible dont je t'ai tiré si mal à propos. C'est elle qui a fait naître et nourri nos feux; peut-être s'atïoibliroient-ils par une manière de vivre plus dissipée. Toutes les > grandes passions se forment dans la solitude; on n'en a point de semblables dans le monde, où nul objet n'a