PARTIE I, LETTRE XXXIV
la moindre chose aux discours d'un homme qui par* loit sans penser, et répondoit sans entendre?
Com' uom che par ch ascolti, e nulla intende '.
Aussi ma-t-elle pris dans le plus parfait dédain. Elle a dit à tout le monde, à toi peut-être, que je n'ai pas le sens commun, qui pis est, pas le moindre esprit , et que je suis tout aussi sot que mes livres. Que m importe ce quelle en dit et ce quelle en pense? Ma Julie ne décide-t-elle pas seule de mon être et du rang que je veux avoir? Que le reste de la terre pense de moi comme il voudra , tout mon prix est dans ton estime. Ah ! crois qu il n appartient ni à madame Belon , ni à toutes les beautés supérieures à la sienne, de faire la diversion dont tu parles, et d éloigner un moment de toi mon cœur et mes yeux. Si tu pouvois douter de ma sincérité, si tu pouvois faire cette mortelle in- | me à mon amour et à tes charmes , dis-moi , qui pourroit avoir tenu registre de tout ce qui se fit autour de toi? Ne te vis-je pas briller entre ces jeunes beautés comme le soleil entre les astres qu'il éclipse ? n apei çus-je pas les cavaliers 2 se rassembler autour de ta chaise? ne vis-je pas, au dépit de tes compagnes, 1 admiration qu ils marquoient pour toi? ne vis-je pas leurs respects empressés , et leurs hommages et leurs galanteries? ne te vis-je pas recevoir tout cela avec cet air de modestie et d'indifférence qui en impose plus
' Comme celui qui semble' écouter, et qui n'entend rien.
2 Cavaliers, vieux mot qui ne se dit plus ; on dit hommes. J'ai cru devoir aux provinciaux cette importante remarque, afin n'être au moins une fois utile au public*
l/\1 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
que la fierté? ne vis-je pas, quand tu te dégantois pour la collation, l'effet que ce bras découvert produisit sur les spectateurs ? ne vis-je pas le jeune étranger qui releva ton gant vouloir baiser la main charmante qui le recevoit? n'en vis-je pas un plus téméraire, dont l'œil ardent suçoit mon sang et ma vie, t obliger, quand tu t'en fus aperçue , d'ajouter une épingle à ton fichu? Je n'étois pas si distrait que tu penses; je vis tout cela, Julie, et n'en fus point jaloux; car je connois ton cœur : il n'est pas , je le sais bien, de ceux qui peuvent aimer deux fois. Accuseras-tu le mien d'en être?
Reprenons-la donc, cette vie solitaire que je ne quittai qu'à regret. Non, le cœur ne se nourrit point dans le tumulte du monde. Les faux plaisirs lui rendent la privation des vrais plus amère, et il préfère sa souffrance à de vains dédommagements. Mais, ma Julie, il en est, il en peut être de plus solides à la contrainte où nous vivons , et tu semblés les oublier ! Quoi ! passer quinze jours entiers si près 1 un de 1 autre sans se voir ou sans se rien dire ! Ah ! que veux-tu qu'un cœur brûlé d'amour fasse durant tant de siècles? L'absence même seroit moins cruelle. Que sert un excès de prudence qui nous fait plus de maux qu'il n'en prévient? que sert de prolonger sa vie avec son supplice? ne vaudroit-il pas mieux cent fois se voir un seul instant et puis mourir?
Je ne le cache point, ma douce amie, j'aimerois à pénétrer l'aimable secret que tu me dérobes, il n'en fut jamais de plus intéressant pour nous ; mais j y fais d'inutiles efforts. Je saurai pourtant garder le silence