PARTIE I, LETTRE XXXIV
que tu m imposes , et contenir une indiscrète curiosité; mais, en respectant un si doux mystère, que nen puis-je au moins assurer 1 éclaircissement ! Qui sait , qui sait encore si tes projets ne portent point suides chimères? Chère ame de ma vie , ah ! commençons du moins par les bien réaliser.
P. S. J oubliois de te dire que M. Roguin ma offert une compagnie dans le régiment qu'il lève pour le roi de Sardaigne. J ai été sensiblement touché de 1 estime de ce brave officier; je lui ai dit, en le remerciant, que j avois la vue trop courte pour le service, et que ma passion pour 1 étude s accordoit mal avec une vie aussi active. En cela je n ai point fait un sacrifice à l'amour. Je pense que chacun doit sa vie et son sang à la patrie ; qu il n est pas permis de s aliéner à des princes auxquels on ne doit rien , moins encore de se vendre , et de faire du plus noble métier du monde celui d'un vil mercenaire. Ces maximes étoient celles de mon père, que je serois bien heureux d imiter dans son amour pour ses devoirs et pour son pavs. Il ne voulut jamais entrer au service d aucun prince étranger ; mais , dans la guerre de i 7 1 2 , il porta les armes avec honneur pour la patrie ; il se trouva dans plusieurs combats , à lun desquels il fut blessé ; et à la bataille de Wilmerghen il eut le bonheur d enlever un drapeau ennemi sous les yeux du général de Sacconex
l44 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE,
LETTRE XXXV
DE JULIE
Je ne trouve pas , mon ami , que les deux mots que j'avois dits en riant sur madame Belon valussent une explication si sérieuse. Tant de soins à se justifier produisent quelquefois un préjugé contraire; et c'est l'attention qu'on donne aux bagatelles qui seule en fait des objets importants. Voilà ce qui sûrement n'arrivera pas entre nous ; car les cœurs bien occupés ne sont guère pointilleux, et les tracasseries des amants sur des riens ont presque toujours un fondement beaucoup plus réel qu'il ne semble.
Je ne suis pas fâchée pourtant que cette bagatelle nous fournisse une occasion de traiter entre nous de la jalousie; sujet malheureusement trop important pour moi.
Je vois , mon ami , par la trempe de nos âmes et par le tour commun de nos goûts , que l'amour sera la grande affaire de notre vie. Quand une fois il a fait les impressions profondes que nous en avons reçues , il faut qu'il éteigne ou absorbe toutes les autres passions ; le moindre refroidissement seroit bientôt pour nous la langueur de la mort ; un dégoût invincible , un éternel ennui , succéderaient à l'amour éteint, et nous ne saurions long-temps vivre après avoir cessé d'aimer. En mon particulier , tu sens bien qu'il n y a que le délire de la passion qui puisse me voiler l'hor-