PARTIE I, LETTRE XXXV
reur do nia situation présente, el qu'il faut que j'aime avec transport, ou que je meure do douleur. Vois donc si je suis fondée à discuter sérieusement un point d'où doit dépendre le bonheur ou le malheur de mes jours.
Autant que je puis juger de moi-même, il me semble que, souvent affectée avec trop de vivacité , je suis pourtant peu sujette à 1 emportement. Il l'audroit que mes peines eussent fermenté long-temps en-dedans pour que j'osasse en découvrir la source à leur auteur; et comme je suis persuadée qu'on ne peut faire une offense sans le vouloir, je supporterais plutôt cent sujets de plainte qu'une explication. Un pareil caractère doit mener loin , pour peu qu'on ait de penchant à la jalousie, et j'ai bien peur de sentir en moi ce dangereux penchant. Ce n'est pas que je ne sache que ton cœur est fait pour le mien et non pour un autre. Mais on peut s abuser soi-même, prendre un goût passager pour une passion , et faire autant de choses par fantaisie qu'on en eût peut-être fait par amour. Or si tu peux te croire inconstant sans 1 être, à plus forte raison puis-je t'accuser à tort d infidélité. Ce doute affreux empoisonneroit pourtant ma vie ; je gémirois sans me plaindre, et mourrois inconsolable sans avoir cessé d être aimée.
Prévenons, je t'en conjure, un malheur dont la seule idée me fait frissonner. Jure-inoi donc, mon doux ami, non par l'amour , serment qu'on ne tient que quand il est superflu, mais par ce nom sacré de l'honneur, si respecté de toi, que je ne cesserai jamais d être la confidente de ton cœur , et qu il n'y survien vi. io
1 46 LA NOUVELLE HKLOÏSE.
dra point de changement dont je ne sois la première instruite. Ne m allègue pas que tu n'auras jamais rien à m'apprendre ; je le crois , je 1 espère ; mais préviens mes folles alarmes , et donne-moi, dans tes engagements pour un avenir qui ne doit point être, 1 éternelle sécurité du présent. Je serois moins à plaindre d'apprendre de toi mes malheurs réels , que d en souffrir sans.cesse d imaginaires ; je jouirois au moins de tes remords ; si tu ne partageois plus mes feux , tu partagerois encore mes peines, et je trouverois moins amères les larmes que je verserois dans ton sein.
C'est ici, mon ami, que je me félicite doublement de mon choix, et par le doux lien qui nous unit, et par la probité qui 1 assure. Voilà l'usage de cette régie de sagesse dans les choses de pur sentiment; voilà comment la vertu sévère sait écarter les peines du tendre amour. Si j'avois un amant sans principes, dûtil m'aimer éternellement, où seroient pour moi les garants de cette constance? quels moyens aurois-jc de nie délivrer de mes défiances continuelles? et comment m'assurer de n être point abusée, ou par sa feinte, ou par ma crédulité? Mais toi, mon digne et respectable ami , toi qui n'es capable ni d'artifice ni de déguisement, tu me garderas , je lésais, la sincérité que tu m'auras promise. La honte d'avouer une infidélité ne remportera point dans ton ame droite sur le devoir de tenir ta parole; et si tu pouvois ne plus aimer ta Julie, tu lui dirois... oui, tu pourrois lui dire , O Julie ! je ne.... Mon ami , jamais je n'écrirai ce mot-là.
Que penses-tu de mon expédient? C'est le seul, j'en