‹ ŒuvresChapitre 77 sur 279 · PARTIE I, LETTRE XLVIII. i · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE XLVIII. i

sentiments et de plaisirs! Ne perds pas un moment; rassemble avec soin tes opéra, tes cantates, ta musiquefrançoise, fois un grand feu bien ardent, jette-sv tout ce fatras, et l'attise avec soin , afin que tant de glace puisse v brûler et donner de la chaleur au moins une fois. Fais ce sacrifice propitiatoire au dieu du goût, pour expier ton crime et le mien d'avoir profané ta voix à cette lourde psalmodie, et d'avoir pris si longtemps pour le langage du cœur un bruit qui ne fait qu'étourdir l'oreille. () que tondigne frère avoitraison! Dans quelle étrange erreur j'ai vécu jusqu'ici sur les productionsdecetart charmant! je sentois leur peu d'effet , et lattribuois à sa foiblesse. Je disois : La musique n'est qu'un vain son qui peut flatter l'oreille et n'agit qu'indirectement et légèrement sur lame : l'impression des accords est purement mécanique et physique ; qu a-t-elle à faire au sentiment? et pourquoi devroisje espérer d être plus vivement touché d une belle harmonie que d'un bel accord de couleurs? Je n'aperce* vois pas dans les accents de la mélodie , appliqués à ceux de la langue, le lien puissant et secret des passions avec les sons : je ne voyois pas que limitation des tons divers dont les sentiments animent la voix parlante donne à son tour à la voix chantante le pouvoir d agiter les cœurs , et que 1 énergique tableau des mouvements de lame de celui qui se fait entendre est ce qui fait le vrai charme de ceux qui 1 écoutent.

Cest ce que me fit remarquer le chanteur de milord , qui , pour un musicien , ne laisse pas de parler assez bien de son art. L harmonie, me disoit-il, n'est qu un accessoire éloigné dans la musique imitative ; il VI. 12

1^8 LA NOUVELLE IIÉLOÏSE.

n v a dans l 'harmonie proprement dite aucun principe d imitation. Eileassure, il est vrai, les intonations; elle porte témoignage de leur justesse; et, rendant les modulations plus sensibles, elle ajoute de l'énergie à l'expression et de la grâce au chant. Mais c'est de la seule mélodie que soit cette puissance invincible des accents passionnés ; c'est d elle que dérive tout le pouvoir de la musique sur lame. Formez les plus savantes successions d accords sans mélange de mélodie , vous serez ennuyés au bout d un quart d heure. De beaux (liants sans aucune harmonie sont long-temps à lépreuve de 1 ennui. Que 1 accent du sentiment anime les chants les plus simples , ils seront intéressants. Au contraire , une mélodie qui ne parle point chante toujours mal , et la seule harmonie n'a jamais rien su dire au cœur.

C'est en ceci, continuoit-il , que consiste Terreur des François sur les forces de la musique. N'ayant et ne pouvant avoir une mélodie à eux dans une langue qui n'a point d accent, et sur une poésie maniérée qui ne connut jamais la nature, ils n'imaginent d'effet que ceux de l'harmonie et des éclats de voix , qui ne rendent pas les sons plus mélodieux , mais plus bruyants ; et ils sont si malheureux dans leurs prétentions , que cette harmonie même qu ils cherchent leur échappe; à force de la vouloir charger ils n'y mettent plus de choix, ils ne commissent plus les choses d 'effet , ils ne font plus que du remplissage; ils se gâtent 1 oreille, et ne sont plus sensibles qu'au bruit; en sorte que la plus belle voix pour eux n'est que celle qui chante le plus fort. Aussi , faute d un genre propre , n ont-ils ja-

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