PARTIE I, LE! THE XLVlil. i
mail fait que suivre pesamment et de loin nos modêles ; et depuis leur célèbre Lulii , ou plutôt le notre, qui ne lit <|ii imiter les opéra dont 1 Italie ctoit déjà pleine de sou lemps, ou Les a toujours vus, à la piste de trente ou quarante ans, copier, gâter, nos vieux «tuteurs , et laire à peu près de notre musique comme les autres peuples font de leurs modes. Quand ils se vantent de leurs chansons, c 'est leur propre condamnation qu'ils prononcent; s ils savoient chauler des sentiments, ils ne chanteroient pas de 1 esprit : mais parceque leur musique n exprime rien , elle est plus propre aux chansons qu'aux opéra; et pareeque la nôtre est toute passionnée , elle est plus propre aux opéra qu aux chansons.
Ensuite, m'ayant récité sans chant quelques scènes italiennes, il me fit sentir les rapports de la musique à la parole dans le récitatif, de la musique au sentiment dans les airs , et partout 1 énergie que la mesure exacte et le choix des accords ajoutent à l'expression. Enfin, après avoir joint à la connoissance que j'ai de la langue la meilleure idée qu'il me fut possihle de 1 accent oratoire et pathétique, c'est-à-dire de 1 art de parler à l'oreille et au cœur dans une langue sans articuler des mots , je me mis à écouter cette musique enchanteresse, et je sentis bientôt, aux émotions qu'elle me causoit , que cet ait avoit un pouvoir supérieur à celui que j'avois imaginé. Je ne sais quelle sensation voluptueuse me gagnoit insensiblement. Ce n'étoit plus une vaine suite de sons comme dans nos récits. A chaque phrase , quelque image entrait dans mon cerveau ou quelque sentiment dans mon cœur; le plaisir ne s'ar-
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rêtoit point à l'oreille, il pénétrait jusqu'à l'âme; l'exécution couloif sans effort avec une facilité charmante; tous les concertants sembloient animés du même esprit ; le chanteur, maître de sa voix, en tiroit sans pêne tout ce que le chant et les paroles demandoient de lui; et je trouvai surtout un grand soulagement à ne sentir ni ces lourdes cadences , ni ces pénibles efforts de voix , ni cette contrainte que donne chez nous au musicien le perpétuel combat du chant et de la mesure, qui, ne pouvant jamais s'accorder, ne lassent guère moins l'auditeur que l'exécutant.
Mais quand après une suite d'airs agréables on vint à ces grands morceaux d'expression qui savent exciter et peindre le désordre des passions violentes , je perdois à chaque instant l'idée de musique , de chant , d'imitation ; je croyois entendre la voix de la douleur, de l'emportement, du désespoir; je croyois voir des mères éplorées , des amants trahis , des tyrans furieux; et, dans les agitations que j'étois forcé d'éprouver, j'avois peine à rester en place. Je connus alors pourquoi cette même musique qui m'a voit autrefois ennuyé m'échauffoit maintenant jusqu au transport; c'est que j'avois commencé de la concevoir, et que sitôt qu'elle pouvoit agir elle agissoit avec toute sa force. Non , Julie , on ne supporte point à demi de pareilles impressions: elles sont excessives ou nulles, jamais foibles ou médiocres ; il faut rester insensible, ou se laisser émouvoir outre mesure ; ou c'est le vain bruit d'une langue qu'on n'entend point , ou c'est une impétuosité de sentiment qui vous entraîne, et à laquelle il est impossible à lame de résister.