PARTIE I, LETTRE XEIX
mais de fortune et de prudence ; et il ne s agit pas d'éteindre un amour qui doit durer autant que ma vie, mais de le rendre innocent ou de mourir coupable. Considère cette situation , mou ami, et vois si tu peux te fier à mon zèle.
LETTRE L
DE JITLIK.
Je n'ai point voulu vous expliquer hier en vous quittant la cause de la tristesse que vous m avez reprochée, parceque vous n'étiez pas en état de m entendre. Malgré mon aversion pour les éclaircissements, je vous dois celui-ci, puisque je 1 ai promis, et je m'en acquitte.
Je ne sais si vous vous souvenez des étranges discours que vous me tîntes hier au soir, et des manières dont vous les accompagnâtes : quant à moi , je ne les oublierai jamais assez tôt pour votre honneur et pour mon repos , et malheureusement j'en suis trop indignée pour pouvoir les oublier aisément. De pareilles expressions avoient quelquefois frappé mon oreille en passant auprès du port; mais je ne croyois pas qu'elles pussent jamais sortir de la bouche d'un honnête homme ; je suis très sûre au moins qu'elles n'entrèrent jamais dans le dictionnaire des amants; et j etois bien éloignée de penser qu'elles pussent être d'usage entre vous et moi. Eh dieux! quel amour est le vôtre, s il assaisonne ainsi ses plaisirs! Vous sortiez,
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il est vrai , d'un long repas, et je vois ce qu'il faut pardonner en ce pays aux excès qu'on y peut faire ; c'est aussi pour cela que je vous en parle. Sovez certain qu'un tête-à-tête où vous m auriez traitée ainsi de sangfroid eût été le dernier de notre vie.
Mais ce qui m'alarrae sur votre compte, c'est que souvent la conduite d'un homme échauffé de vin n'est que l'effet de ce qui se passe au fond de son cœur dans les autres temps. Croirai-je que dans un état où l'on ne déguise rien vous vous montrâtes tel que vous êtes? Que deviendrois-je si vous pensiez à jeun comme vous parliez hier au soir? Plutôt que de supporter un pareil mépris, j'aimerois mieux éteindre un feu si grossier, et perdre un amant qui , sachant si mal honorer sa maîtresse, mériteroit si peu d en être estimé. Ditesmoi , vous qui chérissiez les sentiments honnêtes , seriez-vous tombé dans cette erreur cruelle , que l'amour heureux n'a plus de ménagement à garder avec la pudeur, et qu'on ne doit plus de respect à celle dont on n'a plus de rigueur à craindre? Ah! si vous aviez toujours pensé ainsi y vous auriez été moins à redouter, et je ne serois pas si malheureuse. Ne vous y trompez pas, mon ami , rien n est si dangereux poulies vrais amants que les préjugés du monde; tant de gens parlent d'amour, et si peu savent aimer, que la plupart prennent pour ses pures et douces lois les viles maximes d'un commerce abject , qui , bientôt assouvi de lui-même , a recours aux monstres de li- • magination , et se déprave pour se soutenir.
Je ne sais si je m'abuse ; mais il me semble que le véritable amour est le plus chaste de tous les liens.
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(Test lui, c'est son feu divin qui sait épurer nus penchants naturels, en les concentrant dans un seul objet; c'est lui qui nous dérobe aux tentations, et qui fait qu'excepté cet objet unique un sexe n est plus rien pour 1 autre. Pour une femme ordinaire , tout homme est toujours un homme ; mais pour celle dont le cœur aime, il n y a point d homme que son amant . Que disjc? un amant n 'est-il qu'un homme? Ali! qu'il est un être bien plus sublime! Il n y a point d homme pour celle qui aime: son amant est plus; tous les autres sont moins ; elle et lui sont les seuls de leur espèce. Ils ne désirent pas, ils aiment. Le eœur ne suit point les sens , il les guide ; il couvre leurs égarements d'un voile délicieux. Non , il n y a rien d'obscène que la débauche et son grossier langage. Le véritable amour, toujours modeste , n'arrache point ses faveurs avec audace ; il les dérobe avec timidité. Le mystère , le silence . la honte craintive, aiguisent et cachent ses doux transports. Sa flamme honore et purifie toutes ses caresses ; la décence et l'honnêteté l'accompagnent au sein de la volupté même, et lui seul sait tout accorder aux désirs sans rien ôter à la pudeur. Ah ! dites , vous qui connûtes les vrais plaisirs , comment une cvnique effronterie pourroit-elle s allier avec eux? comment ne banniroit-elle pas leur délire et tout leur charme? comment ne souilleroit-elle pas cette image de perfection sous laquelle on se plaît à contempler l'objet aimé? Croyez-moi, mon ami, la débauche et l'amour ne sauroient loger ensemble , et ne peuvent pas même se compenser. Le cœur fait le vrai bonheur quand on s'aime, et rien n'y peut suppléer sitôt qu'on ne s aime plus.
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Mais quand vous seriez assez malheureux pour vous plaire à ce déshonnête langage, comment avez-vous pu vous résoudre à 1 employer si mal à propos , et à prendre avec celle qui vous est chère un ton et des manières qu'un homme d'honneur doit même ignorer? Depuis quand est-il doux d'affliger ce qu'on aime? el quelle est cette volupté barbare qui se plaît à jouir du tourment d'autrui? Je n'ai pas oublié que j'ai perdu le droit d'être respectée ; mais si je l'oubliois jamais , est-ce à vous de me le rappeler? est-ce à l'auteur de ma faute d'en aggraver la punition? Ce seroit à lui plutôt à m'en consoler. Tout le monde a droit de me mépriser, hors vous. Vous me devez le prix de l'humiliation où vous m'avez réduite ; et tant de pleurs versés sur ma foiblesse méiïtoient que vous me la fissiez moins cruellement sentir. Je ne suis ni prude ni précieuse. Hélas! que j'en suis loin, moi qui n'ai pas su même être sage! Vous le savez trop, ingrat, si ce tendre cœur sait rien refuser à l'amour. Mais au moins ce qu'il lui cède, il ne veut le céder qu'à lui ; et vous m avez trop bien appris son langage pour lui en pouvoir substituer un si différent. Des injures , des coups , m'outrageroient moins que de semblables caresses. Ou renoncez à Julie , ou sachez être estimé d elle. Je vous l'ai déjà dit, je ne connois point d'amour sans pudeur; et s'il m'en coûtoit de perdre le vôtre, il m'en coûteroit encore plus de le conserver à ce prix.
Il me reste beaucoup de choses à dire sur le même sujet ; mais il finit finir cette lettre , et je les renvoie à un autre temps. En attendant, remarquez un effet de vos fausses maximes sur I usage immodéré du vin.