‹ ŒuvresChapitre 83 sur 279 · PARTIE I , LETTRE Ll. lyl · texte numérisé non relu

PARTIE I , LETTRE Ll. lyl

rois toujours eu pour toi, quand même je ue t aurais point adorée! Non, ne le crois pas; ce n est point moi qui pus t 'offenser; je n'en ai nul souvenir; et si j'eusse été coupable un instant, le remords me quitterait-il jamais? Non, Julie ; un démon , jaloux d'un sort trop heureux pour un mortel, a pris ma figure pour le troubler, et ma laisse mon cœur pour me rendre plus misérable.

J'abjure, je déteste un forfait que j'ai commis puisque tu m'en accuses, mais auquel ma volonté n'a point de part. Que je vais l'abhorrer cette fatale intempérance qui me paroiss'oit favorable aux épanchements du cœur, et qui put démentir si cruellement le mien! J'en fais par toi l'irrévocable serment, dès aujourd'hui je renonce pour ma vie au vin comme au plus mortel poison : jamais cette liqueur funeste ne troublera mes sens, jamais elle ne souillera mes lèvres, et son délire insensé ne me rendra plus coupable à mon insu. Si j enfreins ce vœu solennel , amour , accable-moi du châtiment dont je serai digne : puisse à linstant limage de ma Julie sortir pour jamais de mon cœur, et l'abandonner à 1 indifférence et au désespoir !

Ne pense pas que je veuille expier mon crime par une peine si légère ; c est une précaution et non pas un châtiment : j attends de toi celui que j ai mérité, je 1 implore pour soulager mes regrets. Que l amour offensé se venge et s apaise ; punis-moi sans me haïr, je souffrirai sans murmure. Sois juste et sévère; il le faut , j'y consens : mais , si lu veux me laisser la \ ie . ôte-inoi tout, hormis ton cœur.

iga LA iNOUVELLE HÉLOÏSE.

LETTRE LU

DE JULIE

Comment, mon ami , renoncer au vin pour sa maîtresse! Voilà ce qu'on appelle un sacrifice! Oh! je défie qu'on trouve dans les quatre cantons un homme plus amoureux que toi! Ce n est pas qu il n'y ait parmi nos jeunes yens de petits messieurs francisés qui boivent de leau par air ; mais tu seras le premier à qui l'amour en aura fait boire ; c'est un exemple à citer dans les fastes galants de la Suisse. Je me suis même informée de tes déportements, et j'ai appris avec une extrême édification que , soupant hier chez M. de Vueillerans , tu laissas faire la ronde à six bouteilles après le repas, sans y toucher, et ne marchandois non plus les verres d'eau .que les convives ceux de vin de la Côte. Cependant cette pénitence dure depuis trois jours que ma lettre est écrite, et trois jours font au moins six repas : or, à six repas observés par fidélité, Ton en peut ajouter six autres par crainte, et six par honte, et six par habitude, et six par obstination. Que de motifs peuvent prolonger des privations pénibles dont l'amour seul auroit la gloire ! Daigneroit-il se faire honneur de ce qui peut n'être pas à lui ?

Voilà plus de mauvaises plaisanteries que tu ne m'as tenu de mauvais propos ; il est temps d'enrayer. Tu es grave naturellement; je me suis aperçue qu'un long badinage l'échauffé, comme une longue prome-

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