‹ ŒuvresChapitre 84 sur 279 · PARTIE I, LETTRE LU. Iq · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE LU. Iq

nade échauffe un homme replet; mais je tire à peu près de toi la vengeance que Henri IV tira du duc de M.i\ cime, et ta .souveraine veut imiter la clémence du meilleur des rois. Aussi bien je craindrois qu'à force de regrets et d excuses tu ne te fisses à la fin un mérite d'une faute si bien réparée ; et je veux me hàtef de l'oublier, de peur que, si j'attendois trop longtemps, ce ne fût plus générosité , mais ingratitude.

A l'égard de ta résolution de renoncer au vin pour toujours, elle na pas autant d'éclat à mes yeux que tu pourrois croire ; les passions vives ne songent guère à ces petits sacrifices, et l'amour ne se repaît point de galanterie. D'ailleurs il y a quelquefois plus d'adresse que de courage à tirer avantage pour le moment présent d un avenir incertain, et à se payer d'avance d'une abstinence éternelle à laquelle on renonce quand on veut. Eh ! mon bon ami , dans tout ce qui flatte les sens, l'abus est-il donc inséparable de la jouissance? L'ivresse est-elle nécessairement attachée au goût du vin? et la philosophie seroit-elle assez vaine ou assez cruelle pour n'offrir d autre moyen d'user modérément des choses qui plaisent que de s'en priver toutà-fait ?

Si tu tiens ton engagement, tu t'ôtes un plaisir innocent, et risques ta santé en changeant de manière de vivre ; si tu l'enfreins , l'amour est doublement offensé , et ton honneur même en souffre. J use donc en cette occasion de mes droits ; et non seulement je te relève d un vœu nul, comme fait sans mon congé, mais je te défends même de l'observer au-delà du terme que je vais te prescrire. Mardi nous aurons ici la muvi. i3

iq4 la nouvelle iiéloïse.

sique de milord Edouard. A la collation je t'enverrai une coupe à demi pleine d'un nectar pur et bienfaisant. Je veux quelle soit bue en ma présence et à mon intention, après avoir fait de quelques gouttes une libation expiatoire aux Grâces. Ensuite mon pénitent reprendra dans ses repas l'usage sobre du vin tempéré par le cristal des fontaines; et, comme dit ton bon Plutarque, en calmant les ardeurs de Bacchus par le commerce des nymphes.

A propos du concert de mardi , cet étourdi de Regianino ne s'est-il pas mis dans la tête que j'y pourrais déjà chanter un air italien et même un duo avec lui? il vouloit que je le chantasse avec toi pour mettre ensemble ses deux écoliers ; mais il y a dans ce duo de certains ben mio dangereux à dire sous les yeux d'une mère quand le cœur est de la partie ; il vaut mieux renvoyer cet essai au premier concert qui se fera chez l'inséparable. J'attribue la facilité avec laquelle j'ai pris le goût de cette musique à celui que mon frère m'avoit donné pour la poésie italienne, et que j'ai si bien entretenu avec toi, que je sens aisément la cadence des vers, et qu'au dire de Regianino j'en prends assez bien l'accent. Je commence chaque leçon par lire quelques octaves du Tasse ou quelque scène du Métastase ; ensuite il me fait dire et accompagner du récitatif; et je crois continuer de parler ou de lire , ce qui sûrement ne m arrivoit pas dans le récitatif françois. Après cela il faut soutenir en mesure des sons égaux et justes ; exercice que les éclats auxquels j étois accoutumée me rendent assez difficile. Enfin , nous passons aux airs ; et il se trouve que la justesse

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