PARTIE I, LETTRE LV II. il
uni au soit d'un duel vous appelez le ciel eu témoignage d'une fausseté, et que vous osez dire à l'arbitre des conduits : Viens soutenir la cause injuste, e1 faire triompher le mensonge? Ce blasphème n'a-t-il rieii qui vous épouvante? Cette absurdité n'a-t-elle rien qui vous révolte? Eli dieu ! quel est ce misérable honneur qui ne craint pas le vice, mais le reproche, et qui ne vous permet pas d'endurer d'un autre un démenti reçu d'avance de votre propre cœur.
Vous , qui voulez qu'on profite pour soi de ses lectures* profitez donc des vôtres, et cherchez si Ton vit un seul appel sur la terre quand elle étoit couverte de héros. Les plus vaillants hommes de 1 antiquité songèrent-ils jamais à venger leurs injures personnelles par des combats particuliers? César envoya-t-il un cartel à Caton , ou Pompée à César, pour tant d'affronts réciproques? et le plus grand capitaine de la Grèce fut-il déshonoré pour s'être laissé menacer du bâton? D'autres temps, d'autres mœurs , je le sais ; mais n'y en at-il que de bonnes? et n'oseroit-on s'enquérir si les mœurs d'un temps sont celles qu'exige le solide honneur? Non, cet honneur n'est point variable; il ne dépend ni des temps, ni des lieux, ni des préjugés; il ne. peut ni passer, ni renaître; il a sa source éternelle dans le cœur de 1 homme juste et dans la règle inaltérable de ses devoirs. Si les peuples les plus éclairés, les plus braves, les plus vertueux de la terre, a ont point connu le duel, je dis qu'il n'est pas une institution de l'honneur, mais une mode affreuse et barbare, digne de sa féroce origine. Reste à savoir si, quand il s'agit de sa vie ou de celle d autrui, l'honnête
homme se régie sur la mode, et s'il n'y a pas alors plus de vrai courage à la braver qu'à la suivre. Que feroit, à votre avis, celui qui s'y veut asservir, dans des lieux où régne un usage contraire? à Messine ou à Naples , il iroit attendre son homme au coin dune rue, et le poignarder par derrière. Cela s'appelle être brave en ce pays-là ; et l'honneur n y consiste pas à se faire tuer par son ennemi , mais à le tuer lui-même.
Gardez-vous donc de confondre le nom sacré de l'honneur avec ce préjugé féroce qui met toutes les vertus à la pointe d'une épée, et n'est propre qu'à faire de braves scélérats. Que cette méthode puisse fournir, si l'on veut , un supplément à la probité : partout où la probité régne , son supplément n'est-il pas inutile? et que penser de celui qui s'expose à la mort pour s'exempter d'être honnête homme? Ne voyez- Vous pas que les crimes que la honte et l'honneur n'ont point empêchés sont couverts et multipliés par la fausse honte et la crainte du blâme? C'est elle qui rend l'homme hypocrite et menteur; c'est elle qui lui fait verser le sang d'un ami pour un mot indiscret qu'il devroit oublier, pour un reproche mérité qu'il ne peut souffrir ; c'est elle qui transforme en furie infernale une fille abusée et craintive; c'est elle, ô Dieu puissant ! qui peut armer la main maternelle contre le tendre fruit... Je sens défaillir mon ame à cette idée horrible , et je rends grâces au moins à celui qui sonde les cœurs d'avoir éloigné du mien cet honneur affreux qui n'inspire que des forfaits et fait frémir la nature. Rentrez donc en vous-même, et considérez s'il vous est permis d'attaquer de propos délibéré la vie d un