‹ ŒuvresChapitre 94 sur 279 · PARTIE I, LETTRE Ï.VII. 2l · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE Ï.VII. 2l

homme, et d'exposer la vôtre pour satisfaire une barbare et dangereuse fantaisie qui n'a nul fondement raisonnable, et si le triste souvenir du sang versé dans une pareille occasion peut cesser de crier vengeance au fond du cœur de celui qui la fait couler. Connoissez-vous aucun crime égal à 1 homicide volontaire? et si la base de toutes les vertus est 1 humanité , que penserons-nous de L'homme sanguinaire et dépravé qui l'ose attaquer dans la vie de son semblable? Souvenez* vous de ce que vous m'avez dit vous-même contre le service étranger. Avez-vous oublié que le citoyen doit sa vie à la patrie, et n'a pas le droit d'en disposer sans te congé des lois, à plus forte raison contre leur défense?

0 mon ami! si vous aimez sincèrement la vertu, apprenez à la servir à sa mode, et non à la mode des hommes. Je veux qu'il en puisse résulter quelque inconvénient : ce mot de vertu n est-il donc pour vous qu un vain nom? et ne serez-vous vertueux que quand il n'en coûtera rien de l'être?

Mais quels sont au fond ces inconvénients? Les murmures des gens oisifs , des méchants , qui cherchent à s'amuser des malheurs d autrui, et voudroient avoir toujours quelque histoire nouvelle à raconter. Voilà vraiment un grand motif pour s'entr'égorger ! Si le philosophe et le sage se règlent dans les plus grandes affaires de la vie sur les discours insensés de la multitude, que sert tout cet appareil d'études, pour n'être au fond qu'un homme vulgaire? Vous n'osez donc sacrifier le ressentiment au devoir, à l'estime, à

1 amitié , de peur qu'on ne vous accuse de craindre la mort? Pesez les choses, mon bon ami, et vous trou-

verez bien plus de lâcheté dans la crainte de ce reproche que dans celle de la mort même. Le fanfaron, le poltron veut à toute force passer pour brave ;

Ma verace valor, ben ohe negletto,

E di se stesso a se freggio assai chiaro ' .

Celui qui feint d'envisager la mort sans effroi ment. Tout homme craint de mourir, c'est la grande loi des êtres sensibles, sans laquelle toute espèce mortelle seroit bientôt détruite. Cette crainte est un simple mouvement de la nature, non seulement indifférent, mais bon en lui-même et conforme à Tordre : tout ce qui la rend honteuse et blâmable, c'est qu'elle peut nous empêcher de bien faire et de remplir nos devoirs. Si la lâcheté n'étoit jamais un obstacle à la vertu, elle cessèrent d'être un vice. Quiconque est plus attaché à sa vie qu'à son devoir ne sauroit être solidement vertueux, j'en conviens. Mais expliquez-moi, vous qui vous piquez de raison, quelle espèce de mérite on peut trouver à braver la mort pour commettre un crime.

Quand il scroit vrai qu'on se fait mépriser en refusant de se battre, quel mépris est le plus à craindre, celui des autres en faisant bien, ou le sien propre en faisant mal? Croyez-moi, celui qui s'estime véritablement lui-même est peu sensible à 1 injuste mépris d autrui , et ne craint que d'en être digne ; car le bon et l'honnête ne dépendent point du jugement des hommes , mais de la nature des choses ; et quand

Mais la véritable valeur n'a pas besoin du témoignage d'autrui, et tire sa gloire d'elle-même.

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