PARTIE I, LETTBE LVII. 2l
toute la terre approuverait faction que vous allez faire, elie n'en serait pas moins honteuse. Mais il est faux qu'à s'en abstenir par vertu Ion se fasse mépriser.. L'homme droit, dont toute la vie est sans tache et qui ne donna jamais aucun signe de lâcheté, refusera de souiller sa main d'un homicide; et n'en sera que plus honoré. Toujours prêt à servir la patrie, à protéger le foihle, à remplir les devoirs les plus dangereux, et à défendre, en toute rencontre juste et honnête, ce qui lui est cher, au prix de son sang, il met dans ses démarches cette inébranlable fermeté qu'on n'a point sans le vrai courage. Dans la sécurité de sa conscience , il marche la tête levée, il ne fuit ni ne cherche son ennemi ; on voit aisément qu'il craint moins de mourir que de niai faire , et qu'il redoute le crime et non le péril. Si les vils préjugés s'élèvent un instant contre lui , tous les jours de son honorable vie sont autant de témoins qui les récusent, et, dans une conduite si bien liée, on juge d'une action sur toutes les autres.
Mais savez-vous ce qui rend cette modération si pénible à un homme ordinaire? C'est la difficulté de la Soutenir dignement; c'est la nécessité de ne commettre ensuite aucune action blâmable ;. car si la crainte de mal faire ne le retient pas dans ce dernier cas , pourquoi lanroit-elle retenu dans l'autre, où Ion peut supposer un motif plus naturel? On voit bien alors que ce refus ne vient pas de vertu , mais de lâcheté ; et l'on se moque avec raison d'un scrupule qui ne vient que dans le péril. >i avez-vous point remarqué que les hommes si ombrageux et si prompts à provoquer les autres sont, pour la plupart, de très malhonnêtes
2l6 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.
gens qui , de peur qu'on nose leur montrer ouvertement le mépris qu'on a pour eux, s'efforcent de couvrir de quelques affaires d'honneur l'infamie de leur vie entière? Est-ce à vous d'imiter de tels hommes? Mettons encore à part les militaires de profession qui vendent leur sang à prix d'argent; qui, voulant conserver leur place, calculent par leur intérêt ce qu'ils doivent à leur honneur, et savent à un écu près ce que vaut leur vie. Mon ami, laissez battre tous ces gens-là. Rien n'est moins honorable que cet honneur dont ils font si grand bruit; ce n'est qu'une mode insensée, Une fausse imitation de vertu, qui se pare des plus grands crimes. L'honneur d'un homme comme vous n'est point au pouvoir d'un autre; il est en lui-même, et non dans .l'opinion du peuple*, il ne se défend.ni par 1 épée ni par le bouclier; mais par une vie intègre et irréprochable ; et ce combat vaut bien l'autre en fait de courage.
C'est par ces principes que vous devez concilier les éloges que j'ai donnés dans tous les temps à la véritable valeur avec le mépris que j eus toujours pour les faux braves. J'aime les gens de cœur, et ne puis souffrir les lâches; je romprois avec un amant poltron que la crainte feroit fuir le danger, et je pense, comme toutes les femmes, que le feu du courage anime celui de l'amour. Mais je veux que la valeur se montre dans les occasions légitimes, et qu'on ne se hâte pas d'en faire hors de propos une vaine parade, comme si l'on avoit peur de ne la pas retrouver au besoin. Tel lai» un effort et se présente une fois, pour avoir droit de se cacher le reste de sa vie. Le vrai courage a plus dî>