‹ ŒuvresChapitre 96 sur 279 · PARTIE I, LETTRE I.Vir · texte numérisé non relu

PARTIE I, LETTRE I.Vir

constance et moins d'empressement; il est toujours

ce qu'il doit être; il ne faut ni l'exciter ni le retenir; l'homme de bien le porte partout avec lui, au combat contre l'ennemi, dans un cercle en faveur des absents et de la vérité, dans son lit contre les attaques de la douleur et de la mort. La force de lame qui L'inspire est d'usage dans tous les temps; elle met toujours la vertu au-dessus des événements, et ne consiste pas à se battre, mais à ne rien craindre. Telle est, mon ami , la sorte de courage que j'ai souvent louée, et que j aime à trouver en vous, l'ont le reste n'est qu'étourdei ie , extravagance, férocité; c'est une lâcheté de s'y soumettre; et je ne méprise pas moins celui qui cherche un péril inutile, que celui qui fuit un péril qu'il doit affronter.

Je vous ai fait voir, si je ne me trompe, que dans votre démêlé avec milord Edouard votre honneur n'est point intéressé ; qne vous compromettez le mien en recourant à la voie des armes; que cette voie n'est ni juste, ni raisonnable, ni permise; qu'elle ne peut s'accorder avec les sentiments dont vous faites profession; qu'elle ne convient qu'à de malhonnêtes gens, qui font servir la bravoure de supplément aux vertus qu'ils n'ont pas, ou aux officiers qui ne se battent point par honneur, mais par intérêt; qu'il y a plus de vrai courage à la dédaigner qu'à la prendre ; que les inconvénients auxquels on s'expose en la rejetant sont inséparables de la pratique des vrais devoirs, et plus apparents que réels ; qu'enfin les hommes les plus prompts à y recourir sont toujours ceux dont la probité est le plus suspecte. D'où je conclus que vous ne

2l8 LA NOUVELLE HÉLOÏSE.

sauriez en cette occasion ni faire ni accepter un appel sans renoncer en même temps à la raison , à la vertu , à l'honneur, et à moi. Retournez mes raisonnements comme il vous plaira , entassez de votre part sophisme sur sophisme ; il se trouvera toujours qu'un homme de courage n'est point un lâche, et qu'un homme de bien ne peut être un homme sans honneur. Or, je vous ai démontré, ce me semble, que l'homme de courage dédaigne le duel , et que l'homme de bien 1 abhorre.

J'ai cru, mon ami, dans une matière aussi grave, devoir faire parler la raison seule, et vous présenter les choses exactement telles qu'elles sont. Si j'avois voulu les peindre telles que je les vois, et faire parler le sentiment et l'humanité, j'aurois pris un langage fort différent. Vous savez que mon père, dans sa jeunesse, eut le malheur de tuer un homme en duel : cet homme étoit son ami; ils se battirent à regret, linsensé point d'honneur les -y contraignit. Le coup mortel qui priva lun de la vie ôta pour jamais le repos à 1 autre. Le triste remords n'a pu depuis ce temps sortir de son cœur; souvent dans la solitude on l'entend pleurer et gémir ; il croit sentir encore le fer poussé par sa main cruelle entrer dans le cœur de son ami ; il voit dans l'ombre de la nuit son corps pâle et san^ glant; il contemple en frémissant la plaie mortelle; il voudroit étancher le sang qui coule ; l'effroi le saisit, il s'écrie, ce cadavre affreux ne cesse de le poursuivre. Depuis cinq ans qu il a perdu le cher soutien de son nom et l'espoir de sa famille, il s'en reproche la mort comme un juste châtiment du ciel , qui vengea sur

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