SUR L'ÉLOCUTION ORATOIRE
à Toreille autant que le philosophe Test à la raisoa , sacrifie suivant les cas , tantôt Fliarmonie , tantôt la justesse ; l'harmonie quand il veut frapper par les choses , la justesse quand il ne veut que séduire par l'expression. Mais ces sacrifices y quels qu'ils soient , doivent toujours être très-rares , et surtout très-légers.
La réunion de la justesse et de l'harmooie était vraisemblablement le talent supérieur de Démosthène. Mais , dans une langue morte , le mérite de ces deux qualités disparait en grande partie : on le suppose plutôt qu'on ne le sent '. Il ne faut donc pas s'étonner si quelques modernes , en rendant justice d'ailleurs à l'éloquence de Démosthène , n'en ont pas paru échauffés au même degré que les Athéniens. Cette nation délicate et sensible^ qui connaissait l'éloquence et sa langue , avait raison sans doute d'écouter DémosthèUe avec admiration ; la nôtre ne serait qu'un enthousiasme outré , si elle était au même degré que la leur. L'estime raisonnée d'un philosophe honore plus les grands écrivains que les exclamations de collège , et la prévention des pédans. Pindare fut certainement un grand poëte ; plus à portée que nous d'en décider ,- toute l'antiquité l'a jugé tel , et elle s'y connaissait ; mais est-ce une raison pour que nous l'admirions comme des enfans jusque dans ses écarts même ? Peut-on rien lire de plus ridicule que le commentaire de Despréaux sur la première ode de cet auteur , et ses efforts pour travestir en sublime le mélange bizarre que le poëte grec fait dans la même strophe , de l'eau , de l'or , et du soleil avec les jeux olympiques ? Si Perrault et Chapelain avaient fait une pareille strophe, quelle matière de plaisanterie ils eussent fournie au satirique?
Revenons à notre sujet. Quelque agréable que l'harmonie soit en elle-même , elle perdra beaucoup de son prix , si elle n'est employée qu'à orner un style lâche et diffus. Le style serré , quand il n'est d'ailleurs ni décousu ni obscur , a le premier de tous les mérites , celui de rendre le discours semblable à la marche de l'esprit , et à cette opération rapide par laquelle des
' En Tcut-on la prcuTc par rapport à Tbarmonie ? En prononçant des fen latins nous estropions 2i tout moment la prosodie et la mesure, nous faisons bref ce qui est long, et long ce qui est bref; nous appuyons sur des TOjelles qui devraient disparaître par Telision, nous scandons enfin les vers à eoBtre» sens ; cependant nous trouvons dans les vers latins de Pharmonie; est-ce raitoa ou pre'jugé? J*ai dit que nous scandions les vers à contre-sens^ la démonstration en est facile. Fin scandant, par exemple, les vers hexamètres, noua nous arrêtons sar la dernière syllabe des dactyles ; cependant cette dernière syllabe est nne brève ; e^est comme si dans une mesure composée d\ine noire et de deux croches, onsVrétait et on appuyait sur la dernière croche; on scande nos vers comme si les dactyles an lieud^éire une longue suivie de deux brèves, étaient denx brèves suivies d^une longue. Les musiciens mVntendront , et il faudrait trop de paroles ponr me faire entendre anx antres.
iiilelligeiiccs se coiiiuiuuiqueraient leurs idées. Il arrive sou^ vent d*étre aussi obscur eu fuyant la brièveté qu'en la cherchant ; on perd sa route en voulant prendre la plus longue ; Ja vraie manière d'arriver à un but , c'est d'y aller par le plus court chemin , pourvu qu'on y aille en marchant , et non pas en sautant d'un lieu à un autre. La brièveté ne consiste donc pas à omettre des idées nécessaires , mais à ranger chaque idée à sa place , et il la rendre par le terme convenable ; par ce moyen le style aura le double avantage d'être concis sans être fatigant, et développé sans être lâche.
On peut juger sur ces principes , combien il y a loin de la véritable éloquence à cette loquacité si ordinaire au barreau , qui consiste à dire si peu avec tant de paroles. Deux raisons contribuent à ce défaut , le plus insupportable de tous aux bons esprits ; les fausses idées qu'on donne de l'éloquence dans nos collèges , en apprenant aux jeunes gens à noyer une pensée commune dans un déluge de périodes insipides; et si l'on ose Je dire , l'exemple de Cicéron , quelquefois un peu trop verbeux. Ce quil a de vif et de moelle y dit Montaigne, est étouffé par ses longueries. 11 est vrai que Cicéron fait oublier ce défaut par les autres qualités de l'orateur qu'il possède au suprême degré. Mais les défauts des grands écrivains sont tout ce que les auteurs médiocres en imitent.
Il ne suiHt point au style de l'orateur* d'être clair, correct, noble, harmonieux , vif et serré ; il faut encore qu'il soit facile, c'est-à-dire que le travail ne s'y fasse point sentir. Cicéron , déjà tant cité, et qui ne saurait trop l'être dans un écrit sur l'éloquence , doit un de ses plus grands charmes à la fiicililé inimitable de son style : si on y aperçoit quelque légère étude , c'est dans le soin d'arranger les mots ; mais on sent que ce soin même lui a peu coûté , et que les mots , après s'être offerts k son esprit sans qu'il les cherchât, sont venus d'eux-mêmes , et sans effort, s'arranger sous sa plume. Le caractère de l'éloquence de Cicéron est , ce nie semble , la réunion toujours heureuse de la facilité et de l'harmonie. C'est aussi celle réunion , si difficile à imiter, qui rend ce grand orateur si difficile à traduire ; surtout dans une langue comme la noire , oii l'inversion n'est point pei^ mise , et oii l'arrangement forcé des mots est l'écueil continuel de l'harmonie.
L'habitude et l'usage d'écrire en vers produit souvent dans la prose celle empreinte d'affectation et de travail que l'oratenr doit avoir tant de soin d'éviter. La plupart des poètes, accoutumés au langage ordinaire de la versification , le transportent comme malgré eux dans leur prose ; ou s'ils font des efforts
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pour la rendre simple , elle devient contrainte et sèche ; et s'ils s'abandonnent à la négligence de leur plume , leur style est traînant et sans âme. Aussi nos poètes ont-ils pour l'ordinaire assez mal réussi dans la prose. Les préfaces de Racine sont faiblement écrites , celles de Corneille sont aussi défectueuses par le langage , qu'excellentes par le fond des choses ; la prose de Rousseau est dure , celle de Despréaux pesante , celle de La Fontaine insipide.
Rien n'est donc plus opposé au style facile , et par conséquent au bon goût , que ce langage figuré, poétique, chargé de métaphores et d'antithèses , qu'on appelle , je ne sais par quelle raison , style académique , quoique les plus illustres membres de l'Académie Française l'aient évité avec soin et proscrit hautement dans leurs ouvrages. On l'appellerait avec bien plus de raison style de la chaire ; c'est en eflfet celui de la plupart de nos prédicateurs modernes ; il fait ressembler leurs sermons , non à répanchement d'un cœur pénétré des vérités qu'il doit persuader aux autres , mais à une espèce de représentation ennuyeuse et monotone, oii l'acteur s'applaudit sans être écouté. Que dirions* nous d'un homme qui ayant à nous entretenir sur la chose du monde qui nous intéresserait le plus , s'en acquitterait par un discours étudié , compassé , chargé de figures et d'ornemens ? ce rhéteur à contre-temps ne nous paraîtrait-il pas jouer un rôle bien ridicule ou bien insipide ? voilà l'image de Ja foule des prédicateurs. Leurs fades déclamations doivent paraître encore au-dessous des pieuses comédies de nos missionnaires , où les gens du monde vont rire , et d'oii le peuple sort en pleurant. Ces missionnaires semblent du moins pénétrés de ce qu'ils annoncent ; et leur élocution brusque et grossière produit son effet sur l'espèce d'hommes à qui elle est destinée ' .
Faut-il s'étonner après cela que l'éloquence de la chaire soit regardée comme un mauvais genre par un grand nombre de gens d'esprit, qui confondent le genre avec l'abus? Le Petit Carême du père Massillon suffira pour apprendre à nos orateurs chrétiens et à leurs juges , combien la véritable éloquence de la chaire est opposée à l'affectation du style ; nous les renvoyons surtout au sermon sur Vhumanité des grands , que les prédicateurs devraient lire sans cesse pour se former le goût, et les princes pour apprendre à être hommes.
La simplicité et le naturel de Massillon me paraissent, si j'ose le dire, plus propres à faire entrer dans l'âme les ventés du
' On sait le jugement que portait le P. Bourdaloae d*un famenz mistionnaire de son temps; ce prédicateur, disait-il, est bien plus éloquent que moi; car ses sermons font rendre ce qui a été t'oie aux miens.
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christianisme , que toute la dialectique de Bourdaloue. La lo^ lique de TÉvangile est dans nos cœurs ; c'est là qu'on doit ]ar chercher ; les raisonnemens les plus pressàns sur le devoir îndis-^ pensable d'assister les malheureux , ne toucheront guère celui qui a pu voir souffrir son semblable sans en être ému ; une âme insensible est un clavecin sans touches , dont on chercherait en vain à tirer des sons. Si la dialectique est nécessaire, c'est seulement dans les matières de dogme; mais ces matières sont plus faites pour les livres que pour la chaire , qui doit être le théâtre des grands mouvemens et non pas de la discussion. La sévérilé de la controverse rejette et proscrit tout ce qui n'est pas preuve et raison ; instruire et convaincre , voilà son nnique objet. Ce n'est , ni dans un sermon , ni en vers , qu'il faut entreprendre de prouver aux incrédules la vérité du christianisme ; le recueillement du cabinet et l'austérité de la prose n'ont rien de trop pour une matière si sérieuse.
En exposant les règles de l'élocution oratoire , nous avons presque donné celle du style en général. L'orateur , l'historien et le philosophe (car on peut réduire tous les ccrivains à ces trois genres) diffèrent principalement entre eux par la nature des sujets qu'ils traitent ; et c'est la différence dans les sujets qui doit en mettre dans leur style : l'historien âoii penser et peindre, le philosophe sentir et penser j Vorateur penser , peindre , et sentir. Mais l'élocution n'a pour tous qu'une même règle ; c'est d'être claire , précise , harmonieuse , et surtout facile et naturelle. L'affectation du style, toujours pénible et choquante, Test principalement dans les matières philosophiques , qui doivent briller de leur propre beauté, oii l'ornement est le sujet même , et qui rejettent comme indigne d'elles toute parure empruntée d'ailleurs : c'est principalement à ces matières qu'on doit appliquer le beau passage de Pétrone : Grandis, et ut ita dicam, pudica oratio , naturali pulchritudine exurgit. En un mot, /bt/^rV^, la simplicité , la nature , voilà ce que tout écrivain doit avoir sans cesse devant les yeux. Le point essentiel , pour bien écrire, est d'être riche en idées ; mais les idées sont rares, et la rhétO' rique commune.
FCRITES A î/oCCASION DES PIECES QUE l'aCAUÉMIE FRANÇAISE A REÇUES EN' Ih6o POUR LE CONCOURS.
Uîi voit tous le:^ jours des gens d'esprit , et même des gens de goût, qui ayant été dans leur jeunesse enthousiastes de la poésie, et ayant fait leurs délices de cette lecture , s'en dégoûtent en vieillissant , et avouent franchement qu'ils ne peuvent plus lire de vers. Ce refroidissement est-il la faute de l'âge ou celle de la poésie ? Prouve-t-il qu'avec les années on devient plus raisonnable , ou seulement plus insensible? Plaisante question, s'écrieront les versificateurs ! Il n'appartient qu'à un géomètre de la faire, et d'ignorer qu'un des objets de la poésie étant de flatter l'oreille , elle doit produire moins d'effet sur des fibres usées , et des organes endurcis. A la bonne heure. Mais pourquoi ces mêmes oreilles , qui se dégoûtent de la poésie en vieillissant, ne se dégoûtent-elles pas de même de la musique ? C'est pourtant un plaisir qui dépend aussi des organes , et même qui en dépend uniquement. Osons en dire davantage , et parler avec vérité. On n'accusera pas notre siècle d'être refroidi sur la musique , si ce n'est peut-être sur le plain^chant de nos anciens opéras : cependant on ne saurait se dissimuler le peu d'accueil que fait ce même siècle au déluge de vers dont on l'accable. Ceci ne regarde pas nos grands poètes vivans ; leur génie , leur succès , la voix publique les exceptent et les distinguent : mais pour la foule qui se traîne à leur suite , la carrière est devenue d'autant plus dangereuse, que la plupart des genres de poésie semblent successivement passer de mode. Le sonnet ne se montre plus , l'élégie expire , Téglogue est sur son déclin, l'ode même, l'orgueilleuse ode commence à décheoir ; la satyre enfin , malgré tous les droits qu'elle a pour être accueillie , la satyre en vers nous ennuie pour peu qu'elle soit longue ; nous l'avons mise plus à son aise en lui permettant la prose ; c'est le seul genre de talent que nous ayons craipt de décourager.
Ce qu'on appelle surtout petits vers a prodigieusement perdu de faveur ; pour se résoudre à les lire , il faut être bien averti qu'ils sont excellens. J'en appelle à ceux de nos écrivains périodiques, qui ont pour objet de recueillir ou d'enterrer les pièces
fugitives , et qui à ce titre doivent tous les mois un tribut de ver» au public. Combien de fois lui paient-ils cette redevance, sansqu'il daigne s'en apercevoir ?
Le peuple des versiBcateurs voit avec chagrin le progrès sensible du discrédit oii il tombe. Pour soulager l'humeur qu'il en a , et qu'il serait barbare de lui reprocher , il s'en prend à ce pernicieux esprit philosophique ^ déjà chargé d'iniquités beaucoup plus graves ; car il faut bien que l'esprit philosophique ait encore ce tort-là.
Peut-être notre siècle raérite-t-il beaucoup moins qu'on ne pense, l'honneur ou l'injure qu'on prétend lui faire, en l'appelant par excellence ou par dénsion le sihcle philosophe : mais philosophe ou non , les poètes n'ont point à se plaindre de lui , et il sera facile de le justi6er auprès d'eux.
Si la philosophie inspire le goût des lectures utiles, le plus grand mérite auprès d'elle est de joindre l'agrément à l'utilité ;. par là on rend nos plaisirs plus réels et plus durables. Les ouvrages philosophiques , quand ils réunissent ces deux avantages, sont peut-être les plus propres à maintenir le bon goût dans Fart d'écrire : ils nous font sentir combien des idées nobles et grandes, revêtues d'ornemens simples et vrais comme elles , sont préférables à des riens agréables et frivoles.
Cest avec cette sévérité que le philosophe examine et juge les ouvrages de poésie. Pour lui le premier mérite et le plus indispensable dans tout écrivain , est celui des pensées : la poésie ajoute à ce mérite celui de la difficulté vaincue dans l'expression ; mais ce second mérite , très-estimable quand il se joint au premier , n'est plus qu'un effort puéril dès qu'il est prodigué eu pure perte et sur des objets futiles. Un de nos grands versificateurs se félicitait , dit-on , d'avoir exprimé poétiquement sa pertuque. Mais pourquoi se donner la peine d'exprimer une perruque poétiquement ? N'est-ce pas avilir la langue des dieux ^ que de la prostituer à des choses si peu dignes d'elle?
La vraie poésie , celle qui seule mérite ce nom , dédaigne non-seulement les idées populaires et basses , mais même les idées riantes et agréables, si elles sont triviales et rebattues. Rien n'est plus plein de finesse et de vérité que les fictions de la poésie ancienne ; mais rien n'est aujourd'hui plus usé que ces fictions. Celui qui le premier a peint l'amour sous les traits d'un enfant , avec des ailes , un bandeau , et des flèches , a montré beaucoup d'esprit : il n'y en a point à le répéter. Anacréon nous plaît avec justice , parce qu'il est ou qu'il passe pour le créateur de son genre : mais dans un petit genre tel que le sien , où celui qui invente, épuise, Toriginal est quelque chose,et les copies ne sont rien.
Puisque la poésie est un art d'imaginatioa , il n'y a donc plus ^e poésie , des qu'on se borne à répéter l'imagination des autres. Nos meilleurs écrivains conviennent que les phrases , et si on peut parler ainsi , Us formules du langage poétique sont insipides dans la prose. Pourquoi ? parce que ce langage est inventé depuis près de trois mille ans , et que le genre d'idées qu'il renferme est devenu fastidieux. En poésie même , les auteurs de génie n'en font plus aucun usage ; ils n'osent toutefois le condamner ouvertement dans les vers , à cause de la possession immémoriale oii il est d'y régner ; mais en prose le même droit de prescription ne les arrête pas , et ils en font justice sous un autre nom.
Il en est de même de plusieurs genres de poésie. Le genre pastoral , par exemple , peut encore nous plaire sur la scène , et principalement sur le théâtre lyrique , par les accessoires qui l'accompagnent, le spectacle , l'action , la musique et les danses. Mais dépouillé de ces omemens , et réduit à lui-même , ce genre est devenu bien froid sur le papier. Théocrite , Yirgile , et Fontenelle ont épuisé tout ce qu'on peut dire sur les bois , les fontaines et les troupeaux. Les sentimens tendres , simples et naturels , faits pour nous intéresser partout oii ils se trouvent , n'ont pas besoin , pour augmenter cet intérêt , d'être attachés au nom d'Jdjrile; pour remplir et pénétrer l'âme , il leur suffit d'être exprimés tels qu'ils sont ; les prairies et les moutons n'y ajoutent rien. Avouons même que ces détails rustiques, déjà peu piquans par eux-mêmes , ont encore quelquefois l'inconvé-p nient de trancher avec le sujet, et d'y être ridiculement déplacés. De toutes les églogues de Yirgile, la meilleure peut-être, sinon comme églogue , au moins comme pièce , est celle de Corydon et d'Alexis ; et assurément on ne dira pas que ce soit là un sujet pastoral.
Mais pourquoi notre siècle , en se refroidissant sur l'églQgue >, semble-t-il se refroidir aussi sur le genre le plus oppo&é au bu^ colique , sur le genre de l'ode? Le même dégoût pour les peintures et les idées communes produit ces deux effets contraires. Ce qui fait le caractère de la poésie lyrique , c'est la grandeur et l'élévation des pensées ; toute ode qui remplira cette condition, est assurée d'enlever les suffrages. Mais les pensées sublimes sont rares, et ne peuvent être suppléées, ni par la magnificence des mots , cette magnificence si pauvre quand celle des choses n'y répond pas , ni par ce ôeau désordre qu'on n'a pu jusqu'ici bien définir , ni par des invocations triviales qui ne sont point exaucées , ni par un enthousiasme de commande qui semble annoncer une foule d'idées et qui n'en produit pas une -seule.
?.9Î RÉFLEXIOjNS
En un mot , voici , ce me semble , la loi rigoureuse , mais juste, que notre siècle impose aux poètes ; il ne reconnaît plus pour bon en vers que ce qu'il trouverait excellent en prose. Ce n'est pas à dire pour cela que des vers prosaïques, fussent- ils d'ailleurs bien pensés , puissent obtenir son suffrage. L'homme de goût est encore bien plus difficile sur la diction dans les^ers que dans la prose. Il se contente presque dans celle-ci d'un style coulant et naturel, qui n'ait rien de bas ni de choquant; il exige de plus dans les vers une expression noble et choisie sans être recherchée , une harmonie facile , et ou la contrainte ne se fasse point sentir ; il veut enfin que le poète soit précis sans être décharné , naturel et aisé sans être froid et lâche , vif et serré sans être obscur. Il ne donne pas même le nom de poète au versificateur qui a souvent rempli ces conditions , s'il ne les a remplies beaucoup plus souvent qu'il ne les a violées ; et tel de nos écrivaiqs qui a excellé dans la prose, qui a beaucoup pensé dans ses ▼ers , qui en a fait beaucoup de bons , aurait doublé sa réputation en jetant au feu les trois quarts de ses poésies , et ne donnant le reste que par fragmens. En vain un de nos plus beaux esprits a-t-il prétendu , qu'on ne doit avoir égard dans les vers qu'à la beauté du sens , à la clarté et à la précision avec laquelle il est rendu ; et que ces conditions une fois remplies , on doit se consoler que l'harnionie en souffre. Il est facile de lui répondre par l'exemple des grands maîtres , qui ont su allier dans leurs vers la beauté du sens à celle de l'harmonie. En un mot , quand on prend la peine de lire des vers , on cherche et on espère un plaisir de plus que si on lisait de la prose ; et des vers durs ou faibles font au contraire éprouver un sentiment pénible, et par conséquent un plaisir de moins.
Cette manière de penser, si j'ose rendre compte ici de la disposition unanime de mes confrères, dirigera dans la suite plus que jamais le jugement de l'Académie Française sur les pièces de poésie qu'on lui adresse pour le concours. Tant qu'elle a proposé et fixé les sujets de ces pièces , si elle a eu quelque chose à se reprocher dans ses décisions , ce n'est pas d'avoir usé d'une rigueur excessive ; elle a quelquefois encouragé le germe du talent, plutôt que le talent même ; et le bas peuple des critiques, qui se plait à déchirer lourdement les ouvrages couronnés , et qui ne remporterait pas même le prix de la satyre s'il y en avait un, doit être persuadé, sans craindre d'avoir trop bonne opinion de l'académie, qu'elle a pu donner le prix à certaines pièces, et les croire en même temps fort éloignées de la perfection. Cependant , pour acquérir le droit d'être plus sévère à l'avenir , elle a pris le parti, depuis quelques années ; délaisser aux poètes
le choix des sujets ; mais elle voit avec peine que les auleurs semblent se négliger à proportion de la liberté qu'elle leur laisse , et de la rigueur qu'elle a résolu de mettre dans ses jagemeos. Ce n'est pas que l'académie n'ait remarqué du talent , et même des étincelles de génie , dans quelques unes des pièces qu'elle a reçues ; mais ce n'est poiift à quelques vers détachés , et Hottant pour ainsi dire au hasard , c'est à l'ensemble d'un ouvrage qu'elle accorde le prix. Celui-ci , sans dessein et sans objet, se perd en écarts continuels , et étouffe quelques pensées heureuses sous uu monceau de décombres ; celui-là a plus de suite et de plan , mais n'a presque point d'autre mérite, et délaie des idées communes dans des vers froids ou boursouflés. £n un mot , aucune des pièces n'a paru propre à faire sur le public assemblé cette impression de plaisir , qu'il est en droit d'attendre d'un ouvrage couronné par le jugement d*une société de gens de lettres. Chacun des concurrens en particulier , trouve cette sévérité très-juste à l'égard de ses rivaux ; mais plusieurs la jugent iniqiie et barbare pour ce qui les concerne. Il en est même de plus mécontens , qui n'attendent que le jour de leur arrêt pour lancer contre l'académie quelque épigramme qu'elle ignore ; ib se font d'ailleurs célébrer par des journalistes, car il y en a qu'on fait taire et parler comme on veut ; et si leur amour-propre n'est pas satisfait, il croit du moins être bien vengé. Quelques années se passent; l'amour paternel s'affaibUi, la vanité offensée s'apaise ; ils relisent leur ouvrage de saog«i froid , et ils trouvent que leurs juges ont eu raison.
H semble que le même esprit de sagesse qui a présidé à i^ formation de notre langue , a présidé aussi aux règles de notre poésie française. Nous avons senti que la poésie étant un art d'agrément, c'était en diminuer le plaisir que d'y multiplier les licences, comme ont fait dans la leur la plupart des étrangers. Les Anglais et les Italiens ont des vers sans rime, des inversions fréquentes et de toute espèce , des ellipses multipliées , la liberté d accourcir et d'allonger les mots selon le besoin qu'ils en ont, enfin une grammaire beaucoup plus relâchée pour la poésie que pour la prose. Chez nous l^ grammaire des poètes est aussi rigoureuse que celle des prosateurs ; l'inversion est rarement permise , elle nous déplaît pour peu qu'elle soit extraordinaire ou forcée ; et celui qui a dit que le caractère de la poésie française consistait dans l'inversion , n'avait apparemment jamais lu de vers , ou n'en avait lu que de mauvais. Enfin nous croyons la rime aussi indispensable à nos vers que la versification à nos tragédies : que ce soit raison ou préjugé , il n'y a qu'un moyen d'affranchir nos poètes de cet esclavage , si s'en est un ; c'est d^
faire des tragédies en prose , et des vers sans rimes , qui aient d'ailleurs assez de mérite pour autoriser cette licence. Jusquelà tous les raisonnera ens de part et d'autre seront en pure perte; les uns croyant avoir la raison pour eux , et les autres réclamant l'usage et l'habitude , devant lesquels la raison doit se taire.
Je ne sais ce qui arrivera des vers sans rime ; mais je ne désespère pas que s'ils s'établissent jamais , l'usage ne commence par nos vers lyriques , par ceux qui sont faits pour être chantés. Autant la mesure et la cadence sont nécessaires à ces sortes de vers , autant la rime l'est peu ; la lenteur du chant l'empêche presque toujours d'être sensible , et par conséquent détruit son effet. Oserait-on conclure de là qu'on pourrait faire de trèsbonne musique sur de la prose française , pourvu que cette prose fût harmonieuse et cadencée? Quelles clameurs cependant contre le malheureux qui oserait tenter cette innovation ! Il me semble entendre déjà l'anathême lancé contre lui de toutes parts, et surtout par cette espèce de connaisseurs qu'on appelle gens de goût par excellence , gens de goût tout court , qui jugent de tout sans rien produire , et qui en matière de plaisir protègent les anciens usages. Malheureusement ces gens de goût , qui déclameraient le plus contre la nouveauté que nous proposons , ne s'apercevraient pas qu'ils entendent tous les jours au Concert Spirituel de la prose latine à demi barbare, sans que leurs oreilles délicates en soient offensées.
Quoi qu'il en soit , moins nous adoucirons la rigueur de nos lois poétiques , plus il y aura de gloire à la surmonter. Ne craignons pas d'assurer qu'il y a plus de mérite dans dix bons vers français, que dans trente Anglais ou Italiens. Ceux que l'impulsion de la nature aura forcé d'être poètes , sauront bien nous plaire malgré tous ces liens dont nous les avons chargés ; les autres auraient mauvaise grâce à se plaindre des entraves qu'on leur donne; ils n'en marcheraient pas mieux quand ils auraient leurs membres libres.
Si donc on se refroidit sur les vers à mesure qu'on avance en âge , ce n'est point par mépris pour la poésie , c'est au contraire par l'idée de perfection qu'on y attache. C'est parce qu'on a senti par les réflexions, et connu par l'expérience, la distance énorme du médiocre à l'excellent , qu'on ne peut plus souffrir le médiocre. Mais l'excellent gagne à cette comparaison ; moins ou peut lire de vers , plus on goûte ceux que le vrai talent fait produire. Il n'y a que les vers sans génie qui perdent à ce refroidissement , et ce n'est pas là un grand malheur.
Par la même raison, quoiqu'on reconnaisse tout le mérite de la poésie d'image , quoique dans la jeunesse , où tout est frap*
pant et nouveau , on préfère cette poésie à toute autre , on lui préfère dans un âge plus avancé la poésie de sentiment, et celle qui exprime avec noblesse des vérités utiles. Le poète qui n'est que peintre , traite ses lecteurs comme des enfans de beaucoup d'esprit ; le poëte de sentiment , ou le poète philosophe , traite les siens comme des hommes.
Voilà pourquoi , sans passer ici en revue tous nos grands poètes , Racine et La Fontaine plairont toujours dans tous les temps et tous les âges. L'un est le poëte du cœur , l'autre est celui de l'esprit et de la raison. La Fontaine surtout , qu'on regarde assez mal à propos comme le poëte des enfans , qui ne l'entendent guère , est à bien plus juste titre le poëte chéri des vieillards : il l'est même plus que Racine. Entre plusieurs raisons qu'on en pourrait apporter, et qui se présentent assez facilement, en voici une que je soumets au jugement des maîtres qui m'écoutent.
L'esprit exige que le poëte lui plaise toujours, et il veut ce-» pendant des repos : c'est ce qu'il trouve dans La Fontaine, dont la négligence même a ses charmes , et d'autant plus grands que son sujet la demandait. Dans Racine au contraire, toute négligence serait un défaut; et cependant l'exactitude et l'élégance continue de ce grand poëte , deviennent à la longue un peu fatigantes par l'uniformité ; il a , selon l'expression d'un homme de beaucoup d'esprit, la monotonie de la perfection.
On peut expliquer , si je ne me trompe , par ce même principe, l'impossibilité presque générale de lire de suite et sans ennui un long ouvrage en vers. En effet un long ouvrage doit ressembler , proportion gardée , à une longue conversation , qui pour être agréable sans être fatigante , ne doit être vive et animée que par intervalles ; or dans un sujet noble les vers cessent d'être agréables dès qu'ils sont négligés, et d'un autre côté le plaisir s'éraousse par la continuité même.
D'après ces principes , et d'après le témoignage presque gé^ néral de tous les gens de lettres , j'ai bien de la peine à croire nu'Homère et Virgile aient jamais été lus sans interruption et sans ennui par leurs plus grands admirateurs. Il est vrai qu'in-*dépendamroent de la versification , il y a une autre raison du refroidissement nécessaire qu'on éprouve en les lisant, c'est le peu d'intérêt qui règne ( au moins pour nous ) dans ces longs ouvrages ; et ce qui le prouve , c'est l'impossibilité absolue de les lire dans la meilleure traduction. Il n'y a , ce me semble , qu'un seul poëte épique parmi les morts , doAt la lecture plaise et intéresse d'un bout à l'autre ; j'en demande pardon à l'ombre de Despréaux, mais je veux parler du Tasse: il est vrai qu'il a