‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 112 sur 158 · SUR LES PRIX · texte numérisé non relu

SUR LES PRIX

de mouvement et de colons, et se fût élevé davantage à la dignité et à l'intérêt de son sujet. La seconde , qui a pour devise : Et mihi dulccs ignoscent , si quid pcccavero stultus, tamci , a paru mériter qu'on en fit mention , parce qu'elle contient des traits de sensibilité et quelques vers heureux , quoiqu'elle ait d'ailleurs peu de plan et de méthode , et qu'elle soit dans sa plus grande partie languissante et négligéie.

La compagnie a jugé , par la lecture de ces deux pièces, et surtout de la première , que les auteurs étaient capables de faire beaucoup mieux , pour leur gloire et pour sa propre satis£aiction. Ce proverbe, tantôt vrai, tantôt faux, comme beaucoup d'autres, que le mieux est Vennemi du bien , est l'axiome favori de la paresse. Il est pour le bien un ennemi beaucoup plus à craindre t surtout chez les écrivains qui paraissent offrir k la littérature les plus grandes espérances ; c*est la Jacilité dangereuse défaire sans peine mieux que les autres , en restant inférieurs à cwxmêmes, La suspension du prix , pour des écrivains de ce mérite, est , de la part de l'Académie , la marque et le sceau de l'estimie qu'ils lui ont inspirée. Elle aime mieux leur différer de quelques mois les lauriers qui les attendent, et leur offrir des lauriers durables , que de leur en donner qui , à peine mis sur leur tête, seraient exposés à se flétrir. Pour les amener au degré de perfection dont elle voit en eux le germe et l'annonce , elle leur rappellera ces vers de Despréaux , qu'on ne saurait trop répéter à tous ceux qui ont le tarent et peut-être le malheur d'écrire :

Faites choix d^m censear solide et salataire , Que la raison condaise et le savoir ëclai'-ey Et dont Je crayon sûr d*abord aille chercher . VitïiàxQ\x.queVon sent faible , et quCon veut se cacher.

Ces quatre vers , dont les deux derniers surtout sont peut-être les meilleurs de cet Art Poétique qui en renferme un si grand nombre d'excellens , devraient être écrits dans le cabinet de tous les gens de lettres , comme le beau vers de Jlacine sur les flatteurs devrait l'être dans le cabinet de tous tes princes :

He'las! ils ont des rois égare le plus sage.

Il est facile à l'Académie de faire trouver à ceux des concnrrens qu'elle distingue le plus , ce précieux censeur dont parle Despréaux ; elle n'aura besoin pour cela que de les opposer li eux-mêmes , de les renvoyer, pour se juger, aux morceaux vraiment estimables de leurs ouvrages , qu'ils sauront bien recon-^ naître, et d'y joindre cet avis aussi utile que flatteur :

Pour bien faire, Vauteur n\ qu'à se ressembler.

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Diiîgëe par ces vues , la compagnie avertit ceux qui prétendent aux prix , qu'ayant jusqu'ici plus incliné à l'indulgence qu'à la sévérité, elle se sent plus disposée désormais à la sévérité qu'à l'indulgence ; parce que l'art d'écrire , soit en vers, soit en prose , est mieux connu , quoique peut-être il ne soit pas mieux pratiqué ; parce qu'il y a parmi les jeunes auteurs plus d'un talent qui s'annonce avec avantage , et qui , pour aller au grand , a plus besoin de la vérité que de la flatterie ; parce que l'Académie voudrait, s'il était possible, par le mérite des ouvrages couronnés, dédommager un peu la littérature des rapsodies qui l'inondent et qui l'avilissent ; enfin , parce que la sévérité des juges peut écarter du concours ceux qui ne sont pas faits pour la soutenir, et qu'elle sera en même temps , pour les écrivains distingués , la source d'un triomphe plus éclatant et plus durable. £n leur restituant une couronne, dont le délai est plus honorable qu'affligeant pour eux , nous leur appliquerons avec plaisir les deux vers qu'adressait à Racine ce même Despréaux , qu'on ne saurait trop citer en matière de goût :

Et peac-étre ta plame aux ceasears de Pyrrhus Doit les plus nobles traits dont tu peignis Borrhus.

Mes confrères désirent que je n'oublie pas quelques autres avis , nécessaires à ceux qui concourent. Plusieurs font recommander leurs productions à Y attention des juges , déguisant sous ce terme honnête Wfaxreur qu'ils n'osent solliciter. Ils devraient savoir que ces recommandations sont pour le moins fort inutiles, et que la compagnie apporte une égale attention k tous les ouvrages qu'on lui présente, protégés ou non protégés , recommandés à son examen , ou abandonnés à leur mérite.

Il en est d'autres qui , n'ayant pas obtenu le prix , voudraient que l'Académie leur apprît en détail ce qu'elle a pensé de leur ouvrage : on leur a déjà répondu qu'elle promet de faire justice à ce qu'on lui envoie , mais non pas de s'en souvenir quand le jugement n'a pas été favorable. D'ailleurs, la plupart des pièces qu'elle est forcée de rejeter, ne lui laissent, à son grand regret, aucune espérance de pouvoir un jour dédommager les auteurs ; l'examen détaillé qu'ils désirent ne serait donc ni profitable pour eux , ni consolant pour elle. A l'égard de ceux qui peuvent se promettre plus de succès , elle les invite à lire et à méditer les bons ouvrages , soit en vers , soit en prose : c'est là qu'ils apprendront à juger les leurs.

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