S74 DIALOGUE ENTRE LA POÉSIE
précaution. Mais n'importe , je consens que la poésie s'attribue toute la supériorité qu'elle voudra, pourvu qu'elle nous permette la prose. Le genre humain n'est déjà que trop inondé de méchans vers ; que deviendraitpil , s'il était réduit aux vers pour tout aliment ? Mais au fait sachons ce qui vous amené.
Nous sommes bien mal ensemble.
LA PHILOSOPHIE
Cest ce que je ne sais pas; je puis être mal avec vous , mais vous n'êtes point du tout mal avec moi. On m'a bien parlé de quelques épigrammes de votre façon , dont j'ai ri toute la pre<» miëre de plaisir quand je les ai trouvées bonnes , de pitié quand elles m'ont paru mauvaises. Mais bien loin d'en être offensée , je puis vous protester que je vous veux beaucoup de bien.
Vos protestations pourraient bien ressembler au vers de Bri-^ iannicus :
JVmbrasse mon rÎTal , mais c^cst pour l'ëtoafier.
«Si vous me voulez tant de bien , pourquoi donc me décriez-vous •ans cesse? Pourquoi répétez-vous continuellement qu'on ne veut plus de vers ?
LA PHILOSOPHIE
Moi décrier la poésie! moi dire qu*on ne veut plus devers! Je ne suis ennemie jusqu'à ce point , ni du plaisir des autres , ni du mien propre. Je me souviens même d'avoir lu , il n'y a pas bien long-temps , une pièce de vers qui aurait réconcilié Platon même avec la poésie. Celte pièce avait pour titre , De V Éducation diun prince (i) : tout m'a charmé dans cet ouvrage ; pensées , sentimens , images , harmonie , facilité , noblesse , mais surtout de grandes leçons, et des vérités utiles , qui n'en ont que plus de mérite pour être mises en beaux vers , parce qu'à leur mérite propre elles en joignent deux autres , celui de la difficulté vaincue sans que l'empreinte du travail y reste , et celui d'être exprimées dans un langage sonore qui les rend plus faciles à retenir. Voilà ce que j'ai trouvé dans cette pièce et dans mille autres du même auteur ; et quand je trouverai des vers pareils à ceux-là, je me garderai bien de dire que je n'en veux plus.
Avouez cependant que vous ne lisez guère de vers ?
* Ce dialogue fat fait dans le temps où le conte de Voltaire , «ur Féduemtiofi «Tiiii prince , Tenait de paraître.
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ET LA PHILOSOPHIK^ l-S
. LA PHILOSO^BIB.
Je l'aTOue , et ce n'est pas sans raison. J'en ai beaucoup lu aatrefois , mais j'y ai été tant attrapée , que je ne m'y expose presque plus. Je ine souviens de la réponse faite à ce grand seigneur qui ajrani envicy comme M. Jourdain , de se connaître aux belkê choses j demandait à un homme de lettres le moyen de se connaître en vers : Monsieur^ lui dit celui qu'il consultait , vous navez qu'à dire toujours qu'ils sont mauvais ; iljr a cent contre un à parier que vous ne vous tromperez pas. Je pars de là; et quand une pièce de vers me tombe sous la main , je ne la lis guère , à moins que je ne sois prévenue qu'elle le mérite ou par elle-même , ou par son auteur.
II faudrait pourtant avoir un peu d'indulgence. Si vous connaissiez les difficultés de l'art , vous voi:^ relâcherîei de cette sévérité.
LA PHILOSOPHIE
Voilà à quoi je ne puis me résoudre. Les difficultés de l'art sont faites pour ajouter au mérite des bons vers , mais non pour faire excuser les médiocres , parce qu'il n'y a point d'ordre da roi qui oblige personne à versifier.
Tout cela est à merveille ; mais en feignant de n'attaquer qiM les mauvais artistes , c'est à l'art même que vous en voules.
LA PHILOSOPHIE
Faites donc le même reproche à Horace , que vous n'aecuseres pas de n'avoir point aimé les vers , et qui a prescrit aux poetet des lois aussi sévères que moi.
Oui y mais ce même Horace a prouvé lé goût qu'il avait pour les vers y en prenant la peine d'en faire d'excellens ; et voni, tout ce qui ne vous instruit pas , tout ce qui ne vous appreaâ rien y en un mot, tout ce qui n'est pas lecture utile, ne peut obtenir votre suffrage.
LA PHILOSOPHIE
Ce reproche est un peu chargé. H est certain que les ouvrages qui joignent l'instruction à l'agrément , ont la première plac* atiprès de moi ; et ce même Horace , que je ne me lasserai point de vous citer , pensait aussi de même : souveues^vous de Vamne tulit punctum quindscuit utile dulci. Mais ]t ne proscris pas les poésies de pur agrément, pourvu qu'elles contiennent des beautés propres à l'auteur j et par conséquent nouvettes ; je dirai , ù