DIALOGUE ENTRE LA POÉSIE
pour être .vraiment belle , doit renfermer une pensée ; et fur ce pied -là je préfère les vers tC image , dignes de ce nom, aux vers qui ne renfermeraient qu^i/ne pensée sans image , quoique ces derniers puissent avoir aussi beaucoup de mérite. Seres-vous d'un avis contraire ?
Mais avouez du moins que vous préférez les beaux vers de sen-' iiment aux plus beaux vers <V image ; en quoi je pense que vous avez tort.
LA PHILOSOPHIE
Si , dans les vers dont vous me parlez , l'image se joint au sentiment et ne l'affaiblit pas , c'est le plus grand charme de la poésie ; et je préfère , ainsi que vous apparemment , ces vers-là à tous les autres : si le sentiment est de nature à exiger la pins grande simplicité dans l'expression , les vers de cette espèce n'ont rien de commun avec les vers d'image , ni par conséquent aucun terme de comparaison avec eux ; on sera plus touché des uns ou des autres , selon qu'on sera plus sensible à ce qui touche oji à ce qui étonne. Mais ce serait porter un jugement ridicule , que de donner en général la préférence aux uns ou aux autres. Tout dépend de la nature du sujet , de l'endroit oii est placé le vers , soit de sentiment , soit d'image , et surtout du genre de sensibilité de celui qui lit. Voyez Horace , qui nous Â)umit des modèles de beautés poétiques de toute espèce : vous trouves dans ses épîtres et ses satires , des vers qui ne sont que pensés; dans quelques unes de ses odes le sentiment domine , dans d'autres ce sont les images. Je vous demande lesquelles de ces pièces vous préférez. Vous seriez bien fâchée qu'Horace n'en eût fait que d'une seule espèce.
Mais puisque vous admettez dans les vers tant de genre de beautés et d'omemens , dont aucun ne les caractérise , puisque aucun n'y est essentiel , quelle est donc selon vous la marque dis^tinctive des bons vers ?
LA PHILOSOPHIE
Elle est bien simple ; quand on a lu des vers y on n'a qu'à se demander : voudrais-je les sas^oir par cœur ? Voilà la pierre de touche pour s'assurer s'ils sont bons.
J'entends; mais qu'est-ce qui fait y âelon vous , que des vers méritent d'être retenus ?
ET LA PHILOSOPHIE. 879
LA PHILOSOPHIE
Le voici : c'est d'abord quand ils offrent des idées heureuses eu neuves; c'est en second lieu quand V expression est propre et juste sans être commune, Cest là le grand mérite de Racine , la cause du charme qu'on éprouve en le lisant ; il a fort enrichi la langue , non par des expressions nouvelles , qu'il faut toujours hasarder très-sobrement , mais par l'art heureux avec lequel il sait réunir ensemble des expressions connues , pour donner à son vers ou plus de force ou plus de grâce; par la finesse avec laquelle il sait relever une expression commune , en y joignant une expression noble ; enfin par la simplicité unie partout à la noblesse , à la facilité et à l'harmonie. Voilà le dieu de l'art des vers , voilà le maître chez lequel il faut l'apprendre.
Vous êtes plus raisonnable que je ne pensais : mais Racine a?t-il toute votre estime ? n'en gardez-vous point pour les autres ?
LA PHILOSOPHIE
Je pense que Corneille est moins pur , moins correct , moins élégant que Racine ; mais je pense que quand il fait bien les vers , personne ne les fait mieux que lui. Je pense que Molière , indépendamment de ses autres qualités inestimables dont il est inutile de parler, en a une dont on, ne parle pas assez , et dont on ne lui tient pas assez de compte ; c'est d'être celui de nos écrivains oii l'on trouve le plus la vraie langue française , les tours et la manière qui lui sont propres ; que les ouvrages de Despréaux sont le code du bon goût ; que La Fontaine a donné à la langue un tour naïf et original; et qu'enfin Quinault, méprisé par Despréaux si injustement , est non^seulement le plus natu» rel et le plus tendre de nos poètes , mais le plus pur et le plus correct de tous , mérite dont on ne lui sait pas assez de gré y et qu'on n'a peut-être pas aisez remarqué en lui. Après cela faitesmoi dire , si vous l'osez y que nos bons poètes ne méritent pas d'être lus.
Leur prose même mérite beaucoup moins d'être lue que leurs vers.
LA PHILOSOPHIE
Vous avez raison ; c'est encore une chose singulière , mais c^ pendant très-vraie , que chez toutes les nations il j a eu de bons poètes avant de bons prosateurs , et que ce sont toujours les poètes qui ont formé les langues. J'en trouverais peut-être la raison dans ifs efforts que les poètes sont obligés de faire. Ces
38o DIALOGUE ENTRE LA POÉSIE
efforts leur font chercher , et trouver quand ils ont du génie , les expressions les plus justes et les tours les plus heureux dont leur langue soit susceptible..
Sur ce principe vous ne voudriez donc pas tiffranchir notre poésie des entraves q\!on lui a données , jr permettre plus de Ucence, introduire les tragédies en prose et les vers sans rimes ?
LA PHILOSOPHIE
Quant aux tragédies en prose , cette discussion noas mènerait trop loin ; et si j'j entrais avec vous , j'ose croire que vous ne seriez pas mécontente de moi : mais quant à la sévérité des lois poétiques , je n'en voudrais rien relâcher ; et quant à la rime , malgré la monotonie qu'elle cause dans nos vers , je la crois indispensablement nécessaire à notre poésie , qui sans cela ne me paraîtrait plus distinguée de la prose.
n est vrai que la poésie des Grecs et des Latins avait de grands avantages ; mais vous ne voudriez pas pour cela que les Français s'amusassent à faire des vers latins ?
LA PHILOSOPHIE
Qu'ils s'en gardent bien ! je pense qu'on ne peut jamais savoir parfaitement qu'une seule langue ; c'est la sienne propre : encore cela est-il rare ; et je me souviens que Despréaux avait fait une espèce de dialogue satirique contre les versificateurs latins modernes y qu'il supprima de son vivant , pour ne point blesser trois ou quatre latinistes de ses amis , et surtout de ses admirateurs y qui avaient pris la peine de mettre en vers latins son ode sur Namur ; ouvrage d'ailleurs si faible et si défectueux , que les traductions même , toutes latines qu'elles sont , ne paraissent pas au-dessous de l'original.
Je Vois qu'on m'avait donné une trës-in juste opinion de vous ; vous me paraissez dans les bons principes , et je suis prête k signer tout ce que vous venez de me dire.
LA PHILOSOPHIE
Et pourquoi la poésie et la philosophie seraient-elles mal ensemble ? les premiers philosophes ont été poètes ; Horace est le bréviaire des philosophes ; Molière, par sa connaissance des hommes et du cœur humain , Corneille , par la force du raisonnement , étaient ou grands philosophes , ou faits pour Cétre. Celui qui nous a donné la meilleure poétique ait un des plus
ET LA PHILOSOPHIE. 38i
grands philosophes de l'antiquitë ; les vers da Virgile de nos jours sont remplis d'une philosophie aussi solide qu'agréable; enfin j'ai vu un roi , qui pour avoir gagne douze batailles n'en était pas moins philosophe et homme de lettres, avoir auprès de lui , sur la même table , Athalie et les Commentaires de César y et douter lequel des deux ouvrages il aimerait mieux avoir fait. Je sais que Platon a banni les poètes de sa république ; mais entre nous y et je ne vous dis cela qu'à l'oreille , Platon était un ingrat j bien plus digne encore d'être compté parmi les poètes que parmi les philosophes. Je sais aussi que Pascal a dit qu'il n'y avait point de beauté poétique ; mais j'en suis fâché pour l'honneur de ce grand génie , qui après tout était peut-être excusable , s'il ne jugeait de la poésie que sur le grand nombre de vers de son temps. Vous vojez que je vous abandonne de bonne grâce les philosophes qui ont eu des torts réels avec vous ; abandonnezmoi de même les mauvais poètes. Après cette explication j si vous n'êtes pas contente de ce que je pense de vous , votre amour propre est bien difficile.
Pour nous réconcilier parfaitement , je voudrais bien vous faire entendre quelques fables qui me paraissent devoir être toatà-fait de votre goût , et oii la philosophie la plus éclairée , la plus utile, la plus pleine de sentiment , se trouve jointe à la poésie la plus agréable '. Cest l'ouvrage d'un homme distingué par son rang, qui , après avoir utilement servi sa patrie ' , n'a pas cru s'avilir en cultivant les lettres. Mais je ne sais si vous pourrez forcer sa modestie ; et qui sait d'ailleurs si ses pareils ne trouveront pas qu'il se dégrade ?
LA PHILOSOPHIE
Alexandre , César , ce roi philosophe dont je viens de vous parler , tous d'aussi bonne maison que ces messieurs, et à ce que je crois , un peu plus grands hommes, seraient d'un autre avis , plus juste et plus flatteur pour celui dont je parle ; et le public, plus fort que tous les gens à la mode , le dédommagera , par son suffrage , de ceux qu'il n'aurait pas le bonheur d'obtenir : ce public, un peu dur quelquefois , mais toujours respectable, prendrait la liberté de dire â ses frivoles censeurs : Rien n'est siri-dicule que de vouloir attacher du ridicule aux talens, et depa^ raître dédaigner ce qu'on rCest pas en état défaire.
* Le dac de MÎTeraais deyait terminer ptr U lectare de quelques nnet de set fables , la séance pobliqae oh l'on se proposait de lire ce dialogoe.
* Ce même dac a rempli arec succès , dans plusieurs cours étrangères, les fonctions d'ambassadeur.
se trouvaient enfin , ce qu'il nous importe surtout de remarquer, dans les articles dont nous n'étions point les auteurs , ayant jugé à propos de nous renfermer presque uniquement , l'un dans la partie mathématique , l'autre dans la description des arts, deux objets dont l'orthodoxie la plus scrupuleuse n'a rien à craindre. Quelques morceaux qu'avait fournis pour V Encyclopédie l'auteur d'un thèse de théologie dont on parlait beaucoup alors , suffirent pour nous faire attribuer cette thèse , que nous n'avions pas même lue dans le temps qu'on s'en servait pour chercher à nous perdre. La déclaration que nous faisons ici persuadera les honnêtes gens , à qui notre sincérité n'est pas suspecte. Elle n'est peut-être que trop connue; mais c'est un malheur dont nous ne nous affligerons point , et un défaut dont nous ne pouvons nous repentir. Nous ne doutons pas néanmoins que malgré une pro^ testation si solennelle , si libre et si vraie , quelques personnes ne soient encore résolues à n'y avoir aucun égard. Nous ne leur demandons qu'une grâce , c'est de nous accuser par écrit, et de fe nommer.
U Encyclopédie , nous en convenons , a été le sujet d'un grand scandale ; et malheur à celui par qui il arrive ; mais ce n'était pas par nous. Aussi l'autorité , en prenant les mesures convenables pour le faire cesser, était trop éclairée et trop juste pour nous en croire coupables. En prévenant les conséquences que des esprits faibles ou inquiets pouvaient tirer de quelques termes obscurs ou peu exacts , elle a senti que nous ne pouvions , ni ne devions, ni ne voulions en répondre ; et si nous avons à pardonner à nos ennemis , c'est leur intention seulement , et non leur succès ' .
rrage. Ce même passage loi a para scandaleux dans l^Encydop^die en fe- Trier i75a; mais cVtait PEncjclopedie.
On ne sera peat-être pas ftché de savoir de quelle manière le ioarnaliste s*est jastifie' de cette contradiction fâchcase. M, de P^autfemargues , dit-il, était aveugle ; on peut avoir, a son insu , inséré ce passage dans son liure, Voil2i pourquoi le Joomalisie ne l'y a pas aperçu.
' Pour donner une id^e de IVquitë de nos censeurs , nous allons rapporter ici les articles qui les ont le plus r<^voltes y et d'après lesquels TEncydopëdie a été représentée comme un ourrage pernicieux.
Dans Pariicle Aîus-Loeutius on a proposé cette quesu'on : s'il ne vaudrait pas mieux ignorer que punir les écrits contre la religion, lorsque ces écrits ne sont pas en langue vulgaire et qu'ils sont par conséquent inconnus à la multitude ? L'auteur de l'article prétendait que la punition pouvait donner à ces ouvrages ignorés une existence qu^ils n'auraient jamais eue par euxmêmes, et que le moyen le plus sûr de les étouffer , était de les laisser tomber dans l'oubli qui les attendait. Le Journaliste déjà cité s'est fortement récrié contre celte tolérance ; Tauteur de l'article Aios-LocuTiusa expliqué sa pensée dans l'article Casuists , d'une manière qui a dû satisfaire pleinement k critique. Cet article Casuiste mérite d'être lu.
Cependant , comme Fautorité la plus sage et la pins équitable peut enfin être trompée , la crainte d'être exposés de nouveau nous avait fait prendre le parti de renoncer pour jamais à la gloire pénible , légère et dangereuse d'être les éditeurs de VErt" cjrclopédie. Mewton , rebuté autrefois par de simples disputes littéraires , beaucoup moins redoutables et moins vives que des attaques personnelles et théologiques , se reprochait au milieu des hommages de sa nation , de ses découvertes et de sa gloire , d'avoir laissé échapper son repos , la substance d'un philosophe , pour courir après une ombre. Combien notre repos devait-il nous être plus cher , à nous que rien ne pourrait dédommager de l'avoir perdu ! Deux motifs se joignaient à un intérêt si essentiel : d'un côté , cette fierté juste et nécessaire, qui devrait faire toujours le caractère des gens de lettres, et qui convient à la noblesse et à la liberté de leur Etat; de l'autre, cette défiance de nous-mêmes que nous ne devons pas moins ressentir , et le peu d'empressement que nous avons d'occuper les autres de nous ; sentimens qui doivent être la suite naturelle du travail et de l'étude ; car on doit y apprendre avant toutes choses à ap-
On a reproché , dans plusieurs libelles , à Tautear de Farticle Ccbf d'avoir dit que ces animaux parTiennen là Cdge de raison : celle expression se trouYS en eflfet dans rarlicle Cerf , pog. S^o du i*, vol. col. i. Mais elle j est rapportée comme un exemple du ridicule avec lequel quelques chasseurs enthow siastes ont écrit sur le cerf. Des lecteurs très- respectables ont mieux aimé mettre cette absurdité' sur le compte de TEnydope'die , qne de se donner la peine de lire Tcndroit d'où le passage est tire'.
L'article AuToaif É a été' cité comme conienaut des maximes dangereuses. Jamais l'auteur de cet article n'a prétendu qne l'autorité des princes Icgitimef ne vient point de Dieu. Il a voulu an contraire la distinguer de celle des usurpateurs qui enlèvent la couronne aux princes légitimes; et il résnlte des maximes qu'il a établies, que, dans le cas même où un prince légitime serait dépouillé de ses Elats par la violence, les peuples seraient toujours obliji^és de lui obéir. En un mot , on n'a vonlo , dans l'article AutoritÎ , que commenter et développer ce passage, tiré d'un ouvrage imprimé par ordre de Louis XI Vy et qui a pour titre : Traité des droits de la Heine sur d\fferenM États de la monarchie d* Espagne , part. lyp. 169, édit. de 1667, in-ia. « Qua » la loi fondamentale de l'Etat forme une liaison réciproque et éternelle enj» tre le prince et les descendans d'une part , et les sujets et les descendans » de l'autre , par nne espèce de contrat qui destine le souverain à régner et
» les peuples à obéir engagement solennel dans lequel ils se sont donoM
» les uns aux antres pour s'entr'aidcr mutuellement. 1»
Voilà, dans la plus exacte vérité, à quoi se réduit tont ce qu'on a cité d« l'Encyclopédie comme répréhensible \ nous venons de faire voir avec qnel succès. La postérité aura sans doute peine à croire qu'an si léger snjet ait produit tant de clameurs. Il est vrai qu'on a fait d'ailleurs contre l'ooTnge beaucoup d'imputations vagues , mais sans rien articuler de positif; on a supposé des vues aux auteurs , on a accusé leurs pensées, ne poavtnt accuser leurs discours. Quand la calomnie en est rédnite à cette resfooree, eU« se d^ tmit asseï d'elle-même.
précier les connaissances et les opinions humaines. Le sage, et celai qui aspire à Tétre , traite la réputation littéraire comme les hommes ; il sait en jouir , et s'en passer. A l'égard des connaissances qui nous servent à l'acquérir, et dont la jouissance et la communication même est une des ressources peu nombreuses que la nature nous a ménagées contre le malheur et contre l'ennui , il est permis sans doute , il est bon même de chercher à les communiquer aux autres ; c'est la seule manière dont les gens de lettres puissent être utiles. Mais si l'on ne doit jamais être muez jaloux de ce bien pour vouloir s'en réserver la possession ,. Ton ne doit pas non plus l'estimer asses pour être fort empressé d'en faire part k personne.
Qui croirait que V Encyclopédie ^ avec de tels sentimens de la part de ses auteurs , et peut-être avec quelque mérite de la sienne (car elle est si peu notre bien, que nous en pouvons parler comme de celui d'un autre ) , eût obtenu quelque soutien dans le temps oii nous sommes ? dans un temps oii les gens de lettres ont tant de faux amis ^ qui les caressent par vanité , mais qui les sacrifieraient sans honte et sans remords à la moindre hieur d'ambition on d'intérêt ; qui peut-être ^ en feignant de les aimer , les haïssent , soit par le besoin , soit par la crainte qu^ls en ont ? Mais la vérité nous oblige de le dire ; et quel autre motif pourrait nous arracher cet aveu ? Les difficultés qui BOUS rebutaient et nous éloignaient , ont disparu peu à peu , et sans ancuîi mouvenient de notre part : il ne restait plus d'obstacles k la continuation de V Encyclopédie que ceax qui auraient pu venir de nous seuls ; et nous eussions été aussi coupables d'j en mettre aucun , que nous étions excusables de redouter ceux qui pouvaient venir d'ailleurs. Incapables de manquer à notre patrie , qui etl le seul objet dont l'expérience et les réflexions ne nous aient pfts détachés, rassurés surtout par la confiance du ministère pnblic dans ceux qui sont chargés de veiller à ce dictionnaire, nous ne serons plus occupés que de joindre nos faibles travaux aux talens de cenx qui veulent bien nous seconder , et dont^e nombre augmente'de four en jour. Heureux , si par notre ardeur et nos soins , nous pouvions engager tous les gens de lettres à contribuer à la perfection de cet ouvrage , la nation à le protéger , et les autres à le laisser faire ! Disons plutôt à faire mieux ; ils ont été les maîtres de nous succéder , et le sont encore. Mais nous serions surtout très-flattés, si nos premiers essais pouvaient engager les savans et les écrivains les plus célèbres à reprendre notre travail où il en est aujourd'hui; nous effacerions avec joie notre nom du frontispice de V Encyclopédie pour la rendre meilleure. Que les siècles futurs ignorent à ce prix et
ce que nous avons fait et ce que nous avons souffert pour elle! En attendant qu'elle jouisse de cet avantage , tout nous porte à redoubler nos efforts pour en assurer de plus en plus le succès. On s'est déjà aperçu par la supériorité du second volume sur le premier , des nouveaux secours que nous avions reçus pour ce second volume. Mais ces secours , tout considérables qu'ils étaient , ne sont presque rien en comparaison de ceux que nous avons eus pour celui-ci. Un grand nombre de gens de lettres , tous estimables par leurs talens et leurs lumières, semblent, comme à l'envi , avoir contribué à Tenrichir. Nous croyons donc pouvoir assurer qu'il l'emporte be^ucoup sur les précédens ; nous espérons que les suivaos l'emporteront encore sur celui^ ; et, quelque pénible que soit notre travail, nous nous trouverions suffisamment dédommagés , si nous pouvions faire dire aux cri^ tiques à chaque volume qui paraîtra , ab ipso ducit opes ani-' mumquejerro.
Après tout ce qui s'est passé au sujet de cet ouvrage , on ne. doit point être étonné que ce volume paraisse beaucoup plus tard qu'il n'aurait dû. Outre les causes morales , des circons*tances qu'on peut appeler physiques en ont retardé la publication» Quelques parties considérables , dont le public avait paru moins satisfait que des autres , ont été entièrement ou presque entièrement refaites : cette réforme a demandé beaucoup de temps, et a nécessairement rendu l'impression plus lente. Nous ne croyons pas devoir nous excuser d'un délai auquel ce dictionnaire ne fait que gagner : nous espérons ,^nous pouvons même assurer que les autres volumes suivront celui-ci beaucoup plus promptement qu'il n'a suivi les deux premiers; nous ne prenons point là-dessus d'autre engagement ; la seule chose dont nous puissions répondre, c'est l'assiduité de notre travail et l'emploi sévère de notre temps ; mais comme nous nous trouvons, pour ainsi dire , au commencement d'un nouvel ordre de choses , npns sommes très-résolus de tout sacrifier désormais au bien de VEn^ cyclopédicy jusqu'à la promptitude avec laquelle nous souhait terions de servir le public ; nous y sommes d'autant plus disposés , qu'il nous parait que nos lecteurs ne nous imposent plus aucune loi sur ce point , et qu'ils aiment mieux avoir un pea plus tard chaque volume , et l'avoir meilleur.
Entrons présentement dans quelque détail sur ce troisièiof volume , ou plutôt sur ce dictionnaire en général. On doit If considérer sous deux points de vue , eu égard aux matières qu'il traite , et aux personnes à qui il est principalement àutàaL Comme ces deux points de vue sont rdatifs Tnn à l'aqtre , nous croyons ne devoir point les séparer.
Les matières que ce dictionnaire doit renfermer sont de deux espèces ; savoir, les connaissances que les hommes acquièrent par la lecture et par la société , et celles qu'ils se procurent k euxmêmes par leurs propres réflexions ; c'est-à*dire en deux mots y la science des faits et celle des choses. Quand on les considère sans aucune attention au rapport mutuel qu'elles doivent avoir, la première de ces deux sciences est fort inutile et fort étendue, la seconde fort nécessaire et fort bornée , tant la nature nous a traités peu favorablement. Il est vrai qu'elle nous a donné de quoi nous dédommager jusqu'à un certain point par l'analogie et la liaison que nous pouvons mettre entre la science des faits et celle des choses; c>st surtout relativement à celle-ci que Y Encyclopédie doit envisager celîe-là. Réduit à la science des choses, ce dictionnaire n'eût été presque rien; réduit à celle de» faits, il n'eût été dans sa plus grande partie qu'un champ vide et stérile : soutenant et éclairant l'une par l'autre , il pourra être utile sans être immense.
Tel était le plan du dictionnaire anglais de Chambers, plan que toute l'Europe savante nous paraît avoir approuvé, et auquel il n'a manqué que l'exécution. En tâchant d'j suppléer , nous avons averti du soin que nous aurions de nous conformer au plan, parce qu'il nous paraissait le meilleur qu^on pût suivre. CTest dans cette vue que l'on a cru devoir exclure de cet ouvrage une multitude de noms propres qui n'auraient fait que le grossfr assez inutilement ; que l'on a conservé et complété plusieurs articles d'histoire et de mythologie , qui ont paru nécessaires pour la connaissance des différentes sectes de philosophes , des différentes religions , de quelques usages anciens et modernes ; et qui d'ailleurs donnent souvent occasion à des réflexions philosophiques, pour lesquelles le public semble avoir aujourd'hui plus de go^^ que jamais ' : aussi est-ce principalement par Tespnt plulosophiqne que nous tâcherons de distinguer ce dictionnaire. Ceit par là surtout qu'il obtiendra les suffrages auxquels nous •ouïmes le plus sensibles.
' Ainsi quelques personnes ont été étonnées sans raison de tron- Yer ici des articles pour les philosophes et non pour les Phres de l'£glise ; il y a une grande différence entre les uns et les autres. Les premiers ont été créateurs d^opinions , quelquefois bonnes, quelquefois mauraises, mais dont notre plan nous oblige il parler : on n'a rappelé qu'en peu de mots et par occasion quelques circonstances de leur rie ; on a fait l'histoire de leurs penwifM plus que de leurs personnes. Les Pères de l'Église au con-
■ VoytÈ, Ui articles Aiolx . Amanchxs, ÀMXwTHis, BAwctf , CBAunz-^ ment'ipx OoPOiit , et quelques autres.
traire , charges du dépôt précieux et inviolable de la foi et de la tradition , n'ont pu ni dû rien apprendre de nouveau aux hommes sur les matières importantes dont ils se sont occupés. Ainsi la doctrine de S. Augustin , qui n'est autre que celle de l'Église , se trouvera aux articles prédestination , grâce , pela- GiANiSME ; mais comme évéque d'Hippone , fils de sainte Monique , et Saint lui-même , sa place est au Martyrologe, et préférable k tous égards à celle qu'on aurait pu lui donner dans V Encyclopédie .
On ne trouvera donc dans cet ouvrage , comme un journaliste l'a subtilement observé , ni la vie des Saints , que M. Baillet a suffisamment écrite , et qui n'est point de notre objet ; ni la généalogie des grandes maisons^ mais la généalogie des sciences, plus précieuse pour qui sait penser ; ni les aventures peu intéressantes des littérateurs anciens et modernes , mais le fruit de leurs travaux et de leurs découvertes ; ni la description détaillée de chaque village , telle que certains érudits prennent la peine de la faire aujourd'hui , mais une notice du commerce des provinces et des villes principales , et des détails curieux sur leur histoire naturelle ' ; ni les conquérans qui out désolé la terre, mais les génies immortels qui l'ont éclairée ; ni enfin une foule de souverains que l'histoire aurait dû proscrire. Le nom même des princes et des grands n'a droit de se trouver dans VEncjrclo^ pédie y que par le bien qu'ils ont fait aux sciences ; parce que V Encjrclopédie doit tout aux talens , rien aux titres , et qu'elle est l'histoire de l'esprit humain , et non de la vanité des hommes.
Mais pour prévenir les reproches qu'on pourrait nous faire d'avoir suivi le plan de Chambers sans nous en écarter , rapportons le jugement d'un critique dont nous ne prétendons ni déprimer ni faire valoir le discernement et le suffrage, mais dont an moins la bonne volonté pour nous n'est pas suspecte. Il parlait ainsi de l'ouvrage de Chambers au mois de mai 174^ lorsque la traduction en fut proposée par souscription.
« Voici deux des plus fortes entreprises de littérature qu*oii » ait faites depuis long-temps. La première est de M. Chambers, » auteur de l'ouvrage que nous annonçons , et l'autre est de » M. MiUs qui travaille en chef à nous en donner la traduction. » L'un et l'autre est Anglais ; mais M. Mills a pris des liaisons M avec la France qui nous le font regarder comme une conquête » faite sur V Angleterre. Les Anglais sont aujourd'hui sur le pied de perdre beaucoup vis-à-vis de nous. (Nous ne changeons rien à la diction. ) Le fonds de l'ouvrage est véritable- ' F'oye» les articles Alsagb, Aagt , Bxsavços, «ic.
3cjo PRÉFACE DU TROISIÈME VOLUME.
» ment une Encyclopédie ^ c'est en même temps un dictionnaire » et un traité de tout ce que l'esprit humain peut désirer de » Mvoir. Comme dictionnaire , il présente tout sous la forme i» alphabétique, comme traité suivi et raisonné concernant les » sciences , il montre les rapports que les divers objets de nos » connaissances peuvent avoir les uns avec les autres. Comme » dictionnaire , il est composé de parties séparées et même dis- » parâtes ; comme traité méthodique , il rapproche les dififérens » morceaux qui composent le tout d'une science. Comme die- M tionnaire y il donne d'abord des définitions élémentaires ; » comme traité doctrinal, il entre dans le détail de ce qu'il y a » de plus profond et de plus digne de V attention des curieux. » Or voici comment cela s'exécute. On cherche, par exemple, » Atmosphère , et l'on trouve que c'est une substance flaide, » élastique , que nous appelons air , et qui entoure le globe ter- * restre jusqu'à une hauteur considérable , qui gravite vers le M centre et la superficie de ce même globe , etc. Comme il est » ici parlé d'air , de terre , de gravitation , l'auteur renvoie aux » articles du dictionnaire oii sont expliqués ces mots , et quan- » tité d'autres qui ont rapport à l'atmosphère, par exemple , » éther , ciel , baromètre , thermomètre , réfraction , vide , » pompe , pression , sj-phon, etc.
» A en juger par le prospectus que nous annonçons, et qui » cite quatre articles pour servir de modèle , savoir atmosphère, I» fable, sang, teinture ; il n'est rien de plus utile, de plus fén cond, de mieux analysé, de mieux lié, en un mot âe plus » parfait et de plus beau que ce dictionnaire ; et tel est le pré- » sent que M. Mills fait à la France, sa patrie par adoption, en I» faisant honneur à l'Angleterre sa vraie patrie. >»
Il est vrai que le même auteur , après avoir donné tant de louanges au simple projet ( qu'on peut lire ) de la traduction française de Chambers , entreprise par un Anglais aidé d'un Allemand, n'a pas annoncé de la même manière au mois de décembre 1760 la nouvelle Encyclopédie ^ entreprise et exécutée par une société de gens de lettres , qui à la vérité ne sont point une conquête de la France sur P Angleterre. Nous ne chercherons point ici les motifs d'une pareille conduite. Nous sommes encore plus éloignés de réclamer en faveur de V Encyclopédie Française les éloges qu'on vient de lire , et que nous regardons comme excessifs ; nous croyons seulement que celle^^i méritait un traitement plus favorable. Mais Chambers était mort et étranger.
L'article Atmospaère est un des quatre que le projet de la traduction de Chambers offrait pour modèle. Il a été conservé dans
V Encyclopédie Française avec deux additions de quelque conséquence. Nous supplions nos lecteurs de le comparer avec une foule d'autres articles , et de juger. Nous voudrions engager jusqu'aux détracteurs les plus ardens de cet ouvrage à essayer du moins le parallèle des deux Encyclopédies. C'est une invitation qu'on nous permettra de leur faire en passant , et que nous croyons devoir à la vérité , à nos collègues , à notre nation , et à
nous-mêmes.
Si nous avons quelque chose à nous reprocher , c'est peut-être d'avoir suivi trop exactement le plan de Chambers , surtout par rapport à l'histoire , et de n'avoir pas toujours été assez courts sur cet article. Il y a beaucoup d'apparence que plus ce dictionnaire se perfectionnera , plus il perdra du côté des simples faits, et plus il gagnera au contraire du côté des choses y ou du moins du côté des faits qui y mènent.
Il pourra , par exemple , être fort riche en physique générale et en chimie, du moins quant à la partie qui regarde les observations et l'expérience ; car, pour ce qui concerne les causes , il ne saurait être au contraire trop réservé et trop sage ; et la devise de" Montaigne ' à la tête de presque tous les articles de ce genre , serait ordinairement très-bien placée. On ne se refusera pourtant pas aux conjectures , surtout dans les articles dont l'objet est utile ou nécessaire , comme la médecine , oii l'on est obligé de conjecturer , parce que la nature force d'agir en ne permettant presque pas de voir. La métaphysique des sciences , car il n'en est point qui n'ait la sienne , fondée sur des principes simples et sur des notions communes à tous les hommes , fera , nous l'espérons , un des principaux mérites de cet ouvrage. Celle de la Grammaire surtout , et celle de la géométrie sublime seront exposées avec une clarté qui ne laissera rien â désirer , et que peut-être elles attendent encore. A J'égard de la métaphysique proprement dite , #ur laquelle on croit s'être trop étendu dans les premiers volumes , elle sera réduite dans les suivans à ce qu'elle contient de vrai et d'utile , c'est-à-dire à trèspeu de chose. Enfin dans la partie des arts , si étendue , si délicate, si importante, et si peu connue, V Encyclopédie commencera ce que les générations suivantes finiront ou perfectionneront. Elle fera l'histoire des richesses de notre siècle en ce genre ; elle la fera â ce siècle qui l'ignore, et aux siècles k venir, qu'elle mettra sur la voie pour aller plus loin. Les arts, ces moniunens précieux de l'industrie humaine, n'auront plus â craindre de se perdre dans l'oubli ; les faits ne seront plus ensevelis 4^°^ '^^
' Qui SAII'JE?
Sga PRÉFACE DU TROISIÈME VOLUME
ateliers et dans les mains des artistes; ils seront dévoilés au philosophe , et la réflexion pourra enfin éclairer et simplifier une pratique aveugle.
Tel est en peu de mots notre plan , que nous avons cru devoir remettre sous les yeux des lecteurs ; ains^ ce dictionnaire, sans que nous prétendions le préférer à aucun autre , en différera beaucoup par son objet. Plusieurs gens de lettres déclament aujourd'hui contre la multiplication de ces sortes d'ouvrages , comme d'autres contre celle des journaux ; à les en croire , il en est de cette multiplication comme de celle des académies ; elle sera aussi funeste au véritable progrès des sciences , que la première institution en a été utile. Nous avons tâché dans le discours précédent de justifier les dictionnaires du reproche qu'on leur fait d'anéantir parmi nous le goût de l'étude. Néanmoins , uand ils mériteraient ces reproches , V Encyclopédie nous sem- «lerait en être à couvert. Parmi plusieurs morceaux destinés à ustruire la multitude , elle renfermera un très -grand nombre d'articles qui demanderont une lecture assidue , sérieuse et approfondie. Elle sera donc tout à la fois utile aux ignorans et à ceux qui ne le sont pas.
Quelques savans, il est vrai , semblables à ces prêtres d'Egypte qui cachaient au reste de la nation leurs futiles mystères , voudraient que les livres fussent uniquement à leur usage , et qu'on dérobât au peuple la plus faible lumière , même dans les matières les plus indifférentes ; lumière qu'on ne doit pourtant guère lui envier ^ parce qu'il en a grand besoin , et qu'il n'est pas à craindre qu'elle devienne jamais bien vive. Nous croyons devoir penser autrement comme citoyens , et peut-être même comme gens de lettres.
Qu'on interroge en effet presque tous nos écrivains , ils conriendront, s'ils sont de bonne foi, des lumières que leur ont fournies les dictionnaires , les journaux , les extraits , les commentaires , les compilations même de toute espèce. La plupart auraient beaucoup moins acquis , si on les avait réduits aux livres absolument nécessaires. En matière de sciences exactes , quelques ouvrages lus et médités profondément suffisent; en matière d'érudition , les originaux anciens , dont le nombre n'est pas infini à beaucoup près, et dont la lecture faite avec réflexion, dispense de celle de tous les modernes ; car ceux-ci ne peuvent être , quand ils sont fidèles , que l'écho de leurs prédécesseurs. Nous ne parlons point des belles-lettres pour lesquelles il ne faut que du génie et quelques grands modèles , c'est-à-dire bien peu de lecture. La multiplication des livres est donc pour le grand nombre de nos littérateurs un supplément à la sagacité, et même
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au travail ; et nul d'entre eux ne doit envier aux autres un avantage dont il a tiré souvent de si grands secours.
Ainsi nous n'avons pas jugé à propos , comme quelques personnes l'auraient voulu , de borner les articles de ce dictionnaire à de simples tables , et à des notices des dififérens ouvrages oii les matières sont le mieux traitées. L'avantage d'un tel travail eût été grand sans doute , mais pour trop peu de personnes.
Un autre inconvénient que nous avons dû éviter encore, c'est d'être trop étendus sur cbacune des difierentes sciences qui doivent entrer dans ce dictionnaire , ou de l'être trop sur quelques unes aux dépens des autres. Le volume , si on peut ainsi parler, que chaque science occupe ici , doit être proportionné tout à la fois, et à l'étendue de cette science, et à celle du plan que nous nous proposons. UEncjrclopédie satisfera suffisamment à chacun de ces deux points , si on y trouve les principes fondamentaux bien développés , les détails essentiels bien exposés et bien rapprochés des principes , des vues neuves quelquefois soit sur les principes , soit sur les détails , et l'indication des sources auxquelles on doit recourir pour s'instruire plus à fond. Nous n'ignorons pas cependant que sur cet article il nous sera toujours impossible de satisfaire pleinement les divers ordres de lecteurs. Le littérateur trouvera dans V Encyclopédie trop peu d'érudition, le courtisan trop de morale , le théologien trop de mathématique , le mathématicien trop de théologie, l'un et l'autre trop de jurisprudence et de médecine. Mais nous devons faire observer que ce dictionnaire est une espèce d'ouvrage cosmopolite , qui se ferait tort à lui-même par quelque préférence et prédilection marquée ; nous croyons qu'il doit suffire à chacun de trouver dans V Encyclopédie la science dont il s'occupe , discutée et approfondie sans préjudice des autres, dont il sera peut-être bien aise de se procurer une connaissance plus ou moins étendue. A l'égard de ceux que ce plan ne satisfera pas, nous les renverrons pour dernière réponse à l'apologue si sage de Malherbe à Racan '.
L'Empire des sciences et des arts est un palais irrégulier, imparfait , et en quelque manière monstrueux , oii certains morceaux se font admirer par leur magnificence , leur solidité et leur hardiesse ; oii d'autres ressemblent encore à des masses in* formes ; oii d'autres enfin , que l'art n'a pas même ébauchés , attendent le génie ou le hasard. Les principales parties de cet édifice sont élevées par un petit nombre de grands hommes , tandis que les autres apportent quelques matériaux , ou se bor-
Voy€z les Fables ^t La Fontaine, /iV. tu , fable
nent à ]a simple description. Nous tâcherons de réunir ces deux derniers objets ; de tracer le plan du temple , et de remplir en même temps quelques vides. Nous en laisserons beaucoup d'autres à remplir ; nos descendans s'en chargeront , et placeront le comble, s'ils l'osent ou s'ils le peuvent.
U Encyclopédie doit donc par sa nature contenir un grand nombnr de choses qui ne sont pas nouvelles. Malheur à un ouvrage aussi vaste , si on en voulait faire dans sa totalité un ouvrage d'invention ! Quand on écrit sur un sujet particulier et borné , on doit , autant qu'il est possible , ne donner que des choses neuves , parce qu'on écrit principalement pour ceux à qui la matière est connue , et à qui l'on doit apprendre autre chose que ce qu'ils savent; c'est aussi la maxime que plusieurs des auteurs de V Encyclopédie se flattent d'avoir pratiquée dans leurs ouvrages particuliers ; mais il ne saurait en être de même dans un dictionnaire. On aurait tort d'objecter, comme on Ta fait , que c'est là redonner les mêmes livres au public : et que font tous les journalistes, dont néanmoins le travail en lui-même est utile, que de donner au public ce qu'il a déjà, que de lui redonner même plusieurs fois ce qu'on n'aurait pas dû lui donner une seule ' ? Ce n'est point un reproche que nous leur faisons ; nous serons nous-mêmes dans ce cas , notre ouvrage étant destiné à exposer non-seulement le progrès réel des connaissances humaines , mais quelquefois aussi ce qui a retardé ce progrès. Tout est utile dans la littérature, jusqu'au rôle d'historien des pensées d'autrui. Il a seulement plus ou moins d'autorité, à proportion de la justice avec laquelle on l'exerce , des talens de l'historien, de sa sagacité, de ses vues , et des preuves qu'il a données qu'il pouvait être autre chose.
Il résulte de ces réflexions , que V Encyclopédie doit souvent contenir, soit par extrait, soit même quelquefois en entier, plusieurs morceaux des meilleurs ouvrages en chaque genre : il importe seulement au public que le choix en soit fait avec lumière et avec économie. Mais il importe de plus aux auteurs de citer exactement les originaux, tant pour mettre le lecteur en état de les consulter , que pour rendre à chacun ce qui lui appartient. Cest ainsi qu'en ont usé plusieurs de nos collègues. Nous souhaiterions que tous s'y fussent conformés ; mais , du reste, quand un article est bien fait , on en jouit également de quelque main qu'il vienne ; et Tinconvénient du défaut de cita-
■ La comparaifon des Jonrnalistes arec quelques auteort de PEncjdofMfdie roule ici sur ce seul point , que les uns et les autres redonnent ao public ce qii^il avait déjà. Il ne «*agit point encore du reproche de plagiat qu'on a fait aux seconds , et dont on parlera plus ba».
lion , toujours grand par rapport à l'auteur, l'est beaucoup moins par rapport k ce dictionnaire.
Feu M. Rollin , ce citoyen respectable, à qui rUniversitë de Paris doit en partie la supériorité que les études y conservent encore sur celles qu'on fait ailleurs , et dont les ouvrages composés pour l'instruction de la jeunesse , en ont fait oublier tant d'autres, se permettait d'insérer en entier dans ses écrits les plut beaux morceaux des auteurs anciens et modernes. Il se contentait d'avertir en général, dans ses préfaces , de cette espèce de larcin , qui par l'aveu même cessait d'en être un , et dont le public lui savait gré , parce que son travail était utile. Les auteurs de V Encyclopédie oseraient-ils avancer que le cas oit ils se trouvent est encore plus favorable ? Elle n'est et ne doit être absolument dans sa plus grande partie qu'un ouvrage recueilli des meilleurs auteurs ', Et plût à Dieu qu'elle fût en effet un recueil de tout ce que les autres livres renferment d'excellent , et qu'il n'y manquât que des guillemets !
Nous irons même plus loin que nos censeurs sur la nature des emprunts qu'on a faits. Bien loin de blâmer ces emprunts en eux-mêmes , ou du moins ce qu'ils ont produit , ils en ont fait les plus ^ands éloges ; pour nous, nous croyons devoir être plus difficiles ou plus sincères. L'auteur de l'article j4me avoue , par exemple , qu'il eût dû se rendre plus sévère sur les endroits de cet article qu'il a tirés d'un ouvrage d'ailleurs utile *. De trèsbons juges ont trouvé ces endroits fort inférieurs à ceux qui appartiennent en propre à l'auteur. Il n'était pas nécessaire , surtout dans un article de dictionnaire oii l'on doit tâcber d'être court , d'accumuler un si grand nombre de preuves, pour démontrer une vérité aussi claire que celle de la spiritualité de l'âme ; comme elle est du nombre de celles qu'on nomme fondamentales et primitives , elle doit être susceptible de preuves très-simples et sensibles aux esprits même les plus communs. Tant d'argumens inutiles , déplacés , et dont quelques uns même sont obscurs , quoique concluans pour qui sait les saisir , ne serviraient qu'à rendre l'évidence douteuse , si elle pouvait • jamais l'être. Un seul raisonnement , tiré de la nature bien connue des deux substances , eût été suffisant.
De même l'article Amitié, dont la fin est tirée d'un écrivain moderne très -estimable par plusieurs ouvrages % fait voir qae
' Oest le titre même sous lequel on l'a annoncée dam le fronlispice da prospectus,
* Disserutions sar l'exislence de Dien , par M. Jaapselot. A La Haye ,
' Le P. Bnffier, j^uite, dont les ouTiages ont fourni d'aiUean quelques excellens articles pour i'Encyclopédir.
cet écrivain n'était pas aussi bon logicien sur celte matière que sur d'autres. Il ne pouvait donner trop de liberté et d'étendue à cette égalité si douce et si nécessaire sans laquelle l'amitié n'existe point , et par laquelle elle rapproche et confond les états les plus éloignés. On ne devait point surtout rapporter d'après cet auteur la réponse d'un grand prince à un homme de sa maison ' , sans âiire voir en même temps combien cette réponse était injurieuse et déplacée , combien le grand prince dont il s'agit était loin d'être en cette occasion ni grand , ni prince; en un mot, sans qualifier plus ou moins sévèrement cette réponse , selon le ménagement qu'on doit au prince qui l'a faite^ et qui nous est inconnu , mais avec le respect encore plus grand qu'on doit au vrai , à la décence et à l'humanité.
. Bien loin de se plaindre de ceux qui ont relevé dans VEncjT'^ clopédie le défaut de citations , c'est un reproche dont on doit leur savoir gré , parce qu'il engagera ceux qui sont tombés dans cette faute à se montrer plus exacts à l'avenir ; mais nous croyons que l'examen rigoureux des morceaux empruntés , sans -aucune acception de nom ni de personnes , eût encore été plus utile. Il serait singulier que tel article , blâmé d'abord lorsqu'on le croyait d'une main indifférente ou peu amie * , eùt^ei^uite été loué ( comme il le méritait ) lorsqu'on en a connu le véritable auteur. Nous n'en dirons pas ici davantage , nous souhaitons seulement que personne n'ait 1^-dessus de reproche à se faire , et que la diversité des intérêts , des temps et des soins y n'en ait point entraîné dans le langage.
Parmi les différens ouvrages qu'on a accusé YEnc)rclopédie d'avoir mis à contribution , on a surtout nommé les autres dictionnaires. Nous convenons que l'on aurait dû en faire un plus sobre usage , parce que ces dictionnaires ne sont pas les sources primitives , et que VEncjrclopédie doit puiser surtout dans cellesci. Cependant qu'on nous permette sur cela quelques réflexions. En premier lieu , il est facile de prouver que la plupart d'entre nous n'ont eu nullement recours à ses sortes d'ouvrages. En second lieu , la ressemblance qui se trouve quelquefois entre un
' Cet homme montrait au grand prince la sutae eqoestre d'an héros , lenr aïeul commun. Le prince lui fit cette rc^ponse grossière : Celui qui est dûtsous ( le cheval ) est votre aïeul; celui qui est dessus est le mien. Le P. Buffier a lou« cette réponse , et dans Tartide Amitié on a eu tort de U louer itprès lui.
* L'article Agir contient une philosophie très-lumineuse et très-saine. Dans un libelle publié contre l'Encyclopédie , en décembre 1751 , on met Ik métaphysique de cet article au-dessous de celle de Jean Scot ; et dans le Journal de Trévoux , de janvier I75a, on loue beaucoup cette même métaphysique. C'est ainsi que les critiques s'accordent. Mais le premier ignorait que l'article AoiR est tiré du P. Buffier son confrère , et l'aatre le savait.
article de V Encyclopédie et un article de quelque dictionnaire, est forcée par la nature du sujet , surtout lorsque l'article est court , et ne consiste qu'en une définition ou en un fait historique peu considérable: cela est si vrai, que sur un grand nombre d'articles la plupart des dictionnaires se ressemblent, parce qu'ils ne sauraient faire autrement. Le dictionnaire de Trévoux en particulier doit moins reprocher qu'aucun autre les emprunts à V Encjrcîopédie ; car ce dictionnaire n'était dans son origine et n'est encore en grande partie , qu'une copie du Furetiëre de Basnage , ainsi que ce dernier l'a fait voir et s'en est plaint ' dans son histoire des ouvrages des savons. D'ailleurs la traduction de Chambers a fourni quelques uns des matériaux de VEn^ cyclopédie. Or Chambers avait eu recours non-seulement aux dictionnaires français, mais encore à d'autres ouvrages oii les dictionnaires français ont aussi puisé eux-mêmes ; il nous serait aisé d'en rapporter, des exemples. Dans ce cas , ce ne sera point aux autres dictionnaires que V Encyclopédie ressemblera directement , ce sera aux sources qui lui seront communes avec ces autres dictionnaires. C'est encore par cette raison que plusieurs articles du dictionnaire de médecine se trouvent dans les deux premiers volumes de V Encyclopédie; parce que, d'un côté , ces articles sont tirés en entier de nos ouvrages français sur la médecine , et que de plus une description de plante , la recette d'un remède , en supposant qu'elles soient bien faites , n'ont pas deux manières de l'être. Il en est de même d'un très-grand nombre d'articles , tels que l'évaluation des monnaies , l'explication des différentes pièces et des différentes manœuvres d'un navire, et d'autres semblables.
Peut-on imaginer que dans un dictionnaire , oii l'on enterre , pour ainsi dire , son propre bien , on ait dessein de s'approprier celui d'autrui ? Chambers , ce Chambers tant et trop loué , a pris partout , sans discernement et sans mesure , et n'a cité personne.
' \ojt% V Histoire de» ouvrages de* sat^ant , jaillet 1704. Il est bon dV joater que U plupart ries aurtide* da Dictionnaire de Trévoux qu'on a prétendu être imités ou copiés dans l'Encyclopédie , sont eux-mêmes copiés ou imités de Basnage. De ce nombre sont entr*auires Armoiries j Abtme ( Blason ) , Auoeat ( en partie ) , Amiral , etc. , qu'on a partienlièremenC relevés.
Lynx erwers nos pareils , et taupes envers nous»
Noos ne parlerons point d'un grand nombre de fautes du Dictionnaire de Trévoux , qui ont été corrigées dans l'Encyclopédie , et dont quelques- ones même ont été expressément remarquées. Cest ce qu'on peut voir principalement dans les articles de Manège et de Maréchalerie des cinquième , sixième et septième volumes; l'auteur de ces articles est M. Boargelat, dont le savoir et les talens sont connus de tonte l'Europe.
On a cité souvent dans V Encyclopédie Française les sources primitives ; on a tâché de suppléer aux citations moins nécessaires par des avis généraux et suffisans. Mais on tâchera dans la suite de rendre encore et les emprunts moins fréquens et les citations plus exactes. Enfin , et cet aveu répond à tout , les auteurs de V Encyclopédie consentent à ne s'approprier dans ce dictionnaire que ce qu'on aurait honte de leur ôter \ et ils osent se flatter que leur part sera encore assez bonne.
En effet , si V Encyclopédie n'a pas l'avantage de réunir sans exception toutes les richesses réelles des autres ouvrages , elle en renferme au moins plusieurs qui lui sont propres. G>rabien d'articles de théologie , de belles-lettres, de poétique , d'histoire naturelle , de grammaire , de musique , de chimie , de mathématique élémentaire et transcendante , de physique , d'astronomie , de tactique , d'horlogerie , d'optique , de jardinage , de chirurgie , et de diverses autres sciences , qui certainement ne se trouvent dans aucun dictionnaire , et dont plusieurs même , en plus grand nombre qu'on ne pense , n'ont pu être fournis par aucun livre? G)mbien surtout d'articles immenses dans la description des arts , pour lesquels on n'a eu d'autres secours que les lumières des amateurs et des artistes , et la fréquentation des ateliers? Dans quel ouvrage trouvera-t-on l'explication détaillée de huit cents planches et de plus de douze mille figures sur les sciences et sur les arts ? Combien d'articles enfin qu'il suffirait de rapprocher des autres dictionnaires , pour voir avec quel soin on a traité dans celui-ci les mêmes objets ; et pour s'assurer que dans les articles même qui se ressemblent par quelque endroit , l'avantage est presque toujours du côté de Y Encyclopédie , soit par plus d'exactitude et de précision , soit par des vues et des réflexions , que les autres dictionnaires ne prétendent pas apparemment revendiquer? Dans l'article anatomie, par exemple , qui est un de ceux que les connaisseurs ont paru approuver dans notre premier volume , la chronologie des anatomistes a été faite sur un mémoire de l'illustre M. Falconet y qui veut bien prendre à notre ouvrage quelque intérêt. Cette chronologie est plus complète, plus sûre et plus instructive que celle de M. James. Nous invitons nos lecteurs à comparer l'article dont nous parlons avec l'article ematomie du dictionnaire de médecine , qui passe pour nn des meilleurs ; mais nous les prions de faire eux-mêmes le parallèle , sans égard à tout ce qu'on pourrait dire de vague sur ce sujet. Nous ne citerons plus de tous les endroits attaqués que l'article aristotélisme. Si l'auteur a cru pouvoir j semer quelques morceaux de l'ouvrage de M. Deslandes , ces morceaux en font à peine la dixième partie. Le reste est un ex*
trait substantiel et raisonné de l'histoire de la philosophie de Brucker, ouvrage moderne, trës-estimé des ëti*angers, assez peu connu en France , et dont on a fait beaucoup d'usage pour la partie philosophique de VEn<^clopédie, CfA extrait est surtout recommandable par des réflexions importantes qui paraissent avoir été fort goûtées ; entre autres par l'observation judicieuse contre des abus aussi invétérés que ridicules, qui semblent interdire pour jamais à plusieurs bons esprits, et retarder du moins dans plusieurs corps la connaissance de la vraie philosophie '.
En Un root, les morceaux que V Encyclopédie a empruntés ou empruntera dans la suite des autres ouvrages, sont-ils bons? Ce que V Encyclopédie ajoute souvent de son propre fonds à ces morceaux , est-il digne de l'attention des gens de lettres? UEn^cyclopédie renferme -t- elle un grand nombre d'autres articles entièrement nouveaux , philosophiques et intéressans ? Voilà le point d'oti il faut partir pour apprécier un ouvrage de l'espèce de celui-ci : voilà sur quoi doit prononcer le public qui lit , et qui pense.
Nons supplions donc nos lecteurs de vouloir bien sur cet ouvrage ne s'en rapporter qu'à eux; de ne pas même, si nous osons le dire , se fier toujours aux éloges les moins suspects d'avoir été mendiés. Un critique , par exemple , a cité deux fois comme excellent l'article accord ; ce qui suppose qu'il a lu cet article avec soin , et qu'il entend la matière. Cependant cet article , très-bien fait d'ailleurs , avait besoin , pour être réellement excellent , d'une énumération plus exacte des accords fondamentaux. Il manque dans celle qu'on en a donnée , l'accord de septième ou dominante simple, fort différent et par lui-même et par ses renversemens , de l'accord de septième ou dominant , autrement appelé accord de dominante tonique. Ce sont là les premiers élémens de l'harmonie; et il n'y a point d'élève en musique que cette omission ne frappe au premier coup d'oeil. Aussi ne doit-elle point être imputée à M. Rousseau , auteur de ce bel article ; il ne faut que le lire, et être au fait de ce qu'on y traite , pour reconnaître que c'est une erreur de copiste ; il nous a priés d'en avertir ; on la trouvera corrigée dans l'errata du second volume , et la table même des accords un peu plus simplifiée , et aussi générale que dans l'article dont il s'agit. Nous pourrions donner , sans sortir de V Encyclopédie même , quelques autres exemples de la manière dont on loue , et par conséquent dont on critique aujourd'hui '. Mais le peu que
' Voyez le premier Tolumei p, 664 » «o^* 1* ' Vftyex Tarticle Ahàtomie , p. 4>^» «o^* 3.
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nous venons de dire est suffisant pour engager lés lecteurs ëclai* rés à se tenir sur leurs gardes , â se défier et de ]a louange et du blâme, et du silence même; car le silence a aussi sa malignité et son injustice. ^
Et pourquoi ne l'aurait-il pas ? les éloges ont bien la leur. Un écrivain attaque un ouvrage avant de le connaître : l'ouvrage parait , et le public semble le goûter ; le censeur prématuré ne voudra , ni contredire trop ouvertement le public , ni se contredire lui-même par une rétractation trop marquée : que fera-t-il donc pour ne pas violer cette impartialité dont on assure toujours qu'on fait profession? En censurant bien ou mal à propos plusieurs endroits de l'ouvrage, il se contentera d'en louer un petit nombre d'autres plus ou moins faiblement, et avec toutes les nuances de la prédilection et de la réserve ; en un mot , s'il est permis de parler ainsi , comme un pécheur qui a l'attrition ; mais l'attrition , comme l'on sait, ne justifie pas le pécheur par elle-même.
Au reste , quelque jugement que l'on porte de cet ouvrage , nous avons déjà fait plusieurs fois une observation qui nous importe trop pour ne la pas répéter ici. Notre fonction d'éditeurs consiste uniquement à mettre en ordre et à publier les articles que nous ont fournis nos collègues ; à suppléer ceux qui n'ont point été faits , parce qu'ils étaient communs à des sciences différentes ; à refondre quelquefois en un seul les articles qui ont été faits sur le même sujet par différentes personnes, désignées toutes en ce cas à la fin de l'article. Voilà à quoi se borne notre travail. Bien éloignés de nous parer de cette science universelle , qui serait pour nous le plus sûr moyen de ne rien savoir , nous ne nous sommes engagés ni à corriger les fautes qui peuvent se glisser dans les morceaux qui nous ont été fournis y ni à recourir aux livres que nos collègues ont pu consulter. Chaque auteur est ici garant de son ouvrage , c'est pour cela que l'on a désigné celui de chacun par des marques distinctives. En un mot, personne ne répond de nos articles que nous , et nous ne répondons que de nos articles : V Encyclopédie est à cet égard dans le même cas que les recueils de toutes nos académies. Il n'est point d'ailleurs de lecteur équitable qui ne doive ici se mettre à notre place , et juger avec impartialité des difficultés^ de toute espèce que l'on a dû éprouver pour faire concourir tant de personnes à un même objet. On n'a jamais dû s'attendre , et il est impossible, par une infinité de raisons , que tout soit de la même force dans VEnej^clopédie, Mais la route est du moins ouverte, et c'est peut-être avoir fait quelque chose; d'autres plus heureux arracheront en paix les épines qui restent encore
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dans cette terre que la destinée sévère ou propice nous a donnée k défricher. Les enfans , dit le chancelier Bacon , sont faibles et imparfaits au moment de leur naissance , et les grands ouvrages sont les enfans du temps.
Aussi nous avons déclaré bien sincèrement , que nous regardions ce dictionnaire comme très-éloigné de la perfection à laquelle il atteindra peut-être un jour. Nous ignorons dans quelles vues on nous a fait tenir un langage tout opposé. On a paru aussi trouver fort étrange qu'une société considérable de gens de lettres et d'artistes pût même commencer un pareil ouvrage. Ce reproche est d'autant plus singulier , qu'il a été fait par un écrivain qui entreprend de juger seul ou presque seul de tout ce qui parait en matière d'arts et de sciences ; qui du moins , par un rapport fidèle et un examen profond , doit mettre le public en état de juger , et qui par conséquent doit être parfaitement instruit d'une infinité de matières. Pourquoi la nature n'auraitelle pas répandu sur plusieurs ce qu'elle a pu réunir dans un seul ?
Nous avons témoigné au nom de nos collègues et au nôtre , et nous témoignons encore notre reconnaissance à tous ceux qui voudront bien nous faire apercevoir nos fautes. Nous espérons seulement que pour avoir remarqué des erreurs dans cet ouvrage immense, on ne prétendra point l'avoir jugé. De plus, la reconnaissance dont nous parlons , doit s'étendre , comme il est juste , sur ceux qui nous adresseront directement et immédiatement leurs remarques. Un tel procédé ne peut avoir pour objet que le bien public et celui de l'ouvrage : et ces sortes d'observations en effet sont d'ordinaire les plus importantes. Des personnes bien intentionnées se sont , par exemple , plaintes avec raison que l'auteur de l'article Amour, tant censuré par d'autres, eût oublié de consacrer un article particulier à I'Amour de dieu : cette omission réellement considérable , sera réparée comme elle le doit être à l'article Charité , ainsi que celle de l'article Affinité en chimie, qui sera suppléée à l'article Rapport oii est sa véritable place.
D'autres omissions moins importantes et moins réelles , nous ont été reprochées de vive voix. Nous y avons aisément répondu, en montrant dans l'ouvrage même les endroits dont il s'agissait à leur ordre alphabétique. Ce qu'il y a d'extraordinaire', c'est que quelques uns de ceux qui nous ont fait l'objection , nous avaient assuré qu'ils avaient cherché ces articles. Pouvons-noas donc trop insister sur la prière que nous faisons à nos lecteurs , de ne s'en rapporter qu'à leur propre examen , et à un examen sérieux?
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Néanmoins il n'est guère possible de se flatter qu'on n'ait absolument omis aucun article dans ce dictionnaire : mais on n'en pourra bien juger qu'après la publication de tout l'ouvrage. Nous croyons du moins n'avoir oublie aucun des articles essentiels , tels qu'ÂRT , Abebration , Dynamique, et plusieurs autres qui ne se trouvent point dans V Encyclopédie Anglaise ; c'est principalement de ces articles que nous avons voulu parler y quand nous avons dit , qu'un article omis dans une Encyclopédie , rompt l'enchaineroent et nuit k la forme et au fond : l'oubli de quelques articles moins importans rompt seulement quelques fils de la chaîne , mais sans la couper tout-ài-fait.
On a trouvé dans cet ouvrage quelques détails qui n'ont pas paru nobles. Ces détails , qui réunis ensemble composeraient à peine une feuille des deux premiers Tolumes , sembleront peutêtre fort déplacés à tel littérateur pour qui une longue dissertation sur la cuisine et sur la coiffure des anciens , ou sur la position d'une bourgade ruinée, ou sur le nom de baptême de quelque écrivain obscur du dixième siècle , serait fort intéressante et fort précieuse. Quoi qu'il en soit, on doit se ressouvenir que c'est ici non-seulement un dictionnaire des sciences et de» beaux-arts , mais encore un dictionnaire économique , un dictionnaire des métiers ; on n'a dû en' exclure aucun , par la même raison qu'où a donné rang parmi les sciences à la philosophie scolastique , au blason , et à la rhétorique qu'on enseigne en* core dans certains collèges. Cependant on sera fort attentif sur ce point à écouter la voix du public ; et, s'il le juge à propos, od abrégera ou l'on supprimera désormais ces détails.
Plusieurs personnes ont pensé que les articles de géographie étaient de trop dans ce livre : on a cru devoir les y (aire entrer, parce qu'il se troure h chaque instant dans Y Encyclopédie ^ de» noms de lieux , relatif , soit au commerce, soit à d'autres objets, et qu'on est bien aise de ne pas aller chercher ailleurs. De pins, ces articles , extraits pour la plupart fort en abrégé du dictionnaire in-douze de Lanrent Echard , ne feraient pas vraisembla* blement la dixième partie de l'in-douse, et peut-être pas la deux centième de VEneyelopéiUe. Notre guide pour la géographie dans les volumes snivans , et dans celui^ , est le dictionnaire géographique allemand de Hubner ; ouvrage fort complet, et plus exact que nos dtctionnaires français.
Après l'avis que nous avons donné , que chacun de ceux qui ont travaillé à cette Encyclopédie, soit auteur» , soit éditeurs , est garai^t de son ouvrage et de son ouvrage seul , nous ajoute* rons que ceux d'entre nos collègues qui jugeront k propos de répondre aux critiques que Ton pourra faire de leurs articles, seront
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les maîtres de publier leurs réponses au commencement de chaque volume. A l'égard des critiques qui nous regarderont personnellement l'un ou l'autre , ou qui tomberont sur V Encyclopédie en général , nous en distinguerons de trois espèces.
Dans la première classe sont les critiques purement littéraires. Nous en profiterons si elles sont bonnes , et nous les laisserons dans l'oubli si elles sont mauvaises. Presque toutes celles qu'on nous a faites jusqu'ici , ont été par malheur de cette dernière espèce , surtout quand elles ont eu pour objet des matières de raisonnement ou de belles-lettres , dans lesquelles nous n'avions fait que suivre et qu'exposer le sentiment unanime des vrais philosophes et des véritables gens de goût. Mais il est des préjugés que la philosophie et le goût ne sauraient guérir , et nous ne devons pas nous flatter de parvenir à ce que ni l'un ni l'autre ne peuvent faire.
Nous croyons au reste que la démocratie de la république des lettres doit s'étendre à tout , jusqu'à permettre et à souffrir les plus mauvaises critiques quand elles n'ont rien de personnel. H suffit que cette liberté puisse en produire de bonnes. Celles-ci seront aussi utiles aux ouvrages que les mauvaises sont nuisibles à ceux qui les font. Les écrivains profonds et éclairés , qui par des critiques judicieuses ont rendu ou rendent encore un véritable service aux lettres, doivent faire supporter patiemment ces censeurs subalternes , dont nous ne prétendons désigner aucun , mais dont le nombre se multiplie chaque jour en Europe ; qui , sans que personne l'exige , rendent compte de leurs lectures , ou plutôt de ce qu'ils n'ont pas lu ; qui semblables aux grands sei* gneurs , qu'a si bien peints Molière , savant tout sans avoir rien appris j et raisonnent presque aussi bien de ce qu'ils ignorent que de ce qu'ils croient connaître ; qui s'érigeant sans droit et sans titre un tribunal oii tout le monde est appelé sans que personne y comparaisse , prononcent d'un ton de maître et d'un style qui n'en est pas , des arrêts que la voix publique n'a point dictés ; qui dévorés enfin par cette jalousie basse , l'opprobre des grands talens et la compagnie ordinaire des médiocres , avilissent leur état et leur plume k décrier des travaux utiles. *'
Mais qu'une critique soit bien ou mal fondée , le parti le plus sage que les auteurs intéressés aient à prendre , c^est de ne pas citer leurs adversaires devant le public. La meilleure manière de répondre aux critiques littéraires qu'on pourra faire de l'Encyclopédie en général , serait de prouver qu'on aurait pu encore y en ajouter d'autres. Personne peut-être ne serait plus en état que nous de faire l'examen de cet ouvrage , et de montrer que la malignité aurait pu être beaucoup plus heureuse. Qu'on ne
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s'imagine pas qu'il y ait aucune vanité dans cette déclaratioa. Si jamais critique fut facile, c'est celle d'un ouvrage aussi considérable et aussi varié ; et nous connaissons assez intimement l'Encyclopédie pour ne pas ignorer ce qui lui manque: peut-être le prouverons-nous un jour , si nous parvenons à la finir ; ce sera pour lors le temps et le lieu d'exposer ce qui reste à faire j soit pour la perfectionner , soit pour empêcher qu'elle ne soit détériorée par d'autres. Mais, en attendant que nous puissions entrer dans ce détail , nous laisserons la critique dire tout le bien et tout le mal qu'elle voudra de nous ; ou s'il nous arrive quelquefois de la relever , ce sera rarement, en peu de mots, dans le corps même de l'ouvrage , et pour entrer dans des discussions vraiment nécessaires, ou pour désavouer les éloges qu'on nous aura donnés mal à propos.
Nous placerons dans la seconde classe les imputations odieuses contre nos sentimens et notre personne ; sur lesquelles c'est k l'Encyclopédie elle-même à nous défendre , et aux honnêtes gens à nous venger.
L'auteur du Discours préliminaire n'a pas eu besoin d'efforts pour y parler de la religion avec le respect qu'elle mérite , et pour y traiter les matières les plus importantes avec une exactitude dont il ose dire que tout le monde lui a su gré. Aussi les lecteurs sensés ont-ils été fort surpris, pour ne rien dire de plus , de la critique de ce discours , qu'on a insérée dans le Journal des Savans , sans l'avoir communiquée , conmie elle devait l'être , à la société du joumaP. On en est redevable à un écrivain, qui jusqu'ici n'avait fait de mal k personne, mais qui juge à propos de se faire connaître dans la république des lettres par l'obligation oii l'on se trouve de se plaindre hautement de lui. Cependant il n'a pas même la triste gloire d'être l'auteur de cette critique ; il a seulement celle d'avoir imprimé et défiguré quelques remarques écrites à la hâte par un ami, qui apparemment ne les aurait pas faites , s'il avait prévu qu'elles dussent être publiées sans son aveu. L'auteur de la première partie de l'extrait, qui contredit même la seconde , tant son continuateur a su joindre habilement l'une avec l'autre , ne nous a pas laissé ignorer ses sentimens sur cette infidélité : nous croyons lui faire plaisir , et nous sommes sûrs de lui faire honneur , en publiant la déclaration expresse qu'il a souvent réitérée de n'avoir aucune part à une production qu'il désapprouve. On a déjà fait voir ailleurs ' que le critique
' L'extrait qui se tronTe dans ce Jonrnal est de deax auteurs diffërens. La première partie ne contenait rien dont on eût k se plaindre; il ne s'agit ici que de la seconde, qui est d'une autre main.
* yofw rAveriisscment du Discours prcliminaire de PEiicjclopëdie.
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n'a ni entendu, ni peut-être lu l'ouvrage qu'il censure, en se rendant l'écho d'un autre. Aussi les journalistes des savans n'ont pas tardé à désavouer leur confrère. On attendait cette dé^ marche de leur discernement , et surtout de l'équité d'un magistrat ' ami de l'ordre et des gens de lettres , homme de lettres lui-même , qui cultive les sciences par goût , et non par ostentation ; qui par l'appui qu'il leur accorde montre qu'il sait parfaitement discerner les limites de la liherté et de la licence ; et dont l'éloge n'est point ici l'ouvrage de l'adulation et de l'intérêt. L'auteur du Discours préliminaire , jaloux de repousser des attaques personnelles , les seules au fond qui l'intéressent , a réclamé avec confiance et avec succès les lumières et l'autorité d'un si excellent juge , en homme qui a toujours respecté la religion dans ses écrits , et qui ose défier tout lecteur sensé de lui faire sur ce point aucun reproche raisonnable.
Qu'il nous soit permis de nous arrêter un moment ici sur ces accusations vagues d'irréligion y que l'on fait aujourd'hui tant de vive voix que par écrit contre les gens de lettres. Ces imputations , toujours sérieuses par leur objet , et quelquefois par les suites qu'elles peuvent avoir , ne sont que trop souvent ridicules en elles-mêmes par les fondemens sur' lesquels elles appuient. Ainsi , quoique la spiritualité de l'âme soit énoncée et prouvée en plusieurs endroits de ce dictionnaire , on n'a pas eu honte de nous taxer de matérialisme , pour avoir soutenu ce que toute l'Église a cru pendant douze siècles, que nos idées viennent des sens. On voudra faire regarder comme essentiel à la religion le système chimérique des idées innées , qui fit autrefois , et avec aussi peu de raison , accuser Descartes d'athéisme. On nous imputera des absurdités auxquelles nous n'avons jamais pensé. Les lecteurs indifférens et de bonne foi iront les chercher dans l'Encyclopédie , et seront bien étonnés d'y trouver tout le contraire. On accumulera contre nous les reproches les plus graves et les plus opposés. Cest ainsi qu'un célèbre écrivain , qui n'est ni spinosiste ni déiste , s'est vu accuser dans une gazette sans aveu* d'être l'un et l'autre , quoiqu'il soit aussi impossible d'être
' M. de Lamoignon de Malesherbes , qui préside à la Librairie et an Journal des SaTans.
* Cest de M. le président de Montesquieu qu'il s^agit ici , comme on le verra plus au long dans son ëloge. Cet c'ioge présentera k nos lecteurs des traits de la gasette dont il s'agit , qui leur suffiront pour en apprécier la valeur. Maia afin de la faire connaître d'une manière plus particulière , il ne sera peut-être pas inutile d'insérer ici la notice qu'on a donnée de cette Gaaette, dans un des articles de l'Encyclopédie. « Jf outilles ecelésiastùpuâ » ( Voyez le cinquième volume, pag. aiS) est le titre trés-impropre d'une » Icaille périodique quiVimprime clandestinement depuis 1738, et qui pa-
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tous les deux à la fois , que d*étre tout ensemble idolâtre et )uif. Le cri ou le mépris public nous dispenseront sans doute de repousser par nous-mêmes de pareilles attaques ; mais à l'occasion de la feuille hebdomadaire dont nous venons de parler , et qui nous a fait le même honneur qu'à beaucoup d'autres , nous ne pouvons nous dispenser de dévoiler à la république des lettres
3» raie régulièrement toutes les semaines. L'antenr anonyme de cet oarrage »
> qui Traisemblablement poorrait se nommer sans être plot connu , instmit » le public quatre fois par mois des ayentures de quelques clercs tonsurés , » de quelques sœurs couTcrses , de quelques prêtres de paroisse , de qudques » moines , de quelques convulsionnaires , appelans et rëappelans \ de quel-
> qiies petites fièvres guéries par l'intercession de M. Paris ; de quelques ma- » lades qui se sont crus soulagés en avalant de la terre de son tombeau , » parce que cette terre ne les a pas étoofiës, comme bien d'autres. A ces 9 objets si intéressans le même auteur a joint depuis quelqne temps de grandes » déclamations contre nos académies , qu'il assure être peuplées d'încrédulet , » parce qu'on n'y croit pas aox miracles de S. Médard , qu'on n'y a point de » convulsions , et qu'on n'y prophétise pas la venue d'Elie. U assure aussi » que les ouvrages les plus célèbres de notre siècle atUqnent la religion , 3» parce qu'on n'y parle point de la Constitution Unigënitiu. Quelques per- » sonnes paraissent surprises que le gouvernement qui réprime les faiseurs 39. de libelles, et les magistrats qui sont exempts de partialité comme les lois, » ne sévissent pas efficacement contre ce ramas insipide et scandaleux d'ab- » snrdités^et de mensonges ; un profond mépris est sans doute ia cause de
> tant d'indulgence , et l'auteur de la Gazette dont nous parlons est bien di-
> gne de ce mépris ; car il est asses malheureux pour qu'on n'entende jamab » citer aucun de êes traits ; humiliation la plus grande qu'un écrivain satiri- » que puisse recevoir, puisqu'elle suppose en l.ui la plus grande ineptie dans » le genre d'écrire le plus facile de tous. »
« Il est bien étrange ( dit-on dans un autre article , k l'occasion des con- » vulsions célébrées par le même écrivain ) que les partisans de ce fanatisme » absurde se parent de leur prétendu tèle pour la religion, et veulent faire » croire qu'ils en sont aujourd'hui les seuls défenseurs. On pourrait leur ap- » pliquer ce passage de l'Écriture : Qtuure tu enarras juttitias meas, et as- » tumis testamentum metan per os ùmm ? » On ajoute: « Arnaud , Pascal et » Nicole faisaient de bons livres , n'avaient point de convulsions , se gar- » daient bien de prophétiser, et n'ont fait qu'un seul miracle dans un bc- » soin urgent. » Ils counaiasaient trop leurs intérêts et leurbiècle pour multiplier sans nécessité les prédictions et les prodiges. Ces hommes vraiment et justement célèbres , à qui notre littérature et notre langue ont Unt d'obligation , éuient amis de tous les gens de leures de leur temps , et dignes de l'être ; ils n'abandonnaient point leurs ennemis naturels pour s'en faire de plus redoutables ; ils forent brouillés en moment avec Racine , et se réconcilièrent bien vite avec lui. Leurs prétendus disciples n'ont pas été si adroits. Dca philosophes qui ne leur faisaient aucun mal , qui peut-être les plaignaient d'être opprimés, qui ne cherchent qu'à inspirer dans leurs écriu l'esprit de tolérance et de paix , sont devenus tout à coup l'objet de leur satire , depuis long-temps usée sur les ministres et sur les évêques. a Je sais , disait k Louis XI Jacques Goitier , médecin de ce méchant prince , qu'un jour vous » m'enverret comme vons faites d'autres ; mais voiu ne vivres pas lon|^ M temps après. » Voilà le sort que le déchaînement contre la raison annonce à cr>ux qui la déchirent.
les hommes faibles et dangereux dont elle a le plus à se défier ^ et Tespëce d'adversaires contre lesquels elle doit se réunir. Ennemis apparens de la persécution , qu'ils aimeraient fort s'ils étaient les maîtres de l'exercer , las enfin d'outrager en pure perte toutes les puissances spirituelles et temporelles , ils prennent aujourd'hui le triste parti de décrier sans raison et sans mesure ce qui fait aux yeux des étrangers la gloire de notre nation , les écrivains les plus célèbres , les ouvrages les plus applaudis , et les corps littéraires les plus estimables : ils les attaquent , non par intérêt pour la religion dont ils violent le premier précepte , celui de la vérité, de la charité et de la justice, mais en effet pour retarder de quelques jours par le nom de leurs adversaires l'oubli oii ils sont prêts à tomber : semblables k ces aventuriers malheureux qui ne pouvant soutenir la guerre dam leur pays , vont chercher au loin des combats et des défaites ; ou plutôt semblables à une lumière prête à s'éteindre , qui ranime encore ses faibles restes pour jeter un peu d'éclat avant que de disparaître.
Osons le dire avec sincérité , et pour l'avantage de la philosophie, et pour celui de la religion même. On aurait besoin d'un écrit sérieux et raisonné contre les personnes malintentionnées et peu instruites , qui abusent de la religion pour attaquer mal h propos les philosophes , c'estrâ-dire pour nuire aux intérêts du christianisme en transgressant ses maximes. Cest un ouvrage qui manque à notre siècle.
Les critiques de la dernière classe, et auxquelles nous aurons le plus d'égard , consistent dans les plaintes de quelques personnes auxquelles nous n'aurons pas rendu justice. On nous trouvera toujours disposés à réparer promptement ce qui pourra offenser dans ce livre , non-seulement les personnes estimées dans la littérature , mais celles même qui sont les moins connues, quand elles auront sujet de se plaindre. Personne n'est moins avide que nous du bien des autres, et n'applaudit avec plus de plaisir à leurs travaux et k leurs succès. Au défaut d'autres qna;* lités, nous tâcherons de mériter le suffrage du public , par le soin que nous aurons de chercher la vérité , plus chère pour nous que notre ouvrage , et bien plus que notre fortune ; de la dire tout à la fois avec la sévérité qu'elle exige , et avec la modération que nous nous devons k nous-mêmes ; de n'outrager jamais personne , mais de ne respecter aussi que deux choses , la religion et les lois ( nous ne parlons point de l'autorité y car elle n'en est point différente , et n'est fondée que sur elles ) ; de rendre aux ennemis même de l'Encyclopédie la justice la plus exacte ; de donner sans affectation et sans malignité aux auteurs
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médiocres , même les plus vantés , la place que leur assignent déjà les bons juges , et que nos descendans leur destinent ; de distinguer , comme nous le devons , ceux qui servent la république des lettres sans la juger , de ceux qui la jugent sans la servir ; mais surtout de célébrer en toute occasion les hommes vraiment illustres de notre siècle , auxquels FEncyclopédie se doit par préférence. Elle tâchera de leur rendre d'avance ce tribut si juste, qu'ils ne reçoivent presque jamais de leurs contemporains sans mélange et sans amertume , qu'ils attendent de la génération suivante , et dont l'espoir les soutient et les console ; faible ressource sans doute (puisqu'ils ne commencent proprement à vivre que quand ils ne sont plus) , mais la seule que le malheur de l'humanité leur permette. L'Encyclopédie n'a qu'une chose à regretter , c'est que notre suffrage ne soit pas d'un assez grand prix pour les dédommager de ce qu'ils ont à souffrir , et que nous nous bornions à être innocens de leurs peines , sans pouvoir les soulager. Mais ce faible monument que nous cherchons à leur consacrer de leur vivant même , peu nécessaire à ceux qui en sont l'objet , est honorable à ceux qui l'élëvent. Les siècles futurs , s'il parvient jusqu'à eux , rendront â nos sentimens et à notre courage la même justice que nous aurons rendue au génie , k la vertu , et aux talens ; et nous croyons pouvoir nous appliquer ce mot de Gremutius Cordus à Tibère : « Non- M seulement on se souviendra de Brutus et de Cassius , on se » souviendra encore de nous, m
L'usage si ordinaire et si méprisable de décrier ses contemporains et ses compatriotes , ne nous empêchera pas de prouver par le détail des faits , que l'avantage n'a pas été en tout genre du côté de nos ancêtres ; et que les étrangers ont peut-être plus â nous envier, que nous à eux. Enfin nous nous attacherons, autant qu'il sera po«$role , k inspirer aux gens de lettres cet esprit de liberté et d'union , qui , sans les rendre dangereux , les rend estimables ; qui en se montrant dans leurs ouvrages , peut mettre notre siècle à couvert du reproche que faisait Brutus à l'éloquence de Cicéron , d'être siuis reins et sans vigueur ; qui semble, nous le disons avec joie , faire de jour en jour de nouveaux pro» grès parmi nous ; que néanmoins certains Mécènes voudraient faire passer pour cynique , et qui le sera si l'on veut , pourvu qu'on n'attache à ce terme aucune idée de révolte ou de licence. Cette manière de penser , il est vrai, n'est le chemin ni de l'ambition , ni de la fortune. Mais la médiocrité des désirs est la fortune du philosophe ; et l'indépendance de tout , excepté des devoirs, est son'ambition. Sensibles à l'honneur de la république des lettres , dont nous faisons moins partie par nos talens que
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par notre attachement poar elle , nous avons résolu de réunir toutes nos forces , pour éloigner d'elle , autant qu'il est en nous , les périls , le dépérissement et la dégradation dont nous la voyons menacée ; qu'importe de quelle voix elle se serve , pourvu que ses vrais intérêts soient connus de ceux qui la composent ?
Malgré ces dispositions , nous n'espérons pas à beancoup près . réunir tous les suffrages , mais devons-nous le désirer? On ouvrage tel que l'Encyclopédie a besoin de censeurs , et même d'«nnemis. Il est vrai qu'elle a jusqu'ici l'avantage de ne compter parmi eux aucun des écrivains célèbres qui éclairent la nation et qui l'honorent ; et ce qu'on pourrait faire peut-être de plus glorieux pour elle , ce serait la liste de ses partisans et de ses adversaires. Elle doit néanmoins à ces derniers plus qu'ils ne pensent , nous n'osons dire qu'ils ne voudraient. Elle leur doit les efforts et l'émulation des auteurs ; elle leur doit l'indulgence du public , qui finit toujours et commence quelquefois par être juste , et que l'animosité blesse encore plus que la satire ne l'amuse. S'il a favorisé l'exécution de cet ouvrage, ce n'est pas que les défauts lui en aient échappé , et comnient l'auraien^-ils pu ? Mais il a senti que le vrai moyen d'animer les auteurs , et de contribuer ainsi par son suffrage au bien et à la perfection de ce dictionnaire , était de ne pas user envers nous de cette sévérité qu'il montre quelquefois , et qui n'était pas nécessaire pour nous engager à donner à l'Encyclopédie tous les soins dont nous sommes capables.
L'Encyclopédie a donc des obligations très-réelles au mal qu'on a voulu lui faire. Elle ne peut manquer surtout d'intéresser en général tous les gens de lettres , qui n'ont ni préjugés à soutenir, ni libraires à protéger, ni compilations passées, présentes ou futures à faire valoir. Cest aussi k eux que nous nous adressons , en demandant pour la dernière fois leurs lumières et leurs secours. Nous les conjurons de nouveau de se réunir avec nous pour l'exécution d'un ouvrage , dont nous voudrions faire celui de la nation, et auquel notre désintéressement et notre zèle doivent rendre tous les honnêtes gens favorables.
Voilà ce que nous avions à dire sur l'Encyclopédie et sur nous. Nous ne penserons plus maintenant qu'à ébaucher dans la retraite et dans le silence ce monument à la gloire de la France et des lettres. Nous sonunes bien éloignés de lui appliquer les titres fastueux qu'Horace prodiguait à %ts ouvrages ' , et que nos adversaires même nous ont invité d'appliquer au nôtre , quand
' Exegi monumentum , etc.
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il serait fini , dans le doute oii ils étaient qu'il le fût jamais. Nous ignorons , nous ne cherchons pas même à prévoir quel sera son sort ; du moins rien ne paraît plus s'opposer à la continuation de l'Encyclopédie, et certainement rien ne s'y opposera jamais de notre part. La déclaration expresse que nous faisons de ne répondre de rien , l'injustice qu'il y aurait â l'exiger de nous , surtout après les mesures que le gouvernement a prises pour nous en décharger , la résolution oii nous sommes de chercher la récompense de notre travail dans notre travail même, l'obscurité enfin oii nous aimons à vivre , tout semble assurer notre repos. Nous ne demandons qu'à être utiles et oubliés , et en tâchant par notre travail de nous procurer le premier de ces avantages , il serait injuste que nous ne pussions obtenir l'autre. A l'abri des seuls traits vraiment dangereux et vraiment sensibles , que la malignité puisse lancer contre nous, que pourra» t-elle tenter désormais contre deux honunes de lettres , que les réflexions ont accoutumés depuis long-temps à ne craindre ni l'injustice ni la pauvreté ; qui ayant appris par une triste expérience , non à mépriser , mais à redouter les hommes , ont le courage de les aimer y et la prudence de les fuir ; qui se reprocheraient d'avoir mérité des ennemis , mais qui ne s'affligeront point d'en avoir, et qui ne peuvent que plaindre la haine, parce qu'elle ne saurait rien leur enlever qui excite leurs regret»? Solon s'exila de sa patrie quand il n'eut plus de bien à lui faire. Nous n'avons pas fait à la n6tre le même bien que ce grand homme fit à la sienne , mais nous lui sommes plus attachés. Résolus de lui consacrer nos veilles ( à moins qu'elle ne cesse de le vouloir) , nous travaillerons dans son sein à donner à l'Encycl<4)édie tous les soins dont nous sommes capables , jusqu'à ce qu'elle soit asses heureuse pour passer en de meilleures mains. Après avoir fiiit Foccopation orageuse et pénible des plus précieuses années de notre vie , elle sera peut-être la consolation des dernières. Puisse-^-elle , quand nos ennemis et nous ne serons plus, être un témoignage durable de nos sentimens et de leur injustice ! Puisse la postérité nous aimer comme gens de bien , si elle ne nous estime pas comme gens de lettres. Puisse enfin le public, sadsfiit de notre docilité , se charger lui-même de répondre à tout ce qu'on pourra faire , dire ou écrire contre nous ! Cest un soin dont nous nous reposerons dans la suite sur nos lecteurs- et sur notre ouvrage. Souvenons-nous , dit l'on des plus beaux génies qu'ait jamais eus notre nation % de U fable du Bocalini s u Un voyageur était importuné du bruit des ci- » gales ; il voulut les tuer , et ne fit que s'écarter de sa route : » Préface d'Alsire.
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» il n^avait qu'à continaer paisiblement son chemin , les cigales M seraient mortes d'elles-mêmes au bout de huit jours '. »