‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 14 sur 158 · DÉBAUCHES DE TIBÈRE · texte numérisé non relu

DÉBAUCHES DE TIBÈRE

L^ES consuls Domitius et Scribonianus venaient d'entrer en charge lorsque Tibère traversa le détroit qui va de Surrente à Caprée. 11 côtoya la Campanie , incertain s'il rentrerait dans Rome , ou plutôt feignant de le vouloir, parce qu'il ne le voulait pas ; il s'en approcha plusieurs fois , vint même jusqu'à son jardin près du Tibre, puis revint à son île et à ses rochers, pour y cacher ses crimes et ses débauches : il s'y livrait avec tant de fureur , qu'il y faisait servir, suivant l'usage des tyrans, les jeunes gens d'honncte famille ; tout excitait sa brutalité , la beauté des traits et de la taille, l'enfance modeste des uns, le nom illustre des autres ; l'infamie des lieux et des actions fit inventer des termes nouveaux. Des esclaves choisis attiraient ces jeunes gens , ré-

' Fils de G«rmatiicas.

' FiU fie G^rmaBicof, autrement appelé Calîgiila. Il sncccdA à Tib^e.

compensaient la complaisance , et menaçaient les refus ; si leur famille s*y opposait, on avait recours aux enlëvemens , et à toutes les violences qu'on exerce dans une ville prise.

Lettre remarquable de Tibère , et mort de Livie.

La lettre de l'empereur commençait par un trait remarquable : « Sénateurs, que dôis-je vous écrire , ou vous taire , ou comment » vous écrire dans ces circonstances? Si je le sais, que tous les >» dieux et toutes les déesses me fassent périr plus cruellement » encore que je ne me sens périr de jour en jour. » Tant il était tourmenté de ses infamies et de ses crimes ! Aussi le plus sage (85) des hommes a*l-il eu raison de dire que si on découvrait l'âme des tyrans , on la verrait percée de coups , et mortellement déchirée par la cruauté , la scélératesse et la débauche ; ni la grandeur , ni la solitude ne sauvaient à Tibère l'horreur et l'aveu des chagrins qui le dévoraient.

Cette même année , mourut l'impératrice Livie , trës-avancée en âge. Fidèle dans son intérieur aux mœurs anciennes, et moins austère au dehors qu'elles ne le permettaient , mère impérieuse , épouse complaisante , elle était bien faite pour un mari artificieux et un fils dissimulé. Tibère , qui s'était dispensé de lui rendre les derniers devoirs pour ne point troubler sa vie voluptueuse , s'en excusa sur les affaires qui l'accablaient , et diminua , comme par modestie , les grands honneurs décernés à sa mère , disant qu'elle l'avait voulu ainsi. Dans sa lettre il blâmait les liaisons avec les femmes , désignant indirectement le consul Fufius , ami intime de Livie , mais dont la causticité avait souvent lancé sur Tibère ces railleries piquantes que les souverains n'oublient jamais.

Depuis cette mort , le despotisme fut plus violent et plus oppresseur. Du vivant de Livie , il restait un asile ; Tibère avait toujours eu des égards pour sa mère , et Séjan n'osait les combattre. Libres enfin , et comme déchaînés , ils s'élancèrent sur l'État.

Défense de Térentius,

Dans le temps oii les amis même de Séjan ' se défendaient de l'avoir été, M. Terentius, chevalier romain, qu'on en accusa, eut le courage d'en convenir, et tint au sénat ce discours : « Je M risquerais peut-être moins à nier mon prétendu crime qu'à \> l'avouer ; mais , quoi qu'il en arrive , je déclare que j'ai été- M l'ami de Séjan , empressé de l'être , et charmé de l'être de—.

' Ce favori do Tibère arait ctc disgracie' , et puni de mort.

» venu. Je Tavais vu commander avec son père les prétoriens, » et depuis maître de Rome et des armées. Ses proches , ses » alliés étaient comblés d'honnenrs; les plus aimés de Séjan » l'étaient de César , et ceux qu'il haïssait , tremblans ou méw prisés. Sans nommer personne , je défendrai à mes seols périls » ceux qui comme moi ont ignoré ses complots. Non y César , M ce n'était point Séjan de Yulsinie que nous honorions , c'était N l'allié des maisons Claudia et Julia, votre gendre, votre col- » lègue dans le consulat et dans le gouvernement. Nous ne » jugeons ni les objets, ni les motifs de vos grâces. Les dieux, » en vous donnant le pouvoir suprême , nous ont laissé le mérite » de l'obéissance. Nous ne voyons que ce qui frappe nos yeux, M ceux à qui vous donnez les' richesses , les honneurs , le pou- » voir de servir ou de nuire ; et l'on ne peut nier que Séjan N n'ait joui de ces avantages. Quant aux sentimens et aux » desseins secrets du prince , la prudence et le devoir obligent » de les ignorer. Sénateurs , ne pensez point au dernier jour de » Séjan , mais à seize ans de faveur. On respectait jusqu'à Sait trius et Pomponius. On tenait à honneur d'être connu de ses M affranchis et de ses portiers; mais cette apologie sera-t-elle >» sans distinction , sans discernement et sans bornes? non. Pu- » nissez les complices de ses desseins contre l'Etat et contre vos w jours ; ceux qui, comme vous , César, n'ont été que ses anus, » seront absous. »

La fermeté de ce discours , oii chacun retrouvait ses senti* mens secrets, fit tant d'impression, que les accusateurs, déjà chargés d'autres forfaits, subirent la mort ou l'exil.

Cruautés de Tibère et caractère de C, César.

Sext. Marins , le plus riche particulier d'Espagne , fut accusé d'inceste avec sa fille , et précipité du roc Tarpéien. Mais de peur qu'on ne doutât que ses richesses eussent causé sa perte, Tibère s'empara de ses mines d'or, quoique confisquées à l'État. Sa cruauté , irritée par les supplices , ordonna le meurtre de tous les prisonniers accusés de liaisons avec Séjan. Rome fut jonchée de morts , hommes , femmes , enfans , grands et petits , entassés ou dispersés ; les parens , les amis n'osaient les consoler , les pleurer, et presque les voir; partout des gardes épiaient, la douleur publique , et ne quittaient les cadavres qu'aux bords du Tibre , oii ils les jetaient ; si le flot les ramenait, on craignait de les brûler, de les toucher. L'humanité cédait à la terreur, et la pitié à la barbarie (86).

Dans ce même temps , C. César , qui avait accompagne Tibère

k Caprée , épousa Claudia , fille de Silanus ; il couvrait sa féro- , cité d'une feinte modération , ayant vu condamner sa mëre et exiler son frère sans ouvrir la bouche , étudiant chaque jour l'air et les discours de Tibère pour s'y conformer. Aussi applaudit-on beaucoup à l'orateur Passienus , qui l'appelait le meilleur des esclaves , et le pire des maîtres.

Godt de Tibère pour V astrologie, et réflexions sur cet objet.

Je ne dois point oublier la prédiction de Tibère à Galba, pour lors consul ; il le fit venir, et l'ayant sondé sur plusieurs objets, finit par lui dire eu grec : Galba, vous jouirez aussi un instant de V Empire y lui annonçant par l'astrologie son élévation tardive et passagère. Tibère avait étudié cet art à Rhodes sous Trasylle, dont il avait mià le talent à l'épreuve que voici.

Lorsqu'il consultait quelque astrologue, c'était toujours au haut de sa maison bâtie sur la cime d'un rocher. Un affranchi , ignorant et vigoureux, seul dans la confidence, conduisait par des sentiers escarpés celui dont Tibère voulait éprouver le savoir: si l'astrologue avait paru indiscret ou fourbe , il le précipitait dans la mer en le reconduisant, et ensevelissait le secret du prince. Trasylle, conduit par les mêmes rochers, et interrogé par Tibère , l'intéresse habilement , lui prédit l'empire et tout ce qui l'attendait. Tibère lui demande s'il saura faire aussi son propre horoscope , et dire ce qui lui reste de temps à vivre. Trasylle calcule Taspect et la position des astres ,'hési le d'abord, tremble ensuite ; plus il examine, plus il marque d'étonnenient et de frayeur : enfin il s'écrie qu'eu cet instant même il est menacé d'une fin prochaine. Tibère l'embrasse , le félicite ^ur tant de sagacité, le r<issure, le prend pour un oracle, et en fait son ami.

Ce fait , et d'autres semblables , me font douter si les choses humaines dépendent du hasard ou d'un destin nécessaire et in* évitable. Les anciens philosophes et leurs sectateurs sont partagés là-dessus. Plusieurs pensent que les dieux ne s'intéressent ni à la naissance ', ni à la vie , ni à la mort dés hommes ; qu'il y a par cette raison tant d'honnêtes gens malheureux , et de scélérats fortunés. D'autres croient que la destinée règle les événemens, non par le cours des astres, mais par l'enchaînement des causes naturelles; que cependant le choix de notre situation dépend de nous ; mais que , le choix fait , tout ce qui doit nous arriver est fixé ; que le vulgaire se trompe sur les biens et les maux ; qu'on peut être heureux dans l'infortune , si on la supporte avec fermeté, et malheureux dans l'opulence, si Ton en

abuse. La plupart croient que le sort de chacun est attaché à sa naissance, mais que l'ignorance des astrologues rend souvent leurs prédictions trompeuses ; ce qui décrédite un art dont la réalité parait démontrée par des exemples anciens et modernes. En effet , le ^fîis du même Trasylle promit aussi l'empire^à Néron , comme je le raconterai dans le temps.

Mort <VAsinius Galius, de Drusvs, fils de Germanicus , et

d^Agrippine,

Cette même année, on sut qu'Asinius Galius était mort de faim ; on ignora si c'était de force ou volontairement. Tibère, ^ sollicité pour ses funérailles, ne rougit pas de les permettre, et de se plaindre du destin, qui avait enlevé le coupable avant la conviction ; comme si trois années entières n'avaient pas su£Gi pour faire le procès à ce vieillard consulaire, père de tant de consuls. Drusus ' périt ensuite, après s'être misérablement nourri pendant neuf jours de la bourre de son lit. On prélendit que Macron ' avait ordre, en cas que Séjan prît les armes, de tirer Drusus du palais oii il était enfermé , et de le mettre à la tête du peuple ; mais le bruit ayant couru que l'empereur se réconciliait avec sa belle-fille et son petit-fils , Tibère préféra la cruauté au repentir.

Il outragea même Drusus après sa mort, l'appelant infime débauché, ennemi des siens et de l'État, et fît lire le journal de ses actions et de ses paroles. On frémit de l'atrocité qui avait tenu , durant tant d'années, auprès du jeune prince, des espions de sa contenance, de ses pleurs, et même de ses murmures secrets. A peine croyait-on que son aïeul eût pu entendre, lire et publier ces horreurs ; mais les lettres du centurion Actius et de l'affranchi Didyme nommaient les esclaves qui avaient maltraité ou menacé Drusus lorsqu'il sortait de sa chambre. Le centurion même racontait , comme pour s'en vanter , ses discours barbares , et les dernières paroles de Drusus , qui d'abord , paraissant en délire , avait maudit Tibère, et bientôt, sûr de mourir, l'avait accablé d'imprécations réfléchies, souhaitant que ce meurtrier de sa belle-fille , de son neveu , de ses petits-fils, qui avait inondé de sang toute sa maison , satisfît par son supplice au nom illustre de ses ancêtres et à la postérité. Le sénat murmurait, détestant en apparence ces discours, mais en effet pénétré d'horreur de voir que Tibère , qui , autrefois dissimulé , commettait dans l'obscurité ses crimes , eût enfin l'audace de montrer comme à

' Fils rie G^rmanicus.

' A^iranchi de Tibère, qai avait sneeëde je la faveur He S^'an.

découvert son peiit-BIs sous Us coups ignominieux d'un centurion et d'une troupe d'esclaves , demandant en vain les alimens les plus nécessaires.

On pleurait encore cette mort^ lorsqu'on apprit celle d'Agrippine. Apres le meurtre de Séjan , l'espérance lui fît prolonger ses jours ; mais ne voyant point la cruauté de Tibère s'adoucir , elle se laissa mourir de faim ; peut-être la priva-t-on d'alimens en publiant qu'elle les avait refusés. L'empereur déchira sa mémoire, l'accusant d'impudicîté , d'adultère avec Asinius Gallus, et de n'avoir pas osé lui survivre. Mais Agrippine avide de dominer^ et ne voulant point d'égaux, avait renoncé aux vices des femmes pour les passions des hommes.

Défense de Getulicus,

On donnait pour sûre cette lettre de Gétulicus à l'empereur: « Qu'il avait cherché l'alliance de Séjan , non par goût, mais » par le conseil de Tibère; qu'il pouvait se tromper ainsi que le » prince; qu'il n'était pas juste que la même erreur fût sans » conséquence pour un seul, et fatale aux autres; que jusqu'a- H lors fidèle, il continuerait de l'être tant qu'il ne courrait point M de risque; mais qu'un successeur serait pour lui un arrêt de » mort ; qu'il proposait à Tibère , comme une espèce de traité , » de le laisser dans son gouvernement, et de garder le reste. » Son audace, quoique surprenante, parut vraisemblable, quand on le vit resté seul de la famille de Séjan , et puissant même auprès de Tibère, qui se voyait détesté , affaibli par l'âge, et.plus maître en apparence qu'en effet.

, Mort de Fiilcmius Trion,

J'ai écrit de suite l'histoire de deux campagnes , pour me soulager du spectacle de nos maux domestiques; car, quoique Séjan fût mort depuis trois ans „ Tibère n'était ni rassasié de supplices , ni adouci comme les autres hommes par le temps et les prières ; les fautes oubliées ou mal prouvées étaient punies comme graves et récentes. Fulcinius Trion s' étant donné la mort par la crainte des délateurs, fît un testament rempli d'invectives contre Macron et les principaux affranchis de Témpereur; il reprochait ^ Tibère même sa caducité , et sa longue absence comme un exil. Tibère obligea les héritiers à rendre ce testament public , soit pour se montrer favorable à la liberté et insensible 4i son déshonneur , soit qu'ayant long-temps ignoré les crimes de Séjan , il saisît tous les moyens de les dévoiler, et de connaître au moins par des satires la vérité que la flatterie cache toujours.

DK TACITF. 97

Fin de Tibhre.

Peu (le temps après , entrèrent en charge les derniers consuls du règne de Tibère, Acerronius et Pontius; déjà le pouvoir de Macron était énorme. N'ayant jamais négligé la faveur de Caïus César % il la recherchait plus ardemment de jour en jour. Après la mort de Claudia , femme de ce prince , il avait engagé Enuia , son épouse , à le séduire , et à tirer de lui nne promesse de mariage , persuadé que Caïus se prêterait à tout pour devenir le maître; car^ malgré son naturel violent, il avait appris dans le sein de son aïeul la dissimulation et la fausseté.

Tibère , qui le connaissait , balançait sur le choix d'un successeur, et d'abord entre ses petits-fils. Le fils de Drusus lui était plus cher et plus proche , mais encore enfant. Le fils de Germanicus , dans la force de la jeunesse , avait pour lui les vœux du peuple; raison pour Tibère de le haïr. Il eut quelques vues sur Claude , d'un âge mûr et porté au bien ; mais l'esprit faible de ce prince l'arrêta. En cherchant un successeur hors de sa maison , il craignait pour la mémoire d'Auguste et la famille des Césars ; car il avait moins à cœur l'avantage (89) présent des peuples que la vanité de perpétuer son nom. Dans cette incertitude , trop malade pour se décider, il s'en remit au hasard , laissant néanmoins échapper quelques mots pour se montrer prévoyant dans l'avenir. Il reprocha sans* détour à Macron , de tourner le dos au couchant et le visage au lex^ant^ et prédit à C. César, qui dans une conversation se moquait de Sylla , quil n'efi aurait que les vices (90) ; puis embrassant , les larmes aux yeux, le plus jeune de ses petits-fils iJTu V égorgeras , dit-il à Caïus, qui lançait des regards féroces, et un autre t* égorgera. Mais, quoiqu'il empirât à vue d'œil, il ne relâchait rien de ses débauches, jouait la force en cachant ses souffrances (91) , se moquait de la médecine, et de ceux qui, passé trente ans, avaient recours aux autres pour connaître ce qui était utile ou nuisible à leur santé.

Cependant Arruntius, Domitius et Marsus furent accusés d'impiété envers l'empereur. Domitius et Marsus évitèrent la mort en feignant , l'un de méditer sa défense , l'autre de se laisser mourir de faim. Les amis d'Arruntius lui conseillaient dé gagner aussi du temps; il leur répondit : « Que l'honneur ne » parlait pas de même à chacun; qu'il avait assez vécu , et ne » regrettait que d'avoir traîné entre le péril et le mépris une » vieillesse agitée , haï d'abord de Séjan , ensuite de Macron , et

' Caligiila , (ils de Geimariitus : il devait surcrdei k Tîbéie, et lui succéda t-n f*flct, coinnio noiih l'avons dc'j.H dit.

» toujours de quelque scélérat en crédit, sans autre crime que » leurs forfaits ; qu'il pouvait sans doute échapper à un prince » qui dans peu de jours ne serait plus ; mais comment se dérober H à la jeunesse du tyran qui allait régner (92)? Que si les écueils n du trône avaient «perdu (98) Tibère malgré sa longue expé* » rience , on ne devait pas mieux attendre de Caïus César, à M peine sorti de l'enfance , ignorant ses devoirs , nourri dans le » vice , et conduit par Macron , qui , plus méchant que Séjan , et H par cette raison choisi pour le perdre , avait opprimé l'État » avec plus de scélératesse ; qu'il prévoyait un redoublement » d'esclavage , et fuyait à la fois le passé et l'avenir. «» Apres cette espèce de prédiction , il se fit ouvrir les veines.

Tibère perdait ses forces et sa substance; sa dissimulation lui restait. Se roidissant contre ses maux , il s'efforçait en vain de cacher son dépérissement, tantôt par la fermeté de sa contenance et de ses discours , tantôt par une douceur étudiée. Il avait auprès de lui un médecin habile, nommé Chariclès, qui, sans le gouverner dans ses maladies , l'aidait de ses conseils. Cet homme, feignant de prendre congé de l'empereur pour ses affaires, et lui baisant la main comme par respect, lui tâta le pouls adroitement. Tibère s'en aperçut ; mais (94) , cachant d'autant plus sa colère qu'il se croyait offensé , il ordonne un grand festin , et reste à table plus qu'à l'ordinaire , comme par égard pour un ami qui le quittait. Cependant Chariclès assura à Macron que l'empereur tirait à sa fin , et ne passerait pas deux jours. On intrigue alors à la cour; on dépêche des courriers aux généraux et aux armées. Le 16 mars, il perdit tout à coup ' la respiration : on le crut mort ; déjà C. César sortait au milieu d'une cour nombreuse pour prendre possession de l'Empire ; tout à coup on apprend que Tibère avait recouvré la vue et la voix , et demandait à manger pour réparer ses forces. Tous tremblent et se dispersent ; les uns jouent la douleur, les autres l'ignorance. C. César, dans un silence morne, voyait la mort au lieu du trône. Macron intrépide , étouffe le vieillard à force de couvertures , et fait sortir tout le monde. Ainsi finit Tibère dans la soixante-dix-huitièmé année de son âge.

Ses mœurs furent différentes suivant les temps. Simple particulier ou commandant sous Auguste , il jouit d'une réputation méritée; caché et rusé pendant la vie de Germanicus et de Drusus, il feignit des vertus : jusqu'à la mort de sa mère, il fut mêlé de bien et de mal ; tant qu'il aima ou craignit Séjan , il fit, horreur par sa cruauté, mais cacha ses débauches; abandonné enfin à son caractère, et n'ayant plus ni honte ni crainte, il se précipita dans le crime et dans l'infamie.

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