CITOYEN DE GENÈVE
I ja lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser , mon* sieur , sur l'article Genève de l'Encyclopédie , a eu tout le succès que vous deviez en attendre. En intéressant les philosophes par les vérités répandues dans votre ouvrage , et les gens de goût par l'éloquence et la chaleur de votre style, vous avez encore su plaire à la multitude par le mépris même que vous témoignez pour elle , et que vous eussiez peut-être marqué davantage en affectant moins de le montrer.
Je ne me propose pas de répondre précisément à votre lettre , mais de m'entretenir avec vous sur ce qui en fait le sujet, et de vous communiquer mes réflexions bonnes ou mauvaises ; il serait trop dangereux de lutter /contre une plume telle que la vôtre , et je ne cherche point à écrire des choses brillantes , mais des choses vraies.
Une autre raison m'engage à ne pas demeurer dans le silence ; c'est la reconnaissance que je vous dois des égards avec lesquels vous m'avez combattu. Sur ce point seul je me flatte de ne vous point céder. Yotfs avez donné aux gens de lettres un exemple digne de vous, et qu'ils imiteront peut-être enfin, quand ils connaîtront mieux leurs vrais intérêts. Si la satire et l'injure n'étaient pas aujourd'hui le ton favori de la critique , elle serait plus honorable à ceux qui l'exercent et plus utile à ceux qui en sont l'objet. On ne craindrait point de s'avilir en y répondant; on ne songerait qu'à s'éclairer avec une candeur et une estime réciproque ; la vérité serait connue , et personne ne serait offensé ; car c'est moins la vérité qui blesse , que la manière de la dire.
Vous avez eu dans votre lettre trois objets principaux ; d'attaquer les spectacles pris en eux-mêmes ; de montrer que quand la morale pourrait les tolérer , la constitution de Genève ne lui permettrait pas d'en avoir ; de justifier enfin les pasteurs de votre Église sur les sentimensque je leur ai attribués en matière de religion. Je suivrai ces trois objets avec vous , et je m'arrêterai d'abord sur le premier , comme sur celui qui inté-
' J. J. Roosseaa n*eunt pat da nombre de ceux qui ne méritent qoe le mépris et le Bilence , d*Alembcrt a cra devoir de'fendre l*articlc Genève , non par une réponse en forme , mais par quelques réflexions qu^on soumet au yxgement des lecteurs.
resse le plus grand nombre des lecteurs. Maigre l'étendue de la matière , je tâcherai d'être le plus court qu'il me sera possible ; il n'appartient qu'à vous d'être long et d'être lu , et je ne dois pas me flatter d'être aussi heureux en écarts.
Le caractère de votre philosophie , monsieur , est d'être ferme et inexorable dans sa marche. Vos principes posés , les conséquences sont ce qu'elles peuvent ; tant pis pour nous si elles sont fâcheuses; mais à quelque point qu'elles le soient , elles ne vous le paraissent jamais assez pour vous forcer à revenir sur les principes. Bien loin de craindre les objections qu'on peut faire contre vos paradoxes , vous prévenez ces objections en y répondant par des paradoxes nouveaux. Il me semble voir en vous, la comparaison ne vous offensera pas sans doute , ce chef intrépide des réformateurs , qui pour se défendre d'une hérésie en avançait une plus grave , qui commença par attaquer les indulgences ^ et finit par abolir la messe. Vous avez prétendu que la culture des sciences et des arts est nuisible aux mœurs ; on pouvait vous objecter, que dans une société policée , cette culture est du moins nécessaire jusqu'à un certain point , et vous prier d'en fixer les bornes ; vous vous êtes tiré d'embarras en coupant le nœud , et vous n'avez cru pouvoir nous rendre heureux et parfaits , qu'en nous réduisant à l'état de bêtes. Pour prouver ce que tant d'opéras français avaient si bien prouvé avant vous , que nous n'avons point de musique , vous avez déclaré que nous ne pouvions en avoir ^ et que si nous en avions une, ce serait tant pis pour nous. Enfin , dans la vue d'inspirer plus efficacement à vos compatriotes l'horreur de la comédie , vous la représentes comme une des plus pernicieuses inventions des hommes ; et pour me servir de vos propres termes , comme un divertissement plus barbare que les combats des gladiateurs.
Vous procédez avec ordre, et ne portez pas d'abord les grands coups, A ne regarder les spectacles que comme un amusement, cette raison seule vousparatt suffire pour les condamner. Là vie est si courte, dites-vous , et le temps si précieux! Qui en doute, monsieur? mais en même temps la vie est si malheureuse, et le plaisir si rare ! pourquoi envier aux hommes , destinés presque uniquement' par la nature à pleurer et à mourir , quelques délassemens passagers , qui les aideut à supporter l'amertume on l'insipidité de leur existence? Si les spectacles, considérés sous et point de vue , ont un défaut à mes jeux , c'est d'être pour nôiif une distraction trop légère et un amusement trop faible , pre'-' cisément par cette raison qu'ils se présentent trop à nous sous la seule idée d'amusement , et d'amusement nécessaire à notre oisiveté. L'illusion se trouvant rarement dans les représentations 4. 28
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théâtrales, nous ue le/» voyons que comme un jeu qui nous laisse presque entièrement à nous. D'ailleurs le plaisir superBjciel et momentané qu'elles peuvent produire , est encore affaibli par la nature de ce plaisir même , qui tout imparfait qu'il est , a l'inconvénient d'être trop recherché et, si on peut parler de la sorte, appelé de trop loin« Il a fallu, ce me semble , pour imaginer un pareil genre de divertissement , que les hommes en eussent auparavant essayé et usé de bien des espèces ; quelqu'un qui s'ennuyait cruellement , c'était vraisemblablement un prince , doit avoir eu la première idée de cet amusement raffiné , qui consiste à représenter sur des planches les infortunes et les travers de nos semblables, pour nousconsoler ou nous guérir des nôtres» et à nous rendre spectateurs de la vie , d'acteurs que nous y sommes, pour nous en adoucir le poids et les malheurs. Cette réflexion triste vient quelquefois troubler le plaisir que je goûte au théâtre ; à travers les impressions agréables de la scène , jViperçois de temps en temps malgré moi y et avec une sorte de chagrin , l'ejoi^reinte fâcheuse de son origine ; surtout dans ces momens de repos , où l'action suspendue et refroidie laissant l'imagination tranquille , ne montre plus que la représentation au lieu de la chose , et l'acteur au lieu du personnage. Telle est, monsieur, la triste destinée de l'homme jusque dans les plaisirs même ; moins il peut s'en passer , moins il les goûte ; et plus il y met de soins et d'étude ,. moins leur impression est sensible. Pour nous en convaincre par un exemple encore plu» frappant que celui du théâtre, jetons les yeux sur ces maisons décorées par la vanité et par l'opulence , que le vulgaire croit un séfour de délices, et ou les raffinemens d'un luxe recherché brillent de toutes parU; elles ne rappellent que trop souvent au riche blasé qui les a fait construire , l'image importune de l'ennui qui a rendu ces raffinemens nécessaires.
Quoi qu'il en soit, monsieur, nous avons trop besoin de plaisirs , pour nous rendre difficiles sur le nombre ou sur le choix. Sans doute tous nosdivertissemeus forcés et factices, inventés et mis en asage par l'oisiveté , sont bien au-dessous des plaisirs si purs et si simples que devraient nous offrir les devoirs de citoyen y d'ami , d'époux , de fils et de père : mais rendez-nous donc, si vtDos le pouvez , ces devoirs moins pénibles et moins tristes ; ou souffres n'après les avoir renaqpilis de notre mieux , nous nous consolions e notre mieux aussi des chagrins qui les accompagnent. Rendex les peuples plus heureux , et par conséquent les citoyens moins rares , les amis plus sensibles et plus constans , les pères plus justes , les enfans plus tendres , les femmes plus fidèles et plus vraies; nous ne chercherons point alors d'autres plaisirs que ceux
qu*ou goûte au seîn de Famitié, de la patrie , de la nature et de raniour. Mais il y a long-temps , vous le sa?ez , que le siëcle d'Astrée n'existe plus que dans les fables , si même il a jamais existé ailleurs. Solon disait qu'il avait donné aux Athéniens , non les meilleures lois en elles-mêmes, mais les meilleures qu'ils pussent observer. II en est ainsi des devoirs qu'une saine philosophie prescrit aux hommes, et des plaisirs qu'elle leur permet. Elle doit nous supposer et nous prendre tels que nous sommes y pleins de passions et de faiblesses , mécontens de nous-mêmes et des autres , réunissant à un penchant naturel pour l'oisiveté , l'inquiétude et l'activité dans les désirs. Qne reste-t-il à faire à la philosophie , que de pallier à nos yeux , par les distractions qu'elle nous offre, l'agitation qui nous tourmente ou la langueur qui nous consume? Peu de personnes ont , comme vous, monsieur , la force de chercher leur bonheur dans la triste^ et uniforme tranquillité de la solitude. Mais cette ressource ne vous manquerait- elle jamais à vous-même? n'épronvez-vous jamais au sein du repos , et quelquefois du travail , ces momens de dégoût et d'ennui qui rendent nécessaires les délassemens ou les distractions? la société serait d'ailleurs trop malheureuse, si tous ceux qui peuvent se suffire ainsi qiib vous , s'en bannissaient par un exil volontaire. Le sage en fuyant les hommes , c*est-àdire en évitant de s'y livrer, car c'est la seule manière dont il doit les fuir, leur est au moins redevable de ses instructions et de son exemple ; c'est au milieu de ses semblables que l'Etre suprême lui a marqué son séjour, et il n'est pas plus permis aux philosophes qu'aux rois d'être hors de chez eux.
Je reviens aux plaisirs du théâtre. Vous avez laissé avec raison , aux déclamateurs de la chaire , cet argument si rebattu contre les spectacles , qu'ils sont contraires k l'esprit du christianisme, qui nous oblige de nous mortifier sans cessé. On s'interdirait sur ce principe les délassemens que la religion condamne le moins. Les solitaires austères de Port-Royal , grands prédicateurs de la mortification chrétienne , et par cette raison grands adversaires de la comédie , ne se refusaient pas dans leur solitude , comme l'a remarqué Racine , le plaisir de faire des sabots , et celui de tourner les jésuites en ridicule.
Il semble donc que les spectacles , a ne les considérer encore que du côté de l'amusement , peuvent être accordés aux: hommes, du moins comme un jouet qu'on donne k des enfaiis qui ^nf^ frent. Mais ce n'est pas seulement un jouet qu'on a prétendu leur donner, ce sont des leçons utiles déguisées sous l'aFpparence du plaisir. Non-seulement on a voulu distraire de lenrs peines ces enfans adultes , on a voulu que ce théâtre, oh ils ne vont
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en apparence que pour rire ou pour pleurer , devtnt pour eux r presque tans qu'ils s'en aperçussent , une école de mœurs et de vertu. Voilà, monsieur, de quoi tous croyeE le théâtre incapable ; vous lui attribues même un effet absolument contraire , et voua prétendes le prouver.
Je conviens d'abord avec vous que les écrivains dramatiques ont pour but principal de plaire , et que celui d'être utiles est tout au plus le second -, mais qu'importe, s'ils sont en effet utiles, que ce soit leur premier ou leur second objet ? soyons de bonne foi , monsieur , avec noas-mémes , et convenons que les auteurs de tbéAtre n'ont rien en cela qui les distingue des autres. L'es^ time publique est le but principal de tout écrivain ; et la première vérité qu'il veut apprendre à ses lecteurs , c'est qu'il est digne de cette estime. En vain affecterait-il de la dédaigner dans^ •es ouvrages; l'indifférence se tait, et ne fait point tant de bruit; les injures même dites à une nation ne sont quelquefois qu'un moyen plus piquant de se rappeler à son souvenir. Et le fameux cynique de la Grèce eAt bientôt quitté ce tonneau d'oii il bravait le» préjugés et les rois , si les Athéniens eussent passé leur chemin sans le regarder et sans l'entendre* La vraie philosophie ne consiste point à £buler aux pieds la gloire , et encore moins à le dire ; mais à n'en pas faire dépendre son bonheur, même en tâchant de la mériter. On n'écrit donc, monsieur , que pour être lu , et on ne veut être lu que pour être estimé ; j'ajoute , pour être estimé de la multitude , de cette multitude même , dont o» fait d'ailleurs , et avec raison , si peu de cas. Une voix secrète et importune nous crie , que ce qui est beau , grand et vrai , plaît k tout le monde, et que ce qui n'obtient pas le suffrage général , manque apparemment d'une de ces qualités. Ainsi , quand on* cherche les éloges du vulgaire , c'e»t moins comme une récompense flatteuse en elle-même , que comme le gage le plus- sûr de' la bonté d'un ouvrage. L'amour-propre qui n'annonce que des prétentions modérées, en déclarant qu'il se borne à l'approbation du petit nombre , est un amour-propre timide qui se console d'avance , ou un amour-propre mécontent qui se console après coup. Mais quel que soit le but d'un écrivain , soit d'être loué, soit d'être utile, ce but n'importe guère au public; ce n'est point là ce qui règle son jugement , c'est uniquement le degré de plaisir oude lumière qu'on lui adonné. Il honore ceux qni l'instruisent , il encourage ceux qui l'amusent , il applaudit cenx qui l'instruisent e^ l'amusant. Or les bonnes pièces de théâtre me paraissent réunir ces deux derniers avantages. Cest h morale mise en action , ce sont les préceptes réduits en exemples ; U tragédie nous offre les malhenrs produits par les vices
des hommes , la comëdie les ridicules attachés k leurs défauts ; l'une et l'autre mettent sous les yeux ce que la morale ne montre que d'une manière abstraite et dans une espèce de lointain. Elles développent et fortifient par les mouvemens qu'elles excitent en nous , les sentimens dont la nature a mis le germe dans nos âmes.
On Ta y selon vous , s'isoler au spectacle ; on j va oublier ses proches , ses concitoyens et ses amis. Le spectacle est au con-* traire celui de tous nos plaisirs qui nous rappelle le plus aux autres hommes y par l'image qu'il nous présente de la vie humaine , et par les impressions qu'il nous donne et qu'il nous laisse. Un poète dans son enthousiasme, un géomètre dans ses méditations profondes , sont bien plus isolés qu'on ne l'est au théâtre. Mais quand les plaisirs de la scène nous feraient perdre pour un moment le souvenir de nos semblables , n'estce pas l'effet naturel de toute occupation qui nous attache , de tout amusement qui nous entraîne ? Combien de momens dans la vie oii l'homme le plus vertueux oublie ses compatriotes et ses amis sans les aimer moins ? et vous-même , monsieur , n'auries-vous renoncé à vivre avec les vôtres que pour y penser toujours?
Vous aveE bien de la peine , ajouteE- vous , k concevoir cette règle de la poétique des anciens , que le théâtre purge les passions en les excitant. La règle , ce me semble , est vraie, mais elle a le défaut d'être mal énoncée ; et c*est sans doute par cette raison qu'elle a produit tant de disputes qu'on se serait épargnées si on avait voulu s'entendre. Les passions dont le théâtre tend à nous garantir ne sont pas celles qu'il excite; mais il nous en garantit en excitant en nous les passions contraires ; j'entends ici par passion y avec la plupart des écrivains de morale , toute affection vive et profonde qui nous attache fortement à son objet. En ce sens , la tragédie se sert des passions utiles et louables, pour réprimer les passions blâmables et nuisibles ; elle emploie « par exemple , les larmes et la compassion dans Zaïre, pour nons précantionner contre l'amour violent et jaloux ; l'amour de la patrie dans Brutus, pour nous guérir de l'ambition ; la terreur et la crainte de la vengeance céleste dans Sémiramis, pour nous faire haïr et éviter le crime. Mais si avec quelques philosophes on n'attache l'idée de passion qu'aux affections criminelles , il faudra pour lors se borner à dire que le théâtre les corrige en nous rappelant aux affections naturelles ou vertueuses que le Créateur nous a données pour combattre ces m^ti passions.
Voilà y objectes-vous » un remède if ien faible et cherché bien loin : l'homme est naturellement bon / l'amour de la vertu ,
quoi quen disent les philosophes , est inné dans nous ; il njr a personne , excepté les scélérats de profession , qui aidant d'entendre une tragédie , ne soit déjà persuadé des vérités dont elle va nous instruire; et à l'égard des hommes plongés dans le crime, ces vérités sont bien inutiles à leur faire entendre, et leur cœur n'a point d'oreilles. L'homme est naturellement bon , je le veux; cette question demanderait un trop long examen : mais vous conyiendrez du moins que la société , l'intérêt , l'exemple peuvent faire de l'homme un être méchant. J'avoue que quand il voudra consulter sa raison , il trouvera qu'il ne peut être heureux que par la vertu ; et c'est en ce seul sens que vous pouvez regarder l'amour de la vertu comme inné dans nous , car vous ne croyez pas apparemment que le fœtus et les enfans k la mamelle aient aucune notion du juste et de l'injuste. Mais la raison ayant à combattre en nous des passions qui étouffent sa voix , emprunte le secours du théâtre pour imprimer plus profondément dans notre âme les vérités que nous avons besoin d^apprendre. 8i ces Térités glissent sur les scélérats décidés , elles trouvent dans le cœur des autres une entrée plus facile ; elles s'y fortifient quand elles y étaient déjà gravées; incapables peut-être de ramener les hommes perdus , elles sont au moins propres à empêcher les autres de se perdre ; car la morale est comme la médecine, beaucoup plus sûre dans ce cpi'elle fait pour prévenir les maux, que dans ce qu'elle tente pour les guérir.
L'e£Eet de la làorale du théâtre est donc moins d'opérer un changement subit dans les cœurs corrompus , que de prémunir contre le vice les âmes faibles par l'exercice des sentimens honnêtes « et d'affermir dans ces même sentimens les âmes vertueuses. Vous SLppe\e% passagers et stériles les mouvemens que le théâtre excite , parce que la vivacité de ces mouvemens semble ne durer que le temps de la pièce ; mais leur effet, pour être lent , et comme insensible , n'en est pas moins réel aux yeux du philosophe. Ces mouvemens sont des secousses par lesquelles le sentiment de la vertu a besoin d'être réveillé dans nous ; c'est un feu qu'il faut de temps en temps ranimer et nourrir , pour l'empêcher de s'éteindre.
Voilà , monsieur , les fruits naturels de la morale mise en action sur le théâtre ; voilà les seuls qu'on en puisse attendre. Si elle n'en a pas de plus marqués , croyez-vous que la morale réduite aux préceptes en produise beaucoup davantage ? 11 est bien rare que les meilleurs livres de morale rendent vertueux ceux qui n'y sont pas disposés d'avance ; est-ce une raison pour proscrire ces livres? demandez à nos prédicateurs les plus fameux combien ils font de conversions par an ; ils vous répondront
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<|u^on en fait une ou deux par siècle, encore faut-il que le siècle soit bon : sur cette réponse leur défendrez-vous de prêcher , et à nous de les entendre ?
Belle comparaison ! dires- vous ; je veux que nos prédicat leurs et nos moralistes n'aient pas des succès brillons; au moins nefont'ilspas grand mal, si ce n'est peut-être celui d'ennuyer quelquefois ; mais c'est précisément parce que les auteurs de théâtre nous ennuient moins, qu'ils nous nuisent davantage. Quelle morale que celle qui présente si souvent aux yeux des spectateurs des monstres impunis et des crimes heureux? un Atrée qui s'applaudit des horreurs qu'il a exercées contre son frère ; un Néron qui empoisonne Britannicus pour régner en paix ; une Médée qui égorge ses enjans, et qui part en msultant au désespoir de leur père ; un Mahomet qui séduit et qui entraîne tout un peuple , victime et instrument de ses Ju^ reurs ? quel affreux spectacle à montrer aux hommes, que des scélérats triomphons ? PouTX{uoi non , monsieur, si on leur rend ces scélérats odieux dans leur triomphe même ? peut-on mieux nous instruire k la vertu , qu'en nous montrant d'un côté les succès du crime , et en nous faisant envier de l'autre le sort de la vertu malheureuse? ce n'est pas dans la prospérité ni dans l'élévation qu'on a hesoin d'apprendre k l'aimer, c'est dans l'abjection et dans l'infortune. Or , sur cet effet du théâtre , j'en appelle avec confiance k votre propre témoignage ; interrogez les spectateurs Fan après Tautre au sortir de ces tragédies que vous crojex une école de vice et de crime ; demandez-leur lequel ils aimeraient mieux être, de'Britannicus ou de Néron , d' Atrée ou de Thjreste« de Zopire ou de Mahomet ; hésiteront-ils sur la réponse , et comment hésîteraient^ils ? Pour nous borner à un seul exemple , quelle leçon plus propre k rendre le fanatisme exécrable , et k faire regarder comme des monstres ceux qui l'inspirent, que cet horrible tableau du quatrième acte de Mahomet, oii Ton voit Seïde, égaré par un zèle affreux, enfoncer le poignard dans le sein de son père ? vous voudriez , monsieur , bannir cette tragédie de notre théâtre ? plût à Dieu qu'elle j fât plus ancienne de deux cents ans ! l'esprit philosophique qui l'a dictée serait de même date parmi nous , et peutêtre eût épargné k la nation française , d'ailleurs si paisible et si douce , les horreurs et les atrocités religieuses auxquelles elle s'est livrée. Si cette tragédie laisse quelque chose à regretter aux sages , c'est de n'y voir que les forfaits causés par le zèle d*une fausse religion , et non les malheurs encore plus déplorables oii le zèle aveugle pour une religion vraie , peut quelquefois entraîner les hommes.
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Ce que je dis ici de Mahomet, je crois pouvoir le dire de même des autres tragédies qui vous paraissent si dangereuses. Il n'en est, ce me semble , aucune qui ne laisse dans nôtre âme, après la représentation , quelque grande et utile leçon de morale plus ou moins développée. Je vois dans OEdipe un prince , fort à plaindre sans doute, mais toujours coupable, puisqu'il a voulu, contre l'avis même des dieux , braver sa destinée ; dans Phèdre, une femme que la violence de sa passion peut rendre malheureuse, mais non pas excusable, puisqu'elle travaille à perdre un prince vertueux dont elle n'a pu se faire aimer ; dans Catilùia , le mal que l'abus des grands talens pent faire au genre humain ; dans Médée et dans Atrée , les effets abominables de l'amour criminel et irrité , de la vengeance et de la haine. D'ailleurs quand ces pièces ne vous enseigneraient directement aucune vérité morale , seraient-elles pour cela blâmables ou pernicieuses? Il suffirait pour les justifier de ce reproche , de faire attention aux sentimens louables , ou tout au moins naturels , qu'elles excitent en nous ; OEdipe et Phèdre l'attendrissement sur nos semblables , Atrée et Médée le frémissement et l'horreur. Quand nous irons à ces tragédies , moins pour être instruits que pour être remués, quel serait en cela notre crime et le leur? elles seraient pour les honnêtes gens, s'il est permis d'employer cette comparaison, ce que les supplices sont pour le peuple, un spectacle oii ils assisteraient par le seul besoin que tous les hommes ont d'être émus. C'est en effet ce besoin , et non pas , comme on le croit communément, un sentiment d'inhumanité qui fait courir le peuple aux exécutions des criminels. Il voit au contraire ces exécutions avec un mouvement de trouble et de pitié, qui va quelquefois jusqu'à l'horreur et aux larmes. Il faut à ces âmes rudes , concentrée9 et grossières , des secousses fortes pour les ébranler. La tragédie suffit aux âmes plus délicates et plus sensibles ; quelquefois même , comme dans Médée et dans Atrée , l'impression est trop violente pour elles. Mais bien loin d'être alors dangereuse , elle est au contraire importune ; et un sentiment de cette espèce peut-il être une source de vices et de forfaits? Si dans les pièces oii l'on expose le crime à nos yeux, les scélérats ne sont pas toujours punis , le spectateur est affiigé qu'ils ne le soient pas : quand il ne peut en accuser le poète , toujours obligé de se conformera l'histoire, c'est alors, si je puis parler ainsi , l'histoire elle-même qu'il accuse ; et il se dit en sortant :
Faisons notre devoir, et laissons faire aux dieux.
Aussi, dans un spectacle qui laisserait plusdç liberté au poëte^
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dans notre opéra , par exemple , qui n'est d'ailleurs ni le spectacle de la vérité ni celui des mœurs , je doute qu'on pardonnât à l'auteur de laisser jamais le crime impuni. Je me souviens d'avoir vu autrefois en manuscrit un opéra à!Atrée, oii ce monstre périssait écrasé de la foudre , en criant avec une satisfaction barbare :
Tonnn , Dieox iiopuissans , frappes , je sois TCDge.
Cette situisition vraiment théâtrale, secondée par une musîqne effrayante , eût produit , ce me semble , un des plus heureux dénoûmens qu'on puisse imaginer au théâtre lyrique.
Si dans quelques tragédies on a voulu nous intéresser pour des scélérats, ces tragédies ont manqué leur objet ; c'est la faute da poète, et non du genre ; vous trouverez des historiens même qui ne sont pas exempts de ce reproche ; en accuserez-vous l'histoire? Rappelez-vous, monsieur, un.de nos chefs-d'œuvre en ce genre , la Conjuration de Venise de Tabbé de Saint-Réal , et l'espèce d'intérêt qu'il nous inspire , sans l'avoir peut-être voulu , pour ces hommes qui ont juré la ruine de leur patrie ; on s'af* ilige presque après cette lecture de voir tant de courage et d'habileté devenu inutile ; on se reproche ce sentiment, mais il nous saisit malgré nous , et ce n'est que par réflexion qu'on prend part au salut de Venise. Je vous avouerai à cette occasion, contre l'opinion assez généralement établie, que le sujet de Venise Sauvée me parait bien . plus propre au théâtre que celui de ManUus Capitolinus y quoique ces deux pièces ne différent guère que par les noms et l'état des personnages ; des malheureux qui conspirent pour se rendre libres , sont moins odieux que des sénateurs qui cabalent pour se rendre maîtres.
Mais ce qui paraît, monsieur, vous avoir choqué le plus dans nos pièces, c'est le rôle qu'on y fait jouer à l'amour. Cette passion , le grand mobile des actions des hommes, est en effet le ressort presque unique du théâtre français , et rien ne vous parait plus contraire à la saine morale que de réveiller par des peintures et des situations séduisantes un sentiment si dangereux. Permettez-moi de vous faire une question avant que de vous répondre. Youdriez-vous bannir l'amour de la société? ce serait, je crois , pour elle un grand bien et un grand mal. Mais vous chercheriez eu vain à détruire cette passion dans les hommes : il ne paraît pas d'ailleurs que votre dessein soit de la leur interdire , du moins si on en juge par les descriptions intéressantes que vous en faites , et auxquelles toute l'austérité de votre philosophie n'a pu se refuser. Or si on ne peut , et si on ne doit peutêtre pas étouffer l'amour dans le cœur des hommes , que reste-t-
il à faire, sinon de le dmger Yers une fin honnête , et de nous montrer dans des exemples illustres ses fureurs et ses faiblesses, pour nous en défendre ou nous en guérir ? vous convenez que c'est l'objet de nos tragédies ; mais vous prétendez que l'objet est manqué par les efforts même que l'on fait pour le remplir , qne l'inapression du sentiment reste , et que la morale est bientôt oubliée. Je prendrai, monsieur, pour vous répondre, l'exemple même que vous apportez àê la tragédie de Bérénice oii Racine a trouvé l'art de nous intéresser pendant cinq actes avec ces seuls mots , je vous aime , vous êtes empereur et je pars ; et oii ce grand poëte a su réparer par les charmes de son style le défaut d'action et la monotonie de son sujet. Tout spectateur sensible , je l'avoue , sort de cette tragédie le cœur affligé , partageant en quelque manière le sacrifice qui coàte si cher à Titus , et le désespoir de Bérénice abandonnée. Mais quand ce spectateur regarde au fond de son âme , et approfondit le sentiment qui Toccupe , qu'y aperçoit-il , monsieur ? un retour affligeant sur le malheur de la condition humaine , qui nous oblige presque toujours de faire céder nos passions à nos devoirs. Cela est si vrai , qu'au milieu des pleurs que nous donnons à Bérénice , le bonheur du mondé attaché au sacrifice de Titus nous rend inexorables sur la nécessité de ce sacrifice même dont nous nous plaignons ; l'intérêt qne nous prenons à sa douleur , en admî* rànt sa vertu , se changerait en indignation s'il succombait à sa faiblesse. En vain Racine même , tout habile qu'il était dans l'éloquence du cœur, eût essayé de nous représenter ce prince, entre Bérénice d'un côté et Rome de l'autre , sensible aux prières d'un peuple qui embrasse ses genoux pour le retenir , mais cédant aux larmes de sa maltresse ; les adieux les plus touchans de ce prince à ses sujets ne le rendraient que plus méprisable à nos yeux , nous n'y verrions qu'un monarque vil qui , pour satisfaire une passion obscure, renonce à faire du bien aux hommes, et qui va dans les bras d'une femme oublier leurs pleurs. Si quelque chose au contraire adoucit à nos yeux la peine de Titus, c'est le Spectacle de tout un peuple devenu heureux par le courage du prince : rien n'est plus propre à consoler de l'infortune que le bien qu'on fait à ceux qui souffrent , et l'homme vertueux suspend le cours de ses larmes en essuyant celles des autres. Oette tragédie , monsieur , a d'ailleurs un autre avantage , c'est de nous rendre plus grands à nos propres yeux , en nous montrant de quels efforts la vertu nous rend capables. Elle ne réveille en nous la plus puissante et là plus douce de toutes les passions , que pour nous apprendre à la vaincre , en la faisant céder , quand le devoir l'exige , à des intérêts plus pressans et plus chers.
Ainsi elle nous flatte et nous élève tout à la fois , pai douce qu'elle nous fait faire de la tendresse de n par le courage qu'elle nous inspire pour réprimer dans ses effets , en conservant le sentiment même Si donc les peintures qu'on fait de l'amour sur «taient dangereuses , ce ne pourrait être tout au plus que eues une nation déjà corrompue , à qui les remèdes même serviraient de poison ; aussi suis-je persuadé*, malgré l'opinion contraire oh vous êtes , que les représentations théâtrales sont plus utiles à un peuple qui a conservé ses mœurs , qu'à celui qui aurait perdu les siennes. Mais quand l'état présent de nos mœurs pourrait nous faire regarder la tragédie comme un nouveau moyen de corruption , la plupart de nos pièces nous paraissent bien , propres à nous rassurer à cet égard. Ce qui devrait , ce me semble, vous déplaire le plus dans l'amour que nous mettons si fréquemment sur nos théâtres , ce n'est pas la vivacité avec laquelle il est peint , c'est le rôle froid el subalterne qu'il y joue presque toujours. L'amour, si on en croit la multitude, est l'âme de nos tragédies ; pour moi, il m'y paraît presque aussi rare que dans le monde. La plupart des personnages de Racine même ont à mes yeux moins de passion que de métaphysique , moins de chaleur que de galanterie. Qu'est-ce que l'amour dans Mithri'^ date, à^ns Iphigénie , ôans Britannicus , dans Bajazet même et dans Andromtujue , si on en excepte quelques traits des rôles de Roxane et d'Hermione ? Phèdre est peut-être le seul ouvrage de ce grand homme où l'amour soit vraiment terrible et tragique ; encore y est-il défiguré par l'intrigue obscure d'Hippolyte et d'Aricie. Amanld l'avait bien senti , quand il disait à Racine : pourquoi cet Hippoljrte amoureuT? Le reproche était moins d'un casuiste que d'un homme de goût ; on sait la ré« ponse que Racine lui fit : e^ , monsieur , sans cela qu auraient dit les petits-maîtres ? Ainsi c'est à la frivolité de la nation que Racine a sacrifié la perfection de sa pièce. L'amour dans Cor* neille est encore plus languissant et plus déplacé : son génie semble s'être épuisé dans le Cid à peindre cette passion , et il faut avouer qu'il l'a peinte en maître ; mais il n'y a presque aucune de ses autres tragédies que l'amour ne dépare et ne refroidisse. Ce sentiment exclusif et impérieux , si propre k nous consoler de tout ou à nous rendre tout insupportable , à nous faire jouir de notre existence ou à nous la faire détester, veut être sur le théâtre comme dans nos cœurs , y régner seul et sans partage. Partout oii il ne joue pas le premier rôle , il est dégradé par le second. Le seul caractère qui lui convienne dans la tragédie , est celui de la véhémence , du trouble et du désespoir :
ôtec-lui ces qualités, ce n'est plus , si j'ose parler ainsi , qu'une passion commune et bourgeoise. Mais , dira-t-on , en peignant Tamour de la sorte , il deviendra monotone , et toutes nos pièces se ressembleront. Et pourquoi s'imaginer , comme ont fait presque tous nos auteurs , qu'une pièce ne puisse nous intéresser sans amour ? sommes-nous plus difficiles ou plus insensibles que les Athéniens ? et ne pouvons-nous pas trouver à leur exemple une infinité d'autres sujets capables de remplir dignement le théâtre , les malheurs de l'ambition , le spectacle d'un héros dans l'infortune , la haine de la superstition et des tyrans , l'amour de la patrie , la tendresse maternelle ? Ne faisons point k nos Françaises l'injure de penser que l'amour seul puisse les émouvoir , comme si elles n'étaient ni citoyennes ni mères. Ne les avons-nous pas vues s'intéresser à la Mort de César, et verser des larmes à Mérope ?
Je viens , monsieur , à vos objections sur la comédie. Vous n'y voyez qu'un exemple continuel de libertinage , de perfidie et de mauvaises mœurs ; des femmes qui trompent leurs maris, des enfans qui volent leurs pères , d'honnêtes bourgeois dupés par des fnpons de cour. Mais je vous prie de considérer un moment sous quel point de vue tous ces vices nous sont représentés sur le théâtre. Est-ce pour les mettre en honneur ? nullement ; il n'est point de spectateur qui s'y méprenne ; c'est pour nous ouvrir les yeux sur la source de ces vices ; pour nous faire voir dans nos propres défauts , dans des défauts qui en eux-mêmes ne blessent point Thonnéteté, nue des causes les plus communes des actions criminelles que nous reprochons aux autres. Qu'apprenons-nous dans George-Dandin? que le dérèglement des femmes est la suite ordinaire des mariages mal assortis oii la vanité a présidé ; dans le Bourgeois-^Gentilhomme ? qu'un bourgeois qui veut sortir de son état , avoir une femme de la cour pour maîtresse , et un grand seigneur pour ami , n'aura pour maîtresse qu'une femme perdue , et pour ami qu'un honnête voleur ; dans les scènes ^Harpagon et de son fils ? que l'avarice des pères produit la mauvaise conduite des enfans ; enfin dans toutes , cette vérité si utile , que les ridicules de la société j sont une source de désordres. Et quelle manière plus efficace d'attaquer nos ridicules , que de nous montrer qu'ils rendent les autres méçhans à nos dépens ? en vain diriez-vous que dans la comédie nous sommes plus frappés du ridicule qu'elle joue, que des vices dont ce ridicule est la source. Cela doit être , puisque l'objet naturel de la comédie est la correction de nos défauts par le ridicule , leur antidote le plus puissant , et non la correction de nos vices qui demande des remèdes d'un autre genre. Mais
son effet n'est pas pour cela de nous faire préférer le vice au ridicule , elle nous suppose pour le vice cette horreur qu'il inspire à toute âme bien née;'elle se sert ipéme de cette horreur pour combattre nos travers ; et il est tout simple que le sentiment qu'elle suppose nous affecte moins , dans le moment de la représentation , que celui qu'elle cherche à exciter en nous, sans que pour cela elle nous fasse prendre le change sur celui de ces 4eux sentimens qui doit dominer dans notre âme. Si quelques comédies en petit nombre s'écartent de cet objet louable , et sont presque uniquement une école de mauvaises mœurs , on peut comparer leurs auteurs à ces hérétiques qui, pour débiter le mensonge, ont abusé quelquefois de la chaire de vérité.
Vous ne vous en tenez pas à des imputations générales. Vous attaquez , comme une satire cruelle de la vertu , le Misanthrope de Molière , ce chef-d'œuvre de notre théâtre comique , si néanmoins le Tartufe ne lui est pas encore supérieur , soit par la vivacité de l'action , soit par les situations théâtrales, soit enfin par la variété et la vérité des caractères. Je ne sais , monsieur , ce que vous pensez de cette dernière pièce , elle était bien faite pour trouver grâce devant vous , ne fût-ce que par l'aversion dont on ne peut se défendre pour l'espèce d'hommes si odieuse que Molière y a joués et démasqués. Mais je viens au Misanthrope, Molière , selon vous , a eu dessein dans cette comédie de rendre la vertu ridicule. Il me semble que le sujet et les détails de la pièce , que le sentiment même qu'elle produit en nous , prouvent le contraire. Molière a voulu nous ap-^ prendre que l'esprit et la vertu ne suffisent pas pour la société , si nous ne savons compatir aux faiblesses de nos semblables , et supporter leurs vices même ; que les hommes sont encore plus bornés que méchans, et qu'il faut les mépriser sans le leur dire. Quoique le Misanthrope divertisse les spectateurs, il n'est pas pour cela ridicule à leurs yeux : il n'est personne au contraire qui ne l'estime , qui ne soit porté même à l'aimer et à le plaindre. On rit de sa mauvaise humeur , comme de celle d'un enfant bien né et de beaucoup d'esprit. La seule chose que j'oserais blâmer dans le rôle du Misanthrope, c'est qn'Alceste n'a pas toujours tort d'être en colère contre l'ami raisonnable et philosophe que Molière a voulu lui opposer comme un modèle de la conduite qu'on doit tenir avec les hommes. Philinte m'a toujours paru , non pas absolument, comme vous le prétendez , un caractère odieux , mais un caractère mal décidé ^ plein de sagesse dans se9 maximes et de fausseté dans sa conduite. Rien de plus sensé que ce qu'il dit au Misanthrope dans la première scène , sur la nécessité de s'accommoder aux travers
des hommes ; rien de plus faible que sa réponse aux reproches dont le Misanthrope l'accable sur l'accueil affecté qu'il vient de faire à un homme dont il ne sait pas le nom. Il ne disconvient pas de l'exagération qu'il a mise dans cet accueil , et donne par-là beaucoup d'avantage au Misanthrope. Il devait répondre au contraire que ce qu'Alceste avait pris pour un accueil exagéré n'était qu'un compliment ordinaire et froid , une de ces formules de politesse dont les hommes sont convenus de se payer réciproquement lorsqu'ils n'ont rien à se dire. Le Misanthrope a encore plus beau jeu dans la scène du sonnet. Ce n'est point Philiote qu'Oronte vient consulter , c'est Alceste; et rien n'oblige Philinte de louer comme il fait le sonnet d'Oronte à tort et à travers , et d'interrompre même la lecture par ses fades éloges. Il devait attendre qu'Oronte lui demandât son avis, et se borner alors à des discours généraux et à une approbation faible , parce qu'il sent qu'Oronte veut être loué , et que dans des bagatelles de ce genre on ne doit la vérité qu'à ses amis, encore faut-il qu'ils aient grande envie ou grand besoin qu'on la leur dise. Ûapprobation faible de Philinte n'en eut pas moins produit ce que voulait Molière , l'emportement d' Alceste , qui se pique de vérité dans les choses les plus indifférentes , au risque de blesser ceux à qui il la dit. Cette colère du Misanthrope sur la complaisance de Philinte n'en eût été que plus plaisante, parce qu'elle eût été moins fondée ; et la situation des personnages eût produit un jeu de théâtre d'autant plus grand , que Philinte eût été partagé entre l'embarras de contredire Alceste, et la crainte de choquer Oronte. Mais je m'aperçois , monsieur , que je donne des leçons à Molière.
Vous prétendez que dans cette scène du sonnet, le Misanthrope est presque un Philinte , et ses je ne dis pas cela répétés avant q^e de déclarer franchement son avis, vous paraissent hors de son caractère. Permettez-moi de n'être pas de votre sentiment. Le Misanthrope de Molière n'est pas un homme vrai ; ses je ne dis pas cela, surtout de l'air dont il les doit prononcer, ' font su£Ssamment entendre qu'il trouve le sonnet détestable ; ce n'est que quand Oronte le presse et le pousse à bout , qu'il doit lever le masque et lui rompre en visière. Rien n'est , ce me semble, mieux ménagé et gradué plus adroitement que cette scène; et je dois rendre cette justice à nos spectateurs modernes, qu'il en est peu qu'ils écoutent avec plus de plaisir. Aussi je ne crois pas que ce chef-d'œuvre de Molière, supérieur peut-être de quelques années à son siècle , dût craindre aujourd'hui le sort équivoque qu'il eut à sa naissance ; notre parterre, plus fin et pliil éclairé qu'il n'était il y a soixante ans , n'aurait plus
besoin du Médecin malgré lui pour aller au Misanthrope, Biais je crois en même temps , avec vous, que d'autres chefs-d'oeuvre du même poëte et de quelques autres , autrefois justement applaudis , auraient aujourd'hui plus d'estime que de succès; notre changement de goût en est la cause : nous voulons dans la tragédie plus d'action , et dans la comédie plus de finesse. La raison en est , si je ne me trompe , que les sujets communs sont presque entièrement épuisés sur les deux théâtres, et qu'il faut d'un côté plus de mouvement pour nous intéresser à des héros moins connus , et de l'autre plus de recherche et plus de nuance pour faire sentir des ridicules moins apparens.
Le zèle dont vous êtes animé contre la comédie ne vous permet pas de faire grâce à aucun genre , même à celui oii l'on se propose de faire couler nos larmes par des situations intéressantes , et de nous offrir dans la vie commune des modèles de courage et de vertu ; autant vaudrait , dites-vous , aller au ser~ mon. Ce discours me surprend dans votre bouche. Vous prétendiez , un moment auparavant , que les leçons de la tragédie nous sont inutiles , parce qu'on n'j met sur le théâtre que des héros , auxquels nous ne pouvons nous flatter de ressembler ; et vous blâmez à présent les pièces oii l'on n'expose à nos yeux que nos citoyens et nos semblables ; ce n'est plus comme pernicieux aux bonnes mœurs , mais comme insipide et ennuyeux que vous attaquez ce genre. Dites, monsieur, si vous le voulez , qu'il est le plus (acile de tous , mais ne cherchez pas â lui enlever le droit de nous attendrir ; il me semble au contraire qu'aucun genre de pièces n'y est plus propre ; et s'il m'est permis de juger de l'impression des autres par la mienne, j'avoue que je suis encore plus touché des scènes pathétiques de V Enfant prodigue , que des pleurs à*Andromaque et à'fphigénie. Les princes et les grands sont trop loin de nous , pour que nous prenions à leurs revers le même intérêt qu'aux nôtres. Nous ne voyons , pour ainsi dire , les infortunes des rois qu'en ))erspective ; et dans le temps même oii nous les plaignons , un sentiment confus semble nous dire pour nous consoler , que ces infortunes sont le prix d# la grandeur suprême , et comme les degrés par lesquels la n»* ture rapproche les princes des antres hommes. Mais les* mal^ heurs de la vie privée n'ont point cette ressource k nous offrir ; ils sont l'image fidèle des peines qui nous affligent ou qui noos menacent ; un roi n'est presque pas notre semblable ; et le sort de nos pareils a bien plus de droits à nos larmes.
Ce qui me parait blâmable dans ce genre , on plutôt dans la manière dont l'ont traité nos poètes, est le mélange btsarre qu'ils y ont presque toujours fait du pathétique et du plaisant ; deax
sentimens si traucbans et si disparates ne sont pas faits pour être voisins , et quoiqu'il y ait dans la vie quelques circonstances bizarres oii l'on rit et oii l'on pleure à la fois , je demande si toutes les circonstances de la vie sont propres à être représentées sur le théâtre , et si le sentiment trouble et mal décidé qui résulte de cet alliage des ris avec les pleurs , est préférable au plaisir seul de pleurer , ou même au plaisir seul de rire ? Les hommes sont tous de fer ! s'écrie l'enfant prodigue , après avoir fait à son valet la peinture odieuse de l'ingratitude et de la du* reté de ses anciens amis ; et les femmes? lui répond le valet , qui ne veut que faire rire le parterre ; j'ose inviter l'illustre auteur de cette pièce à retrancher ces trois mots , qui ne sont Ik que pour défigurer un chef-d'œuvre. Il me semble qu'ils doivent produire sur tous les gens de goût le même effet qu'un son aigre et discordant, qui se ferait entendre tout à coup au milieu d'une musique touchante.
Après avoir dit tant de mal des spectacles , il ne vous restait plus, monsieur, qu'à vous déclarer aussi contre les personnes qui les représentent et contre celles qui, selon vous, nous j attirent ; et c'est de quoi vous vous êtes pleinement acquitté par la manière dont vous traitez les comédiens et les femmes. Votre philosophie n'épargne personne , et on pourrait lui appliquer ce passage de l'Écriture , et manus ejus contra omnes.
Selon vous, l'habitude oii sont les comédiens de revêtir un caractère qui n'est pas le leur , les accoutume à la fausseté. Je ne saurais croire que ce reproche soit sérieux. Vous feriez le procès sur le même principe à tous les auteurs de pièces de théâtre , bien plus obligés encore que le comédien de se transformer dans les personnages qu'ils ont à faire parler sur la scène. Vous ajoutez qu'il est vil de s'exposer aux sifflets pour de l'argent ; qu'en faut-il conclure ? que l'état de comédien est celui de tous cil il est le moins permis d'être médiocre. Mais en récompense , quels applaudissemens plus flatteurs que ceux du théâtre ? c'est là cil l'amour-propre ne peut se faire illusion ni sur les succès , ni sur les chutes ; et pourquoi refuserions-nous à un acteur accueilli et désiré du public , le droit si juste et si noble de tirer de son talent sa subsistance ? je ne dis rien de ce que vous ajoutez, pour plaisanter sans doute , que les valets en s'exerçant à voler adroitement sur le théâtre , s'instruisent à voler dans les maisons et dans les rues.
Supérieur , comme vous l'êtes , par votre caractère et par vos réflexions, à toute espèce de préjugés , était-ce là , monsieur, celui que vous deviez préférer pour vous y soumettre et pour le défendre ? comment n'avez-vous pas senti , que si ceux qui re-
présentent nos pièces méritent d*étre déshonorés , ceux qui les composent mériteraient aussi de l'être ; et qu'ainsi en élevant les uns et en avilissant les autres , nous avons été tout à la fois bien inconséquens et bien barbares ? Les Grecs l'ont été moins que nous , et il ne faut point chercher d'autres causes de l'estime oii les bons comédiens étaient parmi eux. Ils considéraient Esopus par la même raison qu'ils admiraient Euripide et Sophocle. Les Romains , il est vrai, ont pensé différemment ; mais chez eux la comédie était jouée par des esclaves ; occupés des grands objets, ils ne voulaient employer que des esclaves à leurs plaisirs.
La chasteté des comédiennes , j'en conviens avec vous , est plus exposée que celle des femmes du monde ; mais aussi la gloire de vaincre en doit être plus grande : il n'est pas rare d'en voir qui résistent long-temps , et il serait plus commun d'en trouver qui résistassent toujours , si elles n'étaient comme découragées de la continence par le peu de Considération réelle qu'elles en retirent. Le plus sûr moyen de vaincre les passions, est de les combattre par la vanité; qu'on accorde des distinctions aux comédiennes sages, et ce sera, j'ose le prédire, l'ordre de l'État le plus sévère dans ses mœurs. Mais quand elles voient que d'un côté on ne leur sait aucun gré de se priver d'amans , et que de l'autre il est permis aux femmes du monde d'en avoir , sans en être moins considérées , comment ne chercheraient-elles pas leur consolation dans des plaisirs qu'elles s'interdiraient en pure perte ?
Vous êtes du moins, monsieur, plus juste ou plus conséquent que le public ; votre sortie sur nos actrices en a valu une trèsviolente aux autres femmes. Je ne sais si vous êtes du petit nombre des sages qu'elles ont su quelquefois rendre malheureux , et si par le mal que vous en dites , vous avez voulu leur restituer celui qu'elles vous ont fait. Cependant je doute que votre éloquente censure vous fasse parmi elles beaucoup d'ennemies; on voit percer à travers vos reproches le goût trèspardonnable que vous avez conservé pour elles , peut-être même quelque chose de plus vif; ce mélange de sévérité et de faiblesse, pardonnez-moi ce dernier mot , vous fera aisément obtenir grâce ; elles sentiront du moins , et elles vous en sauront gré , qu'il vous en a moins coûté pour déclamer contre elles avec chaleur , que pour les voir et les juger avec une indifférence philosophique. Mais comment allier cette indifférence avec le sentiment si séduisant qu'elles inspirent ? ^«rpeut avoir le bonheur ou le malheur de parler d'elles sans intérêt? Essayons néanmoins , pour les apprécier avec justice , sans adulation