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comme sans humeur, d'oublier en ce momeul combien leur société est aimable et dangereuse ; relisons Épictëte a^ant que çl!écnre , et tenons-nous fermes pour être austères et graves.
Je n'examinerai point, monsieur, si vous avez raison de tou*^ écrier , ou trouvera^t-on une femme aimable et vertueuse ? comme le sage s'écriait autrefois , oU trouvera-t^on une femme forte ? Le genrfe humain serait bien à plaindre , si l'objet le plus digne de nos hommages était en effet aussi rare que vous le dites. Mais si par malheur vous aviez raison , quelle en serait la triste cause ? l'esclavage et l'espèce d'avilissement ou nous avons mis les femmes ; les entraves que nous donnons à leur esprit et à leur âme ; le jai-gon futile , et humiliant pour elles et pour nous , auquel nous avons réduit notre commerce avec elles, comme si elles n'avaient pas une raison à cultiver, ou n*en étaient pas dignes? enfin l'éducation funeste, je dirais presque meurtrière, que nous leur prescrivons , sans leur permettre d*en avoir d'autre ; éducation oti elles apprennent presque uniquement à se contrefaire sans cesse , à n'avoir pas un sentiment qu'elles n'étouffent, une opinion qu'elles ne cachent , une pensée qu'elles ne déguisent. Nous traitons la nature en elles comme nous la traitons dans nos jardins , nous cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la plupart des nations ont agi comme nous à leur égard , c'est que partout les hommes ont été les plus forts , et que partout le plus fort est l'oppresseur du plus faible. Je ne sais si je me trompe , mais il me semble que l'élofgnement ou nous tenons les femmes de tout ce qui peut les éclairer et leur élever l'âme, est bien capable, en mettant leur vanité à la gêne, de flatter leur amour-propre. On dirait que nous sentons leurs avantages , et que nous voulons les empêcher d'en profiter. Nous ne pouvons nous dissimuler que , dans les ouvrages de goût et d'agrément v ell^^ réussiraient mieux que nous , surtout dans ceux dont le sentiment et la tendresse doivent être l'âme ; car quand vous dites qu'c//e5 ne savent ni décrire , ni sentir l'amour même, il faut que vous n'ayez jamais lu les Lettres d'Héloïse, ou que vous ne les ayez lues que dans quelque poëte qui les àtttà gâtéfes. J'avoue que ce talent de. peindre l'amour au naturel , talent propre à un temps d'ignorance , oii la nature seule donnait des leçons , peut s'être affaibli dans notre siècle , et que les feknmes , devenues à notre exemple plus coquettes atib passionnées, sauront bientôt aimer aussi peu que nous et le dire aussi mal ; mais sera-ce la faute de la nature ? A l'égard des buVlrages de génie et de sagacité , mille exemples nous prouvent que la faiblesse du corps n'y est pas un grand obstacle dans les hommes ; pourquoi donc une éducation plus solide et plus
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mâle ne met Irait-elle pas les femmes à portée d'y réussir ? Descartes les jugeait plus propres que nous à la philosophie , et une princesse malheureuse a été son plus illustre disciple. Plus inexorable pour elles , vous les traiterez , monsieur , comme ces peuples vaincus , mais redoutables , que leurs conquérans désarment ; et après avoir soutenu que la culture de l'esprit est pernicieuse à la vertu des hommes , vous en conclurez qu'elle le serait encore plus à celle des femmes. Il me semble au contraire que les hommes devant être plus vertueux à proportion qu'ils connaîtront mieux les véritables sources de leur bonheur, le genre humain doit gagner à s'instruire. Si les siècles éclairés ne sont pas moins corrompus que les autres , c'est que la lumière y est trop inégalement répandue ; qu'elle est resserrée et concentrée dans un trop petit nombre d'esprits ; que les rayons qui s'en échappent dans le peuple ont assez de force pour découvrir aux âmes communes l'attrait et les avantages du vice , et non pour leur en faire voir les dangers et l'horreur : le grand défaut de ce siècle philosophe est de ne l'être pas encore assez. Mais quand la lumière sera plus libre de se répandre, plus étendue et plus égale , nous en sentirons alors les effets bienfaisans; noq§ cesserons de tenir les femmes sous le joug et dans l'ignorance , / et elles de séduhe;-du tiuuipieir €1 de gouverner leurs maîtres. L'amour sera* pou r îôirS" entre tes deux sexes ce que rairnîtié la plus douce et la plus vraie est entre les hommes vertueux; ou plutôt ce sera un sentiment plus délicieux encore , le complément et la perfection de l'amitié, sentiment qui, dans l'intention de la nature , devait nous rendre heureux , et que pour notre malheur nous avons su altérer et corrompre.
Enfin , ne nous arrêtons pas seulement , monsieur , aux avantages que la société pourrait tirer de l'éducation des femmes, ayons de plus l'humanité et la justice de ne pas leur refuser ce qui peut leur adoucir la vie comme à nous. Nous avons éprouvé tant de fois combien la culture de l'esprit et l'exercice des talens sont propres à nous distraire de nos maux et à nous consoler dans nos peines : pourquoi refuser à la plus aimiablc moitié du • genre humain, destinée àrpartager avec nous le malheur d'être, le soulagement le plus jpropre à le lui faire supporter? Philosophes que la nature a répandus sur la surface de la terre , c'est à vous à détruire , s'il vous est possible , un préjugé si funeste : c'est à ceux d'entre vous qui éprouvent la douceur ou le chagn'n d'étrç |icres , d'oser les premiers secouer le joug d'un barbare usage , en donnant à leurs filles la même éducation qu'à leurs autrei enfans. Qu'elles apprennent seulement de vous, en recevant celte éducation précieuse , à la regarder uniquement comme un
présen'atif contre i'oisiveté , un rempart coutre les malheurs , et non comme raliment d'une curiosité vaine , et le sujet d'une ostentation frivole. Voilà tout ce que vous devez et tout ce qu'elles doivent à l'opinion publique, qui peut les condamner à paraître ignorantes , mais non pas les forcer k l'être. On vous a vos si souvent , pour des motifs très-légers , par vanité ou par humeur ,. heurter de front les idées de votre siècle ; pour quel intérêt plus grand pouvez-vous le braver , que pour l'avantage de ce que vous devez avoir de plus cher au monde , pour rendre la vie moins amère à ceux qui la tiennent de vous , et que la nature a destinés à vous survivre et à souffrir ; pour leur procurer dans l'infortune, dans les maladies, dans la pauvreté , dans la vieillesse, des ressources dont notre injustice les a privées? On regarde communément, monsieur, les femmes comme trèsiensibles et très-faibles ; je les crois au contraire , ou moins sensibles , on moins faibles que nous. Sans force de corps, sans talens , sans étude qui puisse les arracher à leurs peines et les leur faire oublier quelques momens , elles les dévorent, et savent quelquefois les cacher mieux que nous ; cette fermeté suppose en elles , ou une âme peu susceptible d'impressions profondes , ou un courage dont nous n'avons pas l'idée. Combien de situations cruelles auxquelles les hommes ne résistent que par le tourbillon d'occupations qui les entraine? les chagrins des femmes seraient-ils moins pénétrans et moins vifs que les nôtres ? ils ne devraient pas l'être. Leurs peines viennent ordinairement du cœur , les nôtres n'ont souvent pour principe que la vanité et ' l'ambition. Mais ces sentimens étrangers , que l'éducation a portés dans notre âme, que l'habitude j a gravés, et que l'exemple y fortifie , deviennent , -à la honte de l'humanité , plus puissans sur nous que les sentimens naturels ; la douleur fait plus périr de ministres déplacés que d'amans malheureux.
Voilà , monsieur , si j'avais à plaider la cause des femmes , ce que j'oserais dire en leur faveur ; je les défendrais moins sur ce qu'elles sont que sur ce qu'elles pourraient être. Je ne les louerais point en soutenant avec vous que la pudeur leur est naturelle ; ce serait prétendre que la nature ne leur a donné ni besoins , ni passions ; la réflexion peut réprimer les désirs , mais le premier mouvement , qui est celui de la nature , porte toujours à s'y livrer. Je me bornerai donc à convenir que la société et les lois ont rendu la pudeur nécessaire aux femmes ; et si je fais jamais un livre sur le pouvoir de l'éducation , cette pudeur en sera le premier chapitre. Mais en paraissant moins prévenu que nous pénr la modestie de leur sexe , je serai plus favorable à leur c^Bserratioii ; et malgré la bonne opinion que vous avez de la
bravoure d'un régiment de femmes , je ne croirai pas que le principal moyen de les rendre utiles , serait de les destiner à recruter nos troupes.
Mais je m'aperçois , monsieur , et je crains bien de m'en apercevoir trop tard , que le plaisir de m'entretenir avec vous y l'apologie des femmes , et peut-être cet intérêt secret qui nous séduit toujours pour elles , m'ont entraîné trop loin et trop longtemps hors de mon sujet. En voilà donc assez , et peut-être trop , sur la partie de votre lettre qui concerne les spectacles en euxmêmes , et les dangers de toute espèce dont vous les rendes re^ ponsables. Rien ne pourra plus leur nuire , si votre écrit n'y réussit pas ; car il faut avouer qu'aucun de nos prédicateurs ne les a combattus avec autant de force et de subtilité que vous. Il est vrai que la supériorité de vos talens ne doit pas seule en avoir l'honneur. La plupart de nos orateurs chrétiens en attaquant la comédie , condamnent ce qu'ils ne connaissent pas ; vous avez au contraire étudié , analysé , composé vous - même , pour en mieux juger les effets, le poison dangereux dont vous cherches à nous préserver ; et vous décries nos pièces de théâtre avec l'avantage non-seulement d'en avoir vu , mais d'en avoir fait. Néanmoins cet avantage même forme contre vous uue objection incommode que vous paraisses avoir sentie en n'osant vous la faire , et à laquelle vous aves indirectement tâché de répondre. Les spectacles, selon vous, sont nécessaires dans une ville aussi corrompue que celle que vous avez habitée long-temps ; et c'est aparemment pour ses habitans pervers , car ce n'est pas certainement pour votre patrie , que vos pièces ont été composées. C'est-à-dire, monsieur, que vous nous aves traité comme ces animaux expirans, qu'on achève dans leurs maladies de peur de les voir trop long-temps souffrir. Assez d'autres sans vous n'auraient-ils pas pris ce soin ; et votre délicatesse n'aura-t-elle 'rien à se reprocher à notre égard? je le crains d'autant plus, que le talent dont vous avez montré au théâtre lyrique de si heureux essais , comme musicien et comme poète , est du moins aussi propre à faire aux spectacles des partisans , que votre éloquence à leur en enlever. Le plaisir de vous lire ne nuira point à celui de vous entendre ; et vous aurez long-tems la douleur de voir le Devin du village détruire tout le bien que vos écrits contre la comédie auraient pu nous faire.
Il me reste à vous dire un mot sur les deux autres articles de votre lettre , et en premier lieu sur les raisons que vous apportez contre l'établissement d'un théâtre de comédie à Genève. Cette partie de votre ouvrage , je dois l'avouer , est celle qui a trouvé à Paris le moins de contradicteurs. Très-indulgens envers nous-
mêmes , nous regardons les spectacles comme un aliment nécessaire à notre frivolité , mais nous décidons volontiers que Genève ne doit point en avoir ; pourvu que nos riches oisifs aillent tous les jours pendant trois heures se soulager au théâtre du poids du temps qui les accahie , peu leur importe qu'on s'amuse ailleurs ; parce que Dieu , pour me ser^'ir d'une de vos plus heureuses expressions, les a doués d'une douceur trës-méritoire à supporter l'ennui des autres. Mais je doute que les Genevois, qui s'intéressent un peu plus que nous à ce qui les regarde , applaudisseçt de même à votre sévérité. C'est d'après un désir qui m'a paru presque général dans vos concitoyens , que j'ai proposé l'établissement d'un théâtre dans leur ville, et j'ai peine à croire qu'ils se livrent avec autant de plaisir aux amusemens que vous y substituez. On m'assure même que plusieurs de ces amusemens, quoiqu'en simple projet, alarment déjà vos graves ministres; qu'ils se récrient surtout contre les danses que vous voulez mettre à la place de la comédie , et qu'il leur parait plus dangereux encore de se donner en spectacle que d'y assister.
Au reste , c'est à vos compatriotes seuls à juger de ce qui peut en ce genre leur être utile ou nuisible. S'ils craignent pour leurs mœurs les effets et les suites de la comédie , ce que j'ai déjà dit en sa faveur ne les déterminera point à la recevoir, comme tout ce que vous dites contre elle ne la leur fera pas rejeter , s'ils imaginent qu'elle pnisse leur être de quelque avantage. Je me contenterai donc d'examiner en peu de mots les raisons que vous apportez contre l'établissement d'un théâtre à Genève , et je soumets cet examen au jugement et à la décision des Genevois.
Vous vous transportez d'abord dans les montagnes du Valais, au centre d'un petit pays dont vous faites une description charmante ; vous nous montrez ce qui ne se trouve peut-être que dans ce seul coin de l'univers , des peuples tranquilles et satisfaits au sein de leur famille et de leur travail ; et vous prouvez que la comédie ne serait propre qu'à troubler le bonheur dont ils jouissent. Personne, monsieur, ne prétendra le contraire ; des hommes assez heureux pour se contenter des plaisirs offerts par la nature , ne doivent point y en substituer d'autres ; les amusemens qu'on cherche sont le poison lent des amusemens simples , et c'est une loi générale de ne pas entreprendre de changer le bien en mieux ; qu'en conclurez-vous pour Genève ? l'état présent de cette république est-il susceptible de l'application de ces règles? je veux croire qu'il n'y a rien d'exagéré ni de romanesque dans la description de ce canton fortuné du Valais , oU il n'y a ni haine , ni jalousie , ni querelles , et oii il y a pourtant des hommes. Mais si Ttigc d'or s'csl réfugié dans
les rochers voisios de Genève , vos ciloyensen sont pour le inoin» à i'àge d'argent ; et dans le peu de temps que )'ai passé parmi eux , ils m'ont paru assez avancés , ou si vous voulez assez pervertis , pour pouToir entendre Brulus et Rome sauvée sans avoir à craindre d'en devenir pires.
La plus forte de toutes vos objections contre l'établissement d'un théâtre à Genève , c'est l'impossibilité de supporter cette dépense dans une petite ville. Vous pouvez néanmoins vous souvenir que des circonstances particulières ayant obligé vos magistrats, il y a quelques années, de permettre dans la ville luéme de Genève un spectacle public , on ne s'aperçut point de riuconvénient dont i] s'a^t, ni de tous ceux que vous faites craindre. Cependant quand il serait vrai que la recette journalière ne suffirait pas à l'entretien du spectacle , je vous prie d'observer que la ville de Genève est , à proportion de son étendue, une des plus riches de l'Europe; et j'ai lieu de croire que plusieurs citoyens opulens de cette ville , qui désireraient d'y avoir un théâtre , fourniraient sans peine à une partie de la dépense ; c'est du moins la disposition oii plusieurs d'entre eux m'ont paru être , et c'est en conséquence que j'ai hasardé la proposition ((ui vous alarme. Cela supposé , il serait aisé de répoudre en deux mots à vos autres objections. Je n'ai point prétendu qu'il y eût à Genève un spectacle tous les jours ; un ou deux jours de la semaine suffiraient à cet amusement, et on pourrait prendre pour un de ces jours celui où le peuple se repose ; ainsi d'un côté le travail ue serait point ralenti , de l'autre la troupe pourrait être moins nombreuse , et par conséquent moins à charge à la ville; on donnerait l'hiver seul à la comédie , l'été aux plaisirs de la campagne et aux exercices militaires dont vous parlez. J'ai peine à croire aussi qu'on ne pût remédier par des lois sévères aux alarmes de vos ministres sur la conduite des comédiens , dans un Ëtat aussi petit que celui de Genève, ou l'œil vigilant des magistrats peut s'étendre au même instant d'une frontière à l'autre, oii la législation embrasse à la fois toutes les parties, oii elle est enfin si rigoureuse et si bien exécutée contre les désordres des femmes publiques , et même contre les désordres secrets. J'en dis autant des lois somptuaires, dont il e&t toujours facile de maintenir l'exécution dans un petit État : d'ailleurs la vanité même ne sera guère intéressée à les \ioler , parce qu'elles obligent également tous les citoyens , et qu'à Genève les hommes ne sont jugés ui par les richesses , ni par les habits. Enfin rien , ce me semble , ne soulTrirait dans votre patrie de l'établissement d'un théâtre, pas même l'ivrognerie des hommes et la médisance des femmes , qui trouvent l'une et
l'autre tant de faveur auprès de vous. Mais quand la suppression de ces deux derniers articles produirait, pour parler votre langage , un affaiblissement d'État, je serais d'avis qu'on se consolât de ce malheur. Il ne fallait pas moins qu'un philosophe exercé comme vous aux paradoxes , pour nous soutenir qu'il y a moins de mal à s'enivrer et à médire , qu'à voir représenter Cinna et Poljeucte, Je parle ici d'après la peinture que vous avez faite vous-même de la vie journalière de vos citoyens , car je n'ignore pas qu'ils se récrient fort contre cette peinture ; le peu de séjour, disent-ils , que vous avez fait parmi eux , ne vous a pas laissé le temps de les connaître , ni d'en fréquenter assez les dififérens états, et vous avez représenté comme l'esprit général de cette sage république , ce qui n'est tout au plus que le vice obscur et méprisé de quelques sociétés particulières.
Au reste , vous ne devez pas ignorer , monsieur , que depuis cinq ans une troupe de comédiens s'est établie aux portes de Genève , et que Genève et les comédiens s'en trouvent à merveille. Prenez votre parti avec courage , la circonstance est urgente et le cas difficile. Corruption pour corruption , celle qui laissera aux Genevois leur argent dont ils ont besoin , est préférable à celle qui le fait sortir de chez eux.
Je me hâte de finir sur cet article dont la plupart de nos lecteurs ne s'embarrassent guère , pour en venir à un autre qui les intéresse encore moins , et sur lequel par cette raison je m'arrêterai moins encore. Ce sont les sentimens que j'attribue à vos ministres en matière de religion. Vous savez , et ils le savent encore mieux que vous , que mon dessein n'a point été de les offenser , et ce motif seul suffirait aujourd'hui pour me rendre sensible â leurs plaintes et circonspect dans ma justification. Je serais très-affligé di; soupçon d'avoir violé leur secret , surtout si ce soupçon venait de votre part; permettez-moi de vous faire remarquer que l'énumération des moyens par lesquels vous supposez que j'ai pa juger de leur doctrine n'est pas complète. Si je me suis trompé dans l'exposition que j'a^ faite de leurs sentimens, d'après leurs ouvrages , d'après des conversations/7i/^Z/^i/e5 oti ils ne m'ont pas paru prendre beaucoup d'intérêt à la trinité ni à Venfer, enfin , d'après l'opinion de leurs concitoyens et des autres églises réformées , tout autre que moi , j'ose le dire , eût été trompé de même. Ces sentimens sont d'ailleurs une suite nécessaire des principes de la religion protestante ; et si vos ministres ne jugent pas à propos de les adopter ou de les avouer aujourd'hui , la logique que je leur connais doit naturellement les y conduire , ou les laissera à moitié chemin. Quand ils ne seraient pas socinicns , il faudrait qu'ils le devinssent , non pour
Vhoaneur de leur religion , mais pour celui de leur philosophie. Ce mot de sociniens ne doit pas vous effrayer , mon dessein n'a point ^ été de donner un nom de parti à des hommes dont j'ai d'ailleurs fait un juste éloge ; mais d'exposer par un seul mot ce que j'ai cru être leur doctrine , et ce qui sera infailliblement dans quelques années leur doctrine pubUque, A l'égard de leur profession de foi , je me borne à vous y renvoyer et à vous en faire juge ; vous avouez que vous ne l'avez pas lue , c'était peutêtre le moyen le plus sûr d'en être aussi satisfait que vous le paraissez. Ne prenez point cette invitation pour un trait de satire contre vos ministres ; eux-mêmes ne doivent pas s'en offenser ; en matière de profession de foi , il est permis à un catholique de se montrer difficile , sans que des chrétiens d'une communion contraire puissent légitimement en être blessés. L'Église romaine a un langage consacré sur la divinité du Verbe , et nous oblige à regarder impitoyablement comme ariens tous ceux qui n'emploient pas ce langage. Vos pasteurs diront qu'ils ne reconnaissent pas l'Lglise romaine pour leur juge ; mais ils souffriront apparemment que je la regarde comme le mien. Par cet accommodement nous serons réconciliés les uns avec les autres , et j'aurai dit vrai sans les offenser. Ce qui m'étonne , monsieur , c'est que des hommes qui se donnent pour zélés défenseurs des vérités de la religion catholique, qui voient souvent l'impiété et le scandale oii il n'y en a pas même l'apparence , qui se piquent sur ces matières d'entendre finesse et de n'entendre point raison, et qui ont lu cette profession de foi de Genève , en aient été aussi satisfaits que vous , jusqu'à se croire même obligés d'en faire l'éloge. Mais il s'agissait de rendre tout à la fois ma probité et ma religion suspectes , tout leur a été bon dans ce dessein ; et ce n'était pas aux ministres de Genève qu'ils voulaient nuire. Quoi qu'il en soit , je ne sais si les ecclésiastiques genevois que vous avez voulu justifier sur leur croyance , seront beaucoup plus contens de vous qu'ils ne l'ont été de moi , et si votre molfesse à les défendre leur plaira plus que ma franchise. Vous semblez m'accuser presque uniquement d'imprudence à leur égard ; vous me reprochez de ne -les avoir point loués à leur manière y mais à la mienne , et vous marquez d'ailleurs assez d'indifférence sur ce socianisme dont ils craignent tant d'être soupçonnés. Permettez-moi de douter que cette manière de ))laider leur cause les satisfasse. Je n'en serais pourtant point étonné , quand je vois l'accueil extraordinaire que les dévots ont fait à votre ouvrage. La rigueur de la morale que vous prêchez les a rendus indulgens sur la tolérance que vous professez avec courage et sans détour. Est-ce à eux qu*il en faut faire honneur
ou à vous , ou peut-être aux progrès inaitendus de la philosophie dans les esprits même qui en paraissent les moins susceptibles ? Mon article Genève n'a pas reçu de leur part le m&me accueil que votre lettre ; nos prêtres m'ont presque fait an crime des sentiœens hétérodoxes que j'attribuais à leurs ennemis. YoiUi ce que ni vous ni moi n'aurions prévu ; mais quiconque écrit , doit s'attendre à ces légères injustices , heureux quand il n'en essuie pas de plus graves.
Je suis y avec tout le respect que méritent votre vertu et vos talens , et avec plus 4^ vérité que le Philifite de Molière, etc.
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