MORT DE MESSALINE
• LiA facilité de l'adultère en dégoûtait Messaline S et rentrainait à des débauches d'un genre nouveau ; Silius même * , soit aveuglement funeste , soit qu'il crût n'échapper au danger qu'en s'y précipitant , lui persuada de lever le masque : « Que la vieillesse » de l'empereur les ferait trop attendre; que si l'innocence dé- M libérait sagement, le crime avéré se sauvait par l'audace ; qu'ils » trouveraient des complices dans leurs compagnons de crainte ; n qu'il était sans femme , sans eufans , et prêt à l'épouser, eo M adoptant Britannicus ' ; qu'elle conserverait plus sûrement son » pouvoir s'ils prévenaient Claude , peu en garde contre les corn- >i plots y mais prompt à s'irriter. » Elle reçut froidement cette offre , non par amour pour son mari , mais par la crainte que Silius y devenu le mattre , ne méprisât une femme adultère , et ne mît à son prix un crime que le péril lui aurait fait partager. Cependant elle désira le nom d'épouse , pour combler son infamie; dernier plaisir, quand on n'a plus d'honneur à perdre. Elle n'attendit que le moment oii Claude allait àOstie pour un sacrifice , et elle célébra solennellement ses noces.
On regardera sans doute comme fabuleux , que dans une ville qui savait et disait tout , un citoyen , même obscur, à plus forte raison un consul désigné , ait eu l'audace d'épouser à jour marqué, devant témoins, et par contrat, la femme de l'empereur; qu'elle ait consulté les auspices, sacrifié aux Dieux, donné an festin , reçu et rendu des baisers lascifs , enfin consommé pendant la nuit le plaisir conjugal. Mais ce n'est point ici un fait imaginé pour surprendre ; c'est ce que nos vieillards ont dit et écrit.
Toute la maison de Claude frémissait; ceux entre autres À qui leur pouvoir faisait craindre une révolution , ne se bornant plus a des entreliens secrets, disaient hautement :« Que lorsqu'un » histrion avait souillé le lit de l'empereur, il n'y avait eu que du » déshonneur sans péril ; mais que la naissance, l'esprit, la jeu- » nesse, la beauté, l'espérance prochaine du consulat, annon- >i çaient dans Silius des desseins funestes , et qu'après son mariage »> il ne lui restait plus qu'un pas à faire. » Ils craignaient cepen-
' Première frnimr de IVmpcrenr Claude, successeur de Caligula.
* Amant de Me^(^aline.
' Fils de reraperetir Claude et de Messaline.
loo MORCEALX CHOISIS
dant le pouvoir de MesSaline sur Timbécile Claude , et se rappelaient tous les meurtres qu'elle avait ordonnés ; mais la faiblesse même de Tempereur leur redonnait l'espérance de le subjuguer par rénormité de l'accusation, et de faire condamner Messaline sans autre forme. Il importait surtout d'empêcher qu'elle ne se défendit , et de fermer l'oreille de Claude à l'aveu même du crime.
D'abord Calliste , dont j'ai déjà parlé à l'occasion du meurtre de C. César, Narcisse , l'auteur de la mort d'Appius, et Pallas, qui jouissait alors du plus grand crédit , pensèrent k détacher Messaline de Silius par de secrètes menaces , en dissimulant tout le reste. Mais bientôt, craignant de se perdre , Pàllas abandonna tout par lâcheté; et Calliste , parce que l'expérience de la cour lui avait appris que la prudence y assurait mieux le pouvoir que la violence. Narcisse persista , avec la précaution de ne laisser pressentir à Messaline nî l'accusation , ni l'accusateur. Saisissant donc l'occasion du long séjour de l'empereur à Ostie , il s'adresse à deux courtisanes dont Claude avait souvent joui , et les engage à la délation par présens, par promesses, et par l'espoir de la faveur que la mort de Messaline leur assurait.
Cal pur nia , l'une de ces femmes , admise auprès de l'empereur, se jette à ses genoux , et s'écrie que Messaline a épousé Silius. Elle demande à Cléopâtre , sa compagne , qui se tenait là à dessein , si elle ne l'avait point ouï dire; et sur son aveu, elle prie qu'on appelle Narcisse (gS). Celui-ci demande pardon à l'empereur du passé-, de lui avoir caché Vectius et Plautius ■ ; qu'il ne parlerait point des adultères de Messaline, pour ne pas lui faire perdre ses esclaves, sa maison et sa fortune; qu'elle pouvait jouir de tout (96) ; mais qu'elle rendit à l'empereur une épouse , et rompit son nouveau mariage. « Vous seul , dit-il à » Claude , ignorez-vous votre déshonneur ? Le peuple , le sénat , » les soldats , ont vu les noces de Silius ; et si vous tardez d'agir, » le nouvel époux est maître de Rome. »
Claude appelle ses principaux confidens , Turranius , intendant des vivres , Geta , chef des prétoriens , et les interroge sur ce fait. Ils le confirment ; les courtisans s'écrient qu'il faut aller au camp s'assurer des prétoriens , songer à se défendre avant de se venger. Claude fut , dit-on , si effrayé (ju'il demanda plusieurs fois s'il était encore le maitre ou Silius à sa place? Cependant Messaline, plus débordée que jamais, représente, au milieu de l'automne, des vendanges dans sa maison; les pressoirs jouaient, des ruisseaux de vin coulaient, et des femmes, cou— vertesde peaux, dnus.iierit comme des Bacchantes dans le sacrifice
* Dcnix amans que Mcsbalinc .ivnit eiisi aTant Silius.
ne ïACiTE. loi
ou dans la fureur. Messaline , les cbeveux épars , secouait un thyrse; et près d'elle Silius, couronné de lierre et chausse de l>rode(|uins, branlait la tête (97) ; un chœur de musique lascive les eutourait. Vectius Yalens étaùt montépendant cette débauche sur un arbre fort élevé « on lui demanda ce qu'il voyait : Un orage ciffreiix venant (TOsiie, répondit-il ; soit qu'il crût le voir, soit qu'on ait fait un présage de ce mot dit au hasard.
Bientôt la nouvelle certaine se répand que Claude sait tout , et .'iccourt pour se venger. Messaline se sauve dans les jardins de Lucullus, et Silius, pour dissimuler sa crainte, se montre au Forum. Leurs complices se dispersent ; des centurions les mettent aux fers partout oii ils les trouvent , soit dans les lieux publics , soit dans leurs retraites ; Messaline (98) , quoique le péril lui eût troublé la tête , prit un assez bon parti , qui lui avait rrfoftsi souvent , de se montrer à son mari : elle envoya Britannicus et Octavie ' se jeter au cou de leur përe, et pna Vibidie, la pins ancienne des vestales, d'aller demander grâce au souverain pontife *. Alors, accompagnée seulement de trois personnes (car sa cour avait tout h coup disparu) , elle traverse Rome à pied, et prend le chemin d'Ostie dans un tombereau destiné à enlever tét immondices des jardins; l'horreur de ses forfaits empêchait de la plaindre.
Claude, de son côté, tremblait; il ne se fiait pas à Gela, préfet du prétoire , également prêt an bien ou au mal. Narcisse^ de concert avec ceux qui partageaient sa frayeur , dit que Tunique salut de César était de mettre pour ce seul jour un de ses affratorhis à la tête des soldats. Il offre de s'en charger; et pour etapêcber que Claude, pendant sa roule vers Rome, ne fût flédhi par Vitellius et Cecina , il demande et prend place dans la voiture du prince.
L'empereur, irrésolu, tantôt se déchaînait contre les crimes de sa femme, tantôt se rappelait son mariage et ses enfâns .(Btt bas âge. Vitellius ne prononçait que ces mots : O crime! ôforfbit! Narcisse le pressait de parler vrai et sans détour ; mais ne put arracher que des réponses vagues et susceptibles du sens qu'on voudrait : Cecina en fit autant. Déjà Messaline , soiis les yeax de son mari , lui criait d'écouter la mëi*e d'Octavie et de Britahtiicus ; mais l'accusateur murmurait les mots de Silius et de mariage ; et pour détourner les yeux de l'empereur, lui faisait lire le mémoire des débauches de sa femme. Un moment aprës, h rentrée de Ronie, on présenta à Claude ses enfans : Narcisse les fit éloigner; mais il ne put écarter Vibidie, qui conjurait
' Knfnn.s tic CUiiirlo et ilr M«'s5aliii<'. ' LVinpcrcur ctait »ouvriain pnniifc.
l'empereur de ne pas se rendre odieui , en sacrifiant une épouse sans l'entendre. Narcisse répondit que Claude permettrait et écouterait les défenses de Messaline ; que la vestale retournât à ses fonctions sacrées.
Clande gardait un silence étrange ; Vitellius feignait d'ignorer tout ; l'affranchi resta le maître ; il fait ouTiîr la maison de Silius , y conduit l'empereur, lui montre, des le vestibule , l'image de Silius le përe, que le sénat avait ordonné d'abattre, ensuite toutes les richesses des Drusus et des Nérons , devenues le prix de l'inCeimie. Claude , irrité et menaçant , est présenté par Narcisse aux soldats assemblés dans le camp ; sa harangue , dictée par l'affranchi, fut courte ; car la honte étouffait sa juste douleur. Les cohortes demandent à grands cris le nom et la punition des coupables. Silius, traîné devant le tribunal, ne chercha pas même à se défendre , et pria qu'on hâtât sa mort. D'illustres chevaliers Romaiils demandèrent la même grâce avec le même courage.
Le seul Mnester retarda sop supplice , déchirant ses habita , montrant les coups qu'il avait reçus , et rappelant à l'empereur se» ordres d'obéir en tout à Messaline ; « que les autres coupables » étaient gagnés par des présens ou des promesses ; lui forcé de » l'être , et que Silius , devenu empereur , l'aurait fait périr le » premier. » Claude , ébranlé , penchait vers la cléméuce (gg) \ mais. ses affranchis lui persuadèrent de ne pas épargner un histrion , après avoir fait mourir tant de citoyens distingués ; qu'il importait peu s'il avait commis de force ou de gré un si grand crime. On n'écouta pas même dans sa défense Traulus Monlanus, chevalier romain, jeune homme d'ailleurs sage, mais d'une grande beauté , que Messaline avait appelé et renvoyé dans la même nuit ; aussi portée au dégoût , qu'effrénée dans ses désirs. On fit grâce de la vie à Plautius Lateranus , à cause du grand mérite de son oncle ; et à Suilius Cesoninus par le mépris qu'il inspirait , s'étant prostitué comme une femme dans cette fête abominable.
Cependant Messaline , dans les jardins de Lucullus , composait , pour sauver sa vie, une requête à l'empereur, espérant quelquefois , et quelquefois furieuse, tant il lui restait d'orgueil dans •on malheur ! Si Narcisse n'eût hâté sa mort, la délation le perdait lui-même : car Claude étant retourné chez lui, et ayant (loo) avancé l'heure de son repas, ordonna dès que le vin l'eut échauffé et radouci, qu'on allât dire à cette malheureuse (on prétend qu'il l'appela ainsi) de venir le lendemain se justifier, Narcisse , voyant la colère s'éteindre et l'amour renaître , craignit que y s'il perdait un moment, la nuit et la chambre ne retra-
DE TACITE. io3
cassent une épouse. Il sort aussitôt , ordonne, de la part de l'empereur, au tribun et aux centurions de la mettre à mort, et leur joint TafFranchi Evodus pour faire exécuter cet ordre. Celui-ci part en hâte , et trouve Messaline dans le jardin , couchée par terre ; elle avait auprès <l'elle sa mère I^ida , qui , brouillée avec elle dans le temps de sa fortune, partageait al<»9 son malheur et ses larmes , et lui conseillait de ne pas attendre l'exécuteur, de ne plus songer à vivre, et de mourir avec courage* Mais cette âme flétrie par la débauche n'avait plus aucun sentiment honnête. Elle continuait en vain ses plaintes et ses gémissemens , lorsque les assassins enfoncent la porte et vont à elle , le tribun sans rien dire, l'affranchi en l'accablant d'injures grossières.
Alors , se voyant perdue , elle prit le fer qu'elle approcha en tremblant et en vain, d'abord de sa gorge, ensuite de son cœur, ou le tribun l'enfonça. On laissa son corps à sa mère. Claude était encore à table lorsqu'on lui apprit que Messaline était morte, sans lui dire si c'était de sa main ou^ de celle d'un autre ; il ne s'en informa point, demanda à boire, et acheva à l'ordinaire son repas. Les jours suivans , ni la joie des accusateurs , ni les pleurs de ses enfans ne lui arrachèrent aucun signe de haine , de satisfaction , de colère , de tristesse , enfin de quelque sentiment que ce fût.