PRÉFACE DE L'HISTOIRE
Je commencerai cet ouvrage par le second consulat de Galba et celui de Vinius. L'histoire des sept cent vingt premières années (i55) de Rome a été suffisamment écrite dans ces temps inémorables où l'éloquence et la liberté célébraient la gloire du
' Environ cinq cent mille livres.
' Environ cent vingt mille livres.
' t/HUtoire de Tacite, composée avant les Annales, contenait depuis le règne de Galba , snccessear de N^ron , jnsqu^à la fin du règne de Domitien. Une grande partie en est perdue.
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peuple romain. Apres la bataille d'Actium ' , le bien de Upaix ayant demandé que le pouvoir fût transmis à un seul, les grands écrivains disparurent. La vérité fut alors étouffée par différens motifs , par indifférence pour TÉtat , par flatterie, par baine du gouvernement; ainsi nos historiens, ulcérés ou vendus, ont compté pour rien la postérité. Sans doute elle se défiera des éloges , mais recevra avidement les calomnies et les satires ; elles ont un faux air de liberté, et les louanges une tache d'esclavage. Pour moi , ni Galba , ni Othon , ni Yitellius ne m'ont fait ni bien ni mal. Vespasien, je l'avoue, a commencé ma fortune ; Tite l'a augmentée ; Domitien y a mis le comble : mais qui fait vœu de dire la vérité , doit être sourd à l'amitié comme à la haine. Si je vis , je destine à l'occupation et à la consolation de ma vieillesse l'histoire intéressante et paisible de Ner^'a et de Trajan : temps heureux et rares , oii il est permis de penser et de parler.
Je vais raconter de nombreux malheurs, des combats cruels, des troubles , des séditions , des désastres au sein même de la paix ; quatre princes égorgés ; trois guerres civiles , plusieurs au dehors , et souvent les unes et les autres à la fois ; des succès en Orient , en Occident des revers ; l'Ulyrie t|*oublée , la Gaule chancelante, la Bretagne conquise et aussitôt perdue; l'irruption des Sarmates et des Suëves ; les Daces illustrés par nos défaites et par nos victoires même; les Parthes soulevés au nom d'un faux Néron ; l'Italie assiégée par des fléaux inouis , ou inconnus depuis plusieurs siècles; les plus belles villes de la Campanie englouties ou renversées ; Rome en proie aux incendies ; les anciens temples consumés, le Capitole brûlé par les citoyens même, la religion profanée , l'adultère en honneur , la mer couverte d'exilés, les rochers souillés de sang : des cruautés plus atroces dans la capitale ; la noblesse , les biens, les honneurs, le refus des honneurs même tenant lieu de crime, la mort assurée à la vertu , les récompenses des délateurs aussi odieuses que leurs personnes; le sacerdoce , le consulat , le gouvernement intérieur et extérieur devenus leurs dépouilles , et l'État leur victime; les esclaves, soit par haine , soit par crainte, accusant leurs maîtres, les affranchis leurs bienfaiteurs; et ceux qui n'avaient point d'ennemis , sacrifiés par leurs amis.
Ce temps , si stérile en vertus , en montra pourtant quelques unes ; des mères qui fuirent avec leurs enfans, des femmes qui s'exilèrent avec leurs époux , des gendres et des proches pleins de fermeté , des esclaves dont la fidélité brava les tourmens y d'illustres malheureux supportant et quittant la vie avec un égal ' Cette bataille fat donnée Pan de Rome 'j2%»
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courage (i56) 9 et des morts pareilles aux plus belles de l'atttiquitë ; enfia d'autres événemens plus ordinaires , des prodiget sur la terre et dans le ciel , des coups de foudre , des présages clairs , douteux , funestes, favorables. Jamais le peuple romaill n'éprouva , par des malheurs pins grands et plus mérités , que les dieux ne veillent sur les hommes que pour les punir.
Portrait de Mucien^
Mucien commandait à quatre légions et à la Syrie ; sel suctès et ses revers l'ont rendu fameux. Jeune, il ambitionna la faveur des grands ; ruiné ensuite et sans appui , ayant même 9 dit^-ob , déplu à Claude, il fut relégué en Asie, aussi semblable pour lors à un exilé qu'il le fut depuis à un prince. Mêlé de bien et mal , de mollesse et d'activité, de politesse et d'arrogance, livré aux plaisirs , dans l'oisiveté , déployant au besoin des qualités rares , louable en apparence , au fond peu estimable , mais habile à séduire^ par divers artifices , ses inférieurs , ses proches y ses collègues : il lui était plus facile de faire un empereur que de l'être.
Discours dé Galba â Pison , en t adoptant et en Vassociani
à l'JSmpîre,
Galba * ayant pris la main de Pison y loi parla en ces termes : H Qnand je ne serais que particulier et que îe vous adopterais >* devant les pontifes suivant lés lois et l'usage, il serait bô'h'b- » rable pour moi de faire entrer dans ma maison un descendant » de Crassns et de Pompée; et pour vous, d'ajouter à votre »' naissance l'illnstration des Sulpitid'^ et des Lutatius. Lé Vb- » lotité des Dieux et des hommes m'^ayant appelé au gouvertiW M ment , vos bonnes qualités et l'amour de Ta patrie m'engagent H k vons tirer du repos , en vous offrant cet Empire ((ue la guerre » m'a donné, et que nos ancêtres se disputaient les arûieS lia » main : ainsi Auguste plaça prës de son trône son neveu Màr- M cellus , après Ini son gendre Agrippa , ensuite ses petlts-fîls , » enfin Tibère fils de sa femme. Mais Auguste a chercfté'tiri' »> snccessenr dans sa maison , et moi dans la république. Ce n'^st >» pas que je manque de parens ou des compagnons de guériîc ; » mais n'ayant point accepté l'Empire par ambition , c'est pôlir » Justifier mon choix que je vous préfère à mes proches et même « aox vôtres. Vous a vetnn frère, votre égal en nîlissâncc, votre » aîné , et digne dé TEmpire , si tous ne l'étier davantage. Vom
' Galba arait succedf' à Nvron.
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t» étés d'ua âgé où le feu des passions est amorti, et votre vie » est à l'abri de la censure. Jusqu'ici vous n'avez éprouvé que » les rigueurs de la fortune. La prospérité est pour l'àme une » épreuve plus dangereuse ; It bonheur corrompt ceux qui ont » support le malheur. Yofre caractère vous portera à conserver » la probité , la liberté , l'amitié , ces biens si précieux de » l'homme ; de vils courtisans chercheront à vous les ravir ; les » flatteurs vous assiégeront, poisoti le plus funeste des âmes » honnêtes ; l'intérêt sera leur règle. Nous nous entretenons au- » jôurd'hui avec franchise ; les autres parleront à notre rang » plutôt qu'à nous ; car il est difficile de donner à un prince de » bons conseils ; mais, quel qu'il soit , on le flatte sans l'aimer.
» Si le corps immense de l'Empire pouvait conserver son équi- N libre sans avoir de chef, je méritais que la république recom- » mençât à moi (iSy). Mais depuis long-temps les besoins de n l'État sont tels que ma vieillesse ne peut donner rien de mieux M au peuple romain qu'un bon successeur, ni votre jeunesse » rien de mieux qu'un bon prince. Sous Tibère, Caïus et M Claude , Rome a été comme l'héritage d'une seule famille , » nous sommes les premiers qu'on ait élus ; c'est déjà une sorte » de liberté. La maison des Claudes et des Jules étant éteinte , » l'adoption donnera l'Empire aux plus vertueux. Descendre et » naître d'un prince est un hasard , et ne laisse point de choix » à faire ; l'adoption en donne la liberté , et la voix publique le » désigne. Rappelez-vous le sort de Néron fier d'une longue w snite d'empereurs ses aïeux ; ce n'est ni Y index qui gouvernait » une province désarmée, ni moi. qui commandais une seule M légion , mais sa cruauté et ses débauches qui en ont délivré » le genre humain. C^est le premier prince condamné à mort» M La guerre et la voix publique nous ont appelés; l'envie ne M nous ôtera pas cette gloire. Ne soyez pourtant pas étonné , X après ce violent ébranlement de l'univers , de voir deux lé - » gions remuer encore. Le trouble agitait TEtat quand j'en ai N pris les rênes ; et ma vieillesse , le seul reproche qu'on me » fait , disparaîtra par votre adoption. Néron sera toujours re- » gretté par les scélérats ; c'est à vous et à moi d'empêcher qu'il u ne le soit par les ger^ de bien. De plus longs avis seraient » hors de saison, et vous n'en avez pas besoin, si j'ai fait un M bon choix. La règle de conduite la plus utile et la plus simple » pour vous c'est de penser à ce que vous souhaiteriez ou crain- » driez dans un autre prince ; car' il n'en est pas de cette nation » comme des autres oii une maison règne et le reste obéit. Vous « allez commander à des hommes qui ne savent être ni tout-àfait libres j ni tout-à-fait esclaves. »
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biscours de Pison aux soldais qui voulaient détrôner Galba.
Galba , ignorant son malheur , fatiguait par des sacrifices \es dieux d'un Empire qui n'était plus le sien. Il apprend par le bruit public que les soldats ont mis un sénateur à leur tête , et bientôt on lui nomme Othon. Chacun accourt de toutes parts ; les uns exagèrent le péril , les autres le diminuent , songeant encore à flatter. Apres avoir délibéré on prit le parti de sonder la cohorte qui gardait l'empereur et d'y employer un autre que Galba , dont on ménageait l'autorité pour dernière ressource. Pison ayant donc appelé les soldats devant les degrés du palais > leur parla ainsi : « H y a six jours , chers compagnons , que j'ai » été déclaré César, ignorant ce qui en arriverait, et si ce nom » était à désirer ou à craindre. Ma destinée et celle de FEtat ^ sont entre yos mains. Ce n'est pas que je craigne pour moi les » malheurs du sort , ayant déjà éprouvé l'adversité , et regar- >» dant l'élévation comme aussi dangereuse; mais je plains mon >» père, le sénat et l'Empire, s'il faut, ou que nous recevions la M mort , ou , ce qui n'afflige pas moins des cœurs vertueux , » que nous la donnions. Nous étions consolés des derniers mou- «» vemens, en les voyant terminés sans trouble, sans effusion de » sang ; et Galba , par mon adoption , semblait avoir prévenu » tout prétexte de guerre après sa mort.
» Je ne vanterai ni ma noblesse ni ma conduite ; il n'est » pas question de vertus quand on se compare à Othon. Les M vices oii il met sa gloire ont fait le malheur de l'Etat , lors )• même qu'il semblait ami du prince. Mériterait-il l'Empire »> par son maintien , par sa démarche , par sa parure efféminée ? M Sous le masque de libéralité son luxe en impose. Il saura » perdre et ne saura pas donner. Occupé de débauches, de » festins et du commerce des femmes , il regarde comme le prix » du commandement ce qui est plaisir pour lui seul , honte et » infamie pour les autres. Jamais on n'exerce avec honneur un » pouvoir acquis par le crime. Le consentement de l'univers a » donné l'Empire à Galba ; Galba et vos suffrages me l'ont » donné. Si la république , le sénat et le peuple ne sont plus M que de vains noms, il vous importe au moins de ne pas laisser » faire un empereur à des scélérats. On a quelquefois vu des » légions révoltées contre leur chef; jusqu'ici votre fidélité et » votre nom ont été sans tache ; Néron même n'a pas été aban- » donné par vous, mais vous par lui. L'Empire sera-t*il donné » par moins de trente déserteurs ou transfuges , qu'on ne lais- M serait pas choisir un centurion ou un tribun ? Recevrez - vous >• cet exemple; et partagerez-vous leur forfait en le souffrant?
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«* Celte licence gagnera les provinces ; nous périrons par le crime » et vous par la guerre. On vous offre autant pour faire votre » devoir que pour assassiner votre empereur ; et nous récom- ^> penserons votre fidélité comme d'autres votre révolte. «»
Discours (TOthon aux soldats.
Je ne sais , chers compagnons , sous quel nom je me montre à vous : appelé par vous à TEmpire , mais voyant régner un autre , je ne suis ni particulier ni prince. Vous-même , quel nom prendrez-vous , ignorant si vous avez ici Tennemi ou le chef de l*£tat ? N'entendez-vous pas demander votre supplice et le mien? Tant il est vrai que nous devons périr ou vivre ensemble! Peut-être ce Galba si doux a-t-il déjà promis notre mort , lui qui a , de son plein gré , immolé tant d'innocens. Je me rappelle avec horreur sa funeste entrée dans Rome, et son ordre , après une seule victoire , de décimer publiquement ceux qui s'étaient rendus à lui. Quel camp, quelle province n'a-t— il pas souillés de sang , ou, comme il le dit, châtiés et corrigés : <:e que d'autres appellent crime , il le nomme remède ; sa barbarie, sévérité; sa lésine, économie; votre avilissement et vos supplices , règle et discipline. Yinius ' vous eût montré moins d'avarice et d'insolence s'il avait régné lui-même ; mais il nous opprime comme ses sujets , et nous méprise comme ceux d'un autre.
Galba , pour nous faire craindre son successeur même , rappelle de l'exil l'homme qui lui ressemble le plus par sa dureté et son avarice : vous avez vu par quel affreux orage les dieux ont condamné cette funeste adoption. Le sénat, le peuple romain pensent de même ; ils comptent sur votre courage qui affermira la bonne cause , mais sans lequel elle est perdue. Je ne vous appelle ni à la guerre ni au péril ; toute l'armée est avec nous ; une seule cohorte , qui reste à Galba , le défend moins qu'elle ne l'arrête. Dès qu'elle vous verra , qu'elle recevra mon signal , elle ne disputera plus avec vous que de zèle pour moi. Hâtonsnous de porter un coup qui ne peut être loué qu'après le succès.
Portrait de Galba , successeur de Néron,
Ainsi finit Galba à l'âge de soixante-treize ans , ajant échappé à cinq empereurs, et plus heureux sujet que sooverain (t58). Sa noblesse était ancienne , ses biens immenses , son esprit médiocre ; plutôt sans vices que vertueux, il n'ent ni mépris ni avî-
' Favori de Galba.
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dite pour la gloire; avare des deniers poUiGt, et ménageant »on bien sans désirer celui d'autrui ; supportant sans peine (iSg) les vertus de ses amis et de ses affranchis, quand ils en avaient, et ignorant aussi leurs vices avec une indifférence coupable. Mais ^ naissance, honneur alors, trës-dangereux , fit donner à cette indolence le nom de sagesse. Dans la vigueur de Tàge il se distingua en Germanie par ses talens militaires; proconsul , il gou-. verna l'Afrique avec modération, et l'Espagne, dans sa vieillesse , avec la même équité ; supérieur en apparence à Tétat privé jusqu'à ce qu'il en fût sorti , et digne de l'Empire , au jugement de tput le monde , tant qu'il ne régna pas.
Mort de Tigellinus.
Rome témoigna une grande joie en obtenant la mort de Tigellinus. Né de parens obscurs , infâme dès son enfance et jusque dans sa vieillesse^ il acquit, par ses vices, le commandement des gardes et du prétoire, et les autres récompenses que la vertu obtient plus lentement; bientôt, livré à la cruauté, à l'avarice, ^
à tous les crimes des scélérats , il cprrompit profondément Néron , osa même quelques forfaits à son insu , et finit par le trahir. Aussi ceux qui détestaient ou qui regrettaient ce tyran , demandaient avec la même ardeur la perte de Tigellinus. Il fut sauvé , sous Galba , par le crédit de T. Vinius , dont il avait sauvé la fille , . non par humanité (qu'il avait immolée en tant d'endroits) , mais pour s'assurer un asile ; car les méchans , peu sûrs de leur crédit, et toujours en crainte, se préparent contre la haine publique la faveur privée ; ils sauvent, innocent ou coupable, celui qui pourra les sauver un jour. Le peuple , doublement animé par son ancienne horreur pour lui et sa haine récente pour Vinius, accourant de toutes parts au palais , au Forum , surtout au cirque et au théâtre , siège de la licence , criait avec fureur qu'om l'immolât. Tigellinus apprit, aux bains de Sinuesse, qu'il fallait périr. Il traîna lâchement sa fin dans les bras de ses concubines et s'égorgea avec un rasoir , ajoutant k l'opprobre de sa vie et la lenteur et la honte de sa mort.
Autre Discours iTOthon aux soldats.
Je ne viens, chers compagnons, ranimer ni votre zèle ponr moi, ni votre courage, car l'un et l'autre sont à leur comble; mais vous prier de les modérer. Le dernier tumulte n*a pour cause ni la cupidité ni la haine qui ont troublé tant d'armées, ni même la crainte et la fuite du péril, mais votre affection plus vive que prudente; car souvent la vertu même échoue , si la .
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sagesse l'abandonne. Les soldats doivent savoir certaines choses , en ignorer d'antres. S'ils demandent raison de chaque ordre , le commandement et l'obéissance n'existent plus. Yitellius et les satellites vous inspireraient-ils , s'ils en avaient le choix, d'autre espnt que celui de sédition et de discorde? Une armée a bien plus de succès en se soumettant à ses chefs qu'en les interrogeant , et la plus tranquille y avant le combat, est la plus brave quand il se donne. Yitellius a pour lui quelques nations et une ombre de troupes ; mais le sénat est avec nous. D'un coté est l'Etat, de l'autre ses ennemis. Croyez-vous que cette grande ville ne soit qu'un amas de maisons et de pierres ? Ces corps muets et sans âme se détruisent et se réparent ; l'éternité de l'Empire , la paix des nations , votre salut et le mien tiennent à la conservation du sénat. Rendons-le à nos descendans tel que* nous l'avons reçu de nos ancêtres. C'est de lui que nos princes sont tirés comme les sénateurs le sont d'entre vous.