CHAPITRE V
De la f^engeance.
La vengeance est une espèce de justice sauvage : plus la nature humaine y est portée d'elle-même , plus la sévérité des lois doit la réprimer. L'injure ne fait que violer la loi , la vengeance la rend inutile; elle nous met au niveau de nos ennemis", l'indulgence nous élevé au-dessus d'eux.
Il est rare qu'on fasse du mal pour le plaisir d'en faire ; c'est toujours par quelque vue d'ambition ou d'intérêt. Pourquoi donc punirais<-je mon semblable de s'aimer plus que moi ? Pourquoi même trouverais-je étrange que la malice seule le portât k ni'outrager? f^'épine et le chardon piquent et déchirent aussi, parce que c'est leur nature.
La vengeance est pourtant excusable, quand la loi n'a point pourvu à la réparation ; mais il faut examiner alors si la venf^eance elle-même ne donne point de prise à la loi , autrement ce serait doubler son mal et le plaisir de son ennemi.
Il y a des personnes qui , en se vengeant , désirent que leur ennemi connaisse de quelle part vient le coup. Cette manière de penser est noble et généreuse , lorsqu'elle a moins pour objet le plaisir de la vengeance, que le repentir de celui qui nous a fait du mal ; mais les âmes viles et timides qui cherchent à se venger ru secret , ressemblent à des flèches qui volent dans les ténèbres.
Le grand duc de Florence, Côme de Médicis, a lancé un trait plein de finesse contre les amis perfides. L'Écriture, dit-il , nous oblige de pardonner à nos ennemis ; elle ne nous ordonne
rien de semblable pour nos amis. J'aimerais mieux dire d'un ami traître ce que dit Job de la Divinité : Nous avons reçu les biens des mains de Dieu, pourquoi n'en recevrions^nous pas aussi les maux ?
Se venger , c'est entretenir une blessure que l'oubli et le temps auraient guérie.
La vengeance publique est tou^urs juste et souvent utile ; c'est fout le contraire de la vengeance privée; le vindicatif ressemble aux empoisonneurs y qui, après avoir été funestes aux autres, finissent par l'élre à eux*mémes , et par se perdre.