APOLOGIE
de V Académie Française , mourut bientôt avec tous ses titres de noblesse ; et pendant le peu de temps qu'elle vécut , son fier ou modeste silence Ht dire à aV mauvais plaisans , que nous avions en elle une très-honnéte fille , bien pénétrée de sa naissance , et incapable , par l'élévation de ses sentiuiens, de faire jamais parler d'elle.
M. de Clermont-Tonnerre a bien mieux fait pour le progrès du goût, que d'établir dans Noyon une acadéraiede gentilshommes ou de roturiers: les lettres lui ont une obligation plus réelle et plus durable , et c'est ici l'objet qui nous intéresse le plus dans son éloge. De tous les académiciens à qui leur rang a ouvert l'entrée de celte compagnie , il est un de ceux qui a le mieux justifié , ou , si l'on veut , le mieux payé l'honneur qu'elle lui avait fait. Nous lui devons la fondation du prix de poésie , qui a été pour les jeunes versificateurs un si puissant objet d'émulation. Il est vrai que l'Académie a cru devoir changer , depuis plusieurs années , le sujet que le prélat avait prescrit pour être la matière éternelle des vers présentés au concours , et qui étaient l'éloge de Louis XIY à perpétuité : mais, parce changement , la compagnie n'a rien fait qui puisse offenser , ou la mémoire du fondateur , ou celle du protecteur auguste à qui elle est si redevable. Lorsque l'évêque de Noyon fonda ce prix , la nation était pour son roi dans un enthousiasme universel. On croyait de tresbonne foi que toutes les bouches du siècle de Louis XIV, et toutes celles de la postérité, ne pourraient tarir sur ses louanges. Un courtisan avait même poussé la folie de l'adulation , jusqu'à vouloir fonder une messe à perpétuité pour la santé du roi (5). Cette idolâtrie épidémique était pardonnableenquelquemanièreaux sujets de ce monarque, puisque les étrangers même s'en rendaient complices: car une ambassadrice d'Espagne à la courde Versailles, accueillie apparemment pr ce prince, disait <\W il fallait se souvenir au on était chrétien , pour ne pas adorer le roi ; et un Anglais lui donnait un éloge moins outré , mais beaucoup plus flatteur , en avouant que , s'il avait pu aimer un roi , il aurait aimé celuilà. M. l'évêque de Noyon partageait bien sincèrement l'ivresse de toute la France et presque de toute l'Europe ; et l'a même exprimé d'une manière aussi affectueuse qu'énergique dans son discours de réception. Sa tendresse pour le monarque était plus forte encore que la vénération qu'il lui avait vouée ; et un jour qu'il se trouvait au coucher du roi, où il était fort assidu, quoique septuagénaire , ce prince lui ayant représenté avec une sorte d'intérêt, que son Age le dispensait de faire sa cour si tard, Sire , répondil-il , le cœur m- vieillit point. Il n'était donc pas surprenant qu'il cherchât à transmettre et à perpétuer dans tous
DE CLER MONT-TONNERRE. i79
les Français, par sa fondation académique , les transports dont il était si vivement animé. Mais enfin la compagnie, après avoir satisfait, durant près décent ans, à l'intention si louabledeM.de Clermont-Tonnerre , après avoir , si Ton peut parler ainsi , étouffé sous les lauriers la cendre de Lonis-le-Graud , a jugé qu'il était temps d'abandonner à la véracité de l'histoire le portrait d'un prince trop souvent loué par la flatterie, et a résolu de laisser presque toujours aux jeunes poètes le choix des sujets qu'ils voudraient traiter.
Louis XIV fut pendant toute sa vie, non-seulement l'objet, mais souvent le juge des éloges poétiques , fondés à l'Académie par l'évêque de Noyon. Si dans la pièce qui paraissait digne du prix , soit pour la finesse , soit pour la masse des louanges , il se trouvait quelque trait , ou hasardé , ou simplement équivoque , le fondateur avait , dans ce cas , imposé à ses confrères une loi , qu'ils n'auraient pas manqué de s'imposer eux-mêmes, celle de consulter le monarque sur l'endroit douteux ; et l'on sent bien que le consulter, rc'était s'obliger d'avance à suivre sa décision. L'Académie faisait plus ; avant de publier le sujet du prix de poésie , elle avait soin de mettre ce sujet sous les yeux de son protecteur, pour obtenir qu'il l'agréât. Cette précaution avait encore été expressément recommandée par l'évêque de Noyon ; et ce prélat, une année avant sa mort , eut occasion d'éprouver combien la précaution était sage et nécessaire. En 1700, l'Académie avait dessein de donner le sujet suivant : Que le roi possède dans un degré si éminent toutes les vertus, qu'il est impossible de juger quelle est celle qui f lit son principal caractère. Le roi, tout aguerri qu'il était à l'adulation , trouva, dilun célèbre écrivain , ce coup d'encensoir assommant , et défendit que le sujet fût proposé. La compagnie , craignant presque autant d'avoir déplu au monarque , que si elle l'avait offensé, prit le parti, par le conseil de M. de Clermont-Tonnerre , d'adoucir un peu l'éloge de la manière suivante : Que le roi réunit en sa personne tant de grandes qualités , quil est difficile de juger quelle est celle qui fait son principal caractère. Le roi jugea la dose d'encens encore trop forte , quoiqu'on en eût été quelques grains; enfin l'Académie et l'évêque de Noyon, très-aflligés de se voir si tristement éconduits dans les témoignages redoublésde leur tcle , proposèrent en tremblant ce troisième sujet : Que le roi n'est pas moins distingué par les vertus qui font Vhonnéte homme , que par celles qui font les grands rois ; et la modestie du monarque, lasse apparemment de lutter, consentit au nouvel hommage que lui offraient des adorateurs si opiniâtres (6).
i8o APOLOGIE
Nous n'avons pas cru devoir passer sous silence cette anecdote , qui ne pouvait être mieux placée que dans l'article du fondateur du prix de poésie; elle peut fournir aux académiciens vivan.s un objet de réflexions très-utiles pour eux, sans être néanmoins aussi fâcheuses qu'on pourrait le penser pour la mémoire de leurs prédécesseurs. Qu'on se mette un moment à la place de ces derniers , qu'on envisage avec eux un roi couvert de gloire , victorieux durant soixante années, n'ayant point encore éprouvé les malheurs qui ternirent les dernières années de son règne ; qu'on voie surtout en lui le protecteur des lettres , le bienfaiteur de tous les talens , enfin le créateur, pour ainsi dire, de sa nation, et l'on excusera l'espèce d'apothéose que lui consacrait une compagnie dont il avait mérité le dévouement à tant de titres. L'esprit philosophique , moins enthousiaste sans doute, mais qui , par ses lumières , est également éloigné du fiel et de la bassesse , nous a appris que la vérité simple loue mieux que l'exagération et l'enflure, un roi vraiment digne d'éloges ; et Louis XIV, moins célébré de nos jours , mais plus sainement apprécié sur ce qu'il a fait de grand et de mémorable, paraît mis enfin, par la voix publique, à la place distinguée que méritent ses qualités réelles, et que lui conservera l'équitable postérité (7).
L'éloge ou l'apologie de ce prince nous a jetés un peu loin de M. de Clermont-Tonnerre, auquel même nousjne revenons un moment , que pour le quitter sans retour. Nous désirons d'avoir satisfait, ou du moins soulagé son ombre, dans l'article que nous venons de lui consacrer. Mais cette ombre nous saura gré du inoins d'avoir associé à sa justification celle d'un roi , que l'évêque de Noyon révérait avec justice , et avec lequel il a eu l'honneur de partager les traits de la satire; partage bien fait pour consoler ses mânes , et peut-être pour les enorgueillir.
NOTES
(1) Cet té réflexion , qui met a l'épitaphe ou épigrarnme dont il s'agit le prix qu'elle mérite , semble nous permettre de l'insérer ici , pour ceux de nos lecteurs qui peuvent aimer ces petits détails ; si elle amuse un moment ces lecteurs peu difficiles, nous sommes sûrs au. moins qu'elle est trop grossière pour scandaliser les autres.
Ci-gil et repose humblement ( De quoi tout le monde s'étonne ) Dan» un si petit monument , Monsieur de Tonnerre en personne.
DE CLERMONT-TONNERRE. i«t
On dil qu'entrant en Paradis, Il fut reça vaille que Taille ; Et qu'il en sortit par mépris , N'y trouvant que de la canaille.
Un chevalier de Tonnerre, neveu de l'évêque de Noyon, s'étant lait minime ( on sait que ces moiues mangent tout à l'huile), quelqu'un fit une chanson , dont le prélat était bien plus l'objet que son neveu le minime , et qui finissait ainsi :
Ce choix doit du prélat Noyon
Bien échauffer la bile; Car pour son illustre maison
C'est une tache d'huile.
(a) Voici cette réponse de M. l'abbé de Caumarlin à M. l'évoque de Noyon; le lecteur pourra juger de la malice ou de la franchise des éloges donnés par le directeur au récipiendaire.
« Monsieur, si les places de l'Académie Française n'étaient consi- » dérées que par les dignités de ceux qui les ont remplies , nous n'au- » rions osé vous offrir celle dont vous venez prendre possession , et » peut-être n'auriez-vous pas eu vous-même tout l'empressement que m vous avez témoigné pour l'obtenir. Le confrère que nous avons j> perdu ne devait rien à la fortune. Riche dans toutes les parties » qui font un véritable homme de lettres , il n'avait aucun de ces » titres éclatans qui relèvent son successeur;.... et notre consolation » serait faible, si elle n'était fondée que sur la différence des con- » ditions. Nous connaissons, monsieur, votre sang illustre, en qui » toutes les grandeurs de la terre se trouvent rassemblées. Nous a vous voyons revêtu de ce titre auguste , pair de France , qu'un de » nos rois a dit être le plus glorieux qu'on pût donner à un fils de » France. Nous respectons en vous ce sacré caractère, que le fils de » Dieu a laissé daus son église comme le plus grand de tous ses bien- » faits; et cependant, monsieur, ce n'est pas h toutes ces qualités » éclatantes que vous devez les suffrages de cette compagnie, c'est » à un esprit plus noble encore que votre sang, plus relevé que vos » titres. Nous ne craignons point de vous déplaire en vousdépouil-* » lant, pour ainsi dire , de tant de grandeurs. Est-ce d'aujourd'hui » que vous marchez sans elle? et la qualité d'académicien est-elle » la première où vous êtes parvenu, comme un autre homme cjui ne » serait pas né ce que vous êtes ? C'est un pompeux cortège qui vous i» accompagne et qui ne vous mène pas; vous le prenez et vous le » quittez, selon qu'il vous convient, et il est de l'intérêt de votre » gloire de vous en détacher quelquefois, afin que les honneurs qu'on » vous rend ne soient attribués qu'à votre seul mérite. La place que » vous occupez vous était due depuis long- temps. Cette éloquence, » dont nous sommes encore éblouis, et dont vous avez créé le mo- 9 dèle, vous accompagne partout. Ce n'est point dans vos haran- » gues , ce n'est point dans vos sermons qu'elle se renferme , on la » trouve daus vos lettres et dans vos conversations les plus fami-
18a NOTES SUR L'APOLOGIE
» lièrcs. Les figures les plus hardies elles mieux marquées , celles » que les plus grands orateurs n'emploient qu'en tremblant, vous » les répandez avec profusion , vous les faites passer dans des pays » qui jusqu'ici leur étaient inconnus. Les ordonnances et les instruc- » lions pastorales , destinées au seul gouvernement des âmes, au >» lieu d'une simplicité négligée qu'elles avaient avant vous, sont dc- » venues chez vous des chefs-d'œuvre de l'esprit humain. Pendant i» que l'Église voit avec édification dans vos sages réglemeusla vérité 3 de sa doctrine, la pureté de sa morale, l'intégrité de sa discipline, » l'autorité de sa hiérarchie, établie, soutenue, et conservée dans » le diocèse de Noyon depuis l'heureux temps de votre épiscopat; » nous y voyons encore les justes allusions, les allégories soutenues, » et partout une méthode qu'on ne voit point ailleurs, et sans » laquelle on suivrait difficilement des idées aussi magnifiques que » les vôtres. La véritable éloquence doit convenir à la personne de » l'orateur. La vôtre ne laisse pas ignorer d'où vous venez et ce que » vous êtes. Si votre style est noble, il est encore plus épiscopal: » partout il montre d'heureuses applications de l'Ecriture, de doctes » citations des Pères. Vous les possédez tous ; et s'il y en a quelqu'un » qui se présente a vous plus ordinairement que les autres , c'est » par la sympathie des imaginations sublimes, que la nature n'ac- » corde qu'à ses favoris. Que de puissans motifs à l'Académie pour » vous choisir! et quel bonheur pour elle de pouvoir, en vous assoit ciant, satisfaire en même temps à la justice, à son inclination , et » à la volonté de son auguste protecteur! Il sait mieux que personne » ce que vous valez ; il vous connaît à fond , il aime à vous entrete- » uir ; et lorsqu'il vous a parlé , une joie se répand sur son visage , » dont tout le monde s'aperçoit. Il a souhaité que vous fussiez de i» cette compagnie, et nous avons répondu à ses désirs par un con- » sentement unanime. Après l'éloquent panégyrique que vous venez » de faire de ce grand prince , je n'obscurcirai point par de faibles » traits les idées grandes et lumineuses que vous en avez tracées. Je » dirai seuleineut que, pendant qu'il soutient seul le droit des rois » et de la religion, il veut bien encre être attentif à la perte que » nous avons faite, et la réparer diguuncnt, en nous donnant un » sujet auquel sans lui nous n'aurions jamais osé penser. C'est à vous, » monsieur, à joindre vos efforts aux nôtres, pour lui en témoigner » notre profonde reconnaissance. »
(3) Ces deux mémoires ont été imprimés en 1745, dans un recueil, connu sous le nom de Recueil A, qui est devenu assez rare. Les voici fidèlement copiés. On jugera, après les avoir lus , s'il est possible que l'éveque de Noyon , qui pouvait être orgueilleux et même vain , mais qui n'était pas imbécile, ait poussé la sottise de la vanité jusqu'à faire un tel panégyrique de sa pcrsouue.
DE CLERMONT-TONNERRH.
Premier Mémoire pour servir à l'éloge de monseigneur François de Clermont-Tonnerre , évéque et comte de Nojon , pair de France , dicté par lui-même à M. Lucas , prêtre et chanoine de la cathédrale de Nojon, son secrétaire *.
« i°. M. l'évéquc de Noyon a été destiné, et, pour ainsi dire, ap- » pelé à l'état ecclésiastique, dont il a préféré la profession a toutes » les autres.
» i°. Il a étudié et fait ses humanités dans le collège de Clermont , » chez les PP. jésuites, où il a remporté des prix , qui ont été les pre- » mières semences des fruits que l'Eglise en devait espérer.
h 3°. Il a fait son cours de philosophie dans le collège de Mon- »> taigu , où il a fait publiquement un acte de maitre-ès-arts , en pré- » sencedu clergé de France, et des premières personnes de toutes les b conditions.
» 4°. Il a étudié trois ans en théologie en Sorbonue , ou il a été avau- » cé de licence, et il a fait tous ses actes et reçu le bonnet de doe- » leur , avec autant d'éloquence que d'érudition.
»» 5°- Il a souvent prêché dans les plus fameuses chaires de Paris, en » Sorbonne, et même un Avent au Louvre, en présence du roi , avec » r approbation et l'applaudis»? mtnt de toute la cour.
» 6°. En Tannée suivante \66i , il fut honoré par sa majesté de l'cvê- « ché comté de Noyon, pairie de France, et sacré en l'église deSor- » bonne , où il a toujours donné des marques de son insigne piété, » aussi bien que de sa profonde doctrine.
» 7°. Ce prélat a gouverné l'église de Noyon depuis trente six >• années, avec une sollicitude et une application incroyable. Il y a » d'abord établi un séminaire de prêtres, de la congrégation de la » Mission. Il a fait ensuite de fréquentes visites dans son diocèse, et » tous les ans des synodes, dont on peut dire que les ordonnances sont » le plus parfait modèle de la police ecclésiastique 1 . Il a toujours m prêché dans chacune des églises qu'il a visitées. Il a établi des con- » férencesdans tout son diocèse, auxquelles il préside souvent par » lui-même, et résout les difficultés proposées J. // faudrait s'adres- » sera lui-même , comme S. Grégoire de Nazianze interrogea autre* » fois S. Bazile , pour savoir précisément les grands succès dont la di- » vine Providence a couronné ses travaux pour l'établissement et la » conservation de l'ordre hiérarchique que Jésus-Christ a établi dans » son église, malgré tant d'obstacles , que son zèle victorieux a rendus » vains et mutiles.
» 8°. « On peut dire que ce diocèse sert encore de règle à tous les
' Nous avons mis en italique dans ce mémoire ce qui a sûrement été ajoute par le secrétaire ou par quelque autre.
* Éloge spécifique et remarquable.
* Enarra tôt victorias , tôt prœfia pro quibus in Christo superasti 4 Article singulier et remarquable.
Ces trois dernières noirs sont ausM i nacrées dans le mémoire qne nous transcrivons, et par conséquent attribuées an prélat, qui n'en est pas plu •oupable que du reste.
j» autres , parce qu'il n'y en a point où la vérité de la doctrine, Vin- » tégrité de la discipline , la pureté de la morale et l'autorité de la » hiérarchie soient plus régulièrement observées ; ce qui fait qu'encore » à présent lesdites ordonnances sont consultées et exécutées dans plu- » sieurs diocèses , et que les mandemens en sont recherchés de toutes » parts. Ces grandes vérités sont prouvées authentiquement par les » brefs apostoliques que nos SS. Pères les papes Innocent XI, » Alexandre FIJI et Innocent XII ont adressés à ce prélat , en ré- » ponse aux lettres canoniques qu'il avait eu l'honneur de leur écrire.
» Qui ne sait pas les grondas charités que ce prélat fait tous les » mois en sa ville épiscopaU, dans les neuf doyennés de son diocèse, » où il a établi neuf vice-gérens , et ; généralement partout, dans les » calamités publiques ?
» Qui peut ignorer l'exemple presque singulier qu'il donna pour le » plus libre et le plus facile exercice de la juridiction volontaire et s content ieuse , dont il fait tous les frais pour n'être nullement à charge » aux ministres qu'il emploie, et qu'il récompense de leurs peines, dans i> les occasions , par des établissemens considérables , et proportionnés y» à leurs mérites , suivant l'exemple de S. Paul, nemini onerosus? »
» g°. Ce prélat a assiste à rassemblée générale du clergé de France, 3> eu Tannée i6~5 . où il Ht plusieurs harangues et discours , souvent » sur-le-champ , et remplis ff une érudition surprenante ; il eut même » l'honneur de porter la parole à sa majesté, au nom de l'Église de » France ; et depuis peu encore, avec le même succès , dans l'assemblée » de i6<)5 , dont il fut élu président par le concours el le suffrage de x toutes les voix.
» io°. Le travail de ce prélat est presque infini, et le public attend > avec impatience le grand ouvrage de son commentaire mystique et » moral des deux teslamens de Dieu et de Jésus-Christ, commentaire m mystique, qui prouve que chaque figure de V Ancien Testament est un » mystère ; commentaire moral, qui fait voir que chaque histoire est un v exemple : ouvrage achevé et consommé en telle torte, quil épuise » toutes les matières des saintes Ecritures , depuis le commencement de » la Genèse jusqu'à la fin de /'Apocalypse.
» L'estime particulière dont sa majesté honore ce prélat , doit faire » une des principales parties de son éloge ; et les preuves en sont écla- » tantes et solides, par la charge de conseiller d'Etat , où ce prélat se » fait admirer toutes les fois qu'il y parle; par la place de l'Académie » Française, où il est souvent l'arbitre et le juge, aussi bien que le » témoin de l'éloquence de cette célèbre compagnie ; et nouvellement » par l'ordre du Saint-Esprit , qui fait l'un des plus beaux ornement » de la prélature française, o
Second Mémoire , plus apocryphe encore que le précédent , et qui paraît entièrement fabriqué d'un bout à l'autre.
i°. Ce prélat est élevé au souverain degré de la gloire, ainsi que du mérite.
le regarde comme son père i
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DE CLERMONT-TONNERRE. i85
La provinciale comme son ornement ;
La nationale comme son organe ;
L'universelle comme sa lumière.
3". Les séraiuaires le reconnaissent pour instituteur ;
Les monastères pour réformateur ;
Les hôpitaux pour bienfaiteur ;
Le palais épiscopal pour restaurateur.
4*. L'Écriture le regarde comme son interprète ;
La religion comme son prédicateur;
La discipline comme son défenseur,
Et la Sorbonne comme docteur.
5°. Le clergé se vante de l'avoir pour président;
La cour pour comte ;
Le sénat pour juge ;
La France pour pair.
6°. L'Etat l'honore comme conseiller ;
L'ordre comme commandeur;
L'Académie comme son oracle ,
Et le monde comme un prodige.
On nous assure dans le recueil d'où ces deux mémoires sont tirés , qu'ils sont copiés fidèlement sur l'original écrit de la main du sieur Lucas, secrétaire de ce prélat. Cela se peut; mais il faudrait encore, pour rendre ces mémoires authentiques, que celui qui les a copiés sur le prétendu original , les eût entendu dicter par l'évéque de Noyon à son secrétaire. Jusqu'à ce qu'on en ait la preuve, ses confrères de l'Académie et du clergé ne sont- ils pas en droit de crier au mensonge ? On peut en dire & peu près autant de la prétendue réponse que le prélat fit à un cordelier , qui , lui ayant dédié une thèse, lui demanda si les titres de sa grandeur étaient tels qu'il le fallait: Vous avez, lui dit l'évéque de Noyon, oublié une chose essentielle; viro in Scripturis potentisimo ( homme puissamment versé dans les Ecritures ) ; et on ajoute qu'il travaillait à un commentaire sur la Bible, dans lequel il se vantait d'expliquer des passages que les Pères, selon, lui n'avaient point entendus. •
M. de Clerm ont -Tonnerre, avant d'être nommé à l'évéchéde Noyon, en avait eu trois ; ayant été voir un autre prélat après sa quatrième nomination, il fut étonné, tout fier qu'il était, des marques ei Iraordinaires d'honneur et de respect que lui rendait son confrère ; il ne put s empêcher d'en témoigner quelque surprise à cet évéque qui lui répondit : Cest , monseigneur , que je vous regarde comme l'assemblée du clergé de France. Si l'évéque de Noyon pouvait être, à juste titre, l'objet de cette plaisanterie, on conviendra du moins qu'elle ne lui était pas particulière, et que plus d'un prélat français pouvait alors la partager.
(4) Quelque bizarre que paraisse avec justice cette académie de gentilshommes , on a voulu , dans je ne sais quelle brochure , donner des éloges au fondateur d'une société littéraire, si noblement ignorante. On prétend que son motif, dans cet établissement, était de tirer en
i86 NOTES SUR L'APOLOGIE
effet de l'ignorance une noblesse oisive, et de lui faire aimer les lettres. L'intention était louable sans doute \ mais il faut connaître, avant que d'aimer, et apprendre à lire avant que d'apprendre à écrire. L'académie de gentilshommes aurait eu besoin d'un collège de gentilshommes qui lui servît, pour ainsi dire , de séminaire, où ses membres futurs allassent prendre de bonne heure le goût du savoir et de 1 étude. On peut, a toute rigueur, exiger des quartiers pour être admis dans un chapitre de chanoines j maïs c'est un plaisant projet que d'en exiger pour une académie.
Si nous en croy cois quelques relations de voyageurs, on n'est point reçu en Italie chei les bénédictins et les théatins, si l'on n'est pas gentilhomme. Cette loi serait encore plus plaisante que le collège dont nous parlons.
(5) Celte fondation d'une messe à perpétuité pour la santé du roi est sans doute bien étrange ; mais ce qui Test encore plus, c'est que dans le temps où elle lut faite, elle ne parut pas trop ridicule : et comment aurait-elle pu le paraître à une nation qui fut témoin sans étonnement de l'apothéose de Louis XIV, célébrée si solennellement par le maréchal de La Peuillade , du vivant même de ce prince ; de la statue qu'il lui fit ériger dans la place des Victoires, avec l'inscription viro immortati; de la somme qu'il laissa pour faire brûler sans cesse quatre fanaux autour de ce monument, ce qui, heureusement pour le fondateur et pour le prince, n'a pas été exécuté; enfin, du projet qu'il avait de se faire enterrer immédiatement au-dessous de la statue de ce divin maître, car c'est le nom qu'il lui donnait ? Il est vrai qu'il fut bien récompensé de cette adulation.
Cet homme , qui désirait que son cadavre fut foulé aux pieds par le monarque, en fut en effet foulé aux pieds après sa mort, mais d'une manière plus cruelle pour sa mémoire. 11 mourut en ifxji, la même année où la ville de Mons fut prise : les courtisans parlaient avec enthousiasme, en présence du roi, des grandes choses que ce prince, disaient-ils, avait faites dans celle campagne ( où Vauban conduisait le siège, et où Luxembourg commandait l'armée ). Il est vrai, dit le roi, que cette année me fut à tous égards bien favorable , non-neulement je pris Mons , mais la mort me délivra encore de trois hommes que je ne pouvais plus souffrir, Seignelai, Louvois et La Feuillade '. Flatteurs des rois , n'oubliez jamais ce mot.
On sait que le marquis de Marivaux, capitaine au régiment des gardes, dont le maréchal de La Feuillade était colonel, passant avec sa compagnie devant la statue de Henri IV , pour se trouver à l'inauguration de celle de la place des Victoires, dit à ses soldats : Mes ami»t saluons celui-ci, il en vaut bien un autre. Le maréchal de La Feuillade rapporta ce root au roi , comme un Irait scandaleux d'irrévérence , et le marquis de Marivaux eut ordre de quitter le service. Il eût été plus grand, plus digne de Louis XIV , de récompenser celte franchise militaire; et on ose croire que le monarque , s'il eût été abandonné aux
■ Seismclai , mort le 3 novembre 1690; Loutoï», juillet iGot , Li FeuilMe, ■cpicmbrc 1691.
seuls roouvemens de son âme , eût estimé et distingué celui qui donnait à ses adulateurs un si noble exemple. Aussi le marquis de Marivaux osa-t-ii apprendre à ce prince combien, dans cette occasiou, le grand roi avait oublié de l'être. Privé de sou emploi et de toute espèce de récompense, malgré ses longi services, il se crut payé suffisamment par le discours qu'il tint à Louis XIV. Sire, je viens rc/wr. citr votre majesté de ce qu après l'avoir servie quarante ans , elle nia dispensé de la reconnaissance. La leçon sans doute était trop dure; mais c'était le contre-poisou , peut- être nécessaire, des viles adulations de La Fcuilladc '.
De toutes les louanges dont Louis XIV fut euivré pendant sa vie , les plus chatouilleuses pour son amour-propre, étaient celles qu'on lui donnait aux dépens de ses plus habiles ministres. Il fut très-flatté de quelques mauvais vers qu'on lit à la mort de Louvois, et qui finissaient ainsi :
Il n'est qu'un Louis dans le monde , Mai» il est encor des Lourois.
Nous en avons rapporté un autre exemple dans l'éloge du président Rose.
Mais la plus grossière peut-être de toutes les adulations qui ont jamais retenti à ses oreilles , est celle d'un courtisan , qui ne rougissait pas de dire : Que le roi était fait en tout comme un roi élu ; c'est-à-dire, car cette absurde sottise a besoin d'un commentaire , qu'une nation éclairée, et libre de se choisir un roi , aurait trouvé de préférence en Louis XIV, tous les talens , toutes les lumières, et toutes les vertus nécessaires au trône.
(6) Qu'il nous soit permis de saisir ici l'occasion de l'encens tant prodigué à Louis XIV , pour faire aux gens de lettres d'utiles remontrances sur les éloges qu'ils accordent si légèrement aux princes, et presque toujours avec une exagération si fastidieuse. Non-seulement la flatterie répand un nuage sur leur réputation d'honnêteté et de
* Catinat se vengea bien pins noblement , lorsque le monarque, lui ôtant le commandement de ses armées pour le donner nu maréchal de Villcroi , tant de fois bat la, lui offrit le cordon bleu , comme une espère «le consolation. Catinat le refusa , sous le faux prétexte qu'il n'était pas eu élai de faire 1rs preuves, mais en eftci pour faire sentir au piince qu'un général qui a gagne des batailles , et qui se voit disgracié par des indiques , et sacrifié à des favoris, ne se croit pas dédommagé par nue raine décoration de courtisan , et ne se console pas comme un enfant avec des hochets.
Catinat avait aossi été dans le régiment des Gardes , dont Louis XIV, qui connaissait son mérite, avait voulu Je faiic major. La FeuilJade , colonel do ce régiment, n'aimait pas Catinat, cl ne devait pas l'aimer , car ces deux Ames n'avaient pas un seul point commun par où elles se tont liassent. Sire f dit La Feuiilade au roi, Catinat est propre h être général d'aimce, premier ministre, chancelier , contrôleur- général , à tout cujhi , excepté à ttse major de mon régiment ; et le roi céda a La Feuiilade. // vaut mieux plaire que servir, m très-bien dit La Motte. La plupart de ce* faits sont connu», mais il est bon de les rappeler a ceux qui les savent , tt de les faut connaître à ceux qui le» ignorent.
franchise, elle peut même faire un tort irréparable & leur réputation littéraire. Velléius Paterculus , cet écrivain si plein d'esprit, et qui est , si on peut employer cette expression , la miniature de Tacite , comme Florus est celle de Salluste , aurait peut-être été mis par la postérité au rang des premiers historiens, s'il n'avait souillé son ouvrage pour les plus vils éloges de Séjan etdeTibère. Ces éloges inspirent une telle indignation contre l'adulateur , qu'on ne lui sait aucun gré. des louanges pleines de forcent de noblesse qu'il a données à Cicéron, et de son éloquente déclamation contre Marc-Antoine : on sent que ces louanges et cette déclamation lui ont été dictées par le méprisable motif de faire sa cour à la famille d'Auguste , et que le monument même qu'il a élevé au défenseur de la liberté , est l'ouvrage de la servitude et de la bassesse ». Parmi nous, l'immortel Quinault , quoiqu'il ait célébré un monarque digne de louanges à bien des titres, „ quoiqu il l'ait loué avec une sorte de grandeur, et souvent avec finesse, serait aujourd'hui presque ignoré , s'il n'avait fait que les prologues , d'ailleurs très-ingénieux , de ses opéras ; prologues où l'éloge de Louis XIV est porté jusqu'à l'excès de la fadeur : aussi ont-ils disparu du théâtre même, qui en a retenti si long-temps. Ils y seraient aujourd'hui réveltans ou insipides, malgré toute l'adresse et toute l'invention que l'auteur y a mise. Rien, par exemple, n'est plus ingénieux que l'idée du prologue de Cadmus et tt Hermione ; c'est le Soleil qui tue le serpent Python ; allusion au roi , dont la devise , bien plus encore dans ses médailles que dans ses actions, était le Soleil 9 , et aux marais de la Hollande, où ce prince faisait alors une guerre brillante, car nous ne voulons pas l'appeler glorieuse , parce qu'il n'y a de vraiment glorieux que ce qui est juste , et que cette guerre ne l'était pas. Cependant , quel que puisse être le mérite poétique de ce prologue , qui est-ce qui le connaît au;ourd'htii ?qui est-ce qui connaît celui du Malade imaginaire , composé pour le même objet , et daus lequel Louis XIV est comparé à de la neige fondue , dont Us flots écumeux renversent
Digues, châteaux, y\Wt et bois.
Hommes cl troupeaux a la fois?
Quel sujet de louanges pour un prince, que cette horrible image de destruction ? et quel dommage que les vers qui la peignent eussent été meilleurs? Est -il un seul homme de lettres qui puisse lire, sans affliction , et sans une espèce de honte , dans le discours de Racine pour la réception de l'abbé Colbert a l'Académie , les propres paroles que nous allons transcrire : « Il nous faut des années entières pour » écrire dignement une seule des actions de notre auguste monarque.... » Cet ouvrage qui nous est commun, ce Dictionnaire , qui de soi-
' Et comment Cicéron lui - même n'a-t-il pas rougi , non - seulement des louanges qu'il prodigue a César , le destructeur de la liberté romaine, dans ses harangue» pour Marcelin* , pour Ligariu» et pour le roi Dejotarus , mais des éloges qu'il donna ensuite aux assassins du même César, dans sa seconde Philippujt*e ? .
> p'ojrc* sur celte devise la note ir*. de l'cloge de Charles Perrault.
» même semble une occupation si sèche et si épineuse , nous y tra- » va il Ions avec plaisir. Tous les mots de la langue , toutes les syllabes » nous paraissent précieuses, parce que nous les regardons comme » autant d'instrumens qui doivent servir à la gloire de notre auguste » protecteur. » Il est bien étonnant que les princes soient toujours la dupe des louanges qu'on leur prodigue , lorsqu'ils voient un si grand nombre de leurs prédécesseurs encensés pendant leur vie, et déchirés après leur mort. Hélas! comment peuvent-ils croire à leurs flatteurs f eux qui ne sont pas même sûrs d'être aimés de leurs maltresses j mal- heur qu'ils partagent avec tous les hommes puissans , tous les hommes riches, tous les hommes célèbres j en un mot avec tous ceux dont rattachement peut intéresser ou l'ambition, ou l'avidité, ou l'amourpropre d'une femme ? Fontenelle, pour exprimer et pour peindre les coupables mouvemens de vanité , dont l'âme religieuse de Louis XIV devait souvent être surprise au milieu de l'encens dont on l'enivrait, citait volontiers les deux vers suivans d'une pièce adressée à ce monarque , par un poêle moins adulateur que les autres:
Le démon duelliste et le blasphémateur , Cherchent a se venger par le démon flatteur '.
La Bruyère avait été encore plus courageux ; car , dans la préface de son discours de réception à l'Académie Française, répondant aux critiques qu'on avait faites de ce discours, il osa, du vivant de Louis XIV, s'élever avec amertume contre les louanges données à ce prince dans les prologues de Quinault. Si ma harangue , dit-il , eût été chargée de louanges fades et outrées, telles qu'on les lit dan* les prologues d'opéras , elle aurait moins ennuyé Théobalde. Louis XIV fut informé de ce trait d'humeur, et ne s'en offensa pas. Cette victoire sur sa vanité, valait bien celles dont on lui a fait tant d'honneur, et qui étaient moins à lui. Orateurs, poètes, historiens, philosophes même, car il n'est pas jusqu'aux philosophes qui n'aient besoin de cet avis , soyez en garde sur les objets , sur les motifs et sur la mesure de vos louanges. On monarque veut-il apprécier les éloges qu'on lui donne ? qu'il voie si les étrangers les ratifient. Sujets, obéissez à vos princes, aimez-les quand ils le méritent; louez-les quand l'Europe joindra sa voix à la vôtre. Tout écrivain qui célèbre uu prince vivant , doit avoir devant les yeux les siècles futurs assemblés en sa présence, si on peut parler de la sorte, pour porter leur jugement sur les éloges que va tracer sa plume ; qu'il se dise a lui-même, en se voyant devant ce tribunal redoutable : La postérité ratifiera-l-elle ce que j'écris? que pensera-t-elle de C idole et du sacrificateur ? S'il arrive , ce qui n'est pas sans exemple, qu'un prince qui a commencé par mériter l'estime publique et l'amour de ses peuples, ait fini par s'en rendre indigne, l'écrivain qui l'a loué lorsqu'il le méritait , et qui a cessé de le louer quaud il a cessé d être louable, doit marquer avec soin l'époque de
* L'auteur de ces vers était, a ce qu'où croit, le même Barbier Daucourt que M. de Clermont-Tonnerre avait eu , disait-on, tant de peine a Jouer, et que ses liaisons avec Port-Royal oc rendaient pas favorable a Louis XJV.
ses éloges et celle de son silence, s'il ne veut pas que ceux qui liront l'histoire le mettent au rang dos âmes viles. 11 doit imiter ce philosophe ancien, qui publia le panégyrique d'un roi avec le titre suivant: H Loge de tel piince jusquen telle année.
ftous terminerons ces réflexions par un apologue qu'on attribue à La Motte, et qui n'a Jamais été imprimé. Il l'adressa, dit-on, à un jeune monarque étranger qui venait de monter sur le trône, et qu'on accablait déjà de louanges pour quelques actions d'humanité qu'il avait faites.