FABLE
Le Pcnvquet qui ne /latte point.
Un enfant, sur le irônc à dix ans clerc , Annonçait de» vertus; douce cl fièlc esj rranec ! Ses flatteurs en faisaient un monarque achève ;
Chacun prônait sa bienfaisance.
L)n sage entendant ces propos, Fit a son perroquet apprendre quatre mots;
Et, dès qu'il vit le roi paraître, Vint, l'oiseau sur le poing, s'approcher de son maître. Mille cris répétaient : Vive ce roi si bon !
Jour favorable y heureux augure!
Oui, dit le perroqirct , pour\u que cela dure'. Jeunes rois, de l'oiseau reicnc* la leçon.
Ce que nous venons de dire aux flatteurs des rois, nous le disons de même aux flatteurs de tous les genres et de toutes les classes, à tous ceux qui fléchissent bassement le genoux devant la richesse , le crédit ou le pouvoir.
« On ne peut s'cmpcchcr, dit Voltaire , de plaindre Corneille , son » siècle et les beaux-arts, quand on voit ce grand homme, dans l'épître » dédicatoire de Cinna , comparer à l'empereur Auguste le financier » iMontoron. Si cependant la reconnaissance arracha ce singulier hom- » mage, il faut encore plus en louer Corneille que l'en blâmer ; mais » il faut toujours l'en plaindre. .. . On n'est pas moins affligé qu'un » homme tel que Corneille, dans les vers qu'il a adressés à Fouquet » à la tétedeson (Sdtpe, n'ose s'enhardir jusqu'à applaudir ce surin- » tendant.... Il eût mieux valu pour l'auteur de Cinna , vivre à » Rouen avec du pain bis et de la gloire , que d'avilir a ce point » son hommage. . . . On ne peut trop exhorter les hommes de génie » à ne jamais prostituer ainsi leurs talens. On n'est pas toujours le » maître de sa fortune; mais on l'est toujours de faire respecter sa » médiocrité et sa pauvreté. »
C'est ce même Corneille qui , en dédiant au cardinal Mazarin sa tragédie de Pompée, appelle ce ministre le plus grand homme de Rome moderne, un homme au-dessus de t homme, et ajoute qu'en voolaut peindre Pompée, Auguste et les Horaces, c'est le cardinal Mazarin qu'il a peint sans y penser.
« Je 6uis aflligé pour les lettres , pour vous et pour moi , disait un » philosophe à un écrivain célèbre, de vous voir prosterné aux pieds
DE CLER MONT-TONNERRE. i<>i
» de quetques hommes orgueilleux et méprisés , bien indignes de vos »» hommages. Quand ou lira leur nom lant célèbre dans vos écrils, la » postérité demandera à l'histoire ce qu'ils ont fait, et l'histoire ré- » pondra : je n'en sais rien • et la postérité en fera uu reproche au » panégyriste. Abandonnez-les donc à l'oubli qui les attend; et sou- » venez-vous que , suivant l'oracle de l'Ecriture , sacrifier sur les » hauts lieux , est une abomination devant A? Seigneur. Vous croyez » avoir besoin de vous concilier leur chétive faveur, pour vous méi» nager un appui contre vos ennemis ; c'est-à-dire, que pour vous » garantir de belzébulh , vous brûlez une chandelle à Lucifer. Croyez » que Belzébulh n'en sera pas moins déchaîne coutre vous, et que » Lucifer en augmentera d'orgueil. » Il serait utile pour les lettres, qu'on recueillit dans un grand ou petit volume la" plupart des traits de ce genre , et qu'on ajoutât à la fin de chacun , ces deux mots qui se trouvent à chaque page d'un vieux livre de dévotion sur la mort , pensez- j bien.
(7) Nous scra-t-il permis d'ajouter ici , après avoir mis à leur place les viles adulations prodiguées à Louis XIV , le portrait également noble et juste qu'a tracé de ce prince un célèbre monarque de notre siècle , dans un écrit plein de sens et de raison sur les satires que la vérité ou la mauvaise humeur se permettent quelquefois contre les têtes couronnées? « Louis XIV , dit l'illustre Frédéric , ne méritait ni » les louanges outrées , ni les injures atroces dont ses adulateurs ou » ses ennemis l'accablèrent. Elevé dans l'ignorance , ses premiers
* amusemens furent de servir la messe au cardinal Mazarin : il était » ne avec un sens droit et une Ame sensible à l'honneur; mais plus » vain encore qu'ambitieux, ce prince, qu'on accusa d'aspirer à la » monarchie universelle, était plus flatté de la soumission du doge » de Gènes, que des victoires de ses généraux. 11 eut des faiblesses, n et on condamnait comme un crime dans la conduite du roi , ce » qu'on ne désapprouvait pas dans celle du moindre de ses sujets. » Ce n'étaient pas ses amours qu'il fallait censurer avec tant d'aigreur, » c'étaient les cruautés in ou us qu'il laissa exercer daus le Palaltuat, » ou ses troupes (irent|une guerre d'incendiaires et de barbares; c'était » la révocation de l'édil de Nantes, par laquelle il priva son royaume > d'un grand nombre de mains industrieuses , qui portèrent dans lc< » lieux de leur asile leurs talens et la haine de leurs persécuteurs. Si » j'en excepte ces deux taches qui obscurcissent la beauté d'un long
# règne , quel reproche peut-on faire à ce roi qui entraine des satires » aussi a mères que celles dont il a été l'objet ? Ceux qui gouvernent » la terre méritent plutôt d'être plaints que d'être enviés; sans cesse » obligés de vivre dans l'avenir parleurs réflexions, de tout prévoir, >* de tout prévenir, responsables des événemens , malgré ce hasard » funeste qui se joue de la prudence humaine, et qui rompt souvent » leurs mesures , ils ont bien plutôt besoin d'être encouragés dans » leurs travaux , que révoltés nar des libelles. » Ainsi a parlé de nos jours un prince, qui lui-même Télé plus d'une fois l'objet de l'envie , de la calomnie et de la haine , et que le suffrage de l'Europe «n a si
glorieusement dédommagé. Mais ce qui met le comble à la gloire de Louis XIV , c'est d'avoir élé loué par le fameux priucc d'Orange , son plus mortel ennemi, dans la harangue que ce prince fit à la Haye le 5 février 1691 , en présence de tous les princes ligués alors contre la France, c'est-à-dire , de presque toute l'Europe. Il exalta dans cette circonstance le courage et la sagesse du monarque, l'appela le plus puissant des rois , la terreur et le modèle de ses ennemis ' . On ne connaît peut-être pas assez la réponse du même prince à un de ses courtisans, qui, dans le temps où Louis XIV s'attacha à madame de Maintenon, et donna le ministère de la guerre à M. de Barbezieux , disait avec une plaisanterie a mère, qu'on n'avait jamais vu de monarque avoir une si vieille maîtresse et un si jeune ministre. Fous devez en conclure , répondit le prince , qu'il n'est gouverné ni par Cune ni par C autre. De pareils éloges faisaient bien plus d'honneur à Louis XIV, que toutes les bassesses de La Feuillade et les flatteries de Despréaux. Il aurait paru bien plus grand, s'il n'eût jamais été loué que par ses ennemis.