ÉLOGE DE JEAN SEGRAIS
Son talent, ou , si l'on veut, son ardeur pour la poésie, se montra de très-bonne heure : à peine âgé de dix-huit ans, et n'étant point encore sorti de sa province, il fit une tragédie de la Mort d'Hippolj'te , et quelques autres ouvrages en vers, qui furent très-accueillis par ses compatriotes. Peut-être se proposait-il secrètement, sans trop s'avouer à lui-même cette prétention , de soutenir sur le Parnasse l'honneur de la Normandie , à qui la France était alors redevable des deux plus grands poètes, ou plutôt des deux seuls qu'elle eût encore produits , Malherbe et Corneille. Mais le jeune versificateur ne tarda pas à reconnaître la faiblesse de ses premiers essais, lorsqu'il fut venu à Paris , où quelques uns des écrivains célèbres qui ont tant illustré le siècle de Louis XIV, annonçaient déjà la gloire de ce siècle à jamais mémorable, et faisaient briller aux yeux de la nation encore barbare , la première aurore du bon goût 3.
1 « Je ne sais, disait encore le prince d'Orange, pourquoi l'on me regarde » comme un si grand ennemi du roi de Franre , car personne ne lui marque » plus dVtiiinc que moi ; «lé* qu'il a donné un ordre pour ses tronpes , je Je » fais exécuter dans les miennes, et je l'imite en tout, m
■ Jean-Renaud de Scgrais, né à Caen le aa août i6a4; reçu a la place de Francois-le-Metel de Boitrobcrt, le a6 jual 166a; mort le a5 mars 1701.
» Pour l'hoaneur de PAcadémie, il nous sera permis d'obserrer que, dau»
H entra , en qualité de gentilhomme , au service de Mademoiselle , fille de Gaston ; et mérita long-temps , par son attachement et par ses services , l'estime et l'amitié même de cette princesse; mais, après vingt-quatre années de faveur et de confiance, il eut le malheur de lui déplaire, pour avoir osé désapprouver le mariage qu'elle voulait faire avec le duc de Lauzun.
L'événement fit voir, mais trop tard , que Segrais avait mieux pensé qu'elle ; néanmoins, et peut-être par cette raison même , elle ne lui pardonna pas , et le ressentiment qu'elle eut toujours d'un si sage et si inutile conseil, s'est conservé dans ses Mémoires, ou elle appelle Segrais une manière de bel esprit; jugement de princesse , et de princesse irritée , à qui la médiocrité de son génie , si marquée dans les ouvrages que nous avons d'elle, n'avait pas acquis le droit d'assigner les places au mérite et aux talens. Cest un droit, il est vrai , que les grands ont voulu plus d'une fois usurper, mais dont ils n'ont pu , heureusement pour les lettres, enlever au public la propriété exclusive. Cette femme dédaigneuse et bornée avait elle-même réfuté d'avance ce petit trait de satire, en s'abaissant à emprunter la plume de Segrais dans quelques petits ouvrages de galanterie dont elle s'occupait, et qu'elle voulait paraître avoir faits ; mais elle n'eut point recours à lui pour écrire ses Mémoires , et on s'en aperçoit assez.
Au sortir de chez Mademoiselle , Segrais fut accueilli par une femme plus faite pour l'apprécier, par madame de La Fayette, qui écrivit sous ses yeux les deux romans célèbres de la Princesse de Clèi'es et de Zaide. Elle trouva dans les conseils et dans la critique de cette manière de bel esprit , des secours qui furent très-utiles à la perfection de ces deux charmans ouvrages ; les secours même furent assez grands , pour qu'on ait souvent attribué l'un et l'autre roman à Segrais; mais il n'a jamais hésité de les rendre à leur véritable auteur , et les lui a toujours rendus avec la sincérité la plus franche , sans emprunter, comme ont
cette enfance de la pocsie française , nn des pins anciens membres de la compagnie, Philippe Habcrt, qu'il ne faut pas confondre arec Germain Habcrt de SeriïV , aulrr académicien assez obscur, avait fait nn poenic de la klorl , où l'on trouve d'assez beaux vers pour le temps; nous ne citerons que le» premiers , qui sont assez connus.
Sous ces climats glaces , où le flambeau du monde Épand avec regret sa lumière féconde, Dans une tic deserte est un vallon affreux , Qui jamais n'eut du ciel nn regard amoureux. Lh, sur de vieux cyprès dépouilles de verdure, Habitent les oiseaux de malheureux augure; La terre , pour tonte herbe y produit des, poisons r Et l'hiver y tient lieu de toutes les saisons.
ii,4 ÉLOGE
fait tant d'autres en pareil cas , le voile transparent de cette modestie hypocrite, qui a soin de mal jouer la discrétion, et qui, en repoussant mollement un honneur dont elle n'est pas digne , désire et se flatte de n'être pas crue sur sa parole. Il est vrai que ces deux romans parurent d'abord sous le nom de Segrais 1 : il en parlait même, dans les premiers temps , comme de son ouvrage, par ménagement pour le préjugé barbare qui régnait alors , et dont la nation n'est peut-être pas encore trop désabusée, qu'une femme de qualité se dégradait par le titre à' auteur, et avilissait son nom en le mettant sur la même liste que celui des Corneille et des Racine. Mais , lorsque le succès prodigieux des deux romans eut fait désirer aux courtisans même de les avoir écrits, madame de La Fayette osa pour lors se déclarer, au risque d'éprouver les traits de l'envie , au lieu de ceux du ridicule , et Segrais passa tout au plus pour l'avoir aidée de ses avis.
Nous souhaiterions , pour l'honneur de son talent , ou plutôt pour celui de la sensibilité de son âme , qu'il eût fourni l'idée de cet endroit admirable du roman de Zàide, ou les deux amans, qui sont forcés de se séparer pour quelques mois, et qui, en se séparant , ne savaient pas la langue l'un de l'autre , l'apprennent chacun de leur côté durant cette absence , et se parlent chacun , en se revoyant , la langue qui u'était pas la leur. Il n'y a peut-être, dans les anciens, qu'on aime tant à préférer aux modernes, aucun trait d'un sentiment aussi délicat, et d'un intérêt aussi tendre. L'écrivain qui a imaginé cette situation si neuve et si touchante, et qui n'a pu la trouver que dans son cœur, a montré qu'il savait aimer ; et ceux qui le sauront comme lui , sentiront , en lisant dans Zaide la scène charmante que nous rappelons ici , combien cette expression simple et vraie d'un sentiment doux et profond est préférable à la nature factice ou exagérée de tant de romans modernes. Mais, quelque désir que nous ayons de faire honneur de ce trait au cœur de Segrais , ne l'enlevons pas à madame de La Fayette ; c'est dans l'âme d'une femme qu'il a dû naître ; elles connaissent bien mieux que nous, si l'on peut s'exprimer de la sorte , ces finesses de passion , peu faites pour l'âme violente des hommes , de ceux même qui savent le mieux sentir et exprimer l'amour. D'ailleurs , si l'âme
• « Madame de La Fayette, dit M. Huct, dans son Traite de P origine des u Roman*, négligea si fort la gloire qu'elle méritait, qu'elle laissa paraître » sous le nom de Segrais son roman de Zaide. Je suis en état de prouver » qu'elle en était Panicur, par l'original du manuscrit de ce roman , dooL'a » m'envoyait les feuilles a mesure qu'elle les composait. M. de Sfa de w mille fois assure lui-meme que cet ouvrage était anifitcment de • ' » U Fayette. •
DE SEGRAIS. i95
de Segraîs avait eu le degré de sensibilité qui a fait imaginer cette délicieuse entrevue des deux amans , on trouverait au moins quelques traces d'une sensibilité si exquise dans quelques autres romans dont il est réellement l'auteur ; mais , par malheur, ces romans, dénués d'intérêt et de vie, et dont on a oublié jusqu'au titre , décèleraient , si on les lisait , le peu de talent qu'il avait pour ce genre d'écrire ». Il n'est pas le premier écrivain à qui on a fait honneur des productions d'autrui , et qui n'a que trop montré , par ses propres ouvrages , qu'il n'était pas assez riche de son propre fonds pour avoir des présens à faire.
Après avoir passé plus de trente années dans le tourbillon du monde et de la cour, il se retira à Caen , sa patrie, pour y cultiver les lettres en paix et en liberté. Il s'y maria avantageusement , et s'y forma une société agréable et choisie ; il rassemblait chez lui les membres les plus estimables de l'académie de Caen , à laquelle il redonna une espèce de vie , après la langueur où elle était tombée par la mort de M. de Matignon , son protecteur. On traitait, dans ces séances, des matières de littérature, et quelquefois de sciences exactes. Tous les membres de cette compagnie , réunis par l'estime , et d'autant plus attachés à leurs travaux , qu'aucune loi ne les y contraignait , se consultaient et s'éclairaient mutuellement sur leurs ouvrages. Segrais y écoutait volontiers , et parlait aussi avec plaisir quand ses confrères le désiraient; ils aimaient fort à l'entendre , et disaient de lui , qu'il nj- avait qu'à le monter et le laisser aller. Mais cette espèce de pendule savante , pour emprunter leur comparaison, avait un double mérite, assez rare dans celles de son espèce, celui de répondre sans verbiage et sans écarts à ce qu'on lui demandait, et celui de s'arrêter quand on le jugeait à propos, ou quand elle jugeait elle-même qu'elle avait parlé assez longtemps.
On vonlut tirer Segrais de cette retraite , pour le placer auprès de M. le duc du Maine, à qui on cherchait un instituteur digne de cet emploi par ses mœurs et par ses talens. Le repos et Tindépendance dont jouissait notre littérateur philosophe , lui parurent préférables au pénible honneur d'élever un prince , et surtout à la difficulté presque insurmontable de l'élever avec succès; mais cette excuse , si excellente pour lui , ne l'aurait pas été pour les personnes puissantes qui le pressaient de se charger
' Un seul de ces romans de Segrais, les Nouvelles françaises , peut nient er quelque curiosité' , non par lui-même, mais parce que l'auteur y peint , sous des noms supposes , quelques femmes de son temps; encore ne peut- on guère s'intéresser à des portraits traces par l'adulation , et dont les originaux n'existent plus. Ceux qui seront curieux de ces portraits , devenus un peu gothiques, peuvent les voir dans la Bibliothèque desliomans, s« pterubre 177$
de ce fardeau; elle eût encore moins réussi auprès du monarque auquel le duc du Maine devait le jour ; prince si accoutumé , par l'hommage de ses courtisans , à regarder ses désirs comme des ordres , et l'honneur d'approcher de lui comme la félicité suprême. Segrais fut donc obligé de chercher un prétexte plus admissible de son refus : il le' trouva dans la surdité dont il commençait à sentir les atteintes , et qui lui parut en ce moment une faveur de la nature. On insista néanmoins, en lui représentant qu'il ne s'agissait pas d'écouter son élève, mais de lui parler. L'expérience , répondit-il, m'a appris qu'il faut avoir à la cour de bons yeux et de bonnes oreilles.
Il demeura donc à Caen , au milieu de quelques amis à qui il était cher, et dont il préférait la société à la faveur des rois. Entre autres ouvrages , qui furent le fruit de cette retraite , il composa la traduction en vers des Géorgiques de Virgile. Cette traduction avait été précédée, long - temps auparavant, de celle de Y Enéide, du même poëte, qu'il avait imprimée pendant son séjour à Paris ; il avait préludé à l'une et à l'autre de ces versions poétiques , par des églogues publiées avant son Enéide , et où , sans être traducteur de Virgile , il avait essayé d'être son imitateur. Mais soit imitateur, soit traducteur, il faut convenir que Segrais est resté fort inférieur à son modèle. Ses églogues , quoique célébrées par Despréaux , ne sont lues maintenant de personne, tandis que les églogues de son compatriote Fontenelle, tant décriées par le même Despréaux , et dignes , à beaucoup d'égards , dei critiques qu'on en a faites , ont encore conservé quelques lecteurs. On a dit, il est vrai, et sans doute avec raison, qu'elles montrent un peu trop souvent, sous l'extérieur d'une paysanne, la minauderie d'une coquette ; mais elles ont au moins de la finesse et de l'esprit, qu'on pardonne aisément dans les genres même où la finesse est déplacée, parce qu'il n'est ni facile, ni commun d'être fin , même quand on le serait mal à propos. Aussi Segrais est-il bien loin de l'être dans ses églogues, qui , écrites d'un style traînant et faible , n'offrent guère que la monotonie et la langueur presque inséparables aujourd'hui du genre pastoral . Ce genre est en effet si éloigné de nos mœurs, qu'il parait impossible d'y faire goûter, à des lecteurs français, la vérité et la simplicité de la nature : Despréaux, admirateur passionné des bergers de Théocritc et de Virgile , quelquefois pâtres plus que bergers, goûtait peu nos bergers imaginaires. Ce grand poëte 1 prétendait que ï'églogue était un genre où notre langue ne peut réussir qu'à demi ; que presque tous nos auteurs y avaient échoué, et n'avaient pas, c'était son expression , seulement
* Voyoe le Bolœana.
frappé à la porte de Yâgloçue. Il faisait pourtant à Sograis la grâce de l'excepter de la foule , et citait mémo ces deux vers d'une de ces églogues , où il trouvait du sentiment et du naturel ;
Ce hergcr , accablé de son mortel ennui ,
Ne se plaisait qu'aux lieux aussi tristes que lui.
Mais ces deux vers ne font pas une églogue , et font encore moins un poète.
Néanmoins , cet ouvrage de Segrais eut un succès général ; on peut même ajouter qu'il le méritait , dans un temps où il n'y avait presque encore aucun bon modèle en poésie : les nouvelles églogues parurent des chefs-d'œuvre , après celles de Marot et de Ronsard ; et le progrès que l'auteur avait fait faire au genre pastoral , fut loué comme s'il en eût atteint la perfection.
Segrais , non - seulement dans ses églogues , mais dans ses poésies fugitives , a fait quelques bons vers, à la vérité en petit nombre; il en a même fait d'assez bons, pour que d'autres poètes les aient gâtés en les empruntant. Tel est celui où il peint un cœur qui , des cruels tourmens de l'amour, est tombé dans l'ennui, plus cruel que l'indifférence , et regrette les peines de son premier état :
Je n'etais point aimé , mais jVtais amoureux.
Plus d'un versificateur a exprimé le même sentiment , aucun ne l'a rendu d'une manière si naturelle et si vraie. Mais ni ce vers, ni aucune de ses copies n'approchent de l'expression sublime et connue d'une actrice célèbre, qui, en se rappelant les chagrius mortels que lui avait causés , dans sa jeunesse , un amant passionnément aimé, s'écriait avec un sentiment profond de plaisir et de douleur ,
Ah ! c'était le bon temps , jVtais bien malheureuse !
La traduction de Y Enéide avait reçu , dans sa nouveauté, les mêmes applaudissemens que les églogues , et depuis elle a subi le même sort, celui d'un oubli presque total. On a reproché à cette traduction beaucoup de contre-sens ; mais le plus fâcheux de tous , et le plus incurable , parce qu'il est continuel , c'est que le traducteur y est partout trop au-dessous de son original; partout il substitue à la noblesse, à la douceur, à l'élégance, à l'harmonie de Virgile , une versification lâche et négligée , le plus souvent sans vigueur, et quelquefois dure quand elle veut avoir de la force (t). Le principal mérite du traducteur, c'est d'avoir senti que Virgile perdrait trop à n'être rendu qu'en prose ; mais il devait sentir en même temps que c'était aux
Despréaux et aux Racine à le faire parler en vers. Heureusement pour Segrais, ces deux grands hommes , qui avaient été plus timides que lui , lui pardonnèrent l'audace de son entreprise , et même l'encouragèrent par leur suffrage ; le public , auquel ils donnaient alors le ton, mais qui, éclairé depuis sur leurs propres jugemens par la lecture de leurs chefs-d'œuvre, n'eût reçu qu'avec froideur la nouvelle Enéide quelques années plus tard , la reçut alors avec indulgence, et même avec accueil : il crut devoir ce bon procédé aux efforts de l'auteur, à son zèle pour Virgile et pour notre langue , et surtout à la supériorité de son travail sur toutes les traductions en vers français, dont la poésie ancienne avait jusqu'alors été déshonorée.
On peut porter un jugement semblable de la traduction des Géorgiques , qui n'a paru que long-temps après la mort de Segrais. Nous devons même ajouter à cette critique , que les reproches de faiblesse et de médiocrité , qu'on est en droit de faire à cet ouvrage , n'ont plus d'excuse dans la difficulté de la matière , depuis que M. l'abbé Delille a eu le bonheur et la gloire de la surmonter, par la belle traduction en vers qu'il nous a donnée de ces mêmes Géorgiques ; traduction qui répond enfin d'une manière victorieuse au reproche que les étrangers faisaient à notre langue et à notre poésie , de ne pouvoir rendre celle des Virgile et des Horace. Cette traduction a eu le double avantage d'être louée par tous les bons juges, et attaquée par des hommes qui n'avaient pas même le droit d'être jaloux : l'Académie Française leur a répondu pour M. l'abbé Delille, en l'adoptant parmi ses membres (2). La traduction qu'il a entreprise de Y Enéide y prépare un nouveau tourment à l'envie, et de nouvelles sottises aux mauvais critiques.
La société de Segrais était très-agréable. Une littérature étendue , choisie et variée , beaucoup de vivacité dans l'esprit , des anecdotes piquantes , ou sur la cour qu'il avait habitée , ou sur les hommes célèbres qu'il avait connus , lui fournissaient dans la conversation mille traits iutéressans , dont il augmentait le prix , par l'à-propos qui les amenait , et par le tour qu'il savait y donner (3). Plusieurs de ces traits ont été publiés après sa mort , dans un recueil qui a paru sous le titre de Segraisiana , Mais presque tous ont perdu dans cette compilation , froide et informe , l'agrément qu'ils avaient dans la bouche de l'auteur. On assure, d'ailleurs, que la mémoire de ceux qui ont présidé à cette rapsodie n'a pas toujours été fidèle , et qu'il se trouve dans le Segraisiana , beaucoup de choses fausses , ou tout au moins hasardées. On peut cependant y remarquer quelques passages dignes d'être recueillis.
L'auteur s'y plaint , par exemple , de la multitude de gens de qualité qu'on introduit dans l'Académie Française ; ce grand nombre de places mortes, si on l'en croit, fait beaucoup de tort à cette compagnie. // faut sans doute , dit-il , quelle ait parmi ses membres quelques hommes dont la naissance soit le titre principal ; mais le nombre devrait en être fixé à sept ou huit, et les autres académiciens devraient être choisis parmi toutes
les classes de gens de lettres // n'y aurait , ajoute-t-il
encore , que fort peu de science dans cette compagnie , si elle n'avait que des poètes ; car les poètes , de même que les prédicateurs, sont pour l'ordinaire trbs-ignorans L'académie a
besoin de grammairiens , de critiques , de savons dans les langues , et de gens expérimentés dans les beaux-arts. Cest ce que nous avons pris nous-mêmes la liberté de dire dans la préface de nos éloges , au risque de scandaliser , non les poètes vraiment dignes de ce nom , mais une foule de versificateurs subalternes , qui , persuadés que les barrières de l'Académie doivent tomber devant leurs frêles productions, sont tout surpris de se voir préférer des littérateurs très-estimables , dont le mérite ne se borne pas à coudre ensemble des mots et des rimes. L'autorité de Segrais , qu'ils n'accuseront pas d'avoir méprisé là poésie , adoucira peut-être l'amertume de leurs reproches , et apprendra du moins au public ce que les académiciens , vraiment zélés pour le bien de la compagnie , ont pensé de tout temps sur ses véritables intérêts.
Je me plaisais fort, dit Segrais dans un autre endroit, à faire des vers dans ma jeunesse , et même à les lire indifféremment à toutes sortes de personnes ; mais je m'aperçus que , lorsque Scarron , qui était pourtant mon ami intime , prenait son portefeuille et me lisait ses vers , il m'ennuyait souvent , quoique ses vers fussent très-bons. Je fis réflexion que je devais à plus forte raison ennuyer de même ceux à qui je lisais les miens, et qui n'aimaient pas autant les vers que moi , et je me fis une loi de ne les lire qu'à ceux qui m'en prieraient, et peu à la fois. Voilà encore un article du Segraisiana , que devraient sérieusement méditer tous les poètes médiocres , d'autant plus empressés à réciter leurs productions , qu'on l'est moins à les entendre; ils feraient très-honnêtement pour leurs auditeurs, et plus sagement encore pour eux , de relire tous les jours cette utile leçon , tant il est à craindre qu'ils ne l'oublient.
Néanmoins , en ménageant par complaisance le peu de goût de ses auditeurs pour la poésie, Segrais se plaignait quelquefois, en homme zélé pour son art , de ce que les poètes , autrefois si courus } c'est l'expression dont il se sert , étaient de son temps si
peu recherché* ; le siècle , disait-il , est devenu bien prosaïque : qu'aurait-il dit du nôtre , où la nation, rassasiée de vers, ne fait plus d'accueil qu'à ceux qui, au mérite de l'élégance et de l'harmonie, joignent celui des pensées et des images , et traite avec le plus juste mépris la poésie vide de choses , plus insipide encore par le sujet que par le coloris ? Combien d'avortons poétiques que notre siècle enfante avec une fécondité malheureuse, méritent le mot du même Segrais , qu'une femme avait prié de lui lire un de ces riens rimés : Quel arrêt ma condamné, madame, à lire cela jusqu'au bout.
Un autre trait du Scgraisiana , beaucoup moins judicieux, mais encore plus remarquable, mérite d'être cité par les décisions étranges qu'il renferme. « Les cabales , dit l'auteur, ne » servent de rien pour faire durer un ouvrage. On verra dans » trente ou quarante ans si on lira ceux de Racine comme on lit » présentement ceux de Corneille , qui ne vieillissent point. » Racine n'a travaillé qu'après lui et que sur sou modèle ; mais m il y a plus de matière dans une seule des scènes de Corneille, » qu'il n'y en a dans toute une pièce de Racine. Autre défaut i> de ce poète, c'est que ses acteurs n'ont pas le caractère qu'ils » doivent avoir. Etant une fois près de Corneille, sur le théâtre, » à une représentation de Bajazct, il me dit : Je me garderais * bien de l'avouera d'autres qu'à vous, parce qu'on dirait que » j'en parle par jalousie ; mais, prenez-y garde , il n'y a pas » un seul personnage dans le Bajazct qui ait les sentimens que » Von a à Constantinople ; ils ont tous, sous un habit turc, des
» sentimens français Cependant Racine et Despréaux n'es-
» timent que leurs vers ; ils ne louent personne, et il ne parait » pas un madrigal qu'ils ne censurent ; mais ôtez-les de la » poésie , ils sont muets ; car que savent-ils autre chose que de » rimer ? Perrault , qu'ils méprisent si fort, et qui ne laisse pas » que d'être un bon poète , quoi qu'ils en disent , sait beaucoup •» plus qu eux. »
Il s'explique encore ailleurs plus durement sur Despréaux : nous rapporterons les propres paroles du Scgraisiana , en ne changeant rien à la diction , quelque besoin qu'elle en puisse avoir. « Madame de Lia Fayette prétendait que celui qui se >» met au-dessus des autres, quelque esprit qu'il ait, se met au- »• dessous de son esprit. Despréaux est de ces gens-là ; il ne n sait autre chose que parler de lui , et critiquer ce qui n'en est » pas. Pourquoi parler mal, comme il a fait, de mademoiselle >» de Scudéri, dont les vers sont si naturels et si tendres? Ces « vers qui plaisent à tout le monde , ne sont pas de son goût ; « c'est qu'il ne saurait y mordre. Il a encore ce défaut de se
» copier sans cesse et de rabattre toujours la même chose. »
Nous ne ferons aucune réflexion sur le jugement que porte Segrais des tragédies de Racine, encore moins sur sa prédiction, si cruellement démentie par la postérité , qu'on ne lira plus dans trente ou quarante, ans les pièces de ce grand homme. Nous nous contenterons de rapprocher de ce jugement incroyable celui de madame de Sévigné , que Racine n'ira pas loin (4) , et de gémir sur le triste pouvoir de la prévention et de la cabale , pour égarer les personnes du tact le plus délicat , et les plus faites pour bien juger en matière de goût (5).
Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire Jdans les passages que nous venons de rapporter , c'est la manière dont l'auteur parle de Despréaux, qui l'avait néanmoins si hautement célébré dans ces mrmes satires oh il a si fort maltraité des écrivains beaucoup plus estimables. On a peine à concevoir comment Scgrais a pu manquer à ce point de procédé pour son fidèle et presque seul panégyriste. L'unique raison qu'on puisse apporter de son peu de reconnaissance , c'est que l'amour de la patrie étouffait en lui jusqu'au sentiment de l'amour-propre ; les traits lancés par Despréaux contre Corneille et mademoiselle Scudéri que Segrais regardait l'un et l'autre comme l'honneur de sa province , avaient effacé de son souvenir les éloges que le satirique lui avait donnés. Quoi qu'il en soit , le désir de venger et de louer les poètes normands , ses compatriotes , ne devait pas rendre Segrais injuste à l'égard de cet illustre écrivain , qui ne lui avait pas, il est vrai , donné toujours l'exemple de la plus exacte équité dans ses jugemens, mais à qui notre poésie, notre littérature et le bon goût doivent une reconnaisance éternelle.
Il est certain que personne n'était plus attaché que Segrais à la gloire de son pays, et plus empressé de la célébrer et de la perpétuer. Il avait fait placer à la façade de sa maison la statue de Malherbe , avec des vers que le cœur avait dictés plus que le talent , mais qui exprimaient au moins son enthousiasme pour le créateur de la poésie française (6). Il avait placé dans la salle où s'assemblait l'académie de Caen les portraits des hommes les plus illustres de cette académie et de sa province, entre autres ceux de Bertant , évéque de Séez , de Sarrasin , et du docte Huet, évéque d'Avranches : Segrais se brouilla dans la suite avec ce dernier, pour l'explication d'un passage de Virgile; étrange raison d'inimitié entre deux hommes de mérite , qui n'étaient ni femmes ni théologiens ; mais cette brouillerie ou ce refroidissement n'a pas empêché M. Huet de célébrer, dans ses Mémoires, les talens et les ouvrages de son compatriote ; il fut au moins plus équitable que les Sauraaise et les Pétau , qui ,
pour des querelles aussi peu importantes , se sont déchirés avec tant de fiel , et qui , après avoir donné tout à la haine, n'ont rien accordé à la justice.
Segrais fut affligé , dans ses dernières années , d'une maladie de langueur qui le conduisit au tombeau ; il regarda ses longues souffrances comme un bienfait du ciel , dont il profita pour réveiller en lui les sentimens de piété qui avaient toujours fait la règle de sa vie. Il avait exprimé ces sentimens jusque sur le cadran solaire de sa maison de campagne. On connaît ces vers de l'Aminte du Tasse : E perdu to tutto il tempo , che a non amar si spende {Tout le temps qu'on n'emploie pas à aimer est perdu) : Segrais prit ces vers pour la devise de son cadran , en y ajoutant cette restriction : A non amar id Dio ( qu'on n'emploie pas à aimer Dieu) ; correction plus édifiante , à la vérité, que poétique, mais bien digne d'un versificateur chrétien , et qui doit être le refrein des âmes pieuses , comme les vers du Tasse doivent être celui des âmes tendres.
Cependant la piété de Segrais , quoique vive et affectueuse , était sage et éclairée. Il pensait avec raison que l'hommage de la créature est d'autant plus agréable à la bonté suprême , qu'il est plus réfléchi et plus libre > et il regardait comme un des plus grands fléaux de la religion et de l'Etat , la loi qui , en permettant^ seize ans les vœux monastiques , livre aux cloîtres et au desespoir de malheureuses victimes d'une dévotion ardente et prématurée. Cette loi lui paraissait d'autant plus barbare, qu'il n'avait , disait-il , connu personne qui, au sortir de l'enfance, et dans la première fermentation d'une âme neuve et active , n'eût eu la fantaisie de s'enchaîner à la piété dans quelque ordre religieux ; fantaisie qui , de nos jours , grâce aux progrès des lumières, est devenue beaucoup moins commune, et diminue même assez sensiblement pour faire espérer aux chrétiens éclairés que les vœux seront désormais moins précoces et plus réfléchis. Segrais appelait cet accès de ferveur passagère ,1a petite vérole de l'esprit, en ajoutant qu'il en avait été attaqué comme les autres1, et en gémissant sur le sort des infortunés qui n'avaient pas eu comme lui le bonheur d'échapper à cette funeste épidémie.
On fit à Segrais une o pi ta plie en vers, dont le sens était , que Virgile l'abordant aux Champs-Elysées, lui parla français, eu
* Busgy Rnbutin compare à la même maladie une auuc manie que celle <Io se faire moine , la manie de l amour, plua naturelle» plus commune ce plus excusable. « Cette pattion, dit- il , fait faire encore plus de folie» aux périt sonnes figées qu'aux jeunes gens , et ressembla en ce point a ta petite a vérvlc , qui tn d'autant plut dangereuse qu'elle tient plus tard. *
lui disant : C est vous qui me l'avez appris. Nos lecteurs sont en état d'apprécier cet éloge. Ils ne pourront au moins refuser à Segrais la justice d'avoir été un homme de beaucoup d'esprit, de mœurs aimables et honnêtes, un excellent, littérateur, et surtout un philosophe très-estimable dans ses sentimens et dans sa conduite. S'il n'eut pas les talens d'un grand poète, il eut un avantage beaucoup plus désirable , il fut sage et heureux. On a donné cet éloge à quelques gens de lettres , et on peut remarquer, avec regret, que ce n'est guère aux plus illustres. Le bonheur, cet objet de nos désirs , mais qui fuit et repousse la grandeur et les richesses , serait-il donc obscurément attaché à la médiocrité en tout genre , à celle des talens, comme à celle du rang et de la fortune? et serait-il vrai que le génie, en secouant son flambeau sur le petit nombre d'hommes à qui il prodigue ses dons , semble en même temps les vouer à la douleur et à l'infortune, dont il leur imprime, pour ainsi dire, le sceau cruel et durable ? Segrais n'éprouva point cette illustre et orageuse destinée; mais ni ses qualités littéraires, philosophiques et morales, ni même les éloges de Despréaux, n'autorisaient un amateur1, qui a fait élever un Parnasse français en bronze, avec plus de dépense que de goût , à mettre notre académicien sur ce Parnasse, au nombre de nos plus célèbres poètes, et à lui donner dans ce monument une place qu'il a refusée à Quinault. Ni Segrais, ni Racan, ni Chapelle, ni Lulli même, n'étaient faits pour se trouver là, comme il a plu à cet amateur, entre Corneille , Despréaux , Molière , Racine et La Fontaine , et pour représenter les neuf Muses avec ces cinq grands hommes. L'illustre poète Jean-Baptiste Rousseau regrettait qu'un tel monument n'eût pas été mieux conçu (7) , et ne méritât tout au plus d'être loué que par l'intention.
NOTES
(1) Nous ne citerons pour échantillon de cette traduction de VEnéide , que la manière dont Segrais a rendu les beaux vers où Virgile a peint Camille, reine des Volsques.
IUa vel intactœ segetis per summa volaret Gramina , nec tencras cursu lœsûset aristas,
• Cet amateur est feu Thon du Tillet ; il a fait sculpter son Parnasse en bronze , par un artiste très-raedioerc , nomme Ganiier, et iJ en a donne une description tres-volumiueusc , qu'on croirait aussi l'outrage du sculpteur , à en juger par le ttyle.
ao4 NOTES SUR L'ÉLOGE
Vel mare per médium , fluctu tuspensa tumcnti , Ferrcl itcr, celeres tu e cingeret œquore plantas
Elle aurait pu voler 6ur les jeunes sillons , Saus courber les épis sous ses vîtes talons ; Elle aurait pu courir des mers la plaine humide , Sans que le flot salé mouillât son pied rapide.
Il est surprenant que l'abbé Gedoyn, qui se piquait d'être difficile r, ait rapporté et adopté de pareils vers dans la traduction de Quintilien. 11 a seulement mis légers talons , au lieu de vîtes talons.
Si on doit convenir que Scgrais réussissait mal dans les vers épiques, et très-médiocrement dans l'idylle , nous avons de lui une chanson qui marque du talent pour ce petit genre, et à laquelle le tendre et délicat Tibulle n'aurait pas refusé son suffrage. Cette chanson trèsconnue, et qui commence par ces mots :
Timarettc s'en est allée,
finit par ces quatre vers pleins de sentiment et do na turcl :
Je n'espérai jamais qu'un jour clic eut envie De finir de mes maux le déplorable cours ;
Mais je l'aimais plus que ma vie,
Et je la voyais tous les jours.
(a) Un de ces aristarques si sévères , et si peu faits pour l'être , voulant montrer à M. l'abbé Delille comment il faut traduire les poètes, s'est hasardé de mettre en vers français , a sa manière , ces trois beaux vers des Géorgiques :
Félix qui pntuit rerum engnnscere causas , jitque m dits omnes et inexorabile fatum , Subjecit pedibus, strepilumque Acherontis avari!
Nous n'avons retenu de ce grand modèle de traduction , que le dernier vers , qui mérite d'être cité par l'excès du riaicule :
Et l'avare Achéron , dont on fait tant de bruit.
C'est ainsi que ce grand critique traduit Virgile.
(3) Madame de Sévigné rapporte un trait de Segrais, par lequel on peut juger du genre d'esprit qu'il portait dans la conversation, <* J'ai » fait, dit-elle à sa fille (lettre du 4 mars 167a), tous vos compli- » mens ; ceux que l'on vous fait surpassent le nombre des étoiles. » A propos d étoiles, la Gouvillc était l'autre jour chez laSaint-Lou , » qui a perdu son vieux page : la Gouville discourait et parlait de » son étoile; enfin, que c'était son étoile qui avait fait ceci, qui avait » fait cela. Scgrais se réveilla, comme d'un sommeil , et lui dit : Mais, » madame , pensez-vous avoir une étoile à vous toute seule ? Je nen- » tends que des gens qui parlent de leur étoile ; il semble qu'ils ne » disent rien : savez-vous bien qu'il ny en a que mille vingt-deux ;
' Voyez l'article de l'abbé Gedoyn.
DE SEGRAIS. ao5
» voyei ê'ilpeuty en avoir pour tout le monde. fl dit cela si plaisam- » ment et si sérieusement, que l'affliction en fut déconcertée. »
Quoique venu de très-bonne heure à Paris, et ayant long-temps habité la cour, Scgrais avait entièrement conservé l'accent de sa province, et même un peu le jargon bas-normand -y ce qui donna lieu a Mademoiselle de dire à quelqu'un qui allait en Normandie avec Scgrais : Vous avez là un fort bon guide , il sait parfaitement la langue du pays.
Scgrais se piquait d'une science bien plus profonde que celle de la langue normande ; il se prétendait fort habile dans l'astrologie judiciaire. Ayant été trouver, de la part de Mademoiselle , un fameux astrologue espagnol , qui lui prédit que cette princesse ne serait jamais mariée (elle le fut pourtant a M. de Lauzun), il voulut sonder la capacité du prophète, et lui fit , d'après les règles de l'art astrologique, plusieurs objections embarrassantes, dont le devin se tira parfaitement : Scgrais demeura persuade de la science profonde de ce Nostradamtis , et de la vérité de ses prédictions.
(4) Les jugeraens même les plus justes de madame de Sévigné avaient encore une assez forte teinte du mauvais goût dont elle s'est rendue si coupable à l'égard des chefs-d'œuvre de la scène française. Dans une lettre au comte de Bussy , où elle donne à notre charmant fabuliste français des éloges bien mérités et même bien sentis , elle les défigure un instant après par ces malheureuses paroles : « On ne fait » point entrer ccriania c»^»n u »»«••- ■ ~ — - - T » facilité des ballets de Benserade et des fables de La Fontaine.... Il » n'y a qu'à prier Dieu pour eux ; car nulle puissance humaine n'est » capable de les éclairer. C'est le sentiment que j'aurai toujours pour » un homme qui condamne le beau feu et les vers de Benserade , dont » le roi et toute la cour a fait ses délices, et qui ne connaît pas Ut » charmes des fables de La Fontaine. »
C'est ainsi que le philosophe aimable , mais détestable poète, Saint-Evremont , mettait du Ryer à côté de Racine. Nous avons été charmés, dit-il , d'Alcionée et tfAndromaque.
Ces jugeraens doivent paraître d'autant plus étranges, que d'autres auteurs du même temps étaient appréciés par madame de Sévigné, avec le goût le plus éclairé et le plus pur. Voici comme elle parle de l'auteur de Cléopâlre, alors si généralement célébré, excepté parle sévère Despréaux. « Le style de La Calpreuèdc e3t maudit en radie » endroits j de grandes périodes de romans, de méchans motSj'je » sens tout cela. J'écrivis l'autre jour à mon fils une lettre de ce
* style, qui était fort plaisante. Je trouve donc que celui de La Cal-
• prenède est détestable, et cependant je ne laisse pas de m'y prendre » comme a de la glu : la beauté des sentimens, la violence des pas- » sious, la grandeur des événemens, et le succès miraculeux de leurs » redoutables épées , tout cela m'entraîne comme une petite fille. » Mais ce qui doit le plus étonner , c'est que dans une des lettres ( car a y en a plusieurs) où madame de Sévigné cherche à rabaisser Racine , pour lui préfère? 900 vieux et illustre rival , on lit c«s propres
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paroles: « Vive donc noire ami Corneille; pardonnons-lui de ..... » chans vers , en faveur des divines saillies dont nous sommes transît portés ; ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Des- » préaux en dit encore plus que moi; en un mot, c est le bon goût, » tenez-vous-y *. » Madame de Sévigné était -elle mal instruite de la manière dont pensait Despréaux sur Corneille et sur Racine ? ou exagérait-elle ce qu'elle lui avait entendu dire sur le mérite rare et incontestable de Corneille ? ou enfin ce sévère appréciateur des talens et du génie croyait-il en eflet, tout mis eu balance, Corneille plus grand homme encore que Racine ? Il est certaiu que , dans le temps où madame de Sévigné écrivait cette sentence, sous la dictée, pour ainsi dire, de Despréaux, Racine n'avait pas fait encore ses trois chefs-d'œuvre, îphigénie, Phèdre tlAthalie /mais il avait fait Anâromaque, B rit an m eus et Bajazet, et les rôles admirables d'Hermione , de Roxane, d'Agrippine, de Burrhus et d'Acomat. R est certain encore, que, dans une des notes sur Longin, Despréaux semble préférer assez ouvertement Racine à Corneille. Comment accorder ce jugement avec le passage de madame de Sévigné? comment le concilier surtout avec l'anecdote que plusieurs hommes de lettres, encore vivans, ont entendu raconter à feu Boindin, qu'étant allé dans sa jeunesse avec La Motte rendre hommage à Despréau*, dans »« maison d'Auteuil, il prit la liberté de demander à ce grand poëte, quels avaient été les véritables hommes de génie du siècle de Louis XTV ?
iM^VonfiOli , Molière ^rtmoï'^vZ^ " na,vement Dcs-
neiait qu un trts-bel esprit , à oui / avais nnnri. A r • j v , 9 cilement Dm m* An )„♦,.. • ' PP o faire des vers diffi-
cilement, ues gens de lettres qui ont connu La Motte apurent lui
ZZZ TdU 7rCrCe"e -^conversation. Quï'pemT." q« conclure de ces faits contradictoires ? ce que le lecteur jugera à propos. Quelque jugement qu'il prononce, la querelle interminable sur Corneille et sur Racine n en sera ni mieux éclaircie ni plus décidée.
(5) I)ans le passage que nous avons rapporté du Segraisiana, au sujet des tragédies de Racine, le jugement de Corneille sur Bajazet peut mériter quelque attention , d'abord par le nom respectable qu'U porte, et de plus, parce que la critique de ce grand homme est an-
puyée et motivée même par un autrejuge non moins respectable, par Voltaire, qui dans une lettre au comédien La Noue, fait à peu près les mêmes reproches que Corneille au rôle de Bajazet
« Qui aime mieux que moi les pièces de l'illustre Racine? gui les » sou plus par cœur? Mais serais-jc fâché que Bajazet , par exeranle » eut quelquefois un peu plus d'élévation ? ' P cxeraP,c'
Elle veut, A coma t, qae je l'épouse. — Eh bien.'
T out cela finirait par une pcrGdic.
.Vcpouscrau, ci qui? s'il faut que je le die,
Lettre à madame de Grignan , du 16 mar* t77q.
DE SEGRAIS. ao7
Une esclave attachée à ses seuls intérêts. — Si Totre cœur était moins plein de son amonr , Je tous verrais sans doute en mugir la première ; Et pour vous épargner une injuste prière , Adieu ; je vais trouver Roxanc de ce pas ,
Et je vous quitte Et moi je ne vous quitte pas.
Que parlei-voos, madame, et d'époux et d'amant? O ciel! de ce discours quel est le fondement? Qui peut vous avoir fait ce récit iutidèle ? Je vois enfin , je vois qu'en ce même moment Tout ce que je vous dis vous touche faiblement : Madame, finissons et mon trouble et le votre; Ne nous affligeons point vainement l'un cl l'autre. Roxanc n'est pas loin, etc.
« Je vous demande, monsieur, si, à ce style, dans lequel tout le » rôle de ce Turc est écrit , vous reconnaissez autre chose qu'un Fran- » çais qui appelle sa Turque, madame , et qui s'exprime avec élé- » gance et avec douceur? IVe désirez-vous rien de plus mâle , de plus » fier, de plus animé dans les expressions de ce jeune Ottoman, qui » se voit entre Roxanc et l'Empire, entre Atalide et la mort ? C'est à » peu près ce que Pierre Corneille disait à la première représentation » de Bajazet, à un vieillard qui me Ta raconté : cela est tendre, tou- » chant, bien écrit j mais c'est toujours un Français qui parle. Vous » sentez bien , monsieur , que cette petite réflexion ne dérobe rien » au respect que tout homme qui aime la langue française doit au » nom de Racine. Ceux qui désirent un peu plusde coloris à Raphaël » et au Poussin , ne les admirent pas moins. »
Si ces réflexions sur le rôle de Bajazet paraissent assez bien fondées, si elles peuvent même s'étendre jusqu'au rôle d'Atalidc, elles ne seraient pas applicables aux deux beaux rôles d'Acomat a Roxane. Aussi Voltaire ne touche-t-il pas à ces àe**r.**s Perfon' semble que Corneille, en enveloppant dans la - ?0a lllusl,rf nvaL
*R^ Atalide , mai,
pas eux-mêmes e-> '"aIouse' et dan* cetle Situ^«on, rien ne res- Koxane e t femme turque, qu'une femme française on ita- . . .*alion et le rang y mettent bien peu de différence : il en est l^m„me d'Acomat, qui n'est qu'un vieux ministre politique, blanchi
uûs les armes et dans les affaires ; un tel ministre est à peu près le
même dans tous les pays du monde.
(6) Non-seulement , disait Segrais , Malherbe est le chef de nos poètes lyriques, mais il a fait tous ceux qui l'ont suivi. Eloge vrai, dicté par le bon godt et par la raison, et surtout bien propre à Malherbe, dont le vrai nénte est d'avoir mis le premier dans les vers français de l'harmonie* de Yêlégance, comme l'a dit lui-même avec tant d'élégance et d'brmouic t le législateur Despréaux.
O préteud ouc ce même Malherbe, si sensible a l'harmonie des
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vers, et qui en a été le créateur parmi nous, était absolument dénué d'oreille pour la musique. Plus dW homme de lettres célèbre a été dans ce cas , et même en a l'ait l'aveu. Juste Lipsc et Ménage étaient de ce nombre, sans parler de beaucoup d'autres. Le second de ces deux savans faisait pourtant des vers en quatre langues, en latin, en grec, en italien , et même en français. Cette insensibilité musicale, même dans un poète, est peut-être moins surprenante qu'on ne pourrait le croire. La mélodie du chant et celle des vers, quoiqu'elles aient , pour ainsi dire, quelques points d'attouchement communs, sont trop séparées et trop différentes à d'autres égards, pour qu'une oreille vivement affectée de Tune , soit nécessairement entraînée et subjuguée par l'autre, surtout si la mélodie musicale est renforcée, pour ne pas dire troublée, parles effets bruyans de l'harmonie moderne; effets que l'oreille délicate des anciens paraît n'avoir pas sentis, ou peutêtre qu'elle a réprouvés.
(7) Croirait-on que des hommes qui se disent citoyens, et qui se prétendent éclairés, ont pensé bien moins sagement que Scgrnis sur ïage propre aux vœux monastiques? C'roirait-on que, lorsque le feu roi voulut rendre unédit, qui mît ces vœux à vingt-cinq ans, suivant l'ancienne loi du royaume, cet édit éprouva tant de résistance, qu'il ne fut possible de mettre les vœux qu'à vingt-un ans pour les hommes , et à dix-huit ans pour les femmes; c'est-à-dire , à un Age où la loi ne permet aucun engagement civil? Croirait-on que depuis on a fait les plus fortes tentatives, mais heureusement sans succès, pour obtenir de notre jeune et sage monarque , que les vœux fussent rétablis à seize ans? Respectables pasteurs de l'ancienne Eglise, auriez-vous jamais pensé que , par le seul motif d'empêcher la dépopulation des cloîtres, dont l'énorme multiplication est déjà un si grand mal, il dAt être -^rmis aux citoyens de prendre cet engagement sacré, lorsqu'ils ne ternutw e cnéut j»cn prévoir les suites , et d'envisager le danger ftmes reeUeme... Mréc; îtcs? Sauriez- vous pas été persuadés que les a cette sainte vocal.. , u vie m0Qasti n'échapperaient jamais c.nquante ans, pour faire p^;l . lou- t tôt , même à que d'en aggraver le ,oug en 1 acefc.. » ? ct |ul , fc
traire demandé à tous les gouvernemens <jf». V salfcon. d'abroger la loi qui déclare les vœux indissolub*... ^ ^ ^ été que plus sacrés et plus chers pour ceux quunc reb^ ^ CUS5cnt éclairée aurait conduits dans ces saints asiles ; et cette aui'°t>- -.ncnt produit dans les cloîtres ce que produisit dans Rome la loi qui ^, mettait le divorce : il n'y en eut pas un seul durant l'espace de cinq siècles. Peut-être ferait-on bien, disait un sage et vertueux pontife, de n'exiger les vœux monastiques que pour un an : on mettrait les religieux à l'abri du repentir et du scandale. Dans les ordres rigoureux, ajoutait un saint cardinal , il y a toujours un tiers de Saints un tiers de fous, un tiers de mécontens.
Cette fantaisie passagère de se faire^moinc, qui est ordinaionient la folie delà jeunesse , avait pris beaucoup plus tard au célèbre b|zac.
Sur la fin rie ses jours, la dévotion s'empara tellement de lui , qu'il entra dans un couvent de capucins , où il voulait prendre l'habit. Heureusement il n'y resta pas « M. de Balzac, disait à cette occasion » un de ses amis , veut apparemment goûter avant sa mort la satisfac- » tion qu'il a désirée plus d'une fois, de pouvoir librement et impu- » nément soléciser avec ses égaux , pour se soulager des efforts pé- » nibles que lui coûtait la composition de ses ouvrages. Il pourra ouir » tout à son aise de celte douce satisfaction dans la société de ses » nouveaux confrères. »
Un faitplus singulier encore égayera un moment la tristesse de cette note. Le chancelier Séguier, dans sa jeunesse, avait pris l'habit de chartreux à Paris , moins, il est vrai, par dévotion que par un désespoir amoureux. Le jeune novice, tourmenté souvent par sa passiou et par son âge, avait demandé à son supérieur un remède contre les maux qu'il endurait. Le bon père lui ordonna, toutes les fois qu'il seutirait quelque tentation violente, d'aller aussitôt sonner la cloche, pour se recommander en cet instant aux prières de toute la communauté : Séguier obéit; mais il eut si fréquemment recours à la cloche , qu'enfin toute la maison , étourdie et fatiguée, pria le supérieur de la délivrer de cet ardent novice , qui , vraisemblablement, ne se lit pas prier beaucoup pour laisser en repos ses tristes confrères.
Mais ce qui doit bien plus surprendre que le capucin Balzac et le chartreux Séguier , c'est le voeu que le prince de Gonti , frère de lu duchesse de Lotigueville, avait fait en i653 à Bordeaux, d'entrer et de mourir dans la compagnie de Jésus. Voici la copie tristement curieuse de ce vœu, presque incroyable; nous y joindrons la traduction française , pour l'édification ou l'indignation de ceux d'entre nos lecteurs qui n'entendent pas le latin.
Jésus, Maria , Jqsepij , Angélus custos, beatus pater Ignatils.
Omnipotent sempiteme Deus , ego ARMANDUS DE Bourbon , licet undecumque divino conspectu tuo indignissimus , fretus tamen tua pietate ac misericordiâ infinità , et impulsus tibi serviendi desiderio , voveo coram sacrât issima Vtrgine Maria, et curia celesti universâ , divinœ mnjestati tuœ , castitatem perpétuant , et propono firmiter Societ aient Jssu me ingreisurum , in quâ vivere et mori ad majorent tuam glanant ardent issimè cupio. A tuâ ergo immensâ bonitate , et clément iâ infinit ây per Jesu Christ 1 sanguinem peto supplictter , ut hoc holocaustum in odorem suavttatis admitlere digneris , et ut largttus es ad hoc desiderandum et offercndttm , sic etiam ad explendum g rat ta m uberem largiaris. Amen. Datum Burdigatat , die secundo februarii , purification i beatœ Virginia Mario? cvnsecralâ , et sanguine meo substgnatum, anno Domini i653 , atatis mea? a3 cum quatuor ihensibus. Arma NULS he Bourbon.
Sancta Maria , Mater Dei et Virgo , ego te in dominant , patron a m et advor.atam eligo , rogoque enixè ut me adjuve» ad servandum votum nteum, et ad executioni mandandum propositum meum. Amen.
9xo \OTES SUR L'ÉLOGE
« JÉSIS, MaRIE , JOSEPH, ANCE GARDIEN, BIENHEUREUX PÈRE IGNACE.
» Dieu éternel el tout-puissant , moi Armand de Bourbon , quoiqu'il » tous égards très-indigne de vos regards divins, plein de coufiauce » néanmoins eu votre bonté et votre miséricorde infinie, et poussé » par le désir de vous servir, je fais vœu à votre divine majesté, en i> présence de la très-sacrée Vierge Marie, et de toute la cour céleste, » de garder une chasteté perpétuelle, et je me propose fermement » d'entrer dans la .société de Jésus , dans laquelle je désire très-ardem- » ment de vivre el de mourir pour votre plus grande gloire. Jesup- » plie donc, parle sang de Jésus-Christ, votre immense bonté et » clémence infinie, dédaigner recevoir cet holocauste en odeur de vj suavité , et de m'accorder l'abondance de votre grâce pour remplir n mon vœu , comme vous me Pavez donnée pour former ce vœu et » pour vous l'offrir. Ainsi soitil. Donné à Bordeaux, le second jour v de février, consacré à la purification de la bienheureuse Vierge » Marie, el signé de mon sang, Tan du Seigneur i653, à l'âge de vingt - » irois ans et quatre mois. Signé , Armand de Bourbon.
« Sainte Marie, Vierge et mère de Dieu , je vous choisis pour mai- » tresse , palrone et ad vocale, et vous conjure de m 'aider à garder » mon vœu, et à exécuter mon projet. Ainsi soit il. ><
L'original de ce vœu , trouve dans les papiers de madame de Longucville après sa mort, fut remis par M. Aubert, son aumônier, entre les mains d'Ainclot de La Houssayc, qui l'a transcrit dans ses Mémoires, t. i , p. i/p. Heureusement pour l'honneur de la maison de France, la grâce, qui, selon ce faible prince, lui avail inspiré le beau projet de chasteté et de jésuitisme, lui manqua pour l'exécuter j car il épousa, l'année suivante, i654 , la nièce du cardinal Mazarin. On assure même qu'au grand scandale de la société , il oublia si parfaitement sou vœu , qu'il se fit janséniste. Aussi a-l-ilreçu des écrivains de ce parti les plus grands éloges pour sa haute ptêtè, surtout pour je ne sais quels ouvrages de dévotion qu'il avait composés dans ses momens de ferveur; occupation plus digne d'un moine que d'un prince. Mais en revanche les Jésuites ont gardé le silence le plus profond sur ces productions religieuses ; ils ne se sont pas même vantes de l'honneur incroyable que le priuce de Couli avait voulu leur faire, et dont il s étaient Vus si douloureusement frustrés.
On assure que le père du dernier prince de la maison de Longuevillc. voyant ou croyant son fils insensé, offrit aux jésuites 4 00,000 livres pour le recevoir. Il entra en effet dans la société , mais s'en dégoûta et la quitta bientôt; el en cela du moins ne se montra ni fou, ni imbécile.
(7) On peut voir dans le tome 5 des lettres de Rousseau, la lettre de ce grand poète à son ami l'auteur du Parnasse, sur le mauvais choix de quelques uns des personnages qui figurent dans celte composition. M. Tilon , dans sa réponse, se justifie comme il peut , eu
DE SEGRAIS. m
disant qu'il ne voulait placer en pied sur son monument, que des poêles du siècle de Louis XIV. Mais pourquoi se borucr à ce siècle? pourquoi même n'y pas admettre des poêles vivans?On aurait trouvé Malherbe, Rousseau et Voltaire qui avec Quinault auraient dignement représenté les quatre Muses dont on avait besoin. Pourquoi , d ailleurs , mettre parmi les trois Grâces du Parnasse , avec mesdames Deshoulières et de La Suzc , mademoiselle de Scudéri , qui était un modèle de mauvais goût? pourquoi avoir inscrit sur ce Parnasse les noms de tant de mauvais poètes ? Le constructeur n aurait pas mieux fait d'y placer Voiture, quoique Rousseau le lui conseille daus sa lettre. Mais ce qui doit étonner le plus, c'est le médaillon qu'il demande à M. Tilon du Tillct pour le très-médiocre versificateur Arnauld d'Andilly , dont les belles poésies, dit-il, font autant d'honneur aux lettres qu'à la religion , et qu'on peut regarlvr comme le seul qui ait consacré avec succès le* Muses à la piété
M. l'abbé de Radonvilliers , aujourd'hui membre de l'Académie , loue dans les vers suivans le Parnasse de M. Tilon.
O vous qui les premiers en Grèce, en Ausonic, Favoris de» doctes sœurs , Sûtes goûter les douceurs De la divine harmonie , Si de nobles rivaux, d'un même zèle épris ,
Osent vous disputer le prix , S'ils savent «fans leurs vers faire couler vos grâces,
Vos accens , vos sons les plus doux , Grecs et Romains, n'en soyez point jaloux
Garnier, d<'* héros de notre âge, Sur le bronze docile a grave le visage;
Et du Tillct eu ses écrits
A f.iit revivre leur* ctpiîts...,.
Tilon sans doute a méu'lé
Que noire lyre l'éternisé j Mat* déjà son ouvrage et sa noble entreprise L'ont assure sans no is de l initiioi talité.
On poëte anonyme, plus prodigue de son encens, l'a proslitué à M. Tilon , dans ces quatre vers , dont la pensée lui a sûrement paru très-heureuse.
1 Un apologiste de M. Titou du Tillct a prétendu que cet amateur, voulant donner place sur son monument aux neuf Attises, représentées par neuf poètes du siècle de fouis XI A\ avait choisi Scgrais pour représenter Euterpe, qui présidait sur le Parnasse de la Grèce au genre pastoral ( Dulciloquis calamos Euterpe Jlalibus urget , dit Ausooe), et Chapelle pour représenter la uiusc Eratn, qui présidait, sur le rucnic Parnasse , à la poésie gaie et badine (Plectra gerens Erato tallal pede , carminé, vultu), excuse tièsfaiblc, i°. parce qu' Euterpe présidait réellement, sur le Pai nasse grec , à la musique des instrument à vent, non au genre pastoral j et qu'A/*a/o présidait a la poésie amoureuse , non à la poésie badine. Cela est si vrai , que Virgile l'invoque dans le septième livre de V Enéide, pour chanter la guerre d'fcjiéc et de l'araus se disputant Lavinie; a°. parce qu'il ne peut jamais y avoir de bonnes raisons pour faire représenter deux Muses par deux poètes tels que Segrais et Chapelle , l'un médiocre , l'autre négligé.
ai 2 NOTES SUR L'ÉLOGE DE SEGRAIS.
Du Titon de l'antiquité A celui «le nos jour» , connais la diflérenec ; L'un recul et perdit son immortalité,
L'ainre en jonit et la dispense.
C'est encore à peu près le sens de ce distique latin, car M. Titon a été célébré dans les deux langues.
Viveic dent aliis votes , tu vatibus ipse riverc das, Pindo viVw eo ipse tuo.
Le Parnasse français en bronze se voit actuellement dans une des salles de la bibliothèque du roi. On y a ajouté les statues en pied de Voltaire , Crébillon et Rousseau ; mais on a oublié celle de Quuiault , dont Lulli porte seulement le médaillon ; et on u'a donné non plus qu'un médaillon à Malherbe , qui mérilait bien une statue, comme créateur de notre poésie lyrique. En récompense , on trouve sur ce Parnasse beaucoup de médaillons qui n'y devraient pas être ; ceux de Scarron , de Lainez , etc. } et la statue en pied de M. Titon du lillet , qui aurait mieux fait de se souvenir du vers •
Parmi tant de héros, je n'ose me placer.
ELOGE DE CHARPENTIER"
]NTous commencerons cet article par rappeler en substance ce que l'abbé d'Olivet a dit de notre académicien , d'après le Journal des Savans , dans l'histoire de la compagnie.
« Le talent qu'il montra dans ses premières études, 1 avait fait » destiner au barreau par sa famille. Mais , quelque propre qu'il fût à cette profession, l'amour des lettres ne lut permit pas » de s'y engager. 11 préféra, à une vie tumultueuse et agitée, » le repos et le silence du cabinet, et à l'étude des lois , la con- » naissance des langues et des bons auteurs de l'antiquité. Col- „ bert étant entré dans le ministère , et ayant conçu le dessein de » former, à l'imitation de nos voisins, une compagnie pour le » commerce des Indes orientales , voulut donner à toute la France ». une idée avantageuse de cet établissement, par un discours » qu'il fit publier sur ce sujet. Il fut tellement satisfait de Char- » pentier, qui avait composé ce discours, qu'il le fit entrer dans „ une académie alors naissante et très-peu nombreuse , qu'on » appelait Y Académie des médaiW-s , et qui est devenue celle des »» inscriptions et belles-lettres. Les langues savantes que Char-
» François Charpentier, ne h Paris, le i5 février i6ao; reçu à la place de Je au Bca'idoin, le ; janvier iG&o t mou le ua avrU 1702.
ÉLOGE DE CHARPENTIER. 2.3
« pentier possédait parfaitement, sa profonde connaissance de » l'antiquité , et sa critique judicieuse et sure, le rendaient très-
» propre à concourir aux travaux de cette société littéraire
>» Le discours qu'il a donné au public, de Vexcellence et de F u- » ttlité des exercice* académiques , montre assez quel était son >» zèle pour ces exercices. Mais son assiduité aux assemblées de » l'Académie le prouve mieux encore. Il en a soutenu les travaux » par son exemple , et nul autre académicien n'a parlé plus sou- » vent à la tête de la compagnie. »
Cette fonction, toujours honorable, et quelquefois délicate, de porter la parole au nom de ses confrères, fonction redoutée du mérite timide, était très-recherchée de notre académicien; il bénissait le sort quand il en recevait cette marque de faveur: il eut souvent le bonheur d'être servi par la fortune comme il le désirait; et quand elle trompait ses vœux, il la corrigeait autant qu'il était en lui, en s'empressant de remplacer ceux de ses confrères, que des raisons de maladie , d'affaires, de timidité ou de paresse , empêchaient de paraître aux regards du public et de s'offrir aux éloges ou à la censure. Une figure imposante, une voix forte et, pour ainsi dire, impérieuse, donnaient à Charpentier toute la confiance nécessaire dans ces circonstances critiques : c'est à cette voix pénétrante et sonore , ainsi qu'à la surdité d'un autre académicien , que Benserade avait fait allusion dans une pièce où il disait :
Et le tonnant Charpentier, Qu'entend l'abbe de La Chambre (i).
Ce fut dans une de ces occasions oii Charpentier était si content de porter la parole, qu'étant chargé, au nom de l'Académie, du panégyrique du Roi, dont retentissaient alors nos assemblées publiques, il entra tout à coup dans une sorte d'enthousiasme religieux ; et paraissant oublier tout-à-fait ses auditeurs, adressa une partie de son discours au portrait du roi, qui était exposé dans la salle. Cette espèce d'invocation eut le malheur de prêter au ridicule , quoique faite dans un lenip* où l'adulation semblait avoir franchi toutes les bornes. On imagine aisément l'effet que produirait aujourd'hui une telle apostrophe, ou plutôt on peut assurer avec confiance que cette prosopopée singulière ne serait pas tentée. Elle était néanmoins alors plus pardonnable qu'on ne s'imagine. Toute la France, nous ne saurions trop le redire pour l'apologie de nos anciens confrères , rendait à son roi une espèce de culte, dont Charpentier, si on peut parler de la sorte , n'était en ce moment que le ministre; il faisait, pour ainsi dire, solennellement, et au nom du peuple, les fonctions augustes de prêtre et de sacrificateur.
ai.f ÉLOGE
Nous joindrons ici une autre anecdote , encore plus intérêt santé pour la compagnie, au sujet de ces harangues que notre académicien aimait tant à prononcer. Dans un discours adressé quelques année* auparavant à Colbert, membre de l'Académie , et l>ien digne de l'être, Charpentier avait débuté de la sorte: Monsieur ( car vous nous avez ordonné de vous parler ainsi) ; parenthèse d'autant plus remarquable, qu'elle montre le prix que ce ministre attachait. ù l'égalité académique. Ce trait de modestie, ou plutôt d'amour-propre éclairé, qui sacrifiait un léger titre de vanité pour mériter des honneurs plus réels, ne fut pas imité par un prélat académicien; il trouva bon, et peutêtre il exigea, que dans un discours que Charpentier jugea à propos de lui adresser un jour d'assemblée publique, cet académicien l'appelât monseigneur. Le harangueur n'aurait pas du ignorer que l'Académie n'a jamais donné ce titre aux évêques ; il avait d'ailleurs sous les yeux l'exemple récent du directeur de la compagnie, qui , chargé, peu de temps auparavant , de recevoir le même prélat , ne crut pas devoir rien innovera son égard ; quelque jaloux que se montrât le très-noble récipiendaire des plus légères marques d'honneur qu'il croyait dues à son rang et à sa naissance, on lui refusa à sa réception une distinction qui eut été offensante pour ses confrères, et qu'on n'aurait jamais du lui accorder dans aucune autre circonstance. Cette observation, qui peut sembler petite en elle-même, n'est pourtant pas indigue d'être rappelée aux académiciens de nos jours, quelque persuadés que nous soyons qu'ils n'auront pas à se faire violence pour ne pas tomber dans la même faute, dont ils ne seraient d'ailleurs que trop avertis , et par la compagnie , et par le public.
La littérature doit à Charpentier plusieurs ouvrages, dont l'énumération serait trop longue, et dont plusieurs sont estimables et utiles. 11 a publié une traduction de la Cyropédie de Xvnojd on, et une autre des Paroles mémorables de Socrate , recueillies par le même auteur. Nous faisons de ces deux ouvmgei une mention particulière, pour avoir occasion de donner au traducteur un éloge que bien peu de ses pareils ont mérité. Quoique très-versé dans la connaissance du grec et dans la lecture des anciens, quoiqu'il s'occupât à les traduire, il ne portait pas son estime pour eux jusqu'à l'adoration sans bornes que leur prodiguaient d'autres hommes de lettres, auxquels il était néanmoins très-inférieur pour les lumières et le génie. Celte modération était en lui un trait de courage presque héroïque; car n'ayant ni pour la poésie, ni pour l'éloquence des talens distingués, il pouvait au moins, par une espèce de dédommagement , se parer de l'étude profonde qu'il avait faite de la langue
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des Démosthène et des Homère , et s'extasier sur les beautés cachées que la connaissance de cette langue lui faisait découvrir dans les Philippiques et dans Y Iliade. L'admiration de la plupart des érudits pour ces grands hommes, quelque juste qu'elle soit en elle-même , est souvent moins dictée par la persuasion que par l'amour-propre ; il serait peu flatteur pour eux d'avoir passé plusieurs années à approfondir une langue ancienne, pour ne voir, dans un grand écrivain qui a parlé cette langue, que les traits frappans de génie qu'il offre aux yeux les plus vulgaires; ils veulent paraître entendre finesse à tout, et ressemblent à ce voyageur qui , en racontant toutes les merveilles qu'il avait vues dans ses courses , disait à ceux qui en paraissaient étonnés : Vous croyez donc que j'aurai fait le tour du monde , pour ne voir que ce que vous avez vu sans sortir de chez vous* ! Charpentier , tout traducteur qu'il était de Xénophon, et presque de Socrate, fut exempt de la manie si commune des traducteurs, des érudits et des voyageurs. Il était cependant bien éloigné de mépriser les anciens; il Jes avait trop lus, pour ne pas connaître et tout ce qu'ils valent, et tout ce que nous leur devous ; mais son hommage raisonnable et tempéré ne plut pas à ceux qui leur prostituaient un encens aveugle ; il fut regardé et traité comme impie , parce qu'il n'était pas superstitieux : Despréaux , le grand pontife du divin Homère, lança contre notre académicien le plus foudroyant anathème, dans une épigrarame ,où le bon et paisible Charpentier était mis à côté de Caligula et de Néron , parmi les monstres qui avaient outragé Y Iliade. C'était ériger en crime énorme une faute au moins bien vénielle, et décrier, comme un iconoclaste* profanateur des statues antiques, celui qui, sans leur refuser un respect légitime, leur refusait seulement ce culte de latrie3, que les chrétiens les plus dévots envers les images n'osent rendre qu'à l'Etre suprême.
* C'est h peu près la réponse que faisait le savant et absurde jésuite Hardouin a ceux qui lui reprochaient l'extravagance de ses assertions crudités. fous verrez que je me lève tous les jours à trois heures du malin , pour ne faire que réfuter ce que les autres ont dit ayant moi.
1 Iconoclastes est un mol grec qui hignide briseur d'images. (Test le nom qu'on a donne à une secte nombreuse d'hérétiques qui troubla l'Église dans les hiiiticme et neuvième siècles. L'avcrsiou violente que les iconoclaste* et les catholiques avaient les uns pour les autres, l'horreur de ceux-ci pour leurs adversaires hérétiques, et le mépris de ceux-là pour les orthodoxes , ressemblaient assex bien aux senUmeos mutuels des adorateurs et des censeur* de l'antiquité.
» La culte de latrie ( adoration ) , disent les théologiens orthodoxes , n'est dû qu'à Dieu ; les Saints et leurs image* ne doivent obtenir que le culte de dulie ( soumission); on y ajoute poar la Vierge le culte tihypcrdulie ( soumission partai te).
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Il fallait que Despréaux regardât Charpentier comme une espèce d'apostat, fait, par sa désertion , pour être traité plus rigoureusement que les autres ennemis du parti grec ; car la haine du poëte contre le déserteur se déploie en vingt endroits de ses lettres1. On y voit surtout les reproches amers que Despréaux fait à Brossette, son admirateur, d'avoir mêlé ses vers à ceux de Charpentier, dans la traduction d'une épigramme de X Anthologie. J'ai trouvé fort étrange, lui dit-il , que vous ayez voulu me mettre en société de style avec Charpentier , un des hommes du monde avec lequel je m* accordais le moins, et qui toute sa vie a eu le style le plus écolier. Et dansun autre endroit : Oh ! qu heureux est Charpentier, qui raillé , et mettons quelquefois bafjbué sur ses ouvrages (nous ne changeons rien à la diction) , se maintient toujours parfaitement tranquille , et demeure invinciblement persuadé de l'excellence de son esprit !
Despréaux rapporte ensuite l'histoire, vraisemblablement exagérée , d'une médaille que Charpentier avait imaginée sur quelque événement du règne de Louis XIV, de l'empressement qu'il eut d'en apporter le projet à l'Académie , de la satisfaction avec laquelle il fit lui-même l'éloge de cette production , et du cri unanime qui rejeta la médaille , comme un chefd'œuvre de mauvais goût. Mais, quoi qu'en dise Despréaux , il est certain que Charpentier contribua beaucoup par son travail et par son zèle, à la belle suite de médailles qui furent frappées sous le règne de Louis XIV. 11 dirigea les beaux dessins delà plupart de ces médailles, ce qui suppose beaucoup de goût et d'intelligence dans les arts ; et l'abbé d'Olivet , si porté d'ailleurs à souscrire aux jugeraens du célèbre satirique, n'a pu s'empêcher de rendre à notre académicien le tribut de louanges que cet ouvrage lui assure.
C'est encore Charpentier que Despréaux avait en vue dans ces vers d'une de ses épitres au roi :
L'un en style pompeux babillant une e'glogne , De ses tare» vertus te fait un long piologue , Et mêle, en se vantant soi-meme à tout propos, Les louanges d'un fat a celles d'un héros.
Il est vrai que notre académicien avait fait à la louange du roi une églogue en vers trop pompeux , avec ce titre plus pompeux encore : Louis , éçlogue royale : le ton et les détails de la pièce pouvaient sans doute être critiqués; mais la leçon de
■ Ces lettres <îc Dcspr«;aux , adressées pour la plupart h son commentateur Brossette, ont » le publiées à Lyon en 1770. Quoiqu'elle» soient cent" <T«'n slvle fort néglige, la Ire turc n'en est pas indiÛcrente pour faire connaWre le catactcic tic cv grand t-ucte. iNous aurons occasion de les citer phu d'une foi*.
DE CHARPENTIER. 217 Despréaux était un peu dure , et le satirique ne s'apercevait pas que lui-même pouvait en avoir besoin , étant tombé plus d'une fois dans I espèce de sacrilège dont il accusait son confrère.
Charpentier était si peu enthousiaste des anciens , qu'il prétend , dans un de ses ouvrages , qu'en matière de littérature , il n'est point de mauvais exemple que les Grecs ne nous aient donné. Il ny a pas, dit-il, jusqu'au stjle burlesque, regarde par quelques uns comme une des plus impertinentes inventions de notre âge , dont nous ne trouvions le modèle chez eux. Le - père Vavasseur n'eût pas été de cet avis ; car on sait que ce jésuite a fait un ouvrage exprès contre le style burlesque, où il attaque principalement ce style par l'autorité des anciens , qui n'ont jamais , selon lui, donné ce mauvais exemple aux modernes (t.). Mais Charpentier apportait en preuve de l'assertion contraire, quelques pièces de théâtre , où un poète grec , contemporain des Ptolémées , avait traité dans le genre burlesque les sujets de tragédie les plus intéressans (3). Ce poète avait dérobé à notre siècle la misérable invention des parodies, qui travestit en farce le genre noble et pathétique , mais que le public ne dédaigne pas d'accueillir , parce que les parodies sont des satires , et que les satires sont en possession d'obtenir des lecteurs et des spectateurs la plus bénigne indulgence.
Notre académicien donna , dans une autre occasion , des preuves de son impartialité littéraire , en publiant son livre sur la défense et l'excellence de la langue française. Tout savant qu'il était, et fait , à ce titre , pour préférer sans difficulté les langues mortes aux langue» vivantes, il soutint, dans cet ouvrage, que les inscriptions de nos monumens publics devaient être en français. On croira facilement que pour l'honneur du latin , il eut plus d'un adversaire. Nous ne rapporterons pas ses raisons, pour le moins aussi plausibles, et certainement moins suspectes de préjugés et de superstition , que celles dont on avait pu le. combattre. Nous dirons seulement de cette dispute , ce qu'on peut dire de mille autres , où l'on n'a prodigué les écrits et les paroles que faute de vouloir s'expliquer et s'entendre. L'inconvénient presque infaillible qui éternise toutes les controverses , est la fureur des assertious générales. Les inscriptions doivent-elles être en français ou en latin ? Cent voix s'écrient d'un coté , toujours en français; cent voix de l'autre côté répondent, toujours en latin. Un philosophe qui voudrait mêler à ces assertions tumultueuses ses faibles représentations , aurait bien de la peine à se faire écouter ; peut-être même serait-il l'objet de la risée commune , s'il osait dire en peu de mots, avec dé/ianec et modestie : Je crois, messieurs , que fins-
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cription doit être tantôt en français , tantôt en latin , selon les circonstances du temps , de V objet et du lieu , selon les idées qu'on voudra réveiller de préférence ; enfin, selon les moyens qu'une des deux langues fournira pour exprimer avec plus de précision et d'énergie ce quon se propose de dire. Ces mots : Louis XII , père du peuple, mis au bas d'une statue de ce bon roi, dans un marché public , seraient bien préférables , ce me semble, à Ludovicus duodecimus , pater populi ; et la belle inscription qu'un de nos colonels avait mise sur ses drapeaux blancs : Victoria tinget (4j , n'aurait pas eu la même beauté en français.
Despréaux était d'un avis absolument contraire à Charpentier, et se déclarait hautement pour l'usage de la langue latine dans les inscriptions. Cette langue , dit-il dans une de ses lettres, est extrêmement propre au stj-le lapidaire , par ses ablatifs absolus, au lieu que la langue française traîne et languit par ses gérondifs incommodes, et par ses verbes auxiliaires. Elle n'admet point d'ailleurs la simplicité majestueuse du latin ; et en même temps , pour peu qu'on l'orne, on la rend fade. Quelle comparaison , par exemple, y aurait-il entre ces mots : Régi à familià urbem invisente ; et ceux-ci : La famille royale étant venue voir la ville ? Il y a sans doute beaucoup de vérité dans ces réflexions : la seule méprise de Despréaux est de n'avoir pas vu les exceptions dont elles étaient susceptibles ; et si ce grand porte eût été chargé de faire une inscription à la statue du meilleur de nos rois, il avait trop de goût pour ne pas sentir que Henri IV aurait dit bien plus que llenricus quartus.
Charpentier eut un autre adversaire bien plus intéressé que Despréaux à soutenir la gloire de la langue latine , le poêle Santeuil , qui avait fait tant d'inscriptions et tant d'autres ouvrages en vers latins , et n'avait jamais pu faire de vers français. Il accabla son antagoniste de pièces latines, pour prouver que les monumens publics devaient uniquement parler cette langue; il adressa une de ces pièces à l'Académie des inscriptions , qui se dégradait , disait-il , si elle ne vengeait pas l'honneur des langues anciennes ; il en adressa une seconde à Charles Perrault, que Colbert avait consulté sur cette question , et qui, indépendamment de la préférence qu'il donnait aux modernes sur les anciens, voulait que les inscriptions fussent en français , par l'excellente , mais secrète raison , que le ministre et le roi ne savaient pas d'autre langue. Santeuil , dans sa pièce à l'Académie, se plaignait amèrement du peu de considération où les poètes latins sont a la cour , et déplorait en pure perle leur infortune. Enfin , il lança des ven» latins contre Charpentier lui-
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même. Ces vers étaient un plaidoyer ironique en faveur de la langue française ; ironia tam elegans , dit Santeuil avec une grande satisfaction , ut adversarius erf deceptus fuerit {ironie si fine , que mon adversaire en fut la dupe). Il composa de plus, sur la mort récente du père Cossart , une pièce qu'il regardait comme un de ses meilleurs ouvrages , et qu'il envoya à tons ses amis, et même à Charpentier avec ce titre: Désespoir de la langue française. C'est tout au pins ce qu'il aurait pu dire, si les Despréaux et les Racine eussent entrepris de louer en vers français le jésuite défunt , et qu'ils eussent moins réussi que le chanoine de Saint-Victor; et dans ce cas innne , ni la pièce , ni la jactance de Santeuil n'auraient encore rien prouvé pour les inscriptions modernes en langue latine. Mais ce poète ne se piquait pas d'une meilleure logique , pourvu qu'elle fut ou qu'elle lui semblât mise en beaux vers.
Le zèle avec lequel Charpentier avait défendu les droits de la langue frauçaise , fit penser à Louis XIV, jaloux de la répandre et de l'immortaliser, que personne n'était plus propre que cet académicien à faire un digne usage de cette langue dans les inscriptions que le monarque avait ordonnées pour la galerie de Versailles. Mais Charpentier, rempli pour le monarque d'une admiration dont il était comme oppressé , et qui ne demandait qu'à s'exhaler au dehors , eut le malheur de croire qu'il ne trouverait jamais de termes assez énergiques pour l'exprimer : il oublia que plus les actions qu'il voulait célébrer étaient grandes, plus les inscriptions devaient être simples; que l'enflure refroidit tout, et que, suivant l'expression très-sensément plaisante d'un célèbre écrivain , les adjectifs affaiblissent toujours les substantifs , quoiqu'ils s'accordent en genre, en nombre et en cas. Le roi, en passant dans sa galerie, vit au-dessous des belles peintures de Le Brun ces inscriptions emphatiques : V incroyable passage du Rhm , la prise miraculeuse de l alenciennes , etc. : il sentit que ces expressions sans faste, le passage du Rhin , la prise de / ' alencicnnes , étaient d'un style bien plus noble; et il fit effacer les épithètes de l'académicien, à qui il donna, dans cette occasion , une leçon utile de bon goût , en échange de son enthousiasme et de ses éloges. Nous observerons ici, pour appuyer ce que nous avous dit, il n'y a qu'un moment, sur la langue propre aux monumens publics, que le> inscriptions dont il s'agit , mises en latin , auraient été déplacées dans la galerie de Versailles : toute autre langue que celle de la nation devait y paraître trop étrangère , et presque barbare; et le monarque sous qui les Français avaient vaincu , ne pouvait annoncer qu'en français leurs triomphes et leur gloire.
L'ouvrage de Charpentier, sur T excellence de la langue française, renferme un article qui, sans avoir beaucoup de rapport au sujet , est peut-être plus intéressant que l'ouvrage même ; cet article a pour objet Vinfortune des littérateurs. Un homme de lettres, mécontent de son état (on sait trop combien cette classe est nombreuse), ne manquerait pas d'assurer que la matière était tristement abondante, et que les mémoires sur lesquels l'auteur avait travaillé, déjà très-multipliés de son temps , ont prodigieusement grossi depuis cent années. Mais l'écrivain, plus équitable et plus sage , qui sait apprécier les chagrins, petits ou grands, attachés à toutes les classes de l'espèce humaine, ne verra point de raisons de préférer un autre état à celui qu'il a embrassé par goût et par choix; il opposera aux orages que fait éprouver l'ambition, les charmes d'une vie paisiblement occupée , sans désirs et sans intrigues; à l'éclat des grandes places, la satisfaction si douce que l'étude procure, et qui fait trouver au philosophe, sans sortir de sa retraite, les ressources que tant d'hommes vont chercher si inutilement hors d'eux-mêmes; aux clameurs de l'envie, suite nécessaire de la renommée, l'estime des citoyens honnêtes, récompense assurée des lumières que répandent les bons écrits; enfin, en compensant les petites peines qu'il endure par les adoucissemens qu'il éprouve , il dit , comme le persan Babouc • : Si tout n'est pas bien, tout est passable (5).
On a publié long-temps après la mort de Charpentier un recueil de fragmens littéraires, dont on le donne pour auteur, et qu'on a intitulé Carpentnriana , ou Carpenteriana , caria différence de Va ou de IV dans ce titre barbare, a fait une assez grande question parmi les érudits. Ce recueil a augmenté le nombre des mauvais ouvrages de cette espèce dont la littérature est infectée, et dont la plupart, remplis ou de bévues, ou d'inepties, ou de mensonges, paraissent plus faits pour dégrader que pour honorer les noms qu'ils portent. Heureusement pour la mémoire des écrivains auxquels on attribue tant de rapsodies posthumes, le public a la justice de ne pas regarder comme leur ouvrage ces rebuts informes de leurs travaux et do leurs idées ; il les met uniquement sur le compte de ces éditeurs méprisables et faméliques, destinés à ramasser les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Le compilateur du ( arpent ariana1 parmi le fatras dont il a grossi cette collection , l'a surtout farcie de mauvais vers, qui ne sont pas même de Charpentier, et <ie beaucoup d'autres lambeaux qui ne méritent que les ténèbres
* Voyes le charmant ouvrage de Voltaire, intitule Babnuc , on le Monda comme il va.
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et l'oubli'. Mais si ce recueil n'est pas un monument brillant durable du génie et du goût de notre académicien, il renfert au moins quelques traits honorables à son caractère. On y vt que son âme était douce et honnête; qu'ayant été plus d'ui , fois en butte à la satire et même aux outrages, il était sans resssentiment et sans fiel; qu'il oubliait aisément les injures, et jamais l'amitié ni les bienfaits ; qu'enfin , s'il n'eut pas des talens rares , il eut des vertus plus rares encore, et qu'il mérite d'être proposé comme un modèle de sagesse et de conduite à tant d'hommes de lettres, que la haine et l'impétuosité de la vengeance ont si souvent entraînés dans des écarts , plus nuisibles à leur gloire que les vaines attaques de leurs ennemis.
NOTES
(i) Cette pièce de Benserade contenait les portraits, pour la plupart assez peu flatteurs, des quarante académiciens vivans en 1684» à la réception de Thomas Corneille; elle fut prononcée ce jour-là par l'auteur même dans une assemblée publique : cette liberté, ou plutôt cette licence, paraîtrait bien étrange aujourd'hui; la compagnie et rassemblée même seraient blessées , non-seulement du plus léger trait de satire contre le moindre des académiciens , mais de tout ce qui pourrait donner lieu à quelque application maligne, même contre l'intention de l'auteur. On a vu dans ces derniers temps plus d\in exemple de ces sortes d'applications , que nous serions bien fâches de rappeler ici, même pour repousser des imputations de malice, dont quelques uns de nos confrères ont été très-injustement chargés.
La satire de Benserade, car on ne peut guère lui donner d'autre nom , fut comparée dans le temps à la requête dis dictionnaires du savant Ménage, autre pièce non moins satirique contre l'Académie en général, et tousses membres en particulier. Il est vrai que Ménage n'était point de l'Académie , lorsqu'il se permit cet ouvrage, qui même lai en ferma pour jamais les portes. Un académicien de ses amis osa dire alors, qu'au lieu de l'exclure de la compagnie pour avoir fait une pareille pièce, il fallait au contraire se hâter de l'y recevoir, comme on condamne un homme qui a déshonoré une fille à l'épouser. L'Académie sembla pourtant à la fin oublier son ressentiment f et parut vouloir adopter, sur la fin de ses jours, l'auteur de la requête
' On prétend que Charpentier est auteur d'une comédie intitulée : la Résolution pernicieuse, en cinq actes, qui ne fut ni représentée ni imprimée. On ajoute qu'elle était , il n'y a pas long-temps, en manuscrit, dans le cabinet d'un bibliothécaire. Il y a toute apparence que cette pièce a très-bien fait de ne pas sortir de son obscurité', ni du vivant de l'auteur, ni après sa mort.
aaa NOTES SUR L'ÉLOGE
qui Pavait tant blessée. Mais, contre son attente. Ménage, qui vingt ans plus tôt cul été touché de cette laveur, se montra pour lors très-peu empressé de l'obtenir. Ce ne serait plus, disait il, qu'un mariage in extremis, qui ne ferait honneur ni à l'un ni à Vautre.
(2) L'ouvrage du P. Vavasseur, contre le genre burlesque, a pour titre : De ludicra diction*. Ce mot ludicra ne répond que très-imparfaitement en latin à ce que nous appelons burlesque en français; mais les expressions impropres sont le partage indispensable des latinistes modernes. L'auteur de ce livre n'y ayant trouvé qu'une seule faute qui lui parût mériter d'être corrigée , consulta le P. Sirmond son confrère, pour savoir s'il mettrait erratum au lieu $ errât a. Donnez-moi votre livre, lui dit le P. Sirmoud , j'y trouverai une seconde faute , et vous mettrez errata. Ce P. Vavasseur, critique sévère, surtout des vivans, et poëtc latin très-présomptueux, s était rendu si odieux à tout le Parnasse de ce temps , que Santeuil , qui lui lit une épilaphe, fut obligé de s'en justifier auprès des jésuites même. Le célèbre Ducange, ayant donné son savant glossaire de tous les mots de la basse latinité, ouvrage d'une littérature peu élégante, mais ulile au moins pour l'histoire du moyen âge, le P. Vavasseur, qui s'était toujours piqué de la latinité la plus pure, disait avec mépris : Il y a soixante ans que j'évite avec grand soin d'employer aucun des mots que Ducange a recherchés avec bien de la peine '.
(5) Sélis, professeur au collège de Louis-lc-Grand , littérateur aussi instruit qu'éclairé , a remarqué encore avec raison, dans son excellente dissertation sur Perse, qu'on peut regarder comme des exemples du genre burlesque dans les anciens, les descriptions du Marguès et de la Butracomyomachte, les turlupinades d' Aristophane , le sel grossier reproché à Plaute , les mauvaises plaisanteries de Pétrone, les facéties pi u délicates de l' /fpolococynthose. Il ajoute que ce même P. Vavasseur , ennemi si déclaré du siyle burlesque, et si zélé défenseur des anciens à cet égard, n'a pas dédaigné de louer un morceau de l'antiquité, qui a pour litre : Marcus Grunniti* Corocolta Pvrcellus , et qui n'est autre chose le testament d'un pourceau dicté par lui-même; pièce du comique le plus bas.
(4) La Victoire les teindra ( Victoria tinget ). Ce mot peu harmonieux teindra , l'article les qui ne se trouve pas dans le latin Victoria tinget, et qui refroidirait l'inscription française; enlin la chute sonore du demi-vers hexamètre ; Victoria tinget , voilà ce qui dounc la supériorité à l'inscription latine. De même, l'inscription pro Deo et Patria, mise sur d'autres drapeaux, vaut mieux que pour Dieu et la Patrie, parce que les mots pour Dieu réveillent l'idée peu noble d'une expressiou employée parmi nous dans le langage familier. Au con-
' Ducange disait lui-même avec modestie, en parlant de *on propre ouvrage : Dans mes lectures je n'ai pas imité V abeille qui tire le me des fient », je nai imité que l'araignée et la sangsue, qui tirent Jet corps qu'elle* sutent rr qu'ils ont de mauvais.
DE CHARPENTIER
traire, la belle inscription faite par Voltaire pour U statue de l'Amour ,
Qui que tn sois, voici ion maître; Il l'est , le fut , ou le doit être.
est bien préférable à une inscription latine qui aurait dit la même chose. En voici deux qui en sont la traduction littérale , sans aucun terme barbare ou impropre , et dont néanmoins la première est dé' testable, la seconde froide et sèche, et toutes deux sans harmonie et sans grâce :
Quùquis es, ecce Unis dominus ; fuit , aut erit, aut est ;
ou bien
herum ecce , qttisquis es , tuum ; Fuit, vel est, vel mox erit.
On peut remarquer ici que l'article le, qui ferait languir l'inscription française, la Victoire les teindra, fait au contraire ici, par sa répétition, une des beautés de l'inscription française à l'Amour, et manque à l'inscription latine; tant il est vrai qu'on ne peut établir en cette matière presque aucune règle générale de goût et de style , et que les circonstances changent tout.
(5) Vigneul Marvillc, dans ses Mélanges de littérature , fait une liste lamentable des gens de lettres qui ont été malheureux.
« Urbain VIII, dit-il t fonda à Rome un hôpital pour servir de rew traite à de pauvres gentilshommes sur la fin de leurs jours. Il serait » à souhaiter qu'on en fît un pareil pour les gens de lettres qui meu- » rent de faim. Homère, pauvre et aveugle, allait par les carrefours » et les places publiques , récitant ses vers pour avoir du pain- Piaule » gagnait sa vie à tourner la meule. Xilander , savant grec, vendait, » pour un peu de soupe, ses notes sur Dion Cassius. Aide Manuce » était si pauvre, qu'il se rendit insolvable pour avoir emprunté seu- » lement de quoi transporter sa bibliothèque de Venise h Rome , où » il était appelé. Jean Bodin , Lelio Gregorio Giraldi, Louis Castel- » velro, l'archevêque Usscrius, sont morts pauvres. Agrippa mou- » rut à l'hôpital ; et on dit que Michel Cervantes est mort de faim. » Le Tasse était réduit à une si grande indigence, qu'il fut contraint » d'emprunter à un ami un ccu pour subsister durant une semaine, » et de prier sa chatte, par un joli sonnet, de lui prêter, durant la » nuit , la lumière de ses yeux, n'en ayant point d'autre pour écrire ses » vers. Le cardinal Bentivoglio traîna dans la pauvreté une vieillesse » languissante, vendit sou palais pour payer ses dettes, et mourut » enfin, laissant à peine de quoi se faire inhumer. Moire savant his- » toriographe, André Duchcsne, était obligé, pour vivre, d'écrire » a la hâte de mauvais ouvrages, auxquels il se gardait bien de nicllre » son nom. Vaugelas, pour éviter la poursuite de ses créanciers, se » tenait caché dans un petit coin de l'hôtel de Soissons. Ou Ryer » faisait ses traductions à la hâte, pour tirer de son libraire de quoi
ft*4 NOTES SUR L'ÉLOGE DE CHARPENTIER.
v subsister avec sa famille. Bayle prétend que ce libraire lui achetait » ses ouvrages à la feuille, les grands versa cent sols le cent, les » petits à cinquante , et qu'une des filles de cet académicien traver- » sait tout Paris à pied , pour aller porter à l'imprimeur l'ouvrage » de son père, et en recevoir une très-modique rétribution. *»
Vigneul Marville finit ce triste détail par renvoyer ses lecteurs au livre quia pour titre : De infort unio Ut teratorum , où l'on trouve, dit-il, un grand nombre de faits aflligeans sur ce sujet. La liste pourrait en être fort augmentée de nos jours ; Dufrény , l'abbé Pellegrin, l'abbé d'Alainval , Dclille, auteur de Timon le misanthrope , et cent autres, sont morts dans la misère, et ont été inhumés aux dépens de leurs amis ou de la charité de leur paroisse.
Mais, en offrant aux gens de lettres ce tableau affligeant de l'infortune de leurs semblables , il serait juste aussi de leur présenter le catalogue rassurant, quoique bien moins étendu, des écrivains à qui leurs ouvrages et leurs talens ont procuré une fortune honnête, quelquefois même l'opulence. Il ne serait pas moins nécessaire d'examiner si la plupart des gens de lettres malheureux ne l'ont pas été par leur faute ; si le dérèglement de leur conduite, ou quelque défaut de leur caractère , n'a pas été la véritable cause des maux dont ils se sont plaints , et qu'il ne faudrait plus alors attribuer aux lettres, mais a leur personne. La question intéressante des avantages et des inconvénient de la profession d'homme de lettres, mériterait bien detre proposée par quelqu'une de nos Académies.