‹ ŒuvresChapitre 24 sur 56 · L E LOGE DE MAUROY · texte numérisé non relu

L E LOGE DE MAUROY

tt jamais paru songer à une place qu'ils :pée , au moins plus utilement remplie es. C'est par la même raison que Rotrou, point de l'Académie , parce que son sé- ?barge de magistrature l'obligeait d*ha- Uachée maintenant à des lois qu'on doit rare , irait sans doute au-devant de ces t encore ; n'accusons pourtant pas nos violer ces lois , dont les circonstances îrvation scrupuleuse ; peut-être à leur e eux ; mais croyons qu'à la nôtre ils

^partiale des vues qui dirigent l'Académie

aans ses élections , et des diffère ris choix qu'elle a pu faire , on en trouvera peu qu'elle Vit réellement à se reprocher; il en restera seulement ce qu'il sera nécessaire pour prouver ce qu'on ne savait déjà que trop, que les corps, aussi peu infaillibles que les particuliers , paient comme eux le tribut à l'erreur et à la fragilité humaine. Peutêtre même demeurera-t-on convaincu par cet examen, quil est peu de corps qui, durant t espace de cent cinquante années, c'est le temps depuis lequel la compagnie subsiste, ne se soit plus souvent égaré qu'elle dans le choix de ses membres.

N'espérons pas néanmoins que des observations si justes imposent silence à ces détracteurs éternels de l'Académie, qui, s'en voyant exclus h jamais par la perversité de leur caractère ou la nullité de leurs talens, lui reprochent avec une affecta lion fastidieuse de n'avoir pas jugé dignes d'elle quelques noms qu'elle aurait dû adopter. Ces inexorables censeurs, toutes les fois qu'ils auront à parler d'un écrivain illustre qui n'a point été assis parmi nous , continueront a remarquer avec complaisance qu'i7 ne fut point de l'académie ; en ajoutant tout bas cet à parte modeste , je n'en serai pas non plus, et j'essuierai la même injustice. Laissons-les se consoler et se venger obscurément de l'oubli où ils se voient condamnés ; laissons-les se nourrir paisiblement de leur propre suffrage , et se flatter que la postérité les dédommagera de l'inepte irxipris de leurs contemporains. Ils ressemblent à ce poète Laines, dont on a imprimé un recueil de vers que personne ne-lit , et à qui un académicien, apparemment peu difficile, demandait un jour pourquoi il n'avait pas voulu être son confrère : Ça* vous jugerait, répondit ce pauvre poète? réponse qui a été citée comme un mot excellent dans plusieurs Ana et dans plusieurs journaux. Cette heureuse disposition des écrivains médiocres à s'admirer tout seuls, est regardée, par le judicieux jésuite Leraoine, comme un effet de la Providence et de la bonté divine. « Quand un pauvre esprit » s'est mis à la torture pour ne rien faire qui vaille, et qu'il ne peut » ainsi avoir part aux louanges publiques , Dieu, qui ne veut pas » que son travail demeure sans récompense , lui en donne une satism faction personnelle , qu'on ne peut lui envier sans une injustice plus t, que barbare. C'est ainsi que Dieu, qui est juste, donne aux gre- » nouilles de la satisfaction de leur chant. »

ÉLOGE DE TESÏU '.

Né avec beaucoup d'esprit et un caractère aimable , il montra de bonne heure des talens et des qualités qui lui firent des amis et des prôneurs. Il fut appelé à la cour pour y prêcher , et s'en acquitta avec succès ; mais les applaudissemens l'encouragèrent sans l'éblouir ; plus jaloux d'acquérir ce qui lui manquait , qu'avide de se faire louer avant le temps , il résolut, pour donner à ses talens toute leur valeur , de les cultiver par une étude assidue ; et pour n'être ni trou blé ni distrait dans ce dessein , il alla s'enfermer dans une solitude profonde avec son ami l'abbé de Rancé , qui dès lors méditait cet entier renoncement au monde , dont il donna depuis un si terrible exemple. Quelques uns, il est vrai, de ces censeurs amers , pour qui tout est matière de satire , comparèrent alors notre académicien à ce jeune ecclésiastique qui , voulant f disait-il, acquérir à fond les connaissances propres à son état, ajoutait que pour s'y préparer, /'/ allait toujours prêcher en attendant. C'est en effet ce que l'abbé Testu avait eu le malheur de faire ; mais il eut au moins sur ce jeune homme , si plein de confiance , l'avantage de reconnaître bientôt son imprudente erreur , et de n'oublier rien pour la réparer.

Devenu maître de son temps dans la solitude ou il s'était condamné , et éclairé des conseils de son ami , il lut et médita les ouvrages qui doivent faire la substance et la base de 1 éloquence chrétienne , l'Écriture et les Pères de l'Eglise ; il se pénétra surtout des grandes vérités quç le prédicateur de l'Evangile annonce toujours faiblement quand il n'en a pas fait la règle de sa vie. Muni de cette abondante et sainte récolte, il remonta dans la chaire de vérité , bien plus digne d'y paraître qu'il ne l'avait été dans ses premiers essais. Mais il ne put jouir long-temps de sa gloire et des succès de son zèle. L'ardeur de l'étude avait ruiné sa constitution, aussi faible que vive, et l'excès du travail l'empêcha d'en recueillir les fruits. Lorsqu'il fut admis à l'Académie Française , où son éloquence l'avait fait désirer , il se plaignait déjà , dans son discours de réception , du mauvais état de sa santé, qui l'avait, dit-il , rendu tout-à-fait incapable des emplois de son ministère. Il se consola de son oisiveté en tâchant

* Jacques Testa , abbe de Belral , aamAoicr et prédicateur da roi , reçn h la place de Guillaume de Bautru , conseiller d'Etat , au mois de mai îA55 i mort au mois de juin 1706.

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de la rendre utile à la religion , à laquelle il ue pouvait plus faire de prosélytes par son talent pour la parole. Il essaya de transporter dans des poésies édifiantes la piété qu'il mettait dans ses sermons , et traduisit en vers les plus beaux endroits de la Bible , sous le titre de Stances chrétiennes. Ces stauces furent très-accueillies par les âmes pieuses à qui elles étaient destinées; elles furent même jugées dignes d'être citées dans l'Académie comme des modèles de sensibilité et d'onction ; si elles y furent plus goûtées qu'elles ne le seraient aujourd'hui, il faut toujours se souvenir que les finesses de l'art* étaient alors un secret que deux ou trois grands poètes s'étaient réservé.

Comme la santé de l'abbé Testu ne lui permettait de donner aux lettres et à la poésie que très-peu de momens , qui ne suffisaient pas pour lui rendre supportable le poids de son inutilité involontaire , il chercha encore des distractions et des ressources dans les liaisons qu'il forma avec les personnes les plus distinguées par l'esprit et par la naissance. Admis dans leur société, il en fit un des principaux agrémens ; il est souvent nommé dans les lettres de madame de Sévigné , et ce n'est pas un des moindres traits de son éloge, que l'intérêt avec lequel s'exprime sur son sujet l'aimable auteur de ces lettres. Aussi l'abbé Testu avait-il tout ce qu'il fallait pour réussir dans cette société charmante ; beaucoup d'usage du monde et de connaissance des hommes , un grand désir de plaire sans empressement de le montrer, une vivacité d'autant plus piquante qu'elle réveillait toujours et n'offensait jamais , une facilité de parler sur toutes sortes de matières, qui forçait l'attention sans la commander, et qui , suivant l'expression du marquis de Saint-Aulaireson successeur, lui eût même fait pardonner l'abus qu'il en aurait pu faire aux dépens des droits naturels de la conversation.

Ces derniers mots font asset entendre que l'abbé Testu, dans ]es sociétés ou il vivait , cherchait à jouer un rôle distiogué , et à se rendre l'objet principal. Ce défaut a été celui de plus d'un homme d'esprit, qui, par cette raison , aimait mieux vivre avec des sots qu'avec ses pareils. L'abbé Testu dominait surtout à l'hôtel de Richelieu, où il était l'oracle et l'ami intime de la duchesse de ce nom. Comme il n'aimait pas à être contredit , mais beaucoup à être écouté , il goûtait peu le commerce des hommes , plus content de briller seul au milieu d'un cercle de femmes à qui il en imposait , et qu'il flattait plus ou moins selon qu'elles lui plaisaient. Il savait même apprécier avec vérité et avec fines** le genre d'esprit qui les distinguait ; témoin le jugement qu'il portait de madame de Montespan et de ses deux sœurs , toutes trois célèbres par les agrémens de leur comersatiou : Madame

DE TESTU. 3oi

de Montespan , disait-il , parle comme une personne qui lit ; madame de Thianges , comme une personne d'esprit qui rêve ; et madame Vabbesse de Fontcvrault, comme une personne qui parle.

Avec tant de moyens de réussir, et tant de qualités pour se faire aimer, mais en même temps avec une existence douloureuse et languissante , notre académicien était bien loin d'être heureux. D'ailleurs les sentimens de religion dont il s'était pénétré de bonne heure , et son ancienne retraite avec l'abbé de Rancé , où il avait puisé des principes sévères , lui donnaient souvent des scrupules sur la vie dissipée et presque mondaine qu'il menait au milieu des sociétés où il sortait tant d'agrément. Il soupirait alors après la solitude, il y rentrait même quelquefois; mais bientôt l'inquiétude de son esprit , l'impossibilité de remplir le vide de sa retraite par les charmes de l'étude , enfin l'habitude malheureuse de la dissipation, devenue pour lui le premier des besoins , l'obligeaient de sortir de ce tombeau , et de se replonger dans le tourbillon qui l'entraînait sans pouvoir le fixer. Il ne se retrouvait dans le tumulte du monde que pour y éprouver cette espèce d'ennui, la plus terrible et la plus incurable de toutes, qui consiste à se déplaire mortellement où Von est , sans pouvoir dire où Von voudrait être. Peu de gens ont senti d'une manière plus cruelle que lui cette fluctuation importante de sentimens et d'idées dont se plaignent la plupart des hommes , qui presque tous faibles et mal décidés dans leurs goûts , dans leurs passions, dans leurs vertus , et même dans leurs vices , auraient besoin d'avoir sans cesse devant les yeux cette précieuse maxime , Sache ce que tu veux; maxime si utile dans la conduite de la vie , et si propre à nous procurer toute la mesure de bonheur dont la nature humaine est susceptible ; maxime qu'il est surprenant qu'aucun des sept sages n'ait choisie pour devise j à moins qu'on ne la regarde comme renfermée dans cette devise de l'un d'entre eux , Connais-toi. L'abbé Testu eut le malheur d'ignorer l'un et l'autre de ces sages préceptes , et de les pratiquer encore moins. Ses irrésolutions, ses remords, ses agitations et ses langueurs successives, lui donnaient des vapeurs dont madame de Se v igné fait la plus triste peinture , et qui le conduisaient à d'affligeantes réflexions sur la frivolité de nos projets et de nos désirs; il eût pu dire alors de son état de mélancolie, ce que disait en pareille circonstance un autre vaporeux , non pas voué comme lui à servir Dieu et le monde par semestre, mais un vaporeux penseur et philosophe , que les vapeurs sont une maladie d'autant plus affreuse , quelle fait voir les objets tels quils sont.

Os affections mélancoliques et vaporeuses de notre acaderai-

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cien avaient une autre cause secrète , mais qu'il n'avouait qu'à l'oreille d'un petit nombre d'amis ou d'amies; c'était l'ambition d'être évêque, qu'il n'avait pu satisfaire , et le chagrin qu'il conservait de ce dégoût sans oser trop le laisser paraître. Son assiduité auprès des femmes nuisit beaucoup dans l'esprit de Louis XIV à sa réputation ecclésiastique ; et ce prince ne put jamais se résoudre , quelques sollicitations que plusieurs femmes lui en fissent, à honorer l'abbé Testu de l'épiscopat. Madame d'Hudicourt osa un jour parler en sa faveur au roi, qui répondit que Vabbé Testu n'était pas assez homme de bien pour conduire les autres : Sire , répliqua-t-elle , il attend , pour le devenir , que vous l ayez fait évéque.

Il n'oubliait cependant rien pour fléchir et même pour édifier le monarque , tant par les poésies chrétiennes qu'il composait , comme nous l'avons dit , que par les soins qu'il se donnait pour les pieux divertissemens de la cour. Il fit faire pour Saint-Cyr , par un de ses protégés poètes, l'abbé Boyer, cette malheureuse tragédie de Judith, qui ne paraît pas même avoir eu l'honneur d'être jouée au lieu de sa destination , et qui, après avoir été quelque temps applaudie sur le théâtre de la Comédie-Française , fut bientôt après sifflée par les mêmes spectateurs ». Le choix que l'abbé Testu avait fait de l'abbé Boyer pour être le poète de la cour, semble prouver, dans le protecteur académicien, un goût très-peu sévère. Aussi madame de Caylus l'accuse-t-elle , dans ses Souvenirs, d'en avoir manqué souvent , et comme amateur , et comme écrivain ; il paraît , à la manière dont cette dame parle de lui en plusieurs endroits , qu'il ne lui était pas aussi agréable qu'à beaucoup d'autres femmes; et en effet, dans cette classe du genre humain , composée de juges délicats et difficiles, il faut choisir , ou d'être à peu près indifférent à tous les individus , ou de plaire beaucoup à quelques uns pour déplaire beaucoup à tout le reste.

On assure que l'abbé Testu , soit par un véritable »èle , soit par le désir qu'il avait de faire sa cour au roi , en ramenant au bercail religieux quelque brebis importante et égarée, entreprit, sur la fin de ses jours, la conversion de la fameuse Ninon Lenclos, qui, vieille et mourante, témoignait scandaleusement bien peu de frayeur de l'autre monde , malgré la vie très-peu édifiante qu'elle avait menée dans celui-ci. îîinon souffrait qu'il la prêchât , mais sans lui faire espérer l'ombre même d'un succès. // croit , disaitelle , que ma conversion lui fera honneur, ét que le roi lui donnera pour le moins une abbaye ; mais s'il ne fait fortune que par mon âme, il court un risque éminent de mourir sans bénéfice.

• t'oyez Parlicle <1« Chaile* Boilcao , p. a86.

DE TESTU. 3o3

Lorsque l'abbé Testu se livrait à la solitude, il s'y dévouait avec tant de sévérité, qu'il y était absolument inaccessible. Il était retiré à Saint-Victor, et nous avons une pièce de Santeuil, où ce poète, chanoine delà même maison, se plaint du malheur qu'il a de ne pouvoir approcher de lui , et s'en plaint de la manière la plus flatteuse pour le pieux solitaire. C'était la rigueur même de cette solitude absolue , qui contribuait à l'en dégoûter si souvent ; et il aurait dû apprendre de Sénèque, ou plutôt de la raison , que le moyen le plus doux et le plus sûr d'adoucir l'insipidité ou l'amertume de la vie , est de savoir entremêler à propos la retraite et la société , la conversation avec soi-même et avec les autres , l'étude et les délassemens honnêtes ; en un mot, de ne pas tourmenter et consumer son existence en pure perte, mais , si on peut parler de la sorte , de la dépenser avec économie.

Pour finir moins tristement cet article, nous ajouterons que l'abbé Testu , avant sa retraite à SainN-Victor , avait fort connu le poète Santeuil dont venons de parler; qu'il avait été un jour lui demander une épitaphe pour un de ses parens , et qu'ayant eu l'imprudence de la payer avant qu'elle fût faite , il ne put l'obtenir qu'en la payant une seconde fois. Peut-être ce petit tour du poète avait dégoûté de lui notre académicien , et l'avait rendu plus inexorable aux efforts de Santeuil pour troubler sa solitude.

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