‹ ŒuvresChapitre 26 sur 56 · ÉLOGE DE COLBERT · texte numérisé non relu

ÉLOGE DE COLBERT

L'abbé Colbert n'était pas encore élevé à l'épiscopat, lorsque l'Académie le reçut parmi ses membres à l'âge de vingt-

1 Un homme de qualité qui aimait la peinture , et qui en faisait ton principal amusement, ayant, dit-on , montré au célèbre Poussin un tableau qu'il ▼enait de faire, l'illustre artiste donna quelques éloges à cet ouvrage, et ajouta : // ne vous manque , monsieur, pour devenir très-habile , qu'un peu de pauvreté.

» Jacques-Nicolas Colbert, archevêque de Ronen, né en i65j ; reru a U place de Jacques Eaprit , le 3o octobre 1676 i mort le 10 decaibi* » 7°7-

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quatre ans. Il y apportait le nom le plus cher à cette compagnie ; car il était fils de ce ministre à qui les lettres sont si redevables, et dont l'Académie ne doit jamais se rappeler le souvenir sans la plus vive reconnaissance. Mais le nom de Colbert n'était pas le seul droit , ni même le plus honorable , que le nouvel académicien pût faire parler en sa faveur; il avait montré de bonne heure des talens qui bientôt le placèrent à la tête d'un grand diocèse , et dont ce diocèse recueillit le fruit , soit par les discours pleins d'onction qu'il faisait à son peuple , soit par les savantes conférences dans lesquelles il éclairait et instruisait les coopérateurs de son ministère ; car il joignait le savoir à l'éloquence : et après avoir obtenu comme orateur une place dans cette compagnie , il en avait obtenu une autre par l'étendue de ses connaissances dans l'Académie , alors naissante , des inscription* et belles-lettres. Sa bibliothèque très-nombreuse , et surtout très-bien choisie , a été célébrée par les vers de Santeuil ; éloge qui n'eût été qu'une satire du propriétaire, s'il avait ressemblé à tant de bibliomanes, plus soigneux d'amasser des livres que de les lire.

Il fut reçu à l'Académie Française par l'illustre Racine, dont le discours 1 est l'éloge le plus complet du récipiendaire. « Il y » a long-temps , lui dit T éloquent directeur, que l'Académie a

» les yeux sur vous Nous avons considéré avec attention

» les progrès que vous avez faits dans les sciences.... Quels ap- » plaudissemens n'a-t-on pas donnés à cette excellente philosophie » que vous avez publiquement enseignée ! au lieu de quelques » termes barbares , de quelques frivoles questions qu'on avait » coutume d'entendre dans les écoles , vous y avez fait entendre » de solides vérités , les plus beaux secrets de la nature, les plus

» importans principes de la métaphysique L'oserai-je dire ?

» vous avez fait connaître dans les écoles Aristote même , dont » on n'y voit souvent que le fantôme. Cependant cette savante » philosophie n'a été pour vous qu'un passage pour vous élever » à une plus noble science, à celle de la religion. Quel progrès » n'avez-vous point fait dans cette étude sacrée!... L'Académie » a pris part à tous vos honneurs. Elle applaudissait à vos bril- » lans succès ; mais depuis qu'elle vous a entendu prêcher les » vérités de l'Évangile avec toute la force de l'éloquence , alors » elle ne s'est plus contentée de vous admirer , elle a jugé que » vous lui étiez nécessaire. »

Nous avons cru devoir insérer ici toute cette partie du dis-

1 Ce discours, qui n'est point imprime dans les recueils de PAradcroie, a paru pour la première fois en 1747, a &n do» Mémoire» sur la vie do Racine , donne» par Louis Racine son fils.

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cours de Racine , parce que l'abbé Colbert est bien mieux loué par la bouche d'un tel homme , qu'il ne pourrait l'être par notre faible suffrage. Nous sommes seulement fâchés que l'illustre orateur, dont le tact était d'ailleurs si fin sur les convenances , les ait oubliées un moment dans un endroit de ce discours , et que V&uleur d'/phige'nieelde Phèdre, qui était alors au plus haut degré de son mérite et de sa réputation , parle au jeune Colbert , âgé de vingt-quatre ans, des grâces que l'Académie avait à lui rendre pour l'honneur qu'il lui faisait en y acceptant une place ; il n'est point aujourd'hui d'académicien qui ne crût dégrader la compagnie, en tenant, à quelque récipiendaire que ce fût , un pareil langage. S'il était alors quelques noms dont l'Académie pût se croire honorée , c'étaient ceux de Corneille , de Bossuet, et du directeur illustre qui faisait si gratuitement les lionneurs de ses confrères. Le titre d'académicien honorait tous les autres noms, et celui de Colbert même.

Cependant Racine , en supposant ou en exagérant V honneur que faisait à la compagnie l'acquisition de l'abbé Colberl , n'eût pas été fâché de recevoir à sa place un homme bien plus fait pour honorer vraiment l'Académie, le célèbre Despréaux, qui n'y fut pourtant admis que six années après , et qui dès lors désirait secrètement d'y entrer ; mais qui n'osait espérer le suffrage d'un grand nombre d'académiciens dont il s'était fait des ennemis par ses satires. Son ami Racine souhaitait encore plus, quoiqu'il ne s'en flattât guère, de voir tomber sur lui le choix de tant d'hommes qui ne pensaient nullement â le recevoir parmi eux ; et c'est ce qu'il avait en vue, lorsqu'il dit à l'abbé Colbert : « Oui , monsieur , l'Académie vous a choisi ; car , >• nous voulons qu'on le sache , ce ne sont point les sollicitations >• qui ouvrent les portes de cette compagnie , elle va elle-même >» au-devant du mérite , elle lui épargue l'embarras de venir >» lui-même s'offrir. »» Les académiciens, tant actuels que futurs, ne sauraient être trop pénétrés de ces principes, pour l'honneur et l'avantage de la compagnie.

Les qualités littéraires étaient relevées et même sanctifiées dans l'archevêque de Rouen par toutes les vertus épiscopales , par la vie la plus exemplaire, et la plus tendre bienfaisance pour les malheureux. Mais une autre vertu plus respectable eucore , parce qu'elle se montrait alors plus rarement dans les prélats qui tenaient à la cour, c'était sa chanté compatissante et éclairée pour ceux qui avaient le malheur d'être engagés dans les erreurs du calvinisme. Sessentimens à leur égard sont exprimés dans le discours qu'il fit au roi à la têle du clergé de France. « La con- » version de laul d'âmes, dit-il à ce prince , vous a paru la

DE COLBERT. r>i3 ». plus belle de toutes les conquêtes , et la plus digne d'un roi ». très-chrétien. Mais quelle que soit votre puissance, elle avait » encore besoin du secours de votre bonté ; c'est en gagnant le » cœur des hérétiques que vous domptez leur obstination ; c'est >» par vos bienfaits que vous combattez leur endurcissement.

Aussi faut-il l'avouer , sire, quelque intérêt que nous ayons à » l'extinction de l'hérésie, notre joie l'emporterait peu sur notre » douleur, si , pour surmonter cette hydre , une fâcheuse nt- » cessité avait forcé votre zèle à recourir au fer et au feu , comme » on a été obligé de faire dans les règnes précédons1. Nous fe- » rions des vœux pour le succès de vos armes sacrées, mais nou> »» ne verrions qu'avec douleur cette guerre à la fois sainte et » sanglante ; nous mêlerions nos voix aux acclamations pu- » bliques sur vos victoires , et nous gémirions sur un triomphe » qui , avec la défaite des ennemis de l'Église, envelopperait la » perte de nos frères. >»

L'abbé Colbert , lorsqu'il prononça ce discours, n'était encore que coadjuteur de Rouen : on assure qu'il eut recours à Raciue pour composer sa harangue * ; mais ou ne peut du moins refuser au prélat l'honneur d'en avoir tracé le sujet , et consacré les principe^ en les adoptant. Puissent tous ses successeurs l'imiter dans la sagesse et la douceur de son zèle ! Une autre réflexion que ce discours nous suggère , c'est que les éloges qu'on y donne au monarque sur la modération dont il usait à l'égard des hérétiques , prouvent que les vexations atroces , exercées depuis contre ces malheureux , étaient sans doute ignorées de ce prince J .

« Par ces mois de fddieuse nécessité, et par cens ôe fer et de feu , qnc les prédécesseurs de Louis XIV avaient été obliges d'employer pour combattre l'hérésie , l'oralcur n'entendait pas sans doute les supplice» abominables que François l". et Henri II son Gis avaient fait souffrir aux hérétique», mais la guerre que les successeurs de ces princes avaient été forces de soutenu contre des sujets rebelles, et les tristes, niais justes chatimens dont ils avaient puni la rébellion. Les mou d'armes sacrées et de victoires, qu'on Irouve dans la suite de ce discours , prouvent que c'est uniquement de nos malheureuses guerres de religion que le pnl.it veut parler ici : il serait aussi atroce qu'absurde de supposer qu'il eût voulu autoriser en aucun cas la peine de mort contre des lu i cliques paisibles et soumis à leur souverain dans tout ce qui ne regardait pas leur croyance. On ne peut en effet disconvenir que si 1rs protestans avaient pris les armes sons les règnes précédons, c'était parce qu'on avait voulu tyranniser leur conscience; la guerre qu'ils faisaient a leur souverain était à la fois, si on ose le dire, le ciimedu prince et «les sujets. Peutêtre l'abbé Colbert aurait eu la force de «lire au roi cette vérité, si le mnuarqnc eût été disposé a l'entendre ; mais le temps de la dire, du moins avec fiuit, n'était pas encore venu : puisse-t-il IVtre enfin aujourd'hui!

* Cette harangue se trouve aussi a la fin des Mémoires sur la vie de Racine; ce qui donne lieu de croire qu'il en est l'auteur.

' t'oyez la noie iS sur l'éloge de Bossucl, p. a;3.

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Mais , supposé qu'il ait eu le malheur de consentir à cette détestable persécution, l'abbé Colbert, en paraissant lui prodiguer les louanges sur sa bonté à l'égard des protestans, lui donuait une leçon importante et chrétienne, une leçon vraiment digne du ministre d'un Dieu de paix , et faite pour être écoutée du fils aîné de l'Église. Un orateur philosophe , parlant à un souverain qui eût été philosophe lui-même , aurait pu ajouter à ce* conseils de charité évangélique , la réflexion plus frappante encore de l'empereur Charles-Quint , qui , ne pouvant accorder deux montres, s'étonnait d'avoir fait tant d'efforts, durant quarante ans de règne, pour accorder vingt millions d'hommes sur T invocation des Saints et la présence réelle.

L'archevêque de Rouen était cousin-germain d'un autre Colbert, évêque de Montpellier , qui s'était rendu fameux par son opposition déclarée à la bulle Unigenitus , et qui par là s'est fait dans l'histoire ecclésiastique une célébrité toujours assurée aux chefs de parti ; les adversaires de cette bulle l'appellent encore aujourd'hui, par reconnaissance, le grand Colbert, quoiqu'il ne puisse y avoir de grand Colbert pour la nation , que le ministre , oncle de ce prélat , et dont la mémoire vivra plus longtemps que celle de toutes les querelles théologiques passées , présentes et à venir. Ce ministre , que le peuple voulut déchirer après sa mort 1 , que les générations suivantes ont tant regretté, et que notre siècle recommence à accuser de nouveau , fit de grandes fautes sans doute ; il eut des défauts ; il eut peutêtre des vices : mais il aima , il accueillit , il encouragea les sciences , les lettres et les arts ; il favorisa en tout genre le progrès des lumières ; il anima le commerce et les manufactures ; il fut surtout tolérant et pacifique, également ennemi de la persécution et de la guerre. S'il n'emporta pas dans le tombeau les regrets de son maître , qui ne sentit pas assez le malheur de l'avoir perdu , il y emporta la gloire du prince et de la France ; gloire qui , depuis la mort de Colbert , alla toujours en s'affaiblissant , et qui finit par être cruellement éclipsée sous ses successeurs.

' Sa famille délibéra pour savoir si elle irait à son enterrement, craignant qu'il n'y eût pas de sûreté pour elle. Une femme du peuple , qui avait été voir son convoi, dit avec satisfaction : Je viens de donner de Veau bénite k Colbert, parce que j'ai ouï dire qu'elle fait souffrir davantage les damnes.

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