‹ ŒuvresChapitre 27 sur 56 · DE LOUIS VERJUS · texte numérisé non relu

DE LOUIS VERJUS

Le talent de l'éloquence est un des principaux que doit avoir un négociateur, et c'est à ce titre que l'Académie adopta M. le comte de Creci. En effet, quoique l'éloquence de l'orateur et celle du négociateur doivent être fort différentes, elles doivent avoir néanmoins plusieurs qualités communes. Si la connaissance générale de V homme est nécessaire à l'orateur pour savoir exciter les passions qui conduisent la multitude, le négociateur doit avoir la connaissance particulière des hommes , pour démêler les motifs secrets qui les déterminent, et pour les amener à son but; à cette connaissance, il doit joindre le talent rare de se montrer souple et liant , sans compromettre la dignité de ceux qui l'envoient ; de persuader et de séduire même , s'il est possible , sans jamais tromper; de savoir reculer à propos , pour gagner ensuite plus de terrain ; d'employer enfin toutes lesVessources d'un art d'autant plus difficile à mettre en œuvre , qu'il manque son coup s'il se laisse apercevoir, et que, suivant l'expression de Montaigne, où est V apparence de la finesse , l'effet njr est plus \ Sans laisser voir jamais ni adresse ni crainte à ceux avec qui on traite, on doit quelquefois, mais rarement et à propos, employer la force et l'audace, lorsqu'on veut amener à des vues plus modérées les esprits échauffés et prévenus 3.

•Comte de Creci, conseiller d'État, plénipotentiaire au congrès de Ryswick , ne en 1629; reçu à la place de Jacques Cassagnes, le juilJct 1670 • mort le i3 décembre 1709.

» Il ne faut pas qu'un négociateur s'expose au compliment cruel que tirent les Hollandais, victorieux de la France, a un plénipotentiaire français „,,i faisait avec eux trop d'abus de la parole : Nous devons avouer, disaient-iJs que M. l'ambassadeur a bienfait ses éludes. Mais il faut que le négociateur sache faire a une ironie si offensante la réponse que cet ambassadeur v fit, et qui valait mieux que tonte sa rhétorique préliminaire et ministeiielle • On voit bien, messieurs, que vous parlez comme des gens qui ne sont pas accoutumés a vaincre.

> Le négociateur doit imiter, dans les momens décisifs, la conduite que tint en pareille occasion celui dont nous venons de parler, et qui sut quelquefois faire un usage heureux de sou éloquence : Messieurs, dit-il anx 2' 21

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Toutes ces qualités essentielles au négociateur doivent être secondées par beaucoup de netteté et de justesse , soit dans la manière de s'exprimer , soit dans celle d'écrire ; il doit enfin , ce qui est peut-être plus difficile que tout le reste , s'oublier entièrement lui-même , pour n'avoir devant les yeux que l'avantage de la nation qui lui a confié ses intérêts.

En traçant ce portrait d'un habile négociateur, nous avons fait Téloge de notre académicien. Il avait eu d'abord auprès de Louis XIV une place de secrétaire du cabinet, qui mettait tous les jours le monarque à portée de le sonder et de le juger. Ce prince ne tarda pas à sentir que M. le comte de Creci était propre à des emplois plus importans , et digne d'être chargé des plus grandes affaires. Il fut nommé plénipotentiaire à la dicte de Ratisbonne ; et le traité qu'il y conclut , fit connaître la dextérité et les ressources de son esprit. Il avait préludé à ce traité par d'autres moins considérables, mais qui avaient montré sa capacité et consommé son expérience dans l'art délicat des négociations. // possédait Vhistoire ancienne et moderne , et particulièrement ce qui regarde le droit public , les traitas entre les souverains, et leurs différens intérêts. Ses dépêches avaient cette précision qui sait ne dire que ce qu'il faut sur chaque sujet , et njr rien omettre de tout ce qui peut être utile. Ses jugetnens étaient sûrs dans les conséquences qu'il tirait de la situation des affaires, et du caractère des esprits. Il était doux, complaisant, aimable dans la société ; qualités qui lui furent très-utiles pour s'insinuer dans V amitié et dans la confiance des princes

et des ministres avec qui il devait négocier Les qualités

d'homme d'Etat n'obscurcissaient point en lui celles de l'homme de lettres; elles servaient au contraire à les mettre dans un plus beau jour ; il avait un goût exquis pour tous les ouvrages d'esprit, et il était lui-même fort capable d'en produire.

Tel est l'éloge que M. de Callières lui donna en recevant M. le président de Mesmes, son successeur; cet éloge, qui expose et fait valoir les titres académiques de M.' le comte de Creci , était d'autant mieux placé dans la bouche de M. de Callières , qu'il avait pu connaître et apprécier par lui-même le mérite distingué de celui dont il parlait ; car il avait été nommé avec

mêmes Hollandais qui, abandonnes par leurs allies, se montraient encore oppose'* à la paix , nous traiterons chez vota , nous traiterons de vous , et nous traiterons sans vous.

Ce ministre n'observait pas toujours une aussi juste mesure dans ses réponses. On prétend que ces mêmes Hollandais, refusant de consentir à un article qu'il proposait, et lui disant que VEurope ne le voulait pas, répondit : Et moi je le veux, et j'en suis la moitié; et que, depuis cette rodomontade, lea antres négociateurs disaient en le voyant : Voila la moitié de l'Europe.

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lui plénipotentiaire au congrès de Ryswick , qui rendit la paix à TEurope , déchirée depuis dix ans par une guerre générale et cruelle. On ne saurait pourtant dissimuler que les soins et l'habileté des deux négociateurs ne trouvèrent pas leur récompense dans les suffrages du public. La nation française , qui parle et qui juge avec une légèreté si frivole , et qui , dans les malheurs <îe la guerre , crie sans cesse après la paix , fronde ensuite presque toujours celte paix tant désirée , parce que son plus cher intérêt n'est pas d'être heureuse et juste , mais de décrier au hasard ceux qui la gouvernent ; elle se montra presque indignée de ce que son roi , las de prodiguer si long-temps l'or et le sang des peuples, leur rendait enfin le calme , à la vérité sans perdre un village , mais aussi , ce que peut-être il aurait toujours dû faire , sans rien enlever à ses voisins. Cette nation , quoique toujours impatiente, comme les enfans, d'exhaler son humeur passagère , était trop pleine encore de l'ancien respect qu'elle avait voué à son roi, pour oser faire tomber sur lui ses murmures et ses satires; elle s'en prit donc uniquement aux négociateurs, et se dédommagea à leurs dépens des épigrammes qu'elle épargnait au monarque. MM. de Creci , de Callières et de Harlay , qui avaient signé cette paix si nécessaire et si désirée, n'osaient , dit Voltaire , se montrer ni à la cour ni à la ville ; on les accablait de reproches et de ridicules , comme s'ils eussent fait un seul pas qui n'eût été dirigé par le souverain ; et nous ajouterons, comme s'ils n'eussent pas fait réellement, parce traité , l'opération la plus avantageuse et la plus glorieuse à la France. En effet , la paix de Ryswick , en prouvant à toute l'Europe la modération du roi, lui ramena le cœur et la confiance du roi d'Espagne Charles II , et prépara les négociations qui mirent, quelques années après , la couronne de ce beau royaume sur la tête de Philippe V. Aussi , lorsqu'on vit le petit-fils de Louis XIV nommé par le roi d'Espagne héritier de tous ses Etats , la même nation , qui avait reproché aux plénipotentiaires de Ryswick d'avoir trahi l'honneur de la France , changea bientôt ses reproches en éloges , et loua les mêmes plénipotentiaires d'avoir préparé , par ce traité , la succession à la monarchie espagnole. Mais les négociateurs, contens d'avoir assuré la gloire et la puissance de leur roi , furent aussi peu touchés des louanges , qu'ils avaient été peu offensés des satires , et surent mettre aux suffrages de la multitude le même prix qu'à ses clameurs.

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Esprit Fléchier naquit à Pernes dans ïe comtat d'Avignon , le 10 juin i63a, de parens obscurs et pauvres, mais dont les aïeux avaient été nobles , et s'étaient même signalés par leurs services. Car dans le temps de ces abominables guerres de religion , monument de la démence et de la barbarie de nos pères , les protestans du Comtat menaçant de porter dans cette belle province la désolation et le ravage , le trisaïeul de Fléchier leva à ses dépens une petite armée , et sauva son pays. Mais sa petite armée le ruina , et son pays fit comme beaucoup d'autres ; il oublia ce défenseur généreux, qui tomba dans l'indigence. Ses descendans pleins comme lui de désintéressement et d'honneur, en recueillirent le même fruit , et devinrent dans leur misère presque inconnus à leurs propres concitoyens. Obligés même , pour subsister, de faire un petit commerce , ils perdirent, grAcc à nos préjugés modernes , jusqu'à leur qualité de gentilshommes, et ne conservèrent que celle de gens de bien , distinction assez peu recherchée, et bien moins chère à la dépravation humaine que les hommages si souvent rendus par la bassesse à la dignité sans talens et sans vertus.

Le jeune Fléchier fut élevé par son oncle le père Hercule Audifret , supérieur général de la Doctrine chrétienne , homme d'esprit et de mérite , auteur de quelques ouvrages de dévotion estimés dans leur temps , quoique peu connus de notre siècle dédaigneux et difficile. L'éloquence de ce doctrinaire , alors trèsrenommée , et surtout très-féconde , était toujours prête à secourir ceux des évêques ou des curés ses contemporains , qui regardaient avec raison le soin de prêcher comme un de leurs devoirs , mais à qui Dieu n'avait pas donné le talent avec le zèle ; ils priaient Hercule Audifret de les gratifier de quelques sermons qu'ils débitaient en balbutiant , et que leurs ouailles peu reconnaissantes appelaient les travaux d'Hercule.

Fléchier, tant que son oncle vécut, fut membre de la congrégation qui avait un chef si digne de l'être ; elle était libre alors comme celle de l'Oratoire qui a dû principalement ses succès à cette liberté précieuse , le bien le plus nécessaire au génie , le

• Étéqne <le Kimcs; reçu le ta janvier 1673, k la place d'Anloiac Godeau , «fvc'goc de V«ncc j mort le 16 fc'vricr 1710.

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seul que les persécuteurs de cette congrégation auraient di\ lui envier, et le seul dont ils l'aient laissée jouir. Les doctrinaire» ne profitèrent pas long-temps du même avantage ; car après la mort d'Hercule Audifret, un autre général , qui aimait mieux commander à des esclaves que de gouverner des hommes libres, voulut asservir ses confrères par de nouveaux réglemens, auxquels Fléchier ne jugea pas à propos de se soumettre. Aiusi la Doctrine chrétienne, par la tyrannie de son chef, perdit sans retour un des hommes qui l'auraient le plus illustrée; effet naturel du despotisme qui a tant étouffé de talens dans les cloîtres, et qui en a banni ou écarté tant d'autres. Mais plus Fléchier désirait de se sacrifier à la religion , plus il voulait que son sacrifice eût le mérite d'être toujours volontaire , et lui fût à tous les instans uniquement prescrit par son cœur, sans être assujéti, suivant l'expression deBossuet, à d'autre esprit que celui de l'Église, à d'autres règles que les canons , et à d'autres vœux solennels que ceux du baptême et du sacerdoce (i).

Devenu libre , mais sans fortune , et sans autre ressource que lui-même , Fléchier accourut à Paris , où les talens cachés dans les provinces viennent , quand ils l'osent ou quand ils le peuvent, se montrer et s'essayer. Il embrassa d'abord le genre qu'il crut le plus propre à le faire connaître, s'il ne l'était pas à l'enrichir. 11 fut poète , et commença par l'être en vers latins dans une description qu'il fit du fameux carrousel donné par Louis XIV ; fête aussi brillante que de bon goût , qui étonna l'Europe presque encore barbare , et annonça la magnificence dont la cour de Versailles fut si long-temps le modèle. Cette description fit d'autant plus d'honneur au poète, qu'il était trèsdifficile d'exprimer dans la langue de l'ancienne Rome un genre de divertissement et de spectacle que l'ancienne Rome n'avait pas connu , et pour lequel Virgile et Ovide auraient été presque obligés de créer une langue nouvelle. Aussi le succès de l'ouvrage fut-il très-grand , du moins auprès de cette classe de littérateurs qui croient qu'on peut faire de bons vers dans une langue morte , et que Despréaux appelait les singes modernes de la latinité ancienne. Fléchier fit aussi quelques vers français , qu'on trouva plus médiocres, peut-être parce qu'on était plus en état de les juger ; cependant ils furent reçus avec une indulgence qui pouvait même passer pour justice /parce qu'alors on n'en lisait guère de meilleurs ; Corneille vieillissait , Despréaux se montrait à peine , et Racine n'existait pas encore.

Comme le jeune poète , malgré les talens qu'il annonçait ,' était sans protecteurs, parce qu'il était sans manège et sans intrigue , il fut réduit à se confiner dans une paroisse oii cet homme,

destiné à briller un jour par son éloquence , fut chargé de l'obscur emploi de faire le catéchisme aux enfans, et des exhortations familières à quelques vieilles dévotes qui venaient dormir au lieu de l'entendre. Il se dégoûta bientôt de cette fonction , pour en prendre une plus fastidieuse encore , celle de précepteur , très-respectable sans doute par son objet , mais trop degradée parmi nous , grâce à la sottise des parens , et souvent à la bassesse de ceux qui exercent en mercenaires une profession si noble (2). Fléchier en sentait toute la dignité, parce qu'il en connaissait tous les devoirs ; mais par celte raison même il en sentait aussi tout le poids, qui ne peut paraître léger qu'à l'ignorance présomptueuse , indigne et incapable de le porter. Enfin, après avoir essayé tant d'états différens , et tant de genres de travaux auxquels il n'était pas propre, l'impulsion opiniâtre et irrésistible de la nature le fit entrer dans la véritable carrière qui convenait à son génie. Il se livra au ministère de la chaire, et s'y fit une réputation à laquelle il mit le comble par ses oraisons funèbres. Dans les deux premières qu'il prononça * , la matière était sèche et stérile ; néanmoins , sans avoir recours aux lieux communs de morale , le refrain éternel et l'écueil ordinaire de ces sortes de discours , il sut intéresser son auditoire par des vérités utiles et touchantes , élégamment et noblement exprimées. Mais un sujet plus grand , plus digne de l'exercer, était réservé à son éloquence. Il fut chargé de l'oraison funèbre de Turenne , et remplit de la manière la plus distinguée tout ce que son héros et ses talens faisaient attendre de lui. Il était difficile de louer dignement aux yeux de la nation cet homme déjà loué d'une manière si touchante par les gémissemens de la France entière , par le trouble et l'effroi des peuples qui fuyaient les campagnes dont il n'était plus le défenseur , par le désespoir des soldats qui criaient à leurs chefs de les mener venger sa mort , par le repect des ennemis, qui honoraient en lui le vainqueur humain et généreux , enfin par les regrets même des courtisans que sa modestie forçait à lui pardonner sa gloire. Organe de la douleur publique , qui , rassasiée de pleurs, ne s'exprimait plus que par son silence , Fléchier sut encore en tirer quelques accens , et faire couler de nouveau des larmes qu'elle croyait taries. Ce succès fut d'autant plus flatteur , qu'il effaça celui qu'avait obtenu Mascaron , évéque de Tulle , en traitant le même sujet. Ceux qui avaient entendu et applaudi ce dernier orateur , ne croyaient pas qu'on pût l'égaler, et lui annonçaient déjà la victoire sur son rival. Bien préparés contre

* L'oraison funebro de madame de Montnu*icr, et celle de madame d'Aiguillon.

l'admiration , ils allèrent entendre Fléchier , et se virent forcés d'avouer qu'il était vainqueur (3). Madame de Sé vigne , qui était du nombre de ces convertis , et qui dans ses lettres parle avec transport de l'ouvrage de Fléchier, ne se doutait pas que dans ces mêmes lettres elle faisait du héros de la France une oraison funèbre plus éloquente encore, en peignant le deuil général de la nation par ces détails si vrais de la consternation publique, par ces traits naïfs, mais pénétrans, qui tirent de leur simplicité même le plus touchant intérêt , et qui expriment sans art et sans recherche la profondeur et l'abandon de la désolation universelle.

Dans les oraisons funèbres qui suivirent celle de ce grand homme , Fléchier n'avait plus de Turenne à célébrer; mais l'estime ou la sévérité publique exigeait presque autant de lui que s'il avait eu encore à louer des Turennes. Malgré cette redoutable disposition dans ses auditeurs , il eut le bonheur de soutenir une renommée qu'il était si difficile de ne pas voir s'affaiblir. C'est que dans tous ces discours , l'orateur, même en s'élevant au-dessus de son sujet , ne paraît jamais en sortir ; c'est qu'il sait se garantir de l'exagération, qui , en voulant agrandir les petites choses , les fait paraître plus petites encore ; c'est surtout qu'il respecte toujours la vérité, si fréquemment et si scandaleusement outragée dans ce genre d'ouvrages , et qu'on ne voit point chez lui le mensonge, qui assiège les grands pendant leur vie , venir ramper encore autour de leur tombe pour infecter leur cendre d'un vil encens , et pour célébrer leurs vertus devant un auditoire qui n'a connu que leurs vices. Fléchier s'indignait en homme de bien d'un tel avilissement de l'art oratoire; il a exprimé ce sentiment d'une manière sublime dans l'oraison funèbre du duc de Montausier ; c'est là qn'on trouve ce trait admirable, qu'auraient envié Démoslhène et Bossuet: Oserais-je employer le mensonge dans réloge d'un homme qui fut la vérité même ? Ce tombeau s'ouvrirait , ses ossemens se ranimeraient pour me dire: Pourquoi viens -tu mentir pour moi, qui ne mentis jamais pour personne ? Osons avouer cependant , avec l'auteur de l'éloquent Essai sur les Eloges , que Fléchier, ayant à louer l'instituteur d'un dauphin, semble n'avoir pas assez vu toute la dignité et tout l'intérêt de son sujet ; qu'il a peint d'une touche trop faible la noble et dangereuse fonction d'élever l'héritier d'un grand royaume, la difficulté presque insurmontable de lui montrer le néant de sa grandeur dans une cour fastueuse et rampante , de lui inspirer l'horreur du vice dans le séjour de la séduction , de le rendre en même temps sensible à la gloire et sourd à la flatterie , de le préserVer également et de

Ja faiblesse qui encourage le mensonge , et de l'excessive défiance qui repousse la vérité , de lui développer enfin toutes les ruses de la perversité humaine pour le tromper ou pour le corrompre, et de lui apprendre cependant à aimer ses semblables. II est surprenant que Bossuet , qui avait concouru avec Montausier à cette éducation, et qui, par la nature de son génie, était si propre à tracer cette grande peinture, Tait abandonnée à un autre pinceau que le sien. Entrait-il de la politique dans son silence , et l'éloquent Bossuet craignait-il, ou de faire un portrait trop ressemblant de la cour qu'il avait à peindre, ou de rester, par un excès de prudence , trop au-dessous de son sujet?

La réputation des oraisons funèbres de Fléchier s'est conservée jusqu'à nos jours; on peut ajouter qu'elles en sont dignes , si l'on se souvient qu'elles ont été prononcées dans un temps où les véritables lois de l'éloquence étaient encore bien peu connues. Le style est non-seulement pur et correct, mais plein de douceur et d'élégance; à la pureté de la diction, l'orateur joint une harmonie douce et facile, quoique pleine et nombreuse; harmonie que nos plus illustres écrivains n'avaient mise jusqu'alors que dans leurs vers , et que personne n'avait encore su introduire dans la prose française , à l'exception de Balzac, chez qui même elle est trop souvent exagérée, emphatique, et presque aussi enflée que son style. La poésie à laquelle Fléchier s'était adonné, avant de se montrer dans la chaire, et par laquelle il avait comme préludé à l'éloquence, l'avait rendu très-sensible au charme qui résulte de l'heureux arrangement des paroles; on sent en le lisant qu'il avait commencé par être poëte ; rien n'est en effet plus utile à un orateur pour se former l'oreille, que de faire des vers , bons ou mauvais, comme il est utile aux jeunes gens de prendre quelques leçons de danse pour acquérir une démarche noble et distinguée. L'avantage qu'on ne saurait refuser à Fléchier , d'avoir été pour nous le modèle de l'harmonie oratoire , doit lui faire pardonner les défauts qu'on peut reprocher d'ailleurs à sa manière d'écrire. Il n'est presque point d'orateur qui n'ait une figure favorite qu'il emploie par préférence, et dont souvent il abuse ; l'antithèse est la figure de Fléchier, et souvent son écueil ; elle se montre chez lui à chaque instant , et presque toujours dans les mots plus encore que dans les idées; cette uniformité continuelle d'oppositions, quelquefois frivoles et puériles, est bien éloignée du langage de la douleur, qui s'abandonne dans ses mouvemens, et ne songe point à compasser ses expressions. Il résulte de ces contrastes symétrisés et accumulés , nne monotonie qui , dans les discours dont nous parlons , fatigue enfin le lecteur, et qui finirait par le glacer, si

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elle n'était de temps en temps rompue et réchauffée par quelques traits d'une sensibilité touchante , dont la douce chaleur donne à toute la masse un léger souffle de vie. Cette teinte de pathétique se faisait sentir encore davantage, quand Fléchier prononçait ses oraisons funèbres ; son action un peu triste , et sa voix un peu faible et traînante , mettaient l'auditeur dans la disposition convenable pour s'affliger avec lui ; l'âme se sentait lentement pénétrer par l'expression simple du sentiment, et l'oreille par la molle cadence des périodes. Aussi était-il quelquefois obligé de s'interrompre lui-même dans la chaire, pour laisser un libre cours aux applaudissemens ; non à ces éclats tumultueux dont retentissent nos spectacles profanes , mais à ce murmure universel et modeste que l'éloquence sait arracher jusque dans nos temples à des auditeurs vivement émus; espèce d'explosion involontaire de l'enthousiasme public, que la sainteté même du lieu ne peut retenir et comprimer. Cet enthousiasme , il est vrai, a diminué beaucoup depuis que le* oraisons funèbres de Fléchier sont réduites à n'avoir plus que des lecteurs. Mais malgré les défauts qu'on leur reproche, l'auteur semble avoir conservé dans ce genre difficile la seconde place que son siècle lui avait donnée. On fera plus ou moins grand l'intervalle entre Bossuet et lui, selon qu'on sera plus ou moins entraîné par l'éloquence impétueuse de l'un, ou séduit par l'harmonieuse élégance de l'autre. Mais il paraît au moins décidé que les autres oracles de la chaire , les Massillon et les Boutdatoue , si différens d'eux-mêmes dans leurs oraisons funèbres et dans leurs sermons, ne peuvent être placés dans cet intervalle. Peut-être oserionsnous ajouter qu'il a été rempli de nosjours , et que l'Académie jouit de cette gloire dans un de ses membres *, si nous ne savions qu'il est dangereux de comparer et d'apprécier les auteurs vivans , quand on ne veut choquer ni la modestie , ni la vanité de personne.

Cette lenteur d'action , qui avait contribué au succès des oraisons funèbres de Fléchier, nuisit à celui de ses sennons, que d'ailleurs sa composition étudiée ne ranimait pas. Il parut froid et languissant dans un genre qui exige de l'énergie, de la chaleur et de la véhémence , et ou il ne savait mettre qu'une harmonie douce , peu faite pour émouvoir ses auditeurs , et encore moins pour les convertir. Aussi, quoiqu'ou rendit justice au mérite de ses discours , toujours écrits avec pureté , et même

* y oyez les oraisons funèbres dn dauphin , de la reine , et surtout celle du roi, par l'abbé de Boismont; dans ces discours l'auteur a su réunir l'éloquence à la finesse, cl l'élévation à la sensibilité. Mous pourrions en rapporter plusieurs exemples , et nous ne serions embarrassés que du choix.

avec noblesse , les oraisons funèbres les ont fait entièrement oublier.

Il ne fut guère plus heureux dans ses panégyriques des Saints, et sembla moins propre à louer les héros de la religion que ceux du siècle. Peut-être les écueilsque présentait l'éloge des grands, aiguisaient son génie par la difficulté même , et offraient à son éloquence un objet d'émulation qu'il ne trouvait pas dans l'éloge des Saints. L'éloignement où ces derniers sont de nous , et l'habitude où nous sommes de les entendre louer, nous rendent plus indifférons sur leurs louanges même, et plus indulgens pour le panégyriste ; les oraisons funèbres, au contraire , nous offrant des hommes avec qui nous ayons vécu , piquent bien autrement notre curiosité sur les traits dont l'orateur peindra son héros , et sur l'art qu'il emploiera pour en couvrir les taches. Nous le défious secrètement de s'élever à la hauteur de son sujet dans l'éloge des grands hommes ; d'en remplir le vide dans l'éloge des hommes médiocres ; enfin , d'en arracher les épines dans l'éloge de ceux qui ont eu de grands vices ou fait de grandes fautes. Mais ce défi même est pour le vrai talent le seul aiguillon propre à l'exciter ; rien ne l'intéresse davantage que l'honneur de lutter contre de grands obstacles , il languît dès qu'il n'a plus d'efforts à faire.

Fléchier avait beaucoup lu les vieux sermonaires, comme Virgile lisait Ennius , pour tirer de ce fitmier quelques parcelles cC or qui s'y cachaient. Il cherchait dans ces restes de la barbarie gothique les traits d'éloquence naïve et sauvage qu'on voit y briller quelquefois, comme des éclairs dans une nuit profonde; et il savait se les rendre propres de la manière la plus heureuse. C'est ainsi qu'il a fait usage , dans l'oraison funèbre de Turenne, du parallèle si brillant et si pathétique de Judas Macchabée avec son héros. Un ancien prédicateur avait déjà employé ce parallèle, pour honorer les mânes de je ne sais quel prince ; mais le sermonaire n'avait su , ni appliquer aussi bien sa comparaison , ni la mettre aussi éloquerament en œuvre. Fléchier prétendait tirer encore un aulre fruit de la lecture de ces écrivains surannés , qu'il appelait ses bouffons ; c'était de se rendre plus sensibles les défauts dont ils abondent, et d'apprendre par là plus efficacement à les éviter. Mais en voulant se familiariser avec ce poison de l'éloquence , dans la vue d'en braver les atteintes, il n'eut pas le même succès que Mithridate pour les poisons physiques ; il contracta quelquefois , sans qu'il s'en aperçût , l'affectation d'esprit qu'il ne cherchait dans ces vieux sermons que par le désir de s'en préserver ; il embellit à la vérité les défauts des anciens prédicateurs ; mais il les rendit plus dangereux par l'embellis-

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sèment même qu'il y donnait*; et on a dit assez finement de lui, qu'il prêchait avec un vieux goût et un style moderne.

Cependant , bien loin de reprocher à notre orateur les écarts légers où l'entraîna quelquefois la lecture de ces mauvais modèles, on doit être surpris qu'il n'ait pas été perdu sans ressource par les détestables leçons d'éloquence qu'il avait reçues dans sa jeunesse. Il avait eu pour maître un misérable rhéteur, nommé Kichesource 1 , qui , se prétendant un modèle dans l'art de parler et d'écrire , avait la manie de chercher des élèves, et le malheureux talent d'en trouver, et se qualifiait modérateur de l'académie des philosophes orateurs (4). Le disciple reconnaissant , quoique très-mal instruit, adressa un madrigal à son maître, mais ne poussa pas la reconnaissance jusqu'à l'imiter.

Ceux qui aiment à faire des comparaisons, au risque de ne pas tracer toujours des portraits fort ressemblans , ont comparé Fléchierà Racine, et Bossuet à Corneille (5). Quelqu'un a dit avec plus de justesse , qu'on ne pouvait être plus différent que Jes deux premiers , et moins se ressembler que les deux autres. Fléchier n'a de commun avec Racine qu'une qualité qu'ils partagent avec plusieurs écrivains , 1 élégance et la pureté du style ; encore l'élégance n'a-t-elle pas le même caractère dans l'un et dans l'autre ; celle du poète, toujours facile, paraît naître et couler de source ; celle de l'orateur, toujours soignée, laisse voir, si on peut parler ainsi, l'alignement et le compas. Quelle distance d'ailleurs de l'un à l'autre pour la vérité , le sentiment et le goût ! Fléchier vous occupe de lui en vous parlant de son héros ; vous oubliez Racine pour ne voir que ses personnages : le premier songe à toucher ses auditeurs , et les touche peu ou faiblement ; le second n'a point d'effort à faire pour toucher les siens , parce que lui-même est touché vivement avant eux ; et personne n'a mieux connu et mieux rempli le précepte si simple et si vrai, pour me tirer des pleurs , il faut que vous pleuriez ; Fléchier enfin , souvent ingénieux , rarement sensible , modèle d'une harmonie savante et régulière, est dans l'éloquence ce qu'un excellent compositeur de sonates est dans la musique ; Racine , toujours sensible , ne pensant jamais à paraître ingénieux, nous enchantant par son harmonie , sans qu'il semble l'avoir cherchée, produit par ses vers le même effet sur l'âme et sur l'oreille, que la mélodie vocale la plus expressive et la plus touchante a.

* Ce Richcsourcc est nommé, avec d'autres mauvais auteurs, dans quelqu'un des ouvrages de Despréaux ; et maigre celle espèce d'honneur que lui a fait un grand poète , son nom n'en est guère plus connu.

* Les gens de goût jugeront peut-être que nous aurions pu nous dispenser de faire sentir à nos lecteurs la différence si évidente et si palpable de Fléchier et de Racine. Mais comme ce parallèle des deux écrivains a été plus

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S'il y a un peu plus de rapport entre Bossuet et Corneille , ce rapport est bien moindre qu'on ne pense. L'élévation est sans doute le caractère de l'un et de l'autre, mais l'élévation de Corneille tient à la fierté républicaine , celle de Bossuet à l'enthousiasme religieux ; Corneille brave la grandeur et la puissance , Bossuet la foule aux pieds pour s'élancer jusqu'à la Divinité même ; le premier, en nous montrant l'homme dans toute sa dignité , nous agrandit à nos propres yeux ; le second , en nous le faisant voir dans tout son néant, semble planer au-dessus de l'espèce humaine ; le sublime du poète a plus de profondeur , plus de traits et de pensées , celui de l'orateur , plus de majesté, plus de véhémence et plus d'images ; les négligences de Corneille viennent de lassitude et d'épuisement , celles de Bossuet d'un excès de chaleur et d'abondance; dans Corneille enfin, quand l'expression est familière , elle est presque toujours sans noblesse; dans Bossuet, quand l'idée est grande, la familiarité même de l'expression semble l'agrandir encore.

L'éloquence de Fléchier l'appelait à l'Académie Française. Il y fut reçu le même jour que Racine; il y parla le premier , et obtint de si grands applaudissemens , que l'auteur d'y/m/romaque et de Britannicus désespéra de pouvoir atteindre au même succès (G). Le grand poète fut tellement intimidé et déconcerté en présence de ce public qui , tant de fois, l'avait couronné au théâtre, qu'il ne fit que balbutier en prononçant son discours , on l'entendit à peine , et on le jugea néanmoins comme si on l'avait entendu. Sa chute, plus marquée encore par le succès de Fléchier, lui parut à lui-même si complète et si irréparable, que Tamour-propre d'auteur n'eut pas même en celte occasion sa ressource ordinaire , d'espérer à l'impression plus de justice; il supprima, sans regret et sans murmure, cette production infortunée; mais il dut être consolé, s'il en avait besoin , par l'oubli ou tomba bientôt le discours de Fléchier , comme tous les ouvrages qui n'ont que le mérite local et passager du moment de l'à-propos. Cette petite disgrâce académique , arrivée au grand Racine , doit soulager ceux qui pourront en essuyer une semblable ; il est vrai qu'il s'en trouvera peu qui soient aussi sûrs que lui de la faire oublier.

Outre les ouvrages oratoires de Fléchier, nous avons de lui un recueil de lettres , ou le luxe de l'esprit se montre encore plus que dans ses pièces d'éloquence, parce que l'esprit y est encore

d'une fois repéte, et que nous Parons nous- niâmes entendu faire dans uoue jeunesse par de prétendus maîtres dVloquence, nous avons cru pouvoir uons permettre de prémunir au moins les j«'uncs B««* contre une comparaison »»

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moins à sa place ; une négligence aimable est le mérite du style épistolaire, et Fléchier ne se permettait pas plus d'être négligé dans une lettre que dans une oraison funèbre. Mais s'il est rarement simple , même en écrivant à ses amis , il est au moins toujours noble avec les grands , toujours honnête avec ses égaux et ses inférieurs , toujours plein de zèle pour l'Eglise et pour l'Etat, en un mot toujours citoyen , toujours homme et toujours évêque , mérite si précieux dans de pareilles lettres, qui les dispense d'en avoir un autre.

Il s'est aussi exercé dans le genre de l'histoire. Celle de Théodose , quoiqu'elle soit écrite encore d'un ton trop éloigné de la simplicité historique, se fait lire avec intérêt. On l'accuse pourtant d'avoir trop loué son héros, qui, sans doute , est très-digne d'éloge dans les fastes de l'Église, mais à qui la sévérité de l'histoire est en droit de faire plus d'un reproche (7). Cependant, si le motif le plus louable peut excuser un historien peu fidèle , on doit pardonner à Fléchier d'avoir pallié les défauts d'un empereur qu'il voulait donner pour modèle au dauphin; car il avait écrit cette histoire pour l'instruction de l'héritier du trône. Ceux qui présidaient à l'éducation de ce prince, Montausier et Bossuet , voulaient , avant tout , faire de leur élève un monarque religieux, qui 'pût au moins craindre Dieu, s'il croyait n'avoir rien à redouter des hommes. Ils pensèrent que le moyen le plus efficace d'inspirer au jeune prince un sentiment si nécessaire aux rois , était de mettre sous ses yeux l'histoire d'un souverain cher à la religion : ils choisirent l'histoire de Théodose , et ils eu chargèrent Fléchier , pour lequel ils avaient l'uu et l'autre beaucoup d'estime. Montausier surtout , qui l'avait connu d'assez bonne heure, le goûtait infiniment , et se croyait d'autant plus obligé de lui rendre la justice qu'il méritait , que le jeune orateur avait commencé par lui déplaire beaucoup. Le courtisan misanthrope affichait, comme l'on sait, une grande horreur pour l'adulation (8) ; Fléchier, dont le caractère était aussi liant et aussi doux que son style, et qui croyait Montausier aussi bénignement disposé que les autres hommes à écouter ses propres louanges , avait commencé par l'en accabler sans mesure , et n'avait reçu pour remerciaient que cette réponse brusque et sévère : Voilà mes flatteurs. Averti par ce reproche du caractère peu commun de son Mécène, il ne cessa plus de le contredire, et il obtint bientôt son amitié et sa confiance. Il savait qu'un moyen presque infaillible de se concilier la misanthropie , est de lui fournir des occasions de s'exercer, parce que l'alTectation de ce travers étant un secret presque sûr pour se rendre remarquable, c'est être agréable au misanthrope,

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que d'entretenir l'humeur réelle ou factice qui peut aider à sa célébrité. On ne maltraite le genre humain , dit quelque part Fléchier lui-même , que par le désir d'occuper de soi le genre humain ; et nous pouvons appliquer ici la belle parole d'Othoti mourant : C'est quand on tient à la vie qu'on médit des dieux ou des hommes.

Outre l'histoire de Théodose , Fléchier écrivit encore celle du fameux cardinal Xi menés ; mais son ouvrage fut effacé par l'histoire du même cardinal , que Marsollier fit paraître à peu près dans le même temps ; Fléchier n'avait guère montré dans son héros que le prélat religieux , Marsollier avait peint le ministre politique ; et le public s'intéressa davantage au portrait du prélat ambitieux et intrigant, qu'à celui du cordelier dévot ou feignant de l'être. Fléchier aurait fait disparaître son concurrent , en fondant , pour ainsi dire , ensemble ces deux portraits si attachons par leur contraste , en peignant cet homme célèbre , politique et dévot à la fois , faisant habilement servir à ses vues la croyance des peuples , et maniant avec adresse , pour cimenter son pouvoir, les armes que la religion rendait si puissantes entre les mains de ce ministre. C'est sous ce point de vue, aussi piquant que philosophique, qu'on devrait écrire l'histoire de ces hommes qui , revêtus des dignités de l'Eglise , ont appelé au secours de leur pouvoir ou de leur crédit, le respect qu'inspirait leur état , et qui ont si bien su profiter de ce respect pour se rendre quelquefois redoutables aux souverains mêmes (9). Cest parce qu'on a négligé d'écrire ainsi l'histoire des papes, que nous en attendons encore une qui soit digne d'être lue par de bons esprits ; les annales de la cour de Rome , qui méritaient d'être rédigées par un Tacite , ne l'ont été que par des protestans acharnés ou par des catholiques timides ; et l'on peut dire de ces écrivains ce que le même Tacite a dit des historiens de son temps : Neutris cura posteritalis , inter infensos vel obnoxios ( les uns et les autres , ulcérés ou vendus, ont compté pour rien la postérité).

Quoi qu'il en soit , c'est dans cette histoire de Ximenès que Fléchier rapporte un trait qui , seul , vaut tout l'ouvrage. Ce cardinal, dit-il , avait pour principe , qu'un particulier calomnié doit rarement son apologie aux autres hommes, mais qu'un prince injustement accusé la doit toujours à ses sujets.

Les talens de Fléchier furent récompensés, comme l'étaient sous le règne de Louis XIV tous les talens ; il fut nommé à Févêché de Lavaur : Je vous ai fait un peu attendre une place que vous méritiez depuis long-temps y lui dit ce monarque, qui savait donner un nouveau prix à ses bienfaits par la manière dont

DE FLÉCHIER. 33i

îl les accordait : mais je ne voulais pas me priver sitôt du plaisir de vous entendre. De l'évêché de Lavaur il fut transféré à celui de Nîmes (10). Ce ne fut pas sans avoir résisté long-temps à cette translation ; il écrivit au roi une lettre pressante et touchante pour lui faire agréer son refus ; on voyait aisément , au ton de force et de vérité qui régnait dans cette lettre , que Fléchier n'était pas de ces ambitieux hypocrites , qui, en rejetant faiblement l'offre desdignités, seraient fâchés qu'on les crut inflexibles, et voudraient joindre l'honneur du désintéressement aux avantages de la fortune. Louis XIY ne vainquit sa répugnance, qu'en lui représentant qu'il aurait beaucoup plus de bien à faire dans sa nouvelle église que dans celle qu'il avait tant de peine à quitter ; qu'on lui offrait , non de plus grandes richesses , mais un plus grand travail; et qu'un intérêt si puissant devait être pour lui la mesure et la règle de l'ambition. En effet, le diocèse de Nîmes était alors rempli de calvinistes , et par conséquent d'autant plus difficile à gouverner , qu'il fallait joindre au zèle de faire des conversions, la patience qui sait les préparer et les attendre. L'édit de Nantes venait d'être révoqué ; la persécution violente que les réformés essuyaient agitait et échauffait toutes les têtes , il était nécessaire de donner pour pasteur à ces âmes aigries , et exaltées par l'idée du martyre , un prélat dont les lumières, l'éloquence et la douceur fussent également propres à détruire leurs préjugés et à calmer leurs murmures. Personne n'en était plus capable que Fléchier; aussi remplit -il les espérances qu'on avait conçues de sa sagesse et de ses talens ; il fit plus de prosélytes par sa modération, que l'intendant de la province par la rigueur qu'il exerçait contre ces victimes du fanatisme religieux ou de la dévotion politique. La sensibilité , l'indulgence , la charité qui dirigeaient et qui animaient le vertueux prélat dans la conduite de ce malheureux diocèse , respirent encore dans les mandemens et les lettres pastorales qu'il adressait aux réformés. C'est un père qui parle avec tendresse à ses enfans égarés , qui les exhorte sans les aigrir , et qui gémit de voir arrachés à leur patrie des sujets fidèles , que l'oppression forçait à la quitter ou à la combattre. Sa conduite à leur égard était d'autant plus digne d'éloge , qu'entraîné par son siècle , bien plus que par son cœur, à des opinions qu'il eût désavouées cinquante ans plus tard , il n'adoptait pas , ou plutôt il ignorait les sages principes qu'une philosophie éclairée par l'humanité et par la religion même , a si solidement établis de nos jours ; principes qui , au commencement du siècle où nous vivons , n'avaient pas encore eu le temps de germer et de mûrir, même dans les esprits droits et les aines honnêtes. L'évêquc de

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Nîmes , persuadé , comme letaient alors presque tous les catholiques, que l'instruction n'était pas toujours le seul moyen de vaincre l'hérésie , pensait qu'on pouvait employer des motifs de crainte pour ramener les prolestans au sein de l'Église. Cependant il ne permettait d'employer, ou plutôt d'essayer de tels moyens , que dans les cas où le succès en était assuré , où les motifs de crainte devaient servir de prétexte à la conversion des prosélytes déjà persuadés , et où l'autorité pouvait venir efficacement au secours de la grâce. Son caractère plein de douceur cédait , pour ainsi dire , le moins de terrain qu'il était possible, à son zèle religieux pour l'extirpation du calvinisme. Mais constamment opposé au zèle amer et fanatique de la plupart des convertisseurs de son temps, il était persuadé qu'on ne devait faire usage ni de l'autorité , ni même de la crainte contre ceux des réformés qui ne donnaient aucune espérance de changement, et il était surtout bien éloigné d'approuver les maux qu'on leur faisait souffrir. Avec un peu plus de courage , il eût élevé la voix en faveur de ces infortunés , il eût menacé de la colère divine et de l'indignation de la postérité ceux qui commandaient et qui exécutaient tant de violences; mais peut-être fut-il retenu par la crainte d'irriter les persécuteurs, et d'aigrir ces maux qu'il aurait voulu soulager. S'il ne fut pas assez heureux pour faire cesser tant de malheurs, du moins il n'ajouta pas, comme faisaient alors tant d'autres, le fiel et les injures aux vexations que les prolestans essuyaient ; il savait trop bien que , dans la défense de la vérité , les déclamations contre ses adversaires ne prouvent que la faiblesse du défenseur , et le sentiment qu'il a de celte faiblesse 1 . Aussi les prolestans du Languedoc ont -ils encore aujourd'hui en bénédiction la mémoire d'un évêque qui se montrait si pénétré du véritable esprit de l'Eglise , et si digne de ramener tous ses enfans à la douceur et à la paix. Les fanatiques mêmes respectaient dans leurs ravages les lieux qu'habitait Fléchier, comme les ennemis , qui désolaient alors nos frontières , respectaient le séjour de Fénélon. Il s'en fallait bien que les réformés eussent les mêmes sentimens pour l'intendant Baville ? qui , avec des vertus , des lumières dans l'administration , et de l'intégrité dans les fonctions de sa place , ne s'est rendu que trop fameux dans les annales protestantes , par sa sévérité inexorable à l'é- * On nous permettra de dire ici que l'archevêque de Lyon , notre confrère , dans «on instruction pastorale sur la vérité du christianisme , a donne îuix défenseurs de la religion le vrai modèle de la manière dont ils doivent en soutenir la cause. Cet ouvrage , plein de raison et d'éloquence , de force et de sagesse , de iclc et de charité . a obtenu tous le» suffrages et mérité l'éloge des iucrédulcs même.

gard de ceux que Terreur avait séduits. Mais ce magistrat, d'ailleurs très-estimable , attaché à tous les principes du pouvoir absolu, se croyait obligé, par les devoirs de sa place, d'exécuter avec la rigueur la plus inflexible les édits émanés du trône contre les proteUans ; édits qu'il prenait pour la volonté du roi, et qui n'étaient le plus souvent que celle de ses ministres. L'intendant et le prélat, quoiqu unis entre eux par une amitié réciproque , étaient souvent divisés , par la différence de leurs caractères, sur les objets d'administration qui avaient besoin de leur influence mutuelle. M. Flc'chier, disait un jour Baville , à l'occasion d'un démêlé qu'ils avaient eu , nia fait changer du blanc au noir. Dites , répondit Fléchier, du noir au blanc.

Ce qui affligeait surtout Févêque de Nîmes dans les troubles dont il était témoin , c'était l'avantage funeste que donuaient aux réformés les ecclésiastiques de son diocèse, par leur ignorance et par leurs mœurs. Il représentait à ses curés , qu'en vain l'arche du Seigneur était entre leurs mains , si elles étaient trop faibles pour la soutenir contre les efforts que faisait l'hérésie pour la renverser; et il exhortait en même temps les chanoines de sa cathédrale à fermer la bouche aux ennemis de l'Jglise, par une régularité dont malheureusement ils avaient perdu legoùl et l'habitude. Il joignait à ses discours la preuve la plus frappante de la sincérité de son zèle, l'unique preuve même qui mette le zèle à l'abri de la médisance , la pureté de ses mœurs et la sainteté de sa vie ; bien différent de ces déclamate*irs , si ardens en apparence pour les dogmes de la religion , mais si relâchés en effet sur ses préceptes, et qui trouvent plus court et plus facile de révolter et d'endurcir les mécréans par leurs injures, que de les édifier et de les ramener par leurs exemples.

Il n'était pas moins attentif à détruire les superstitions, qui étaient pour les proteslans un autre sujet de scandale , et par conséquent de triomphe. Il s'opposa, malgré la bulle du pape, à l'établissement d'une confrairie de pénitens blancs , dont il appelait les processions de pieuses mascarades . Il publia , sur une prétendue croix miraculeuse , une lettre pastorale très-éloquente , dans laquelle il s'élève , ce sont ses propres paroles , contre ceux qui mettent leur confiance en du bois et en drs prodiges menteurs , et menace de renverser cette croix , si l'on continue de lui rendre un culte aveugle et fanatique. Si je vois , disait-il, qu'Israël devienne idolâtre, je briserai le serpent d'airain.

La charité qu'il exerçait envers la partie de son troupeau sérée de l'Eglise , se faisait encore plus sentir à celle qui, dans sein de FEglise même , avait besoin de son indulgence et de 2. 22

ses secours. Une malheureuse fille, que des parens barbares avaient contrainte à se faire religieuse , mais à qui la nature donnait le besoin d'aimer, avait eu le malheur de se permettre ce sentiment que lui interdisait son état, le malheur plus grand d'y succomber , et celui de ne pouvoir cacher à sa supérieure les déplorables suites de sa faiblesse. Fléchier apprit que cette supérieure l'en avait punie de la manière la plus cruelle, en la faisant enfermer dans un cachot , où couchée sur un peu de paille, réduite à un peu de pain qu'on lui donnait à peine, elle attendait et invoquait la mort , comme le terme de ses maux. L'évêquede Nîmes se transporta dans le couvent, et, après beaucoup de résistance, se fit ouvrir la porte du réduit affreux où cette infortunée se consumait dans le désespoir. Dès qu'elle aperçut son pasteur, elle lui tendit les bras, comme à un libérateur que daignait lui envoyer la miséricorde divine. Le prélat, jetant sur la supérieure un regard d'horreur et d'indignation : Je devrais, lui dit-il, si je n'écoutais que la justice humaine, vous faire mettre à la place de cette malheureuse victime de votre barbarie; mais le Dieu de clémence , dont je suis le ministre, m'ordonne a" user, même envers vous, de V indulgence que vous n'avez pas eue pour elle. Allez, et pour votre unique pénitence, lisez tous les jours dans l Evangile le chapitre de la Femme adultère. Il fit aussitôt tirer la religieuse de cette horrible demeure , ordonna qu'on eût d'elle les plus grands soins , et veilla sévèrement à ce que ses ordres fussent exécutés. Mais ces ordres charitables, qui l'avaient arrachée à ses bourreaux, ne purent la rendre à la vie ; elle mourut après quelques mois de langueur , en bénissant le nom de son vertueux évêque, et en espérant de la bonté suprême le pardon que lui avait refusé la cruauté monastique.

En même temps que l'évêque de Nîmes faisait cesser, autant qu'il était en lui , les maux causés par la méchanceté des hommes, il consolait ses infortunés diocésains des afflictions dont la Providence se servait pour les éprouver. Renmtez^vous entre les mains de Dieu , écrivait-il à une personne âgée et infirme , il n'envoie de souffrances à ses enfans que ce qu'ils en peuvent supporter. Dans la disette de 1709, il répandit des charités immenses ; les catholiques et les protestans y eurent une part égale, uniquement réglée sur ce qu'ils soufTraieut, et non sur ce qu'ils croyaient. Il refusa d'employer à la construction d'une église des fonds destinés à des aumôues : Quels cantiques, disait-il, valent les bé/iédtctions du pauvre , et quel spectacle, plus digne des regards de Dieu , que les larmes des indigens essuyées par ses ministres ! Quand on lui parlait de l'excès de son zèle et de ses charités : Sommes-nous évéques pour rien, s'ecriait-il ! On l'a

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vu plus d'une fois, avec une simplicité digne des premiers siècles , aller à pied dans les rues de Nîmes, donnant l'aumône d'une main , et sa bénédiction de l'autre. Il croyait devoir répondre , par ses actes publics de bienfaisance épiscopale , aux traits envenimés des protestans contre le faste qu'ils reprochaient à l'église romaine ; mais il savait aussi cacher cette même bienfaisance, quand elle tombait sur des hommes que leur état forçait à cacher leur misère ; il joignait alors à la promptitude et à. l'abondance des secours qu'il leur donnait , ces attentions délicates qui empêchent l'aumône d'être humiliante , mais que la piété même se dispense d'avoir pour les malheureux , quand elle est moins portée par sentiment que par devoir à soulager l'infortune, et que la bienfaisance est plutôt à ses yeux l'obligation d'une âme religieuse , que le besoin d'une âme honnête et le plaisir d'une âme sensible.

Avec tant de talens et de vertus , on n'aura pas de peine à croire que Fléchier était sans orgueil '. Fils d'un pauvre fabricant en chandelles, et parvenu à l'épiscopat, il n'avait ni la sottise de cacher l'obscurité de sa naissance , ni la vanité plus raffinée qui aurait pu chercher dans cette obscurité même un titre de gloire , et mesurer avec une complaisance secrète la distance entre le lieu d'où il était parti, et celui où il s'était élevé. Un jour cependant il sortit à regret de sa simplicité ordinaire, forcé de répondre à un prélat courtisan , qui , n'ayant que ses aïeux pour mérite , se trouvait déshonoré d'avoir en Féchier un confrère que Dieu avait fait éloquent , charitable et vertueux , mais n'avait pas fait gentilhomme ; il trouvait fort étrange qu'on l'eût tiré de la boutique de ses parens pour le placer sur le siège épiscopal , et il eut la basse ineptie de lui en laisser voir sa surprise. Avec cette manière de penser , lui répondit l'évêque de Nîmes , je crains que si vous étiez né ce que je suis, vous n'eussiez fait des chandelles (i i). On raconte aussi que le maréchal de La Feuillade', ce flatteur intrépide de

* Nous ne faisons ici que répéter l'éloge donne publiquement à Flécliicr par ceux qni l'avaient particulièrement connu. Cet éloge néanmoins pourra sembler contredit par une de ses lettres, dans laquelle, traçant lui-même son portrait à la prière d'un ami, et faisant l'aveu de quelques défauts, il se donne naïvement des louanges assci fortes. Mais on seul à travers ces louanges qu'il parle de lui avec simplicité, comme il aurait parle d'un autre, convenant de r« qu'd est en effet, et ne voulant ui s'en prévaloir , ni s'en glorifier; véritable modestie des hommes à talens. L'opinion qu'il avait de lui, bien différente de tant de vanités hypocrites , ne se laissa voir que cette seule fuis dans la confiance de l'amitié, et surtout ne ble»*a jamais personne. Aussi dit - il dans le portrait que nous citons , qu'iY n'envie point la gloire îles autres , et ne leur a jamais fait souffrir les humiliations que donne l'orgueil.

' Ou sait tout ce qu'il fil pour l'érection de la statue de la place de» Victoire».

Louis XIV, qui se dédommageait de ses adulations auprès du maître par ses airs de hauteur avec ceux qu'il croyait devoir les souffrir , osa dire à Fléchier , qui n'était à ses yeux qu'un petit bourgeois de Nîmes , Avouez que votre père serait bien étonné de vous voir ce que vous êtes. . . . Peut-être moins étonné qu'il ne vous semble , répondit le prélat , car ce nest pas le Jils de mon père , c'est moi qu'on a fait évêque. Il faut pardonner ce» réponses à la modestie obligée d'imposer silence à l'orgueil. Car la vraie modestie est comme la vraie bravoure, qui jamais n'outrage personne, mais qui sait repousser les outrages, au moins quand celui qui les fait n'est pas asses vil pour ne mériter que le mépris.

Fléchier, quelque temps avant de mourir, eut un songe, qui fut pour lui un pressentiment de sa fin prochaine; il ordonna sur-lechamp à un sculpteur de faire le dessin très-modeste de son tombeau ; car il craignait que la reconnaissance ou la vanité ne voulût élever à sa cendre un monument trop remarquable, et le forcer en quelque manière après sa mort, au faste qu'il avait tant méprisé durant sa vie. Le sculpteur fît deux dessins ; mais les neveux du prélat empêchèrent l'artiste de les lui présenter, cherchant à écarter , s'il était possible , de l'esprit de leur oncle , une idée affligeante pour eux , si elle ne Tétait pas pour lui. Fléchier se plaignit de ce délai , dont le sculpteur ne put lui cacher la cause. Mes neveux, répondit le prélat , font peut-être ce qu'ils doivent , mais faites ce que je vous ai demandé. Il examina les deux dessins, choisit celui qu'il devait préférer , le plus simple des deux , et dit a l'artiste : Mettez la main à l'œuvre , car le temps presse. Il mourut en effet peu de temps après , le 16 février 1710 , pleuré des catholiques , regretté des protestans , et ayant toujours été pour ses confrères un digne modèle de zèle et de charité, de simplicité et d'éloquence. Son oraison funèbre , faite par un orateur trèsmédiocre , ne fut pas même prononcée. Il eût pourtant été juste que celui qui avait si bien loué les autres , fût loué lui-même par une voix aussi éloquente que la sienne; etTurenne, du fond de son tombeau , semblait crier à tout le clergé de France de payer sa dette , que personne alors ne put ou ne voulut acquitter. Le seul Fénélon fit en deux mots l'éloge funèbre de Pévêque de Nîmes : Nous avons, dit-il , perdu notre maître. Ainsi , le seul de tous le* confrères de Fléchier qui lui fût alors supérieur, car ftossuet n'existait plus, fut le seul dont la modestie rendit hommage aux talens de celui qui avait imité ses vertus. L'intendant Jiaville, peu semblable d'ailleurs à l'un et a l'autre , fit pourtant au^i graver quelques lignes sur le tombeau de Fléchier ; et les

protestans même applaudirent à l'épitaphe du prélat , qu'ils regardaient comme leur père , quoique faite par le magistrat qu'il* appelaient leur persécuteur.

Fléchier se délassait des soins pénibles de l'épiscopat, en donnant aux lettres qu'il avait toujours aimées, le peu de momens que ses devoirs lui laissaient. Il fut le restaurateur et presque le second fondateur de l'académie qui subsiste encore à Nîmes. Cette compagnie , après avoir été d'abord , comme la plupart des sociétés littéraires si répandues dans nos provinces , une simple académie d'éloquence et de poésie, s'est rendue plus recommandable en se tournant vers les sciences exactes. Comme il n'est point de province dans le royaume , où la physique et l'histoire naturelle n'offrent quelques particularités remarquables et qui lui sont propres , il n'en est point où une société de physiciens , d'astronomes et de naturalistes, ne puisse être utile, pourvu quecette société y soit réduite aux seuls hommes vraiment capables de la composer. Des académiciens médiocres seraient même plus utiles en ce genre, que des académiciens demi-beauxesprits , à qui l'on ne pourrait trop répéter les vers si sages de Despréaux :

Soyca plutôt maçon , si c'est votre talent , Ouvrier estime dans an art nécessaire , QuYcrivain du commun , et poêle vulgaire.

Outre les objets d'histoire naturelle que le Languedoc offre aux yeux des physiciens , la ville de Nîmes renferme encore plusieurs antiquités dignes d'occuper une compagnie savante , entre autres , la fameuse maison carrée. Un des membres les plus distingués de l'académie de Nîmes, M. Séguier, correspondant de celle des belles-lettres de Paris, a tâché de deviner l'inscription qui était à la façade de cette maison ; il a essayé de rétablir les lettres d'après la disposition des clous qui les attachaient , et qui restent encore à la frise ; et quoiqu'il ne fut peut-être pas impossible d'imaginer d'autres inscriptions différentes de celle-là , qui n'est indiquée que d'une manière assea vague par la disposition des clous , les recherches de M. Séguier sur ce sujet sont très-ingénieuses , et font honneur à la sagacité de cet académicien.

Fléchier , membre de l'Académie Française , et voulant donner du relief à celle de Nîmes, obtint de la première de ces deux compagnies , qu'elle voulut bien s'associer la seconde ; la cérémonie s'en fit solennellement dans la séance publique de l'Académie Française , le 3o octobre 1692, par un discours que

prononcèrent les députés de l'académie de Nîmes , et auquel répondit M. de Toureil , directeur. Fléchier avait désiré vivement cette association , dans l'espérance des grands avantages qu'il en attendait pour les lettres. Il serait à souhaiter que ses espérances eussent été accomplies.

NOTES

( i) Fl é c h i e r étant encore dans la congrégation de la Doctrine chrétienne , professa la rhétorique dans le collège que ces pères avaient à Narbonne. Sa qualité de professeur , qui l'obligeait à écrire beaucoup en latin , ne l'empêchait pas de sentir combien il est difficile à un moderne d'être supportable , après Cicéron , Virgile et Horace , dans une langue qui n'existe plus. Il a exprimé sa manière de penser sur ce sujet dans un poeme latin sur la mauvaise latinité moderne y et fit tout ce qu'il put pour ne pas donner à la fois , dans ce poeme , la critique et l'exemple. Obligé aussi , par le fastidieux devoir de sa place , de composer des pièces de théâtre latines , il en fit une dont le sujet était Isaac , ou le Sacrifice non-sanglant , et à laquelle il donna le titre assez impropre de tragi-comédie , parce que l'ouvrage ne lui paraissait , disait-il , ni comique par le sujet , ni tragique par le dénoûment. Le mot de drame, qui n'était pas encore inventé pour ces pièces d'un genre équivoque et neutre , fût venu en cette occasion très-utilement à son aide.

Nous ne parlerons point d'un discours , aussi latin , qui n'était qu'un jeu d'esprit, et qui avait pour objet l'apologie de l'araignée, pro araneâ. Le jeune professeur s'imagina que d'autres auteurs s étant, avant lui , tristement égayés à faire l'éloge de Néron et celui de la fièvre , il pouvait aussi se permettre de prendre au moins la défense d'un *nsccte moins malfaisant que ces deux fléaux de l'espèce humaine ; mais nous n'avons pas besoin d'assurer qu'il faisait lui-même de cette plaisanterie le cas qu'elle méritait.

Il se dédommageait de ses compositions latines par quelques ouvrages français , quand il trouvait l'heureuse occasion d'exercer de cette manière ses talens naissans. Il fit devant les États de Languedoc l'oraison funèbre de Claude de Rebé, archevêque de Narbonne. Ce discours , qu'il composa et qu'il apprit en dix jours , eut un très-grand succès , et cet heureux coup d'essai dut annoncer à l'orateur le vrai genre de travail et de gloire auquel la nature l'avait destiné.

(u) Fléchier fut précepteur du fils de M. de Caumartin , conseiller d'Etat ; et ce magistrat ayant été nommé parle roi l'un des commissaires pour la tenue des grands jours en Auvergne , le précepteur et le fils l'y suivirent. On appelait grands jours des commissions extraordinaires, que le roi établissait autrefois pour aller dans les provinces écouter les plaintes des peuples, et faire justice ; commissions qui par malheur n'existent

DE FLÉCHIF.R. 3k)

plus , quoiqu'elles n'aient pas cessé d'être nécessaires. Fléehier écrivit une relation de ces gratuls fours tenus à Riom en i665. Elle contient une espèce d'histoire galante , qui prouve que tout sévère qu'il était dans ses mœurs , il entendait assez bien le langage frivole propre a ce genre d'écrire. Dans cette relation des grands jours , où l'auteur semble avoir voulu égayer de son mieux la tristesse du sujet , il parle de quelques ha* rangues faites aux magistrats, et dans lesquelles on assurait que S. Au» gustin et S. Ambrcme avaient prophétisé ce grand événement : on y comparait au terrible jugement universel les jugemens sévères qui allaient être rendus. Gomme la relatiou n'est imprimée qu'à moitié, nous ignorons quels furent ces jugemens sévères, dont le récit eût été plus intéressant qu'une histoire galante et des harangues ridicules.

(3) Non-seulement l'oraison funèbre de Turenne cflâça celle que Mascaron avait prononcée , la nation sembla même placer un moment Fléehier à cdté de Bossuet , qui cependant avait déjà fait deux de ses chefsd'œuvre en ce genre , l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre et celle de sa fille. Mais si les contemporains de ces deux orateurs hésitèrent quelques iostans entre eux , ils se réunirent bientôt pour préférer la sublimité inégale de l'évêque de Meaux à l'élégance continue , mais un peu froide, de l'évêque de Nîmes.

L'oraison funèbre de la dauphine et celle du duc de Montausicr furent faites et prononcées à très-peu de temps l'une de l'autre. Aussi Fléehier composait-il avec une facilité extrême , et partout , sur une table de pierre au fond d'un jardin, et au milieu d'un cercle. On croit, disait-il, que Je compose avec peine et contention ; on se trompe. J'ai beaucoup travaillé dans ma jeunesse , et J'ai mis tous les morne ns à profit. Si la composition me coûtait , il y a long-temps que j'jr aurais renoncé.

Il n'y a pas dans les oraisons funèbres de notre académicien une seule expression qui ne soit plus usitée , à l'exception de la suivante , sans que je le die, pour sans que je le dise. Le mot de die pour dise est aussi dans les tragédies de Racine , qui écrivait en même temps que Fléehier ; ce qui prouve que die était alors fort en usage.

J'épouserais, et qui? s'il faut que je le die

Ali! que vous auriez vu, sans que je vous le die '

* Racine, quelque pur qu'il soit, Test encore moins dans ses vers que Fl«chier dan* *a proue; car il y a d.ins Racine quelques autre* expression», à la vérité en petit nombre, qui ont vieilli comme la précédente : avant que partir, pourdcd/it que de partir, ou , comme nous dirions aujourd'hui , avant de partir; meurtri, pour massacré :

Allez, sacres veugeurs de vos princes meurtris.

Offre, masculin :

L'offre de mon hymen Peut- il tant enraye?

On trouve encore dans Racine , sais -je pas, pour ne sais -je pas, qui se lit quelque» vers auparavant. Il y a apparence que l'un et l'autre se disaient alors,

34o NOTES SUR L'ÉLOGE

Fléchier ne se faisait aucun scrupule de prendre dans les rieux serinonaires toutes les pensées heureuses qu'il y trouvait, et dont il ornait ses discours ; c'étaient , si l'on peut parler ainsi , quelques morceaux de marbre qu'il tirait d'un monceau de décombres , et qu'il savait mettre en place. Il a emprunté d'un de ces prédicateurs , mais exprimé bien mieux ^ue lui , la belle comparaison , où , s" adressant à Dieu , il peint la colère divine allumée par 1'iuiquité des hommes, et retombant sur les plus illustres têtes. Comme il s'élève du sein des vallées des vapeurs grossières dont se forme la foudre qui tombe sur les montagnes , il sort du cœur des peuples des iniquités , dont vous déchargez les châtinutns sur la tète de ceux qui les gouvernent ou qui les défendent.

Ayant de fouiller jusque dans ces masures où l'éloquence de la chaire., s était quelquefois cachée , Fléchier visita et parcourut avec soin les antiques et respectables demeures qu'elle habile, les sermons et les homélies des Pères de 1 Èglisc.H en avait fait un extrait fort étcudu , qui a disparu à sa mort ; peut-être fut-il enlevé par quelque orateur subalterne, qui n'en aura pas fait un aussi bon usage que lui.

Il estimait fort Balzac, quant à l'harmonie, mais nullement quant à 1 enflure de son style. Il faisait aussi quelque cas de 1 evêque du Bellay le Camus, auteur de tant d'ouvrages aujourd'hui oubliés; mais il lui trouvait trop d'esprit . et une facilité donlcet écrivain avait abusé. Cest, disaii-il , une source trop abondante et mal ménagée ; en la resserrant, en la conduisant, on en aurait fait un canal agréable et utile; il ne Ta employée qu'à des jets d'eau , ou Va laissée se répandre, et n'a fait qu'un marais bourbeux. Le ton de celte critique n'était pas luimême exempt de censure.

(4) Ce malheureux Richcsouree est nommé avec Laserre dans une des réflexions de Despréaux sur Longin , comme un modèle de galimatias et de bassesse de style. Le nom de Laserre , grâce aux satires de Despi éaux , où il se trouve encore . n'est pas toul-à-fait oublié. Mais la prose de ce grand poète n'a pu faire vivre le nom de Richcsouree. Ceux qui sont avides d'anecdotes sur les plus mauvais écrivîiins , en trouveront quelques unes sur ce dernier dans le tome 5 des Mélanges de littérature de l'abbé d' Artigny . La principale leçon d'éloquence que donnait Richesource, consistait à enseigner /comme il pouvait, le moyen de s'approprier les traits des plus grands orateurs , sans s'exposer à l'accusation de \ol. Il en donnait des exemples sur les lettres de Balzac, qu'il imitait en joignant à l'enflure de l'auteur le ridicule propre à 1 imitateur. Son cours d éloquence, qu'il faisait payer trois louis, était de trois mois, pendant lesquels il donnait chaque semaine trois leçons de deux heures chacune. Voilà trois mois de sottises payés bien clicr. Quoiqu'il dise dans la préface d une de ses rapsodies , qu'il la met au jour ù la prière du

puisque thnsVImp.omptu Je tenailles, ecril en pro»e, on lit, $a\'0t-vous point, pour ne sa^a-xtniis point? (Jette faeon de parler se. tnmve cncoie dan* ilcux comédies un peu ancienne», V Enfant prodigue et l« Philosopha marié ; mais clic paraît aujourd'hui proscrite, au rnoin» du genre noble.

DE FLÉCHIER. 3{i

jeune Fléchier , dont il fait un grand éloge , on est bien tenté de penser que celte prétendue prière et le madrigal que Fléchier lui adressa, étaient autant d'épigrammes que ce rhéteur avait pris bonnement pour des éloges. Le ton du madrigal semble le prouver ; car le» vers en seraient bien détestables , s'ils étaient sérieux. Nous n'en citerons que les quatre derniers.

Otlff éloquence nnm|>areillc Que ton livie fait Toîr arec tant d'appareil , Donne aux prédicateurs un secret san* pareil

De gagner le» coeurs par Poreille.

On raconte qu'un très-mauvais écrivain , étant allé entendre une des leçons de cet éloquent Richesource , s'approcha de lui à la fin de la séance , ei lui dit en présence de tous ses auditeurs : Je viens , monsieur . vous rendre la justice qui vous est due ; je croyais être le premier écrivain de mon siècle pour le galimatias , vous venez de me détromper , et de \ m'en faire plus entendre dans V espace d'une heure , que je n'en ai imprimé durant toute ma vie.

Un maître de rhétorique tel que Richesource , dont l'école était encore très-fréquentée dans la jeunesse de Fléchier , prouve assez ce que nous avons dit pour excuser les défauts reprochés à ses oraisons funèbres, que lorsqu'il entra dans cette carrière , les véritables lois de l'éloquence étaient encore bien peu connues. Les Bossuet et les Bourdaloue ne tardèrent pas , il est vrai , à se faire entendre ; mais le secret de leur art n'était encore que pour eux. Un écrivain moderne qui a fait l'éloge de Fléchier , avoue même , en parlant de ses panégy riques des Saints , que dans ce genre il ne trouva point de modèle à imiter; que la route qu'il suivit n'avait été entrevue de personne avant lui , et que réduit à marcher d'après son propre instinct , ce sont les termes de cet auteur , /'/ créa lui-même sa me't/mde : un tel aveu semble supposer , quoique ce ne soit pas l'avis du même écrivain , qu'en effet les vrais préceptes de l'éloquence étaient encore ignorés.

(5) Si l'on voulait pousser plus loin encore que nous ne l'avons fait , le parallèle ou plutôt l'opposition de Bossuet et de Corneille , on dirait que le poète raisonne avec plus d'esprit , l'orateur avec plus d'âme : et que , si I on peut parler ainsi , l'orateur dans ses inouvemens est plus poète , et le poète plus orateur : on pourrait ajouter que Corneille , sans jamais perdre son sujet de vue, s'affaisse et disparaît quaud ce sujet ne lui fournit plus que des idées communes ; et que Bossuet ne tombe dans des écarts que pour vouloir rameuer à son sujet tout ce qu'il saisit. Mais le résultat de cette comparaison sera toujours d'avouer que le sublime de Bossuet est très-différent de celui de Corneille , et que ces deux grands hommes n'ont guère plus de ressemblance par leurs défauts que parleurs beautés.

Thomas observe , dans son Essai sur les Éloges , que Mascaron annonça Bossuet , comme Rotrou avait annoncé Corneille. Ce rapprochement est aussi juste que bien vu. Mais quant au prétendu parallèle

'es rhéteurs de collège ont fait de Corneille arec Bossuet , et de . «cellier avec Racine, il est pour le moins aussi ridicule que la comparaison tant reprochée à Fonteuelle , du jour à la beauté blonde , et de la nuit à la beauté brune « .

(6) Racine , qui fut reçu en même temps que Fléchier à l'Académie Française , et qui en cette occasion s'éclipsa devant le prédicateur , se dédommagea quelques années après du peu de succès qu'il avait eu à sa réception. Il fut chargé de recevoir Thomas Corneille à la place de son illustre frère. L'auteur de Phèdre , alors plus aguerri en présence du public, parut en ce moment tout ce qu'il était ; le discours qu'il fit est un des plus beaux qui aient été prononcés dans l'Académie ; on le lit encore tous les jours, et ou ne lit plus celui de Fléchier , qui est en effet un ouvrage très-médiocre , peu digne même de la réussite momentanée qu'il obtint.

(7) On a de Fléchier une excellente lettre sur l'utilité de l'histoire , et sur les talens propres à l'historien. On pourrait lui reprocher de n'avoir pas suivi rigoureusement, dans son Histoire de Théodose, les règles qu'il a tracées lui-même sur l'impartialité et la vérité qui doivent être la première loi de l'histoire ; mais celle de Théodose était un ouvrage de commande , plutôt fait pour instruire le dauphin de ses devoirs , que pour lui tracer le vrai portrait du modèle offert à son émulation. C'était une espèce de Cyropédie écrite sous les yeux de Bossuet , et destinée surtout à faire du prince un mouarque pieux et chrétien. H faut pardonner les imperfections de l'ouvrage h la pureté de ces motifs.

h' Histoire de Ximenès , autre ouvrage de Fléchier, rendit l'auteur si célèbre en Espagne, que la plupart de ses ouvrages y furent traduits. Le cardinal d'Estrées, que Louis XIV y avait envoyé auprès de Philippe V , dit que Flcchier lui avait été fort utile en lui donnant ses avis.

Nous n'avons pas fait mention de quelques autres productions moins importantes dont il est l'auteur , et sur lesquelles un homme de lettres , très-versé dans la bibliographie , a bien voulu nous communiquer la note suivante. « Fléchier a non-seulement publûé le livre De casibus » virorum il/us trium (Des malheurs arrivés aux hommes illustres), » d'Antoine- Marie Gratiani , mais la vie du cardinal Jean-François » Commendon, du même auteur, qu'il a depuis traduite en français. » Cette vie latine de Commendon , par Gratiani , parut à Paris en 1669* » i>i-4°. avec une épître dédicatoire à Jean-Jacques de Mesmes , une » préface, et la vie de l'auteur tirée de la Pixacotheca de J. N. Ery- » thnrus (Rossi). L'épître dédicatoire est signée Roger Akakia, noms » que prit l'éditeur Fléchier, je ne sais pour quelles raisons.

Un grand Arisinrque moderne a pri» la peine de faire un parallèle plat ridi- «ule encore du f.uirin et de U ilenriade ; car il eut aus»i absurde de comparer eu%cmble la Hennaitr et le Lutrin . que Ytliade et la Batracnmromachic. Cette stHlue est attribure à un académicien mml depuis peu d'année»; nous 4 mhaùoni , pom l'honneur Je *c* mânes , qu'il u'en »oit yj'tal coupable,

» Gratiani , auteur de ces deux ouvrages latins , publiés par Fléchier , » éUit secrétaire du cardinal Commendon ; Clément VIII le fit évoque » de Camérino; il mourut en 161 1. Après sa mort , son neveu publia , » en 1624, à Rome, son Histoire de la guerre de Chypre , eu latin ; b le plus curieux de ses ouvrages est intitulé : De scriptis invita Mi- » nervâ , libri 10. Le jésuite Jérôme Lagomarsini Ta publié , en 1 7/p » et 1746, en deux volumes m-4°. »

(8) La postérité eût ignoré le fameux Timon , si ses compatriotes n avaient été ni soigneux de l'aigrir , ni empressés de l'écouter ; et des hommes très-supérieurs à Timon, qui , pour se faire distinguer de leurs contemporains, n'avaient pas besoin de jouer une singularité puérile, n'ont pas dédaigné d'ajouter cette charlatanerie si peu faite pour eux , à (ajuste réputatiou que leurs taie os seuls étaient en droit de leur assurer. Diogène, voyant déjeunes Rhodiens superbement vêtus : V oilà du faste y dit-il ; un moment après , il vit des Lacédémoniens qui portaient de mauvaises tuniques sales : Autre espèce de faste, dit le cynique philosophe, qui aurait mérité lui-même une semblable censure. Elle pourrait s'appliquer avec autant de justice à l'affiche de la misanthropie ; ainsi que le mot de Socrate à un autre cynique , Autisthèue , qui affectait de laisser voir en public son manteau déchiré : Quand cesserezvous , lui dit le sage Athénien et le vrai philosophe , de nous montrer votre vanité ?

On trouve dans l'éloge de Despréaux , et dans une des notes sur ce même éloge, quelques traits de l'humeur chagrine , et quelquefois peutêtre affectée du duc de Montausier ; mais ce misanthrope si sévère et si inflexible , cet homme à qui ses amis appliquaient l'éloge donné à Vespasien : Venerabilis senex, et patientissimus vert ( vieillard vénérable, et ami de la vérité), pourrait fournir une preuve remarquable que la franchise la plus affichée ne résiste pas constamment à l'air de la cour, à cet air que la vertu même la plus pure ne respire pas toujours impunément. Qu'on lise avec quelque attention la lettre que le duc de Montausier écrivit au dauphin son élève, après la prise de Philisbourg, lettre qu'on a célébrée comme un modèle de vérité et de noblesse ; on y apercevra , si je puis parler ainsi , Y uniforme du courtisan sous le manteau du philosophe. « Monseigneur , dit le duc de Montausier au » dauphin, je ne vous fais point mon compliment sur la prise de Phi- » lisbourg , vous av iez une bonne armée , des bombes , du canon et Vau- » ban. Je ne vous loue point non plus de ce que vous êtes brave; c'est » une vertu héréditaire dans votre maison. Mais je me réjouis de ce que » vous êtes humain , affable , généreux , faisant valoir les services d'au- » trui, et oubliant les vôtres. » Quand le duc de Montausier disait au fils de Louis XIV , la bravoure est une vertu héréditaire dans votre maison , croyait-il de bonne foi que tous les Bourbons , à l'exemple de Henri IV et de Condé, eussent hérité de la valeur de S. Louis .' il savait mieux que personne que cette phrase n'était qu'une formule (l'adulation. On peut pardonner à Massillon d'avoir dit des Bourbons,

dans une oraison funèbre , comme on ne doit pas les louer tVêtre ntls princes , on ne doit pas les louer d'être nés vaillans ; mais l'itoinme véridique de In cour devait se piquer de l'être plus qu'une oraison funèbre. 11 y a plus de véritable grandeur dans l'adieu si connu du duc de Montausier au dauphin, après l'éducation finie : Monseigneur, si vous êtes honnête homme, vous m aimerez ; si vous ne Vêtes pas , vous me haïrez, et je m'en consolerai. Mais un trait où il a réellement montré du courage , c'est le discours qu'il osa tenir à Louis XIV , au «ujet de madame Dacier, qui avait . auprès du monarque, le crime de n'être pas catholique. Cette savante , n'étant encore que mademoiselle Le Ferre, avait dédié un livre au roi, qu'elle ne pouvait lui présenter, personne n'osant l'introduire auprès d'un prince qui ne voyait point sans indignation un sujet assez téméraire pour être d'une antre religion que la sienne. Montausier seul , lui-même protestant converti , brava ce danger ; il présenta mademoiselle Le Fèvre au roi, qui dit fort sèchement au protecteur, qu'il faisait très -mal de se rendre l'appui d'une race proscrite ; que pour lui , il allait défendre à tout écrivain huguenot de lui dédier ses ouvrages , et qu'il commencerait par faire supprimer celui de mademoiselle Le Fèvre. Sire , répondit le duc de Montausier au roi, avec une liberté à laquelle ce prince n'était pas accoutumé, est-ce ainsi que vous favorisez 'les talens et le mérite ? et que vous importe que l'auteur soit catholique ou protestant , pourvu que son livre soit bon ? J'ose vous le dire avec vérité , une superstition si puérile est bien indigne d'un roi , et bien peu faite pour vous. Il ajouta , qu'il allait envoyer à mademoiselle Le Fèvre cent pistoles de la part du roi , et qu'il dépendrait de sa majesté de les lui rendre ou non. . . . O Montausier ! qu'ôtes-vous devenu ?

Son austère et brusque véracité se manifestait souvent contre les ministres même les plus accrédités. Voici le fragment d'une lettre qu'il écrivit sur un ouvrage intitulé : Relation de la conduite présente dé la cour de France, écrit en italien , et traduit en français.

« Il est aisé de juger que ce livre est plutôt fait pour louer Colbert ,

» que pour célébrer les grandes actions du roi Il était inu-

» tile , pour l'honneur de la France , d'étaler la défaite de Gigery • , et » de dire que cette affaire peut être mise en parallèle avec les plus belles » actions de sa majesté. Nous n'avions pas besoin que l'auteur nous » consolât, en nous apprenant que Charles-Quint et S. Louis avaient été » aussi malheureux que nous en Afrique. Je tiens donc que cet écri- » vain a été loué de Colbert à juste prix , pour exalter dignement ses » fidèles économies. »

Nous avons dit que cette rigueur stoîque s'était un peu relâchée dans sa lettre au dauphin . après la prise de Philisbourg ; mais un fait que madame de Mottcville rapporte dans ses mémoires , et que nous voudrions pouvoir révoquer en doute , répandrait des nuages bien plus fàr

• Expédition que Loui* \l\ fil faire en Afrique en ifl6$, avec jwu d» iticcès.

DE FLÉCHiER. 3 ;3

cheux sur la probité inflexible dont le duc de Montausier faisait si durement profession. Il en résulterait de deux choses Tune; que s'il était devenu le plus honnête homme de la cour, il ne l avait pas toujours été ; ou que le plus honnête homme de la cour n'est pas toujours le plus honnête homme du monde ; deux choses qui ne semblent pas incompatibles. Nous ne prétendons pas obliger nos lecteurs à croire cette anecdote ; nous prions seulemeut ceux qui chercheraient , d'après le récit affligeant de madame de Motteville ' , à tourner la vertu en ridicule, de se souvenir qu'il ne fut jamais sur la terre de vertu intacte et sans reproche , et que la plus sévère même paye toujours par quelque endroit un léger tribut à la faiblesse humaine , surtout quand elle a le malheur d'habiter la cour. Si la vertu qu'affichait le duc de Montausier s'égara quelquefois , soyons plus indulgens à l'égard de cet homme de bien , qu'il ne l'a été lui-même a l'égard des autres , et n'oublions jamais le beau vers que dit le grand-prêtre dans Olympie : x

Helas! mus le» humains onl besoin de clémence.

(9) La plupart de ceux qui ont écrit l'histoire des papes ont affecté de les peindre par les cotés les plus odieux et les plus révoltons; ils semblent n'avoir voulu montrer dans ces pontifes que des prêtres scanda* leux , les uns par leurs mœurs , les autres par uue irréligion qu'ils n'ont pas même craint d'afficher , et tous ambitieux « entrepreuans , cherchant à soumettre les couronnes à la tiare , et le sceptre des rois aux clefs de Saint-Pierre. On leur fait un crime d'avoir abusé de la crédulité , de l'ignorance et de la superstition des peuples , pour se rendre souverains et redoutables. Qu'on ne bue pas la délicatesse de leur conscience , à la bonne heure; mais qu'on rende justice à leur habileté. Et n'ont-ils pas fait , en mettant à profit la sottise et la faiblesse humaine , ce que tout autre prince aurait fait à leur place? Combien de monarques ont abusé , pour le maintien du despotisme , de la maxime qui a retenti si souvent à leurs oreilles , qu'ils ne tiennent leur autorité que de Dieu seul , et qu'ils sont sur la terre les images de la Divinité ? Un philosophe qui écrirait l'histoire des papes , les présenterait sous un jour , sinon plus favorable , au moins plus intéressant et plus vrai. 11 les peindrait luttant contre la force et la puissance , avec les seules armes que la religion leur fournissait , faisant trembler a ce seul nom les empereurs et les rois, n'ayant jamais perdu de vue , durant prés de six siècles,

' Nous n'en rapporterons que ce peu de mots , clan» les ternies même rie tnarlame de Motteville : Im reine-mère, me dit M. de Montausier, est bien prisante, d'avoir tronve' mauvais que madame de Brancas ait en de la complaisance pour le roi, en tenant compagnie à mademoiselle de La Vallière. Si la reine était habile et sage, elle devrait être bien aise que le roi fût amoureux de mademoiselle de Brancas , fille d'un liomme qui est à elle ; car sa femme , sa fille et lui , rendraient à la reine-mère de bons offices auprès

du roi La reine- mire , me dit aussi madame de Montamûrr, a fait uue

action admirable, d avoir voulu voir La f^allière. foilà le tour d'un»- habile femme ; niais elle est si faible , que nous ne pouvons pas e^tscr qu'elle soutienne celte action connue elle k dvviail.

3<6 NOTES SLR L'ÉLOGE

le projet de se rendre souverains de Rome , et y étant enfin parvenus. H les ferait voir protégeant les sciences , les lettres , le* beaux-arts , la philosophie même , autant que leurs prétentions pontificales pouvaient s'en accommoder; il montrerait vingt papes de suite, constamment occupés à élever la magnifique église de Saint-Pierre , le plus beau monument de l'architecture moderne ; bien différens des autres souverains, qui, presque tous, se font une espèce de gloire de laisser périr, ou même de renverser les monumens commencés par leurs prédécesseurs. Quel prince que Sixte-Quint ! quel monarque peut se vanter d'avoir fait durant un long règne , ce que le fils d'un paysan a fait en cinq années de pontificat ? La grande coupole de Saint-Pierre achevée , des obélisques immenses élevés dans Rome , un superbe aqueduc construit pour y porter des eaux , la bibliothèque du Vatican établie par ses soins , l'Etat ecclésiastique purgé des brigands qui le désolaient , la justice rendue avec autant d'exactitude que de sévérité ; enfin sept millions d'or qu'il laissa dans le trésor de F église, malgré les dépenses prodigieuses qu'il avait faites pour embellir la capitale du monde chrétien ? Quel dommage qu'un tel homme n'ait pas eu jusqu'à présent un historien digne de lui ' !

u 11 faut savoir, dit un écrivain célèbre, estimer beaucoup de papes , » quoiqu'on soit né à Genève ou à Londres ; il faut se souvenir de ce » que disait le grand Corne de Médicis, qu'on ne gouverne point des » Etats avec des patenôtres. »

( i o) Dans le temps où Fléchier fut nommé à l'évèché de Lavaur , la cour de France élait brouillée avec le pape , et le pape refusait aux évoques des bulles dont ils croyaient ne pouvoir se passer. Fléchier ne profita pas de ce délai , comme beaucoup d'autres auraient pu faire , pour se dispenser d'aller résider dans son diocèse ; il partit pour Lavaur, et y travailla jusqu'à l'arrivée de ses bulles , sous le titre modeste de vicaire-général du chapitre.

Transléré de Lavaur à Nîmes, il écrivit aux consuls de cette dernière ville : « La Providence m'envoie sans doute parmi vous pour être » votre consolateur et votre père. Quel bonheur pour moi, si je puis » adoucir vos peines , éclairer vos esprits , gagner vos cœurs , et por- » ter le calme et la paix dans des consciences encore agitées?»

Il pensa périr sur le Rhône en allant à son diocèse. « On dit, écri- » vait-il à un de ses amis, que j'ai couru un grand danger; je l'i- » gnorc. Si l'on vous mande que je suis noyé , n'en croyez rien , cl » laissez demander mon évèché à ceux qui le croiront vacant. »

Après avoir possédé quelque temps l éveché de Nîmes, il consentit que son diocèse fût démembré, pour en former celui d'Alais dans les Cé\cnncs, afin que les prolestans eussent plus d'instruction et de secours ; car non-seulement il n'avait pas l'ambition qui aspire aux grandes

' Il existe, dit on, une Je Sixte /r, écrite en italien, et dans laquelle l'auteur assure que ce pape était geiitilliooime. Qu'impôt le m naiiaanrc h la gloire de *ou pontifical?

place* , il n'avait pas même l'ambition plus séduisante de faire tout seul le bien , et d'enlever cet honneur à d'autres.

Les protestans, que la dragonnade avait rendus furieux , exerçaient, par représailles, d'affreuses cruautés contre les catholiques. Ils massacraient les prêtres , mettaient le feu aux églises , et portaient partout la désolation. Les pasteurs épouvantés abandonnaient leurs troupeaux ; les religieuses même voulaieut fuir de leurs cloîtres. Fléchier rassura les religieuses, et encouragea les curés; mais en les encourageant, il excusa leurs craintes et compatit a leur faiblesse. Nous ne voulons, leur dit-il dans une lettre pastorale , ni blâmer votre retraite , ni la justifier; mais en même temps , il les assure que le précepte de l'Evangile , quand on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre , n'est point fait pour eux dans les circonstances où ils se trouvent ; et par les éloges qu'il donne aux curés qui , dans le péril , n'ont point abandonné leurs églises , on sent qu'il a besoin de toute la charité épiscopalc pour pardonner aux curés fugitifs.

Dans une lettre à l'archevêque de Paris , Fléchier développe ses principes sur les moyens les plus efficaces pour convertir les protestans. « Parmi eux, dit-il , il en est qui nous disent, quand nous les avons » vaincus : Fous avez raison , mais il est fâcheux de quitter la tradi- » tion de ses pères. Il est juste de remuer un peu vous-ci pour les faire » rentrer dans l'unité. Plusieurs ne sont presque retenus que par des » considérations humaines... Il faut leur donner une crainte supérieure » à celle des respects humains : ce devrait être celle de Dieu , mais du

» moins celle des puissances ordonnées de Dieu Nous en avons

» même trouvé qui nous ont prié de leur faire donner quelque amende » pécuniaire, n'osant se déclarer qu'à la faveur de quelque petite vio-

» lencc Il faut agir un peu par persuasion et par remontrance , un

» peu par commandement et par contrainte. Je parle d'une contrainte » qui soit plutôt une correction qu'un châtiment , qui n'éloigne et n'ai- » grisse pas ceux qui sont ou qui veulent devenir bons , qui les pousse , » mais qui ne les frappe pas. »

Celte lettre nous paraît très-curieuse ; on y voit à chaque ligne le combat du caractère contre la robe, et du prêtre zélé qui voulait convertir, contre le sage indulgent qui craignait de persécuter. Mais , malgré le sage et ses remords , la robe [ml ici son effet , comme dans la comédie du Procureur arbitre.

Fléchier, quand il s'abandonnait à la douceur de son naturel , tenait à ses curés un langage bieu plus indulgent. « Nous vous avons donné, dit-il » dans une de ses lettres pastorales , des règles de prudence et de cha- » rité, pour ménager nos frères errans comme des vaisseaux fragiles , » pour leur adoucir le joug du Seigneur et les réduire à une obéissance » raisonnable , retranchant toute bassesse de vos bontés , toute amer- » tume de votre zèle , toute passion et tout intérêt de vos fonctions , » pour les ramener par des avertissement paternels , non par des re- » proches et des menaces. »

Un homme respectable, justement attaché au nom de Lamoignon , qu'il honore par ses lumières et ses vertus , croit l'évèque de Nîmes plus coupable que l'intendant Baville, de l'intolérance et de la persécution tant reprochée à ce magistrat. Mais que répondre au cri général et encore subsistant de* protestans de Languedoc , qui honorent la mémoire de Fléchier, ne chérissent pas celle de Baville? Le fait suivant ne lui est pas plus favorable. « J'ai demandé au cardinal de Fleury , dit fol- » taire , ce qui avait principalement engagé Louis XIV au coup violent » d'autorité qu'il exerça par la révocation de l edit de Nantes. Il me ré- » pondit que tout venait de M. de Baville, qui s'était flatté d'avoir » aboli le calvinisme en Languedoc, où cependant il restait plus de * quatre-vingt mille huguenots. Louis XIV crut aisément que puisqu'un » intendant avait détruit la secte dans son département , il l'anéantirait » dans son royaume. » Ainsi Baville ( au moins si l'on en croit cette anecdote ) ' fut l'instigateur de cette persécution , dont il devint ensuite un des ministres les plus zélés et les plus redoutables.

Fléchier , en ne voulaut pas qu'on usât de violence à l'égard des protestans paisibles, croyait avec raison qu'il fallait opposer la force aux protestons fanatiques qui avaient pris les armes. Cavalier , chef de ces fanatiques, vint à Nîmes après son accommodement avec le maréchal de Villars ; mais le prélat ne voulut jamais voir le destructeur de son troupeau. Il apprit avec plaisir que Cavalier était parti pour l'Angleterre. Ce vaisseau ftérira sans doute , dit-il , étant chargé de tant de crimes. Cet homme, simple garçon boulanger , avait en efiicl ordonné et exécuté au nom de Dieu les dévastations dont Fléchier avait gémi , comme les catholiques exerçaient au nom de Dieu les dragonnades. Le maréchal de Villars fut envoyé dans les Cévennes pour faire la guerre à Cavalier : et ce général célèbre, qui devait bientôt combattre et vaincre le prince Eugène , borna sa campagne contre les protestans à un traité de paix avec le boulanger qui les commandait. La guerre cruelle et malheureuse que Louis XIV avait alors à soutenir , l'obligeait à cette humiliation ; et , ce qui ne fut guère moins fâcheux , les protestans se plaignirent , non sans raison , que les conditions du traité avaient été mal observées.

Le respectable prélat donnait aux ennemis de l'église l'exemple de la soumission qu'U leur prêchait. Quoique lié d'amitié avec l'illustre Fénélon , il publia un mandement d'adhésion à la bulle qui condamnait la doctrine quiéliste de ce vertueux archevêque ; mais en proscrivant ses

' Cette anecdote n'a rien de sur; et qaaut aux protestant du Languedoc, ou conçoit que Baville, exécuteur nécessaire de* ordre» rigoureux «le la cour, a 'lù leur laisser de* souvenir» plu» fâcheux que Fléchier, dont la faible influence se bornait a son petit dioce.se. Mai» Baville ctait-il rinstipaieui de la pcr-ecuiion? c'est ce que nienl ceux qtii ont vu les titre» qui peuvent seul* nVdtlrr la question. N'inculpons pas légèrement le$ hommes célèbre». Quand on veut parler d'un intendant dijrae d'être propose pour modèle, c'est Baville qu'on cite. ( t'ayea ce qu'en dit Je maréchal d%Villar» dans ses mémoire». ;

erreurs, il parla de sa personne avec les égards qu'elle méritait , et que d'autres prélats n'avaient pas eus pour lui. 11 avait fait plus que de rendre justice à la docilité defénélon, il l'avait prédite. Les âmes droites et pures se connaissent et se devinent , et le vertueux Fénélon fit, eu cette circonstance , ce que le vertueux Fléchicr aurait fait a sa place.

Observateur exact des lois ecclésiastiques , Fléchier ne savait ni les outrer ni les affaiblir. Il avait converti et baptisé un juif, qui lui-même , on ignore par quelle raison , baptisa ensuite un enfant incognito , et pour ainsi dire, à petit bruit. Fléchier déclara l'enfant bon chrétien malgré V incognito. Mais plus sévère sur le mariage que sur le baptême , il décida que le mariage d'un protestant avec une catholique ne pouvait cire toléré dans l'église romaine ; et il expliquait de son mieux , en faveur de cette opinion , le passage de S. Paul , qui n'y paraît pas trèsfavorable , que le mari infidèle doit être sanctifié par la femme fidèle. Nous ignorons ce que pensent aujourd'hui Sur ce sujet les prélats et les théologiens modernes. Mais les magistrats de nos jours, qui se piquent plus d'équité que de théologie, ont plus d'une fois déclaré bons et valides des mariages de celte espèce.

La prétendue croix miraculeuse dont nous avons parlé dans l'éloge de Fléchier , et contre laquelle il donna une lettre pastorale , avait été érigée par un berger que le prélat fit sortir de son diocèse. On ratissait le bois de cette croix comme une relique. « Ces morceaux , dit-il t sé- » parés du tout , ne sont plus que des morceaux de bois , qui , ayaut » perdu le mérite de la représentation des souffrances de Jésus-Christ , » ne sont dignes d'aucun honueur. »

Dans cette même lettre , il dit que les miracles ne doivent pas être trop fre'quens , parce qu'ib seraient inutiles , ni absolument nuls afin que les nouveaux fassent croire les anciens. Il parle avec beaucoup de sagesse de la dévotion qu'on doit apporter à cette croix. Il défend aux curés d'attester les miracles , et aux filles d'y passer la nuit.

L'évêque de Nîmes invitait ses chanoines à une vie laborieuse et régulière , en leur rappelant la mauvaise idée que les gens du monde ont pour l'ordinaire des chapitres, u Us considèrent les chanoines, leur » dit-il, comme des ecclésiastiques sans emploi. Parvenus à une indo- » lente oisiveté , on les voit remplir dans un chœur des chaises com- » modes , et joindre à peine leurs voix aux prêtres inférieurs qui chan- » tent pour eux les louanges de Dieu. L'inutilité de leur vie forme un » triste préjugé contre la régularité de leur conduite. »

Un de ces chanoines , dit-on , lui représentait que ses charités étaient immenses, et que sa bourse ne pourrait y suffire. Il lui fit à peu près la même réponse qu'a faite de nos jours Benoît XIV a de semblables représentations : « Si les pauvres vous entendent , ils nous demanderont » nos équipages , nos meubles , nos palais , comme un bien qui leur » appartient ; et que répondrons-nous ? »

Fléchier s'opposa tant qu'il put à l'établissement d'un Opéra à Nîmes. Il y en eut d'abord un qui tomba, et les acteurs furent réduits à l'au- 2. 23

35o NOTES SLR L'ÉLOGE

moue. La seconde troupe réussit mieux ; le prélat tonua contre ce spectacle , sans cepeudant employer les censures ecclésiastiques , mais seulement la prière : V ous aimiez , dit-il , à voir et à entendre ces filles de Babylpne qui cluzntent les cantiques de leur pays > et vous écliauffwz ces serpens à mesure qu'ils vous piquaient. Il se plaint de ce que les nouveaux convertis, qui, étant protestans, n'allaient point aux spectacles , y allaient depuis leur Conversion. Vous n'avez , leur dit-il , oublié de vos premières lois que ce qu'elles avaient de bon. Nous n examinerons pas , si relativement aux préceptes et à l'esprit du christianisme , un Opéra peut être toléré dans une grande vdle , comme un mal nécessaire , et propre à eu empêcher de plus grands ; mais il faut convenir que le mal qui peut en résulter pour les mœurs devait être plus sensible et plus à craindre dans une petite ville , et pouvait avec quelque raison alarmer la sollicitude épiscopale.

(n) La famille de Fléchier assure que l'anecdote du marchand de chandelles , rapportée daus son éloge , n'est pas exacte , et elle la raconte ainsi : Le père de Fléchier avait hérité de ses ancêtres une petite terre qu'il cultivait lui-même , et un moulin qu'il faisait valoir. L'orgueilleux prélat dont nous avons parlé , et qui reprochait si bassement à Fléchier la noble indigence de ses ancêtres , lui dit un jour : Avouez que votre père aurait été bien surpris de vous l'oir sortir de son moulin pour devenir évéque. Je crains bien, lui répondit Fléchier, que si le vôtre avait travaillé au moulin , vous n'eussiez toute votre vie tourné la meule.

Quoi qu'il en soit , celte réponse de Fléchier rappelle le mot d'un autre prélat à un distributeur des grâces ecclésiastiques , qui le consultait pour savoir s'il pouvait faire évêque sans indécence un prédicateur qui avait , comme Fléchier , des talcns rares et une naissaucc peu distinguée. Si je croyais que cela pût être mis en question, lui répondit celui qu'il consultait , je jetterais tout à l'heure ma mitre et ma croix par la fenêtre; réponse un peu militaire , mais que la question méritait , et que nous aurions craint d'affaiblir eu l'adoucissant. Un des fâcheux inconvéniens de notre administration et de l'esprit qui semble la diriger, c'est que le mérite émineut , né dans la foule , ait si peu d'espérance d'arriver aux grandes places. Quelque peu empressé qu'il se moutre de chercher les honneurs , car nous parlons du mérite émiuent et par conséquent du mérite modeste, quelque porté qu'il soit à préférer la médiocrité a la fortune, et la liberté aux chaînes, au moins serait-il juste de lui laisser l'honneur du choix , dont il abusera d'autant moins qu'il en sera plus digne.

Note générale sur quelques faits rapportés dans l'éloge de Fléchier.

Nous avons avancé , d'après le témoignage de plusieurs Avignonais très-dignes de loi , que les ancêtres de Fléchier , réduits à une honorable indigence , avaient été contraints de faire le commerce pous

DE FLÉCHIER. 35i

subsister. La famille encore existante de ce vertueux prélat convient du peu de fortune de ses aïeux ; mais elle assure qu'ils n'ont jamais fait le commerce, ayant toujours pris et porté le titre de noble homme. C'est ' aux généalogistes à nous apprendre le sens précis de celte expression , surtout dans certaines provinces. Nous nous en rapportons entièrement à eux sur ce sujet , ainsi que sur les titres produits par cette respectable famille. Il est au moins très-certain que la mère de Plécliier , sœur du général des doctrinaires, Hercule Audifrct , était fdle d'un marchand du Comtat; ne serait-il pas possible de tout concilier, en supposant que son mari , père de Fléchier , s'associa pour le commerce avec son beau-père , qui vraisemblablement était un commerçant peu aisé , puisqu'il maria sa fille à un homme sans fortune ?

Nous sommes bien éloignés de vouloir disputer à MM. Fléchier le titre de noble auquel ils prétendent ; mais si nous rapportions eu détail tout ce qui nous a été dit à ce sujet 1 , il en résulterait au inoins q'on ne peut nous accuser avec justice d'avoir cru trop légèrement les faits que nous avions d'abord avancés sur la naissance de lévéquedc Nîmes. Contens de nous être justifiés du reproche qu'on pourrait nous en faire , nous renvoyons nos lecteurs au témoignage des ha bilans du Comtal sur cette famille , qui d'ailleurs a si peu besoin de noblesse pour être illustre.

ELOGE DE DESPREAUX \

]N icolas Boileau Df-spréaux naquit le trr. novembre i636 , de Gilles Boileau, greffier de la grand'chamj>re , et d'Anne de Nielle sa seconde femme. Sa famille était noble, ancienne même, et connue dès le quatorzième siècle (i). Aussi disait-il de l'évéque

* On nous avait usure, i°. que le père de Fléchier n'a pas pris la qualité de /106/edan» l'extrait baptislaiic de tous se* enfans ; que Ménard en fait la remarque dans son Histoire de Nîmes ; et que d'ailleurs le titre de noble est fréquemment usurpé dans le Comtat par des gens qui ne sont pas gentilshommes; 3°. que Pitbot» -Curt, dans son Nobiliaire du Comtat, où il est très-indulgent sur la noblesse, ne parle point des Fléchier; 3°. que, si Fléchier, depuis évéque, avait été gentilhomme, il n'aurait pas pri» JVmploi dérogeant de secrétairr de M. Talon, aux grands jours d'Auvergne; \". que Pierre Fléchier, un des aïeux du prr'lat , ne p. end aucune qualitîcation (Los son contrat de mariage, ni dans d'autres acte», et qu'il avait été dernier consul de Pcrncs, charge occupée par le peufde (c'est l'expression dont on s'est servi); 5". que Fléchier passait dans le pays pour fils ou petit-fil» d'un marchand de chandelles, et que ce fait avait même été imprimé sans réclamation. Voilà bien des titres pour notre apologie.

» Né le rr. novembre i636; reçu le 3 juillet 1684 , à la place de Claude Baj-in de Béions, conseiller d'Etat ; mort le u mars 171 1.

de Noyon , Clermont-Tonnerre , aux yeux duquel la noblesse était le premier de tous les mérites : // m'estimerait bien davantage s'il savait que je suis gentilhomme. Une grande ville et un petit village , Paris et Crône, se disputent la gloire de l'avoir vu naître ; comme autrefois plusieurs villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir été le berceau d'Homère, qu'elles avaient, dit-on, laissé manquer de pain durant sa vie. La patrie de Despréaux sera quelque jour l'objet d'une importante controverse d'érudition , et pourra bien , pour appliquer ici un vers de notre poëte ,

Aux Saumaiscs futurs préparer des tortures.

Déjà Paris et Crône citent chacun en leur faveur des autorités imposantes, que nous nous garderons bien de discuter ici , de peur de commencer nous-mêmes à être un peu Saumaises (2). Les hommes supérieurs n'appartiennent en propre, ni à la ville, ni au village , ni à la nation qui s'en glorifie ; jetés au hasard et en petit nombre sur la surface de la terre , ils sont moins l'ornement que l'exception de l'indéfinissable espèce humaine , qui, dans le reste de ses individus , semble n'avoir été qu'ébauchée par la nature , dont elle a reçu tant d'activité avec tant d'impuissance, et des lumières si courtes avec une curiosité si insatiable et si présomptueuse (3).

Despréaux fut dans ses premières années le contraire de ces petits prodiges de l'enfance , qui, souvent dans l'âge mûr, sont à peine des hommes ordinaires; esprits nés avaut terme, que la nature s'épuise à faire éclore , et renonce à faire croître, comme si elle ne st sentait pas la force de les achever. Cet homme, qui devait jouer un si grand rôle dans les lettres, et y prendre un ton si redoutable , paraissait dans son enfance pesant et taciturne; non de cette taciturnité d'observateur qui décèle un fond de malice , mais de cette taciturnité stérile qui n'annonce qu'une bonhomie insipide et sans caractère. Son père disait de lui , en le comparant à ses autres enfans : pour celui-ci , c'est un bon garçon qui ne dira jamais de mal de personne (4). On sent à quelle médiocrité sans ressource un père croit son fils condamné , quand il se borne à lui donner un éloge si modeste. Tous les frères de Despréaux marquaient des talens précoces , et semblaient promettre d'être de grands hommes ; lui seul ne promettait rien, et a tenu ce que promettaient ses frères (5).

Par complaisance pour sa famille , il commença par être avocat. La sécheresse du code et du digeste le dégoûta bientôt de cette carrière, et ce fut une perte pour le barreau. Plein des lumières du bon goût, il eût été législateur sur ce graud théâtre,

DE DESPRÉAUX. 355 comme il Ta été sur le Parnasse ; il eût introduit la véritable éloquence dans un pays où de nos jours même elle n'est que trop souvent ignorée , et ou elle l'était bien plus il y a cent ans ; il eût fait main-basse sur cette rhétorique triviale , qui consiste à noyer un tas de sophismes dans une mer de paroles oiseuses et de figures ridicules. Despréaux ne dissimulait pas dans l'occasion ce qu'il pensait des déclamations dont le Palais est si sujet à retentir. Défendant un jour la cause du bon goût devant un grave magistrat , qui se croyait un aussi grand juge en littérature qu'en affaires, et qui peut-être avait plus de raison qu'il ne pensait, notre illustre poète louait Virgile de ne dire jamais rien de trop. Je ne me serais pas doutée dit finement le magistrat , que

ce Jilt là un si grand mérite Si grand , répondit Despréaux ,

que c'est celui qui manque à toutes vos harangues.

L'anecdote suivante peut faire juger de son goût pour le métier de jurisconsulte, auquel sesparens voulaient le contraindre. M. Dongois, son beau-frère , greffier du parlement, l'avait pris chez lui pour le former au style de la procédure, dont la barbarie absurde devait paraître bien rebutante à un jeune homme qui avait lu Cicéron et Démosthènes (6). Ce Dongois avait un arrêt à dresser dans une affaire importante. Il le composait avec enthousiasme en le dictant à Despréaux , et le dictait avec emphase, bien satisfait de la sublimité de son ouvrage. Quand il eut fini , il dit à son scribe de lui en faire la lecture ; et comme le scribe ne répondait pas , Dongois s'aperçut qu'il s'était endormi , et avait à peine écrit quelques mots de ce chef-d'œuvre. Outré d'indignation , le greffier renvoya Despréaux à son père , en plaignant ce père infortuné d'avoir un fils imbécile , et en l'assurant que ce jeune homme, sans émulation, sans ressort , et presque sans instinct , ne serait qu'un sot tout le reste de sa vie (7) .

Il passa des épines de la jurisprudence aux chicanes delà théologie scolastique, dont la ténébreuse et puérile subtilité était moins faite encore pour un esprit tel que le sien. Il lutta ainsi pendant quelques années contre la nature, frappant à toutes les portes qu'elle avait fermées pour lui. Il devint enfin ce qu'elle voulait , il fut poète : et comme pour démentir dès ses premiers essais la prédiction de son père , il débuta par être poète satirique.

Ce dangereux genre d'écrire par lequel il s'annonça , produisit son effet naturel. Il déchaîna contre l'auteur la foule des écrivains qu'il attaquait, et lui fit des amis, ou plutôt des lecteurs , dans cette partie du public, pour le moins très-nombreuse , qui , par une inconséquence dont le motif cruel est au fond du cœur hu-

main , aime à voir humilier ceux même qu'elle estime le plus. Mais quelque faveur et quelque encouragement que promît à Despréaux une disposition si générale et si bénévole , il ne put éviter d'avoir aussi des censeurs dans la très-petite classe des hommes honnêtes ou sévères, qui pensaient, comme il Ta dit lui-même , que

Ccst un méchant mclicr que celui de medire.

Du nombre de ces derniers était le duc de Montausper, qui se piquait d'une vertu inflexible et austère. // se levait tous les jours , disait-il , flans l'intention de réprimer le satirique ; niais il ajoutait que , dès qu'il avait fait sa prière du matin, il sentait sa colère amortie. Despréaux ne crut pourtant pas devoir se reposer sur l'efficacité de cette prière, pour lancer ses traits en sûreté (8). Il était pour lui de la plus grande importance de mettre dans ses intérêts un des premiers hommes de la cour, dont le crédit était d'autant plus redoutable , qu'il «était appuyé sur cette considération personnelle qui ne s'y joint pas toujours, parce qu'elle est le fruit de l'estime publique , et que le crédit est celui des places. En poète qui connaissait le pouvoir des louanges , ou plutôt en philosophe qui connaissait les hommes, le satirique glissa, dans un de ses ouvrages, un mot d'éloge pour le duc de Montausier; et toute la sévérité du courtisan misanthrope échoua contre ce petit grain d'encens. Il est vrai que l'encens était habilement préparé pour chatouiller la modestie revêche du Caton rigide à qui Despréaux avait besoin de plaire. Les vers où il lui rendait hommage étaient en très-petit nombre , et en même temps très-flatteurs , sans néanmoins avoir trop l'air de l'adulation ;

Et plût an ciel encor, ponr conronner Potivrage , Que Montauaicr voulut m'accorder *on suffrage ! C'est a de tel* lecteur» que j'offre mes écrit*.

L'éloge n'était ni fade ni exagéré; il pouvait être entendu, sans rougir, par un homme qui affectait d'abhorrer également la satire et les louanges; et ce fut pour avoir été renfermé dans cette juste mesure , qxt'il eut l'effet dont le poëte s'était flatté. Encouragé parce premier succès, Despréaux se hâta de porter le dernier coup à l'austérité chancelante de son détracteur, en lui avouant, avec un air contrit , combien il se sentait humilie de s'avoir pas pour ami le plus honnête homme de Lt cour. Dès ce moment , le plus honnête homme de la cour de\iot le protecteur et l'apologiste du plus caustique de tous les écrivains. Cepeudont d'autres persoones d'une piété plus douce, et par

DE DESPRLAUX. 355

là disposées à pardonner tout, excepté la satire, ne furent pas aussi faciles à convertir que l'avait été le stoïcien de Versailles , et le poète essuya plus d'un reproche de leur part , sur les traits dont le prochain était percé dans ses ouvrages ; mais les auteurs de ces remontrances étaient sans crédit à la cour, et Despréaux n'écouta point leurs scrupules (9) .

Il continua donc de se livrer au genre satirique ; mais , heureusement pour sa gloire , il ne s'y borna pas. Il sentit que l'honneur de foudroyer de mauvais écrivains est aussi mince que triste ; qu'un auteur destiné à l'oubli entraine avec lui son censeur dans la même tombe, quand le censeur se borne au faible mérite de l'écraser ; qu'au contraire , tout ouvrage vraiment digne de son succès , est assuré de survivre à la satire la plus ingénieuse et à la critique même la plus juste, parce qu'il est difficile de produire des beantés , et facile de remarquer des fautes; qu'enfin , pour passer à la postérité , il ne faut pas se contenter d'offrir quelques alîmens éphémères à la malignité de ses contemporains, mais qu'il faut être, en vers comme en prose, l'écrivain de tous les temps et de tous les lieux. Convaincu de ces maximes , dignes d'être méditées et suivies par tous les gens de lettres qui se connaissent en véritable gloire , et qui joignent l'honnêteté aux talens , Despréaux produisit ces ouvrages , qui assurent à jamais sa renommée. Il fit ses belles Epttres , où il a su entremêler à des louanges finement exprimées , des préceptes de littérature et de morale rendus avec la vérité la plus frappante et la précision la plus heureuse ; son Lutrin, où , avec si peu de matière , il a répandu tant de variété , de mouvement et de grâces; enfin son Art Poétique, qui est dans notre langue le code du bon goût , comme celui d'Horace l'est en latin ; supérieur même à celui d'Horace, non-seulement par l'ordre si nécessaire et si parfait que le poète français a nus dans son ou— vrage , et que le poêle latin semble avoir négligé dans le sien , mais surtout parce que Despréaux a su faire passer dam ses vers les beautés propres à chaque genre dont il donne les règles; bien différent de ces précepteurs arides, et pour ainsi dire morts, dont les leçons glacées ne seraient propres qu'à tuer le génie , si le génie daignait les entendre, et qui sont aux véritables législateurs en poésie ce que les scolastiques sont aux vrais philosophes ; artistes , ou plutôt artisans malheureux, dont le sort est de refroidir tout ce qu'ils touchent, et d'user tout ce qu'ils polissent.

Nous n'examinerons point si l'auteur de ces chefs-d'œuvre mérite le titre d'homme de génie , qu'il se donnait sans façon à lui-même , et que dans ces derniers temps quelques écrivains

lui ont peut-être injustement refuse : car n'est-ce pas avoir droit à ce titre que d'avoir su exprimer en vers harmonieux , pleins de force et d'élégance, les oracles de la raison et du bon goût , et surtout d'avoir connu et développé le premier , en joignant l'exemple au précepte , l'art si difficile , et jusqu'alors si peu connu, de la versification française? Avant Despréaux, il est vrai , Malherbe avait commencé à démêler ce secret ; mais il n'en avait deviné qu'une partie, et avait gardé pour lui seul ce qu'il en savait ; et Corneille , quoiqu'il eût fait Cinna et Po- Ijeucte, n'avait de secret que son instinct , et n'était plus Corneille dès que cet instinct l'abandonnait. Despréaux a eu le mérite rare, et qui ne pouvait appartenir qu'à un homme supérieur, de former le premier en France , par ses leçons et par ses vers, une école de poésie; ajoutons que de tons les poètes qui l'ont précédé ou suivi , aucun n'était plus fait que lui pour être le chef d'une pareille école. En effet , la correction sévère et prononcée qui caractérise ses ouvrages, le rend singulièrement propre à servir d'étude aux jeunes élèves en poésie ; c'est sur les vers de Despréaux qu'ils doivent , si l'on peut parler de la sorte , modeler leurs premiers essais , pour se plier de bonne heure à cette correction si nécessaire; comme les jeunes élèves en peinture , pour acquérir la précision et la pureté du dessin , doivent se former sur des figures dont les contours soient austères, et les muscles fortement exprimés (10).

Des preaux , fondateur et chef de l'école poétique française , eut dans Racine un disciple qui aurait suffi pour lui assurer l'immortalité, quand il ne l'aurait pas d'ailleurs si bien méritée par ses propres écrits. De bons juges ont même prétendu que le disciple avait surpassé le maître. C'est une question sur laquelle nous nous abstiendrons de prononcer ; il n'appartient de fixer les rangs entre les grands hommes, qu'à celui qui a le droit de se placer au milieu d'eux. Nous dirons seulement que Despréaux, inférieur ou égal à son élève , conserva toujours sur lui cet ascendant qu'un amour-propre brusque et naïf doit prendre sur un amour-propre timide et sensible , car celui de Racine était de cette dernière espèce. L'auteur de Phèdre et tfAthalie eut constamment, soit par déférence, soit par adresse, la complaisance de laisser la première place à celui qui se vantait d'avoir été son maître. Heureux les gens de lettres, ceux du moins qui, par leurs talens , ont des droits réels à l'estime publique , s'ils pouvaient sentir, à l'exemple de Racine et de Despréaux , cora- ' bien leur union mutuelle peut ajouter à celte estime, et combien au contraire les jalousies et les haines peuvent leur faire perdre de considération et de gloire ! Le moyen de voir échapper

le laurier qui les attend, est d'être ardens à se l'arracher (i i).

Il est vrai que Despréaux avail pour son disciple un mérite qui devait être aux yeux de ce dernier d'un prix inestimable , ce fut d'avoir senti de bonne heure ce que Racine valait , ou plutôt ce qu'il promettait d'être ; car il n'était pas facile de démêler dans l'auteur des Frères Ennemis, celui d' Andromaque et de Britannicus. Molière , et Molière seul, partagea ce mérite avec Despréaux. Corneille n'avait pas été aussi heureux à deviner, puisqu'après avoir lu Y Alexandre, il conseilla de très-bonne foi à l'auteur de ne plus faire de tragédies. Racine crut Molière et Despréaux, par bonheur pour le théâtre , pour sa propre gloire, et pour celle de Corneille lui-même. Car il eût été moins honorable au créateur de la tragédie française de ne point rencontrer de rival , que d'en trouver un qui n'a pu parvenir à l'effacer dans l'opinion publique : la supériorité du génie qui ouvre le premier une grande et belle carrière , est bien moins décidée quand il y court tout seul , que quand d'autres y courent en même temps sans pouvoir aller plus loin que lui, et sans obtenir d'autre gloire que celle de l'atteindre. Ce partage égal entre Racine et Corneille , semble avoir été prononcé par Despréaux lui-même, qui , malgré son amitié pour le premier, et les traits qu'il a lancés contre le second, n'a jamais expressément donné à l'un de ces deux grands hommes le sceptre de la scène tragique à l'exclusion de l'autre (12).

Quoi qu'il en soit , Des préaux voyant sans doute dans les premiers essais de Racine le germe de ce qu'il serait un jour, sentit combien ce germe , pour faire éclore tout ce qu'il cachait, demandait de soins et de culture. Je lui appris, disait-il , à faire des vers difficilement. Il avait mieux fait encore , et peut-être plus qu'il ne croyait; il lui avait appris à faire difficilement des vers faciles ; car cette facilité , si délicieuse pour l'esprit et pour l'oreille , est un des principaux charmes que la lecture de Racine fait éprouver. Cependant il est dans la poésie un autre mérite , qui n'a guère raoius de prix que la sévère et correcte facilité du disciple de Despréaux ; c'est cette espèce d'abandon et de négligence heureuse, qui semble faire naître les vers librement, et pour ainsi dire d'eux-mêmes , sous la plume du poëte, comme une belle suite d'accords sous la main d'un musicien qui prélude de génie. Ne serait-il pas facile , d'après ces principes , de comparer ensemble nos trois plus grands maîtres en poésie , Despréaux, Racine et Voltaire? (Je nomme ce dernier quoique vivant 1 ; car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un grand homme à la place que la postérité lui destine?) Ne pour-

* Cei cloge a clt; lu à la scance publique du a5 août 1774.

raiton pas dire, pour exprimer les différences qui les caractérisent, que Despréaux frappe et fabrique très-heureusement ses vers; que Racine jette les siens dans un espèce de moule parfait, qui décèle la main de l'artiste sans en conserver l'empreinte ; et que Voltaire, laissant comme échapper des ver9 qui coulent de source, semble parler sans art et sans étude sa langue naturelle ? Ne pourrait-on pas observer, qu'en lisant Despréaux, on conclut et on sent le travail; que dans Racine, on le conclut sans le sentir, parce que si d'un côté la facilité continue en écarte l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse l'idée au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soignés qui lui écliappeut par intervalles , laissent croire que les beaux vers qui précèdent et qui suivent n'ont pas coûté davantage au poète? Enfin ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'œuvre des beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois grands écrivains, que la manière de Despréaux, correcte, ferme et nerveuse , est assez bien représentée par la belle statue du G/a— diateur; celle de Racine , aussi correcte , mais plus moelleuse et plus arrondie , par la Vénus de. Médicis ; et celle de Voltaire , aisée , svelte et toujours noble , par Y Apollon du Helvédère ?

Revenons à Despréaux, il sut se procurer à la cour une protection plus puissante que celle du duc de Montausier , celle de Louis XIV lui-même. 11 prodigua au monarque des éloges d'autant plus flatteurs , qu'ils paraissaient dictés par la voix publique, et n'être que l'expression vive et sincère de l'ivresse où la nation était de son roi. Pour donner encore plus de prix à son hommage , l'habile satirique eut l'adresse de mettre à profit la réputation de franchise qu il s'était faite. Elle servait de passeport à des louanges que le poète semblait donner comme malgré lui; la délicatesse du prince, vraisemblablement peu difficile, était rassurée par la liberté avec laquelle son panégyriste immolait des auteurs accrédités , qui , à la vérité , n'étaient pas rois ; et Chapelain payait pour Louis XIV (i3).

Despréaux avait surtout grande attention , en louant tons ceux dont le crédit pouvait ou l'appuyer ou lui nuire , de conserver toujours au monarque la place sans comparaison la plus éminente; il se félicitait entr'autres, comme d'un grand trait de politique , d'avoir su placer dans ses vers Monsieur, frère du roi , à côté du roi même , sans que la délicatesse du souverain pût en être blessée , et d'avoir loué le vainqueur de Cassel plus faiblement que le conquérant de la Flandre. Les vers dont il s'applaudissait si fort étaient ceux-ci, tirés de YÉpitre à M. de Lamoignon :

Un bruit court que le roi va tout refaire en poudre , Et dans Valcncienne est entre comme un foudre ; Que Cambrai , «les Français l'épouvantable «cueil , A vu tomber enfin ses murs et son orgueil; Que devant Saint-Omer, Nassau par sa défaite, De Philippe voinqueur rend la gloire complète.

Despréaux faisait remarquer à ses amis que les deux derniers vers , destinés à l'éloge de Monsieur, étaient d'un ton moins élevé que les quatre premiers, qui renfermaient celui du roi. Dans ces six vers , il ne paraissait flatté que de faire observer l'art du courtisan; il pouvait encore y faire sentir l'art du poêle dans la dégradation des teintes ; il pouvait se faire un mérite du soin qu'il avait eu , après les deux vers foudroy ons qui ouvrent cette tirade , de commencer déjà à baisser un, peu le ton dans les deux vers du milieu, afin que le passage ne fût pas trop tranchant et trop brusque de la fierté des premiers vers à la modestie des derniers. Nous ignorons si personne avant nous a fait cette remarque ; mais nous avons cru qu'il serait encore plus utile de démêler dans ce morceau chéri de Despréaux les finesses du goût qu'il a passées sous silence, que celles de l'adulation dont il a cru pouvoir se parer (i 4)-

Il avait cependant l'art , ou plutôt le mérite , de faire passer quelquefois, à la faveur de ce débordement de louanges , des leçons utiles au souverain qu'il célébrait. Louis XIV, jeune encore et avide de renommée , qu'il prenait pour la véritable gloire , se préparait à faire la guerre à la Hollande. Colbert , qui savait combien la guerre la plus glorieuse est funeste aux peuples , voulait en détourner le monarque. Il engagea Despréaux à seconder des vues si louables , en adressant à Louis XIV sa première épttre , où il prouve que la vraie grandeur d'un roi est de rendre ses sujets heureux , en les faisant jouir de tous les avantages de la paix. Tout le monde a retenu les beaux vers de cette épitre sur l'empereur Titus ,

Qui rendit de son joug l'univers amoureux , Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux, Qni soupirait le soir, si sa main fortunée IM'avait par ses bienfaits signalé la journée.

Le roi se fit redire ces vers jusqu'à trois fois , loua beaucoup l'épitre, et fit la guerre (i 5).

Tant de soins pour plaire au monarque , et surtout tant de talens , ne demeurèrent pas sans récompense. Despréaux fut comblé des grâces du roi, admis à sa cour, et nommé, conjointement avec Racine, pour écrire l'histoire du prince qu'il s«? montrait si empressé de célébrer (i6). Les deux poètes pa-

36o ÉLOGE v

rurent s'occuper beaucoup de cet ouvrage; ils en lurent même au roi plusieurs morceaux ; mais ils s'abstinrent d'en rien donner au public; persuadés que l'histoire des souverains, même les plus dignes d'éloge, ne peut être écrite de leur vivant, sans que l'historien courre le risque , ou de se décréditer parla flatterie , ou de se compromettre par la vérité. Despréaux ne s'était chargé qu avec répugnance d'un travail si peu assorti à ses talens et à son goût. Quand je faisais , disait-il , le métier de satirique , que j'entendais assez bien , on m accablait d'injures et de menaces; on me paie bien cher aujourd'hui pour faire le métier d'historiographe , que je n entends point du tout.

Aussi la faveur dont il jouissait, bien loin de l'éblouir, lui était quelquefois importune. Il a dit souvent que le premier sentiment que lui inspira la fortune qu'il avait faite à la cour , fut un sentiment de tristesse. Il croyait trop acheter les bienfaits du souverain par la perte de sa liberté , bien si précieux en effet , et que toutes les jouissances de la vanité, ces jouissances vides et passagères, ne peuvent remplacer auprès du sage. Des

préaux cherchait à recouvrer peu à peu cette liberté si chère, à mesure que l'âge semblait l'y autoriser ; et, les dix ou doute dernières années de sa vie , il cessa enfin tout-à-fait d'aller à la cour. Quirai-jcy faire , disait-il? je ne sais plus louer (17). H aurait pu cependant y trouver autant de matière à ses éloges que dans le temps où il les avait prodigués avec moins de réserve. Ce n'était plus à la vérité les beaux jours de Louis-Ie-Grand; des jours de désastres et de larmes les avaient remplacés; et quelques années d'une guerre malheureuse faisaient oublier à la France même soixante années de victoires , tant célébrées par Despréaux et par cent autres. Mais l'adversité, le vrai et l'unique maître des rois , avait développé dans le monarque des vertus qu'une prospérité constante aurait étouffées. Louis XIV, vaincu de toutes parts, voulant aller combattre et périr à la tête de sa noblesse , prêt à sacrifier jusqu'à son petit-fils pour donner la paix à ses peuples , déployant dans les revers une grandeur d'âme qui n'était qu'à lui , et dont il ne partageait la gloire ni avec ses généraux , ni avec ses ministres , n'était pas moins digne d'être chanté par Despréaux , que Louis XIV sur les bords du Rhin , ordonnant ce dangereux passage à une nombreuse armée qu'il animait de ses regards , dictant ensuite la paix à Nimègue avec trop de fierté , forçant enfin à se réunir contre lui l'Europe entière irritée de ses triomphes et accablée du poids de sa gloire.

Quoique Despréaux ne se reposât sur personne du soin de louer ses ouvrages , il a plus d'une fois avoué que dans tout c«

DE DESPRÉAUX. 36i

qu'il avait écrit , il restait un côté faible, et comme il s'exprimait lui-même , le talon d'Achille, qu'aucun de ses ennemis n'avait pu trouver; il n'a jamais voulu s'expliquer davantage; et ses commentateurs, car il en a déjà trois ou quatre, qui ont bien le génie des commentateurs , se sont épuisés en raisonnemens dignes d'eux, pour découvrir ce côté faible (18). Des hommes plus faits pour juger Despréaux, ont mieux rencontré ce talon d'Achille dans la partie du sentiment dont il paraît avoir été privé. Cétait, qu'on nous permette cette expression, une espèce de sens qui manquait à cet illustre écrivain. Car si le poète doit avoir le tact sûr et le geut sévère pour connaître ce qu'il doit saisir ou rejeter ; si l'imagination, qui est pour lui comme le sens de la vue , doit lui représenter vivement les objets , et les revêtir de ce coloris brillant dont il anime ses tableaux , la sensibilité, espèce d'odorat d'une finesse exquise , va chercher profondément dans la substance de tout ce qui s'ofTre à elle, ces émotions fugitives , mais délicieuses , dont la douce impression ne se fait sentir qu'aux seules âmes dignes de l'éprouver. On peut, il* est vrai , désirer ce dernier sens à Despréaux ; mais il possède si supérieurement tous les autres , qu'à peine s'aperçoit-on du sens qui lui manque. On le regrette même d'autant moins, que les matières traitées par ce grand poëte ne paraissent pas l'exiger ; je dis qu'elles ne paraissent pas l'exiger , et je me garde bien d'ajouter qu'elles en interdisent l'usage. La sensibilité, ce présent de la nature, dirai-je précieux ou funeste , poursuit sans cesse , si l'on peut parler ainsi , ceux qui ont le bonheur ou le malheur d'être nés pour en recevoir les impressions profondes. Aussi inséparable de leur existence que l'air qu'ils respirent, elle s'empare comme malgré eux de toutes leurs productions, elle les pénètre, elle y donne le mouvement et la vie , elle y répand surtout ce tendre intérêt qui fait aimer l'auteur et jouir de son âme encore plus que de son génie (19). Veut-on connaître par un exemple frappant la différence que le charme ou la privation du sentiment peut mettre dans deux ouvrages ? La fable de la Mort et du Bûcheron a été mise en vers par La Fontaine et par Despréaux ; qu'on les compare ensemble. La sensibilité respire à chaque vers dans la fable de La Fontaine ; chaque vers de celle de Despréaux semble flétri par la sécheresse (20).

Ce défaut de sensibilité rendit absolument nul pour notre grand poëte le mérite si touchant de Quinault, et si bien senti par notre siècle , qui semble vouloir venger cet auteur charmant du peu de justice que lui ont rendu ses contemporains ; triste et tardive récompense du talent oublié ou persécuté du-

rant sa vie (ai). Despréaux entreprit , conjointement avec Racine, an opéra , dans lequel ils crurent effacer ce poète qu'ils méprisaient, et montrer la facilité d'un genre d'ouvrage dont ils ne parlaient qu'avec dédain : Despréaux en fit le prologue , que par malheur aucun musicien ne put venir à bout de mettre en musique; Orphée même y aurait échoué (21). Notre poëte ne laissa pas de le faire paraître avec une préface, où l'on trouve, suivant l'expression musicale , des assertions aussi étranges que celles de Pascal sur la beauté poétique ; grande leçon aux plus heureux génies, et de ne point forcer leur talent, et de se taire sur ce qu'ils ignorent. Mais le trait le plus singulier de cette préface, c'est la phrase par laquelle elle débute. On y lit , que mesdames de Montespan et de Thianges , lasses des opéras de Quinault , proposèrent au roi de chercher un autre poète ljriaue. Mesdames de Montespan et de Thianges , lasses des opéras de Quinault! c'est-à-dire, ennuyées à'jflceste , à'Atys , de Thésée et de Proserpine ; car, pour leur honneur, jlrmide n'existait pas encore. C'est bien ici le cas du vers de la Mélromanie :

Voilà de vos arrêt», messieurs les gens de goût!

L'espèce d'éloignement que Despréanx montra toujours pour Qu'nault, tenait à une cause secrète que le satirique ne put s'empêcher de laisser entrevoir. Lorsqu'ils se furent réconciliés, ou plutôt lorsque Despréaux se fut réconcilié avec Quinault , car celui-ci fut toujours sans fiel , Quinault allait le voir quelquefois ; et Despréaux disait de lui avec une sorte d'humeur naïve et plaisante : Une s'est raccommodé avec moi que pour venir me parler de ses 7?ers , et il ne me parle jamais des miens.

Despréaux n'avait pas la même plainte à faire de La Fontaine; le bonhomme, conservons-lui ce nom si cher , cet aimable nom que Molière lui a donné, le bonhomme ne parlait jamais de ses vers , lui seul en ignorait le prix et le charme. Mais pourquoi Despréaux ne l'a-t-il jamais nommé dans les siens ? pourquoi même , dans son Art Poétique, où il n'a pas dédaigné de parler du madrigal et du rondeau , n'a-t-il pas dit un mot de la fable , comme s'il eût craint d'avoir à louer l'écrivain qui, parmi nous, a créé ce genre, et l'a créé tellement , qu'il y est encore incomparable après les efforts de tant de fabulistes pour approcher do lui ; écrivain dont la simplicité naïve , si fine et si vraie tout ensemble , était bien faite pour être sentie et célébrée par un aussi excellent juge que Despréaux, par celui qui a dit si bien ;

Rîeu n'esi beau que le vrai , le vrai seul est aimable.

Despréaux prétendait , dit-on , que La Fonlaiuc n'avait rien

invente ; que sa naïveté était celle de Rabelais et de Ma rot. Il oubliait que Rabelais n'est point naïf, que son caractère est une gaieté souvent excessive , et par la trcs-éloignée de cette disposition calme et douce que la naïveté suppose ; il oubliait que la naïveté de Marot tient à son vieux laugage , celle de La Fontaine à son âme ; que sa langue même lui appartient si uniquement, que , soit avant, soit après lui, elle n'a été celle de personne ; que dans ce poëte plus que dans aucun autre, on trouve, pour appliquer ici un vers charmant de La Fontaine même,

Cet heureux art Qui cache ce qu'il est , et ressemble au hasard ;

qu'enfin , parmi les écrivains célèbres du siècle de Louis XIV, si La Fontaine n'est pas le plus grand, il est au moins le plus singulièrement original , le plus désespérant pour le peuple imitateur , en un mot , si on peut parler de la sorte , celui que la nature aura le plus de peine à refaire.

Ceux qui ont reproché à Despréaux d'avoir été injuite à l'égard de Quinault et de La Fontaine , l'out encore accusé , mais avec beaucoup moins de raison , de n'avoir pas rendu assex de justice à Molière. Il serait suffisamment disculpé de cette imputation par la réponse qu'il eut le courage de faire à Louis XIV, qui lui demandait quel était l'écrivain auquel il croyait le plus de génie; Sire, c'est Molière, répondit Despréaux sans hésiter, et sans aucun retour d'amour-propre sur lui-même, quoiqu assurément il ne fût pas disposé à céder légèrement le trône à ses rivaux (23). On peut seulement être étonné que dans la satire adressée à ce grand homme, il se borne à lui demander où il trouve la rime: il eût mieux fait de lui demander où il avait trouvé les chefsd'œuvre dont il avait déjà enrichi la scène , dans le temps où cette satire fut écrite , Y Ecole des Maris et Y Ecole des Femmes ; il eût encore été plus digne de Despréaux de prévoir et de démêler dans ces chefs-d'œuvre ceux qui devaient les suivre et presque les effacer, le Misanthrope, les femmes Savantes , YAvarc , et surtout le Tartufe , cet ouvrage unique au théâtre , d'une utilité qui devrait réconcilier avec les spectacles les véritables gens de bien, et auquel Louis XIV eut le courage, matgré les clameurs de l'hypocrisie intéressée , d'accorder une protection qui est un des plus beaux traits de la vie de ce monarque. Despréaux prétendait que chaque demi-siècle, et presque chaque lustre , aurait besoin d'une comédie nouvelle sur cet objet, si intéressant pour l'instruction et la vindicte publique ; en effet, il n'y aurait pas à craindre, si le peintre était digne du sujet, que les portraits se ressemblassent, tant l'hypocrisie est habile

à changer de forme , audacieuse et entreprenante quand elle se croit protégée , souple et insidieuse quand elle craint d'être reconnue, humble et rampante quand elle se voit démasquée. Mais si chaque siècle abonde en tartufes , chaque siècle n'a pas un Molière ; il est plus difficile à la nature de produire en ce genre des peintres que des originaux. On pourrait être étonné , d'après ces réflexions , qu'un sujet de satire si favorable et si fécond ait été négligé par Despréaux , qui en a traité de bien moins importans. Il y a quelque apparence que la supériorité de la comédie de Molière le détourna d*un travail si propre à exercer sa verve ; on voit même qu'il résista sur ce point aux sollicitations de ses amis. Un d'entre eux , qui aimait la bonne chère , et qui se piquait de s'y connaître , sachant qu'il travaillait à la Satire du Festin, lui représenta très-sérieusement que ce n'était pas là un sujet sur lequel il dût plaisanter. Choisissez plutôt les hypocrites , lui disait-il avec chaleur, vous aurez tous les honnêtes gens pour vous; mais pour la bonne chère y croyez-moi , ne badinez point là-dessus.

Dans cette même pièce adressée à Molière sur la difficulté de trouver la rime , si le fond n'est pas assez digne de celui à qui elle était adressée , les détails contiennent des leçons dont l'utilité doit faire oublier le peu d'intérêt du sujet. On y trouve surtout deux vers bien remarquables. Despréaux dit en parlant d'un bon écrivain :

Et toujours mécontent de ce qu'il vient de faire , Il plaît à tout le monde, et ue unirait se plaire (*4).

Voilà, lui répondit Molière, une des plus grandes vérités que vous ayez jamais dites. Molière avait bien raison. L'auteur le plus justement applaudi surprendrait beaucoup , et peut-être humilierait ses censeurs les plus acharnés , s'il faisait lui-même la critique sévère de ses ouvrages. Combien d'endroits faibles dont il est le seul confident, et qui sont, pour d'autres yeux que les siens , une espèce de mystère soigneusement renfermé entre son amour-propre et lui ï On ne doit jamais être plus docile pour son censeur que lorsqu'il met le doigt sur ces plaies secrètes , et qu'on peut dire : il m'a deviné.

Despréaux écrivait ordinairement ses ouvrages en prose avant que de les mettre en vers (25). On assure que Racine en usait de même pour ses tragédies. La nature du génie de ces deux grands poètes , formé d'une heureuse combinaison de verve et de sagesse , les autorisait à cette marche lente et mesurée. Mais ce ne serait pas un conseil à donner à tous ceux qui écrivent en vers. Combien en est- il dont les productions seraient desséchées dans leur

germe par cette méthode propre à faire avorter plus d'un poète? Que celui dout le pas est ferme et sur sans être tardif et pesant, suive et achève pas à pas sa route ; que celui qui , en modérant sa marche, la rendrait chancelante et pusillanime, s'élance dans la carrière en courant : la sage leuteur de Raphaël eût énervé la vigueur du Tintoret, et le travail rapide de l'auteur des Métamorphoses eût été mortel à Y Enéide.

Despréaux, trop supérieur et trop vrai pour vouloir paraître ce qu'il n'était pas , ne se piquait nullement d'être philosophe , dans l'acception même la plus innocente qu'on puisse aujourd'hui donner à ce mot. Cependant on lui est redevable d'une plaisanterie qui , dictée par les seules lumières du bon sens , n'a pas été moins utile à la vraie philosophie , que ses autres ouvrages Tout été au bon goût (26). C'était un arrêt burlesque rendu en faveur de l'Université ,. contre une inconnue nommée la Raison , qui cherchait à s'introduire dans les écoles. Celte plaisanterie prévint l'effet des démarches que les partisans de la vieille philosophie se préparaient à faire pour éterniser son règne , démarches qui auraient peut-être eu le malheur d'être punies par le succès ; et l'arrêt burlesque empêcha un arrêt ridicule. Les magistrats , heureusement pour eux , avaient alors à leur tête, dans le premier président de Lamoiguon, un homme de beaucoup d'esprit, que le progrès des lumières n'elfrayait pas ; ils se souvinrent, avec un remords salutaire, d'un autre arrêt trop réellement rendu cinquante années auparavant , et pour lequel la qualification de ridicule serait trop douce ; arrêt qui défendait, sous peine de la vie , de rien enseigner de contraire aux ouvrages approuvés ; et ces ouvrages approuvés étaient ceux ou dominait le péripatétisroe (27). Quelques lois de cette espèce auraient sufli pour ramener le siècle de Louij»-le-Gr;md a celui de Louis-le-Jeune , et pour précipiter daus la barbarie celte multitude toujours prête a y retomber, si ou ne la soutient par de fortes lisières.

On a imprimé Y Arrtl burlesque avec les variantes des différentes éditions , et ces variantes sont très-remarquables. Ou y voit les suppressions que Despréaux avait été obligé de faire à cette plaisanterie quand il la publia pour la première foi»; tant il faut prendre de précautions avec les sottises accréditées! A mesure que l'auteur se sentit plus accrédité lui-même, et que celte inconnue nommée la Raison , dont il réclamait les droits , craignit moins de se compromettre , il fut moins timide sur les ménagemens; il fit disparaître, peu à peu, dans les éditions successives de Y Arrêt burlesque, les adoucissemeus et les palliatifs. La raison fit daus cette circonstance, si j'ose employer une 2. 24

comparaison qui n'est pas bien noble , mais qui n'en paraîtra pas moins juste, ce que font dans une fable charmante cl bien connue certains petits, animaux , a l'aspect du chat leur ennemi :

Mettent le nex à l'air , montrent un pen la tête ; Pais rentrent dans leurs nids à rats, Puis ressortant font quatre pas , Puis entin se mettent en quête.

Si Despréaux abandonnait les anciens sur la philosophie , on sait avec quelle chaleur il a défendu leur cause en matière de littérature et de goût. Cette controverse, asser semblable à une dispute de religion, par l'aigreur et la haine qu'on y mit de part et d'autre, est aujourd'hui rebattue jusqu'à l'ennui, et nous n'avons garde de la renouveler dans cet e'Ioge. Nous nous bornerons à une seule réflexion : c'est que Perrault et ses partisans, tout occupés à rendre bien ou mal à Despréaux les ridicules qu'ils en recevaient , auraient peut-être trouvé fort aisément , avec un sens plus rassis et plus de connaissance des hommes , le moyen de ramener ou de calmer au moins leur adversaire. Car supposons pour un moment que dans le fort de celle violente querelle , Perrault eût dit à Despréaux : Euripide est sans doute un grand poêle tragique; mais, de bonne foi, votre ami Racine ne ra-t-il jtas surpassé? Horace , Juvénal et Perse , étaient des satiriques du premier ordre ; mais vous, Despréaux, nétcs*vous pas supérieur à cliacun d'eux , puisque vous les réunissez tous trois! Homère est le prince des poètes; mais donnez-nous une traduction entière de /'Iliade, semblable à quelques morceaux que vous nous avez déjà traduits ; croycz-7>ous queVlVutàc française ddt alors rien envier à H I iade grecque ? Ces questions auraient vraisemblablement refroidi le zèle religieux de Despréaux pour les anciens, qui se serait trouvé aux prises avec son amourpropre ; et si Perrault eût ajouté : Croyez-vous que Louis-le- Grand ne soit pas supérieur à Auguste ? La dévotion du satirique aurait pu se changer en apostasie (28).

Quelque excessive néanmoins que cette dévotion parût aux an* tagonistes de Despréaux, il convenait lui-même qu'elle n'était rien auprès de celle de M. et de madame Dacier; ceux-ci faisaient sans scrupule des espèces de Saints de tous les grands philosophes du paganisme, et regardaient presque Despréaux comme un esprit fort ou un hérétique, parce qu'il était plus modéré dans son culte : il n'eût pas tenu à madame Dacier que Sapho mémo, la scandaleuse Sapho, ne fût cauonisée comme les autres; et quand Despréaux lui représentait modestement que cette Sapho, si digne des honneurs divins, avait poussé le dé-

règlement de* mœurs jusqu'à outrager la nature et son sexe par des passions honteuses, madame Dacier croyait bien la défendre, en répondant froidement quelle avait eu des ennemis. Ennuyé quelquefois des rodomontades érudites du mari et de la femme, si prodigues d'encens pour tout ce qui avait l'honneur d'être ancien, et de mépris pour tout ce qui avait le malheur d'être moderne , Despréaux leur disait dans ses accès de franchise et d'impatience : Je n'appelle gens d'esprit que ceux dont les pensées leur appartiennent, et dont le mérite ne se borne pas à entendre les pensées des autres. Il ne faisait pas plus de grâce aux traductions pesantes ou insipides de ces chefs-d'œuvre de l'antiquité qu'il admirait avec taut de raison , et que Dacier, qui prétendait les admirer aussi , avait si cruellement défigurés dans notre langue. Justement blessé de les voir ainsi travestis et dégradés , Despréaux applaudissait à la comparaison que faisait madame de La Fayette , d'un mauvais traducteur avec un valet sans esprit, qui, porteur d'un message intéressant, répète de travers ce que son maître l'a chargé de dire (3o).

Fontenelle, qui avait des liaisons avec Perrault , et qui était persuadé d'ailleurs que la littérature devait, comme la philosophie , secouer le joug de l'autorité, et ne souscrire que par conviction à l'admiration même de vingt siècles, s'était déclaré contre l'adoration aveugle de Pindare et d'Homère, avec une franchise et une liberté qui lui aliéna Despréaux (3 1). Néanmoins ce même Fontenelle , toujours modéré dans ses opinions, avouait sans peine que Perrault avait été trop loin , et qu'il ne fallait pas souscrire sans réserve à toutes ses assertions. Aussi disait-on de Fontenelle , qu'il avait été le patriarche d'une secte dont il n'était pas. Mais l'inexorable Despréaux , trop dévoue aux anciens pour souffrir qu'on fût seulement tiède à leur égard, ne vit dans l'ami de Perrault que leur ennemi déclaré; il le traita comme le voyageur traite la cigale qu'il rencontre narrai des sauterelles, et qu'il écrase avec elles impitoyablement, par la seule raison qu'elle a le malheur de se trouver dans une compagnie qui lui déplaît. Le poêle harcela le philosophe par des satires, dont le philosophe conserva le ressentiment jusqu'à la fin de sa vie, lors même que sa gloire n'avait plus rien à craindre; car Fontenelle , qui , par modération ou par prudence, ne se vengeait jamais et se plaignait rarement , oubliait encore moins. Il est vrai que Despréaux ne fut pas assez juste à son égard. Ce n'était pas encore à la vérité le Fontenelle de l' Académie des sciences, c'était même l'auteur de ces Lettres du t lu valu rd'Er*** qu'il avait écriles étant encore à Rouen, sa pairie, lellres où l'esprit semble avoir pris à tâche d'outrager te bon goût, et dont on a

dit assez plaisamment qu'elles partageraient avec les antres ouvrages de Fontenelle, comme des filles de Normandie ; mais le père de ces malheureuses lettres était aussi celui des Mondes , de l'Histoire des Oracles, et surtout de Thétis et Pélée, opéra dont Quinault embrassa l'auteur avec tendresse en lui disant, vous serez mon successeur. Despréaux pouvait du moins traiter Fontenelle aussi bien qu'il avait fait Voiture , chez qui l'affectation du bel esprit se montre à chaque ligne (32). Il avait aussi donné à Benserade quelques louanges prématurées , mais dont il se repentit sur la fin de sa vie. Il avait même fait une épigramme qu'il donnait pour mauvaise , et il disait que par son testament il en ferait un legs à Benserade. Mais en mettant Voiture à côté d'Horace dans une de ses satires , et en s'obslinant à l'y laisser, il a persisté dans son erreur, si on peut s'exprimer ainsi , jusqu'à l'impénitence finale.

Ferme et inébranlable dans ses affections , comme il l'avait fait voir par le courage avec lequel il avait combattu pour les anciens , Despréaux n'était guère moins dévoué aux écrivains de l'illustre société de Port-Royal, dont les ouvrages ont tant contribué à rétablir parmi nous l'étude et le goût de la saine antiquité (33). Le célèbre Arnauld, leur chef et presque leur oracle , avait surtout la plus grande part à ses hommages. Néanmoins son attachement pour ces écrivains , si estimables à tant d'égards , ne fut pas assez aveugle pour lui faire prendre part aux affligeantes querelles où ils avaient eu le malheur de perdre leur temps et leur repos. Il s'écriait souvent à l'occasion des disputes sur la grâce , dont toute la France retentissait alors, que Dieu est grand y et que les hommes sont fous! Il avouait cependant , en parlant de ces disputes, qu'entraîné par l'exemple de tant d'hommes qui s'en occupaient sans y rien entendre , il avait eu la fantaisie d'avoir un avis sur ce sujet ; mais que cette fantaisie, grâce à la clarté de la matière, n'avait abouti qu'à d'inutiles efforts ; de sorte , disait-il , que m étant quelquefois couché janséniste tirant au calviniste , j'étais tout étonné de me réveiller ma Unis te approchant du pélagien. Il ne flotta pas long-temps dans ces vaines incertitudes ; bientôt il ne s'endormit plus qu'indifférent, et ne se réveilla plus que raisonnable.

Mais s'il n'était nullement disposé à se rendre le martyr des opinions d'Arnauld, il était encore plus éloigné de le désavouer pour ami. Il en faisait ouvertement profession , à la cour même , sous les yeux du monarque qui avait exilé et proscrit ce docteur célèbre. Un courtisan lui disait, dans l'antichambre du roi, que ce prince faisait chercher Arnauld partout pour le mettre à la Bastille : Le roi, répondit-il , est trop heu-

DE DESPRÉAUX. 36g

reux , il ne le trouvera pas (34)- Ce prince lui demandait un jour : Qu'est-ce qu'un prédicateur qu'on nomme Le l'ourneux ? on dit que tout le monde j- court. Sire , répondit-il , votre majesté n'ignore pas qu'on court toujours à la nouveauté. C est un prédicateur qui prêche V Evangile. On sait combien Le Tourneux , ami et disciple d'Arnauld, était attaché aux opinions de Port-Royal ; et on peut croire que les ennemis de cette maison, qui prétendaient bien prêcher aussi l'Evangile, ne surent pas gré à Despréaux d'une réponse qui rendait , selon eux , si peu de justice à leur zèle. Il portait le courage jusqu'à oser afficher son respect et son attachement pour Arnauld , en présence même des jésuites , si implacablement déchaînés contre tout ce qui portait ce nom (35). Il était cependant aussi réservé que son caractère pouvait le permettre, à l'égard de cette société vindicative, alors très-puissante et très-dangereuse ; mais il la ménageait beaucoup plus qu'il ne l'aimait. Il permettait même à son aversion secrète de s'exhaler à petit bruit par quelques traits contre des jésuites subalternes et ignorés ; mais il avait grand soin de conserver des liaisons avec les jésuites les plus célèbres, et surtout qui avaient le plus de crédit : on juge bien que le P. de La Chaise était de ce nombre. On peut même voir par une lettre de Despréaux à Racine , toute la déférence que le poëte courtisan marquait pour le redoutable jésuite ; le soin qu'il eut d'aller lui lire son épitre sur l 'Amour de Dieu , pour prévenir le mécontentement de la société qu'il avait lieu de craindre; la précaution qu'il prit de se faire accompagner dans cette visite par son frère le docteur Boileau , comme garant de la pureté de sa doctrine et de ses intentions; les applaudissemens que le docteur et le poëte donnèrent à tout ce que disait le père confesseur ; le suffrage qu'ils en obtinrent en faveur de l'épitre qu'ils étaient venus soumettre à ses profondes lumières ; la profusion de science théologique que le P. de La Chaise leur débita sur la différence de l'amour effectif et de l'amour affectif qu'il fallait, disait-il, bien se garder de confondre; enfin les grands éclats de rire avec lesquels il entendit , si l'on en croit Despréaux, les derniers vers de celle épitre , où cependant il n'y a pas trop le mot pour rire. Mais le poëte avait un besoin si essentiel et si pressant de se concilier son juge , qu'il dut s'applaudir beaucoup de l'avoir fait rire à si bon marché.

Parmi les gens de lettres de cette société que Despréaux voyait quelquefois , et qu'il appelait ses amis , on doit surtout compter le P. Bouhours , qui , dans un de ses livres , l'avait loué et cité plusieurs fois. Mais comme il avait en même temps loué et cité beaucoup d'auteurs médiocres, Despreaux ne lui en avait qu'une

mauvaise compagnie.

II y avait néanmoins de temps en temps quelques nuages dans l'a rai lié politique des jésuites et de Despréaux. Bourdaloue fut piqué d'une chanson du poète , où il se croyait compromis ; il échappa au jésuite de dire : Si Despréaux me met dans ses satires , je le mettrai dans mes sermons. Il y a apparence que ce n'aurait pas été dans le sermon du pardon des injures.

Despréaux pensa trouver chea les jésuites un ennemi plus terrible que Bourdaloue ; il fut accusé d'avoir composé une satire où la société entière était maltraitée : celte satire , ouvrage sorti de la poussière de quelque collège , fut attribuée à Despréaux par le P. Le Tellier , qui se connaissait mieux en intrigue qu'en vers , mais qui , pour n'avoir point de goût , n'en avait pas moins de crédit. Il fut d'autant plus difficile à détromper, qu'il n'avait nulle envie de l'être , et ne cherchait qu'un prétexte pour perdre Despréaux qu'il n'aimait pas. Ce n'est ni la première ni la seule fois qu'on a vu des hommes , plus redoutables par leur pouvoir que par leurs lumières , employer ce moyen lâche et honteux pour nuire à des écrivains estimables , en leur attribuant des satires qui auraient été meilleures s'ils avaient pu s'avilir a les écrire , et s'ils eussent daigné employer contre la méchanceté puissante l'arme du ridicule , la seule qui soit aujourd'hui propre à l'efTrayer.

Une des raisons pour lesquelles Despréaux eut beaucoup de peine à obtenir grâce ou justice du P. Le Tellier , c'est que ce jésuite, moins accommodant que le P. de La Chaise, n'avait jamais pardonné au poète cette épîlre sur Y Amour de Dieu , où sa compagnie avait eu la maladresse de se croire attaquée, comme si le précepte d'aimer Dieu eût été une satire contre elle. Mais en supposant , ce que Despréaux a toujours nié , que les jésuites fussent réellement l'objet de çet ouvrage, ils pouvaient , sans un grand effort de christianisme , pardonner une si faible injure ; car cette épître , prônée dans le temps par tous les ennemis de ces pères , est un des médiocres ouvrages de l'auteur ; et si en le composant il a prétendu faire voir , comme il le disait , que les matières de religion peuvent être traitées en vers aussi heureusement que les matières profanes , cette assertion, aussi douteuse qu'édifiante, resterait encore à prouver. Despréaux a dit quelque part , qu'il fit cette épître pendant un carême , pour s'exciter à la piété , même en composant des ver*. On croirait plutôt qu'il s'est imposé ce travail pour se mortifier durant un si saint temps ; car on est bien tenté de regarder cette production comme uu ouvrage de pénitence

DE DESPRKAUX. 37i

le 3 juillet 1684. Il est vrai que l'équité seule ne détermina pas les suffrages en sa faveur ; la protection dont le monarque l'honorait, fit taire le ressentiment que ses épigrammes avaient du laisser au fond des cœurs, et les académiciens offensés se montrèrent eu cette circonstance moins auteurs que courtisans1. Il ne dissimula dans son discours de réception , ni la surprise que lui causait un honneur si extraordinaire et si inespéré', ni sa reconnaissance pour le monarque plus encore que pour ses confrères. On croira sans peine qu'un tel discours ne fut pas extrêmement goûté de la compagnie, mais , ce qui est plus surprenant, il fit même assez peu de fortune auprès du public, malgré l'air de satire qu'on y respirait à travers les complimens d'usage , et qui devait lui concilier quelque faveur.

Despréaux, quoique d'une humeur brusque et sincère , portait rarement dans la société la causticité dont on accusait ses écrits; sa conversation était douce , et n'avait , comme il le disait luimême , ri ongles ni griffes. Des actions de générosité bien connues , et les secours qu'il a souvent donnés à des familles indigentes , ont fait dire de lui qu'Un était cruel qu'en vers (38). Néanmoins le désintéressement qu'il a montré en plus d'une occasion, n'a pu le mettre à l'abri de l'imputation d'avarice , calomnie ordinaire à cette classe d'hommes qui savent perdre et qui ne savent pas donner, et qui ignorent que le défaut d'économie , même avec un caractère bienfaisant , est une espèce de vol qu'on fait aux malheureux.

Le respect de Despréaux pour la religion était pur et sévère (3c)). S'il n'a pas fait contre les incrédules huit cents épigrammes, comme un pieux versificateur de nos jours, il n'a du moins laissé échapper dans ses vers aucune occasion de les rendre ridicules, surtout ceux qui , incapables même d'une mauvaise logique , mettent à l'incrédulité plus de prétention que de bonne foi , et dans lesquels, disait-il, l'erreur est encore moins un malheur qu'une sottise. Il a montré dans la pratique de la religion uu discernement aussi éclairé que dans son attachement pour la croyance de ses pères. Simple et vrai dans cette pratique comme dans tou4 le reste de ses actions, il n'y porta jamais ni hypocrisie , ni vain scrupule. 11 fut toujours l'apologiste déclaré des spectacles , quoique Louis XIV eût cessé d'y aller d'assez bouuc ' 11 u'eut r-îi* ul: iculc boule auirc.

heure , et que Racine , aussi bon courtisan que bon chrétien , y eût sévèrement renoncé. Despréaux écrivit même quelques pages pour la défense de la comédie; matière dont le pour et le contre a tant produit de volumes , et sur laquelle on ne dira jamais rien de meilleur que le mot d'un prédicateur célèbre à une femme qui lui demandait si elle faisait du mal en allant aux spectacles : madame , répondit-il , c'est à vous à me le dire.

Quoique Despréaux ait conservé à sa mort les sentimens de christianisme dont il avait été pénétré pendant sa vie , il finit ses jours en poète, et parla en vers jusqu'à son dernier moment; lorsqu'on lui demandait ce qu'il peusaitde son état, il répondait par ce vers de Malherbe :

Je suis vaincu do temps , je cède à ses outrages.

Un instant avant d'expirer, il vit entrer un de ses amis : bonjour et adieu , lui dit- il froidement, T adieu sera bien long. Racine mourant lui avait fait .des adieux plus tendres : Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous , lui avait dit ce père de famille , qui laissait une femme et six enfans.

Despréaux mourut d'une hydropisie de poitrine , le 1 1 mars 171 1, et donna parson testament presque tout son bien aux pauvres.

Son convoi fut suivi d'un grand nombre de personnes; ce qui fit dire à une femme du peuple : // avait donc bien des amis? on assure cependant qu'il disait du mal de tout le monde.

Le reproche que lui faisait cette femme est celui dont on a le plus chargé sa mémoire, et qu'il avait le plus essuyé de son vivant. Il a entrepris de se disculper dans le discours qu'il a mis à la tête de ses satires, et qui a pour objet de justifier la satire littéraire. Mille échos ont répété l'apologie qu'il en a faite , et en même temps mille voix se sont élevées contre lui. C'est une question sur laquelle il sera toujours impossible d'accorder les gens de lettres , parce qu'on aura toujours affaire à la fois à deux genres d'amour-propre inconciliables , celui des auteurs qui ne veut point être offensé , et celui des critiques de profession , d'autant plus empressés à profiter de leurs avantages , que ce métier leur en offre de très-faciles. Car il ne faut pas se le dissimuler, la classe des écrivains satiriques trouvera toujours des motifs d'encouragement, bien propres à favoriser la propagation de l'espèce. Il y a eu de tout temps une ligue secrète et générale des sots contre les gens d'esprit , et de la médiocrité contre les talens supérieurs; espèce de démembrement de la confédération secrète et plus étendue des pauvres contre les riches, des petits contre les grands, et des valets contre leurs maîtres. Cette ligue des sots est composée , dans sa plus grande partie , de pol-

DE DESPRËAUX. 3:3

trons qui n'ont pas le courage de frapper, mais qui sont toujours prêts d'applaudir à ceux dont la raain plus hardie, sans être plus forte , osera porter quelques coups perdus aux objets de l'envie. La satire sera donc dans tous les temps le talent de ceux qui ne s'en trouveront point d'autre , parce qu'ingénieuse ou grossière, gaie ou triste, araère ou fine, elle sera toujours oifensante, et par conséquent toujours lue, peut-être même secrètement protégée. Un écrivain dont on exige si peu, trouve à chaque instant sa plume prête à le servir, et peut dire avec sûreté en se mettant à l'ouvrage :

Le style n'y fait rien , Pourra qu'il soit méchant , il sera toujours bien.

Nous sommes donc fort éloignés de vouloir disputer avec aigreur, et cette ressource à la médiocrité, car il est juste que tout le monde vive1, et ce léger plaisir au public, car il est juste que tout le monde s'amuse. Mais nous demanderons modestement et sans amertume , si dans les pays oix la presse n'est pas libre , c'est-à-dire , ou tous les rangs et tous les états ne sont pas indifféremment livrés à la censure et au ridicule, il est plus juste de laisser outrager un écrivain estimable qui honore sa nation , qu'un homme puissant qui l'avilit; s'il est nécessaire que la critique, dont personne ne conteste l'utilité, soit dure et offensante pour être profitable; si même la satire n'est pas plus propre à décourager et à étouffer les talens, que la critique à les éclairer et à les fortifier; si douze beaux \evsàeY Jrt Poétique Despréauxne sont pas plus utiles au progrès de l'art, que ceux oii les noms de Chapelain et de Cotin sont tant répétés; enfin si le public, même en s'amusant d'une critique injurieuse, s'engage à en estimer l'auteur, et si le mépris n'est pas beaucoup plus souvent le revenu de la satire pour celui qui en fait profession, que pour celui qui la souffre et la dédaigne (4o). Un paysan , dit Bocalini, vint, offrir à son seigneur quelques brins de paille qu'il prétendait avoir ôtés avec grand soin d'un boisseau de blé. Le seigneur souffla sur la paille, et remercia ainsi le paysan de la peine qu il avait prise. Despréaux nous a fait connaître lui-même ce qu'il pensait du métier de satirique , lorsqu'en parlant à son espnt , dans la satire IX , il dit de ses propres vers :

A peine quelquefois je me force a les lire, Pour plaire a quelque ami que charme la satire ,

' Noos sommes , comme l'on voit , pins indulgcns que feu M. le comte d'Argenson , a qui l'abbé Desfnntaines disait pour s'excuser de ses .satires périodiques : Il faut que je vive. Je m'en vois pat la nécessite, lui riyondU le ministre.

Qui me flatte peut-lire , et d'un souris moqueur Kît tout haut de l'ouvrage, et tout bas de l'auteur.

Par ces derniers vers il désignait l'abbé Furetière , si connu par »on caractère caustique et mordant , qui a fini par le déshonorer et le perdre. Quand Despréaux lut sa première satire à cet abbé, il s aperçut qu'à chaque trait Furetière souriait malignement , et laissait voir une joie secrète de la nuée d'ennemis qui allait fondre sur l'auteur : Voilà qui est bon, disait-il, mais cela fera Ju bruit. Cette perfide approbation fut bien remarquée par Despréaux , et peut-être lui aurait fait brûler ses satires , s'il n'était presque impossible , malgré les réflexions et les exemples , d'échapper à son caractère et à sa destinée.

D'ailleurs , quoique dans la classe des écrivains satiriques , il ait été un des moins injustes , il s'en faut bien qu'il ait été exempt de l'espèce de malversation à laquelle cette profession est exposée. Il avait toujours sous la main, pour la plus grande commodité de la satire , quatre ou cinq noms différens , la plupart de même 'mesure et de même rime, et qu'il substituait les uns aux autres dans ses vers, selon qu'il était bien ou mal avec ceux qui les portaient ; et par malheur la plupart de ceux qui portaient ces noms, étaient des hommes très-estimables.

Le plus grand inconvénient que ses satires aient produit , si néanmoins on peut appeler inconvénient ce qui ne fait réellement de mal à personne, c'est d'avoir donné l'essor à un nombreux essaim de misérables imitateurs , qui croyant avoir hérité de son talent, n'ont pas même hérite de son aiguillon, et qui tâchent , pour emprunter ici une heureuse expression de Montaigne , d'etre pires qu'ils ne peuvent. Despréaux , s'il revenait parmi nous, rougirait des enfans nains et contrefaits qui osent l'appeler leur père , et qui se croient descendus de lui parce qu'ils portent quelques méchans lambeaux de sa livrée. Nous avons vu des hommes qui versifient comme Gacon , et qui jugent comme ils écrivent , s'ériger en législateurs du Parnasse , oii même on ne les souffrirait pas aux derniers rangs; on peut appliquer à ces infortunés disciples, ou plutôt à ces mauvais singes d'un grand homme , ce que Sainl-Pavin a dit très-in justement de leur maître :

S'il n'eût mal parlé de personne , On n'eût jamais parle de lui.

Car il faut bien remarquer, entre Despréaux et ses malheureux, successeurs , cette différence très-facheusc pour eux, qu'il a commencé par des satires, et fiai par des ouvrages immortels, et qu'au contraire ils ont commencé par de mauvais ouvrages , et

fini par des satires plus déplorables encore; conduits à la méchanceté par l'impuissance , c'est le désespoir de n'avoir pu se donner d'existence par eux-mêmes qui les a ulcérés et déchaînés contre l'existence des autres. Nous n'ajouterons plus que deux mots, que nous devons à Despréaux lui-même ; l'un doit rassu-/ rer ceux qui sont l'objet de la satire, et l'autre est un conseil utile à ceux qui l'exercent. Lorsqu'il avait donné au public un nouvel ouvrage, et qu'on venait lui dire que les critiques en parlaient fort mal. Tant mieux , disait-il, les mauvais ouvrages sont ceux dont on ne parle pas. Il se ressouvenait alors de ce mot d'un philosophe ancien , que le génie serait bien orgueilleux de sa gloire , s'il pouvait entendre le concert harmonieux qui résulte des clameurs de l'envie. D'un autre côté, lorsqu'on lui représentait que s'il s'attachait à la satire , il se ferait des ennemis qui veilleraient sans cesse sur ses actions , et ne chercheraient qu'à le décrier : hé bien ! répondit-il , je serai honnête homme, et je ne les craindrai point (4»)« H te f"** et donna par son exemple cette grande leçon à tous les auteurs de satires. Nous ne déciderons point si la leçon a été suivie par ceux à qui elle était si nécessaire; nous inviterons seulement les satiriques dont notre siècle abonde , à faire là - dessus leur examen de conscience.

NOTES

(1) Quilque peu intéressante que nous paraisse la noblesse ou la roture de Despréaux , ceux de nos lecteurs qui ne penseront pas comme nous à ce sujet , pourront consulter le Recueil des lettres de Desprvaux et de fi ros selle. Ils y apprendront que Jean Boileau fut anobli avec son fils en 1371 , par le roi Charles V, et que ce prince eut pour confesseur Hugues Boileau de la même famille , et trésorier de la Sainte-Chapelle , à qui le pape accorda le droit d'officier pontifîcalement aux grandes fêtes de l'aunec : beau privilège , dit Brossette , dont ses successeurs ont joui.

Ne dissimulons pourtant pas que la noblesse de Despréaux souffre aujourd'hui des contradictions. Ce détail pourra amuser uu moment ceux même de nos lecteurs qui ne se piquent pas de l'honneur d'être généalogistes.

En 1695 , on établit une commission pour la recherche des faux nobles; on levait sur eux un droit , dans lequel une compagnie de traitans était intéressée. Ces traitans avaient à leur tête le fameux Bourvalais , «font la régence fit dans la suite une justice rigoureuse , et , si on en croît la voix publique , très-bien méritée. La compagnie financière recherchait avec tout l'intérêt de l'avidité les usurpateurs des titres de noblesse , et

intenta sur ce sujcl un procès à la famille de Despréaux. Celui-ci raconte dans ses lettres à Brossctle , qu'il gagna son procès avec éloge, a J'en ai , » dit-il , l'arrêt en bonne forme , qui me déclare noble de quatre cents » ans. M. dePommereu , président de l'assemblée , fit en ma présence, » l'assemblée tenant , une réprimande à l'avocat des trailans, et lui dit » ces propres mots : Le roi veut bien que vous poursuiviez les faux nobles » de son royaume ; mais il ne vous a pas pour cela donné permission » d'inquiéter des gens d'uue noblesse aussi avérée que sont ceux dont » nous venons d'examiner les titres. Que cela ue vous arrive plus. » Dans une autre lettre , Despréaux s'attache à prouver qu'il est de meilleure maison qu'un certain Lyonnais fort obscur et fort ignoré , nomme Perrachon, qui se prétendait plus ancien gentilhomme que lui. Notre poêle, tout le temps que dura son affaire , fut très-irrité contre Bourvalais , chef de la compagnie qui le poursuivait. Il composait alors la satire sur le faux honneur, adressée à M. de Yalinrourt : ouvrage assez médiocre, qu'il comptait rendre piquant par la peinture la plus caustique et la plu* plaisante du financier son persécuteur. Mais quand il eut gagné son procès et se vit déclaré noble , il oublia sa vengeance , et le gentilhomme dédaigna de punir le financier.

Cependant des personnes très-instruites , très-dignes de foi , et qui <mt été à portée de connaître cl déjuger les titres originaux > , nous ont assuré que le jugement rendu sur la noblesse de Despréaux ne l'avait été que par considération pour le poète , honoré de la protection du roi ; que les titres présentés par sa famille étaient l'ouvrage d'un faussaire , nommé Haudiquier ; que plusieurs années après te jugement , on avait trouvé parmi les papiers de ce faussaire un mémoire de vingt louis , payés par Despréaux pour sa part des titres que cet Haudiquier avait fournis. Les amis de Dcspréaux répondront sans doute que le poëte , en payant Haudiquier, n'avait pas cru payer un imposteur , mais récompenser les recherches d'un généalogiste ; les médisans prétendront que le poëte en cette circonstance aura dit comme le praticien Falaise dans la Réconciliation normande.

Peol-ètrc à mou profit , dan» cette affaire obscure , Un juge bien paye verra plus clair que moi.

Quant à nous . nous ne prendrons aucun parti sur cette question futile , dont la décision ne touche en rien la mémoire de Dcspréaux ; fùt-il aussi noble qu'il prétendait l'être , ou ne fùt-il , comme il l'a dit de quelque autre dans une de ses épigrammes, qu' un gentilhomme sans naissance, quelques aïeux ignorés n'ajouteraient rien à la gloire de son nom ; c'est lui qui honorerait ses ancêtres , et qui répandrait sur eux l'éclat que tant d'autres empruntent des leurs ; ses ouvrages sont devenus sou plus beau titre de noblesse.

Parmi les épigrammes de notre poëte , on trouve , en forme d'épitaphe , celle dont nous venons de parler , et dont l'objet est inconnu :

' Entre autres , feu M. de Foncciuaguc.

Ci-gît , justement regicttc , Un hominc «avant sans science, Un gentilhomme sans naissance, Un vrai bonhomme sans bontr.

terossette , dans son commentaire sur Despréaux , dit sur cette épigramme ou épitaphe , qu'elle n'est bonne que pour ceux qui ont connu particulièrement celui dont elle parle. Il paraît que Brossetle était dans le secret , mais qu'il ne lui était pas permis de le révéler. Un homme de lettres , instruit de l'anecdote sur la noblesse de Despréaux , a prétendu que le poète fit peut-être cette épi gramme sur lui-même, étant en effet savant sans le paraître , bon homme au fond quoiqu'on le crut méchant, et roturier quoiqu'on le crût gentilhomme.

Notre grand poète , en faisan l aiusi obscurément son propre portrait , aurait-il voulu s'égayer un moment à ses propres dépens , sans dire à personne le mot de l'énigme ? la chose n'est guère vraisemblable ; et en la supposant vraie , Despréaux ne l'aurait sûrement pas révélée au commentateur Brosse Ue , qu'il avait si long-temps entretenu et voulu persuader de sa noblesse réelle ou prétendue ' .

(2) Racine le fils , dans ses Mémoires sur la vie de son père, assure que Despréaux était né à Crone , et entre sur cela dans quelques détails, qu'il paraît avoir appris de Despréaux lui-même. D'un autre coté , le docteur Boileau , frère de Despréaux , dans une lettre écrite à Brosscltc après la mort du poète , dit expressément qu'il avait été' baptise dans la Sainte -Chapelle royale du palais ; et Brossette oppose ce témoignage , comme décisif, au récit de Racine le fils. Heureusement ce n'est pas ici le cas de dire :

Intererit mullum Thebis nu tri lus an Arçis.

Il importe bien peu que Desprcaux soit né sur tel point du globe qu'on voudra lui donner pour patrie ; mais comme il est une classe de littérateurs fort avide de ces petits détails historiques, nous n'avons pas cru devoir les en sevrer. Observons seulement que la nature a dispersé dans tous les climats les grands hommes dont elle est si avare ; et ajoutons , comme l'a dit quelque part Despréaux lui-même , que plus d'une fois le génie , quoique déjà si rare dans les nations qui s'appellent éclaires , fait à celles qu'on nomme barbares l'honneur de naître aussi parmi elles, connue s'il voulait faire disparaître entre les peuples la distance qu'il rend

1 Un antre homme de lettres qui se croit bien mieux instruit, et qui prétend avoir e'te à portre de IVtrc, nous a écrit que l'objet de cette epitaphe était d'un très -grand piince qui passait pour n'être pas le fils de son père putatif, mais d'un bourgeois tiès-obscur. Kn ce cas, la réticence du commentateur aurait son explication bien naturelle. Mais cette epigramme a été faite avant la mort du prince qu'on nous a nomme', et qui a survécu a Desprcaux; ce qui peut faire douter qu'il soit réellement l'objet de l'epitapbe : d'ailleurs elle ne parait guère convenir à quelque prince que ce soit, et surtout au prince dont il s'agit, comme il serait facile de le prouver, si l'on ne croyait devoir s'interdire toute discussion a ce sujet.

si grande entre les hommes. Plus d'un personnage illustre de la Grèce avait reçu le jour sous l'air épais de la Béotic , qu'un Athénien n'aurait |*as cru pouvoir respirer sans s'abrutir. Foutcnellc a dit sur cette contrée de la Grèce un mot plaisant dans son Histoire des Oracles ; après avoir observé que les pays montueux , et par conséquent les plus pleins d'antres et de cavernes , étaient ceux où les oracles abondaient le pins , il ajoute : « Telle était la Béotic , qui anciennement en avait une très- » grande quantité ; remarquez , en passant , que les Béotiens étaient en » réputation d'être les plus sottes gens du monde : c'était la un bon pays » pour les oracles, des sots et des cavernes. » Cette réflexion est aussi fine que juste ; mais si Ton jugeait les nations par les superstitions qui les ont avilies , on concluerait que l'abrutissement est le triste apanage et presque l'essence de la nature humaine ; et peut-être mettrait-on audessous des Iroquois et des Esquimaux les nations qui se croient les plus supérieures aux autres. Quoi qu'il en soit , non-seulement Pindare , mais le philosophe C ratés , l'historien Plut arque , et surtout Epaminonda5 . étaient nés dans cette Béotic , réputée si grossière. Parmi nous , La Fontaine était Champenois , c'est-à-dire , sorti d'une province dont il retraçait la simplicité précieuse et respectable , appelée d'un autre nom par une injuste ironie. .Cette Champagne si maltraitée a produit encore , malgré le proverbe , les Mignard, les Pithou , les Girardon , etc. En voilà bien assez pour autoriser dans les Champenois , à titre aussi juste que dans beaucoup d'autres , cette vanité nationale, qui n'est qu'une petite branche de la vanité humaine , mais qu'on a quelquefois la bonté de croire ou d'appeler amour de ia pairie.

(5) Lorsque les intelligences célestes , dit un célèbre poète moderne , voient naître sur la terre un homme de génie , elles se mettent à sourire, et il est à leurs yeux ce qu'un singe est aux ndtres. Le poète n'a voulu , par ce tableau , que marquer (a distance prodigieuse des sublimes intelligences célestes à la faible intelligence humaine. Sans nous élever à ce parallèle , le même tableau nous offre une autre vérité ; c'est que dans l'espèce humaine les êtres supérieurs , à peu près semblables aux singes dans l'espèce animale , forment comme une classe à part , distinguée et séparée des autres individus de la même figure , qui prennent comme eux le nom d'hommes , et qui leur ressemblent si peu. « En effet , s'il se » pouvait faire , dit un célèbre philosophe , que nous eussions de la n raison , et que nous ne fussions pas hommes , nous imaginerions-nous » bien qu'il y eût ici bas cette espèce bizarre de créature qu'on appelle » le genre humain ? pourrions-nous bien nous figurer quelque chose qui » eût des passions si folles et des réflexions si sages ; une durée si courte » et des vues si longues ; tant de science sur des choses presque inu- » lilcs , cl tant d'ignorance sur les plus importantes ; tant d'ardeur pour » la liberté, et tant aV inclination à la servitude; une si forte envie » d'être heureux , et une si grande incapacité de F être ? On a été réduit n à dire que les dieux étaient ivres de nectar lorsqu'ils liront l'homme , » et que quand ils vinrent regarder leur ouvrage de sang-froid ils

» purent s'empêcher de rire, » Rien n'est plus philosophique cl ingénieux que ces réflexions. Mais parmi les contradictions inconcevables dont la nature humaine est composée , et qui en font une production tout à la fois si admirable et si étrange , il n'est point de contraste plus étonnant que celui qui se trouve entre cette avidité incroyable de savoir , qui voudrait tout saisir et tout embrasser , et la connaissance qui nous est interdite de tant de choses , que notre inquiète curiosité désire si ardemment d'approfondir. Que l'intelligence d'un être ne passe pas certaines limites; que dans une espèce d'êtres elle soit plus ou moins circonscrite que dans une autre , rien en cela n'est surprenant , comme il ne l'est pas qu'un brin d'herbe soit moins élevé qu'un arbrisseau , et un arbrisseau qu'un chêne ; ainsi la plupart des animaux , bornés par la nature à un petit nombre d'idées , paraissent ne rien voir et ne rien désirer au-delà. Mais que le même être soit à la fois arrêté par le cercle étroit que la nature a tracé autour de lui , et averti néanmoins par elle qu'au-delà de cette limite sont des objets qu'il ne pourra jamais atteindre ; qu'il puisse raisonner à perte de vue sur l'existence et la nature de ces objets , quoique condamné éternellement à les ignorer ; qu'il ait tout à la fois et trop peu de sagacité pour résoudre une infinité de questions , et assez de sagacité pour se les l'aire , en un mot la faculté de s'interroger sans avoir celle de se répondre ; que le principe qui pense en uous se demande en pure perte ce qui constitue en lui la pensée , et que cette pensée qui voit tant de choses si éloignées d'elle , ne puisse se voir elle-même dout elle est si près , en cherchant néanmoins à se voir et à se connaître , voilà ce qui doit nous surprendre et nous confondre. Les contradictions que nous observons dans l'homme se rencontrent même quelquefois dans certains animaux , surtout dans ceux qui semblent approcher le plus de lui ; dans le singe , par exemple , cet animal imitateur qui contrefait l'homme en tant de choses , et qui ne peut le contrefaire dans son langage , quoiqu'il ait extérieurement les organes de la parole semblables aux nôtres , et quoique d'autres animaux qui ont l'organe de la voix si différent de celui de l'homme , profèrent des sons articulés. Mais terminons ici ces réflexions singulières , qui nous mèneraient plus loin peut-être que nous ne voulons , et qui nous ont déjà mené si loin de Despréaux.

(4) L'éloge donné par le père de Despréaux à la bonhomie de son fils , dont les premières années ne semblaient pas annoncer sa renommée future , est à peu près celui qu'on donne à tout homme dépourvu de talent et J'csprit , mais dont on a résolu de dire un peu de bien. On lui accorde le mérite peu env ié d'être un bon homme , et quand on veut compléter la louange , d'être un homme de bon sens , un esprit moins brillant que solide. Ce n'est pas que la vraie bonté et le vrai bon sens soient beaucoup plus communs que Yesprit , dont on est si jaloux ; mais les hommes , n'attachant qu'un prix très-médiocre au bon sens et à la bonté, ne se font pas prier pour en gratifier à tort et à travers ceux même qui en sont les moins dignes. Un autre éloge assez fâcheux pour ceux à qui on l'accorde , surtout quand ils sont jeunes , ccsl celui qu'on fait quelquefois

38o NOTES SUR L'ÉLOGE

de leur sagesse , en n'ajoutant pas un mot de leur esprit, c'est une preuve que ce qu'ils ont d'esprit ne fait et ne fera peur à personne ; au lieu que la sagesse, soit réelle , soit apparente , ne coûte jamais rien à . louer , parce que ceux même qui ne sont pas sages se flattent de ne l'être que trop dès qu'ils le voudront.

Un père plus clairvoyant et moins indulgent que celui de Despréaux , disait dans un moment d'humeur à un fils très-sot qu'il avait : Vous ne pouvez manquer de faire fortune ; premièrement vous êtes un sot , etc. Despréaux lit fortune aussi , mais par une voie presque aussi sure que la sottise , quoique toute opposée. On aurait pu lui dire , lorsqu'il donna ses premiers ouvrages : Vous avez deux grands moyens de réussir, le talent de la satire et celui de l'éloge ; vous plairez par le premier à tous ceux que vos satires n'attaqueront pas , et vous gagnerez par l'autre tous ceux qui seront l'objet de vos louanges.

(5) Despréaux eut trois frères de beaucoup d'esprit; Boileau dePuimoi in , dont nous parlerons dans la suite de cette note ; Gilles Boileau , dont il sera question plus bas dans une note particulière ; et Jacques Boileau , docteur de Sorboune et chanoine delà Sainte-Chapelle , dont nous avons dit un mot dans l'article de Charles Boileau , académicien , qui n'était pas leur parent. Jacques Boileau est fort connu par un grand nombre d'ouvrages singuliers et même quelquefois peu décens , qu'il écrivait en latin , de peur, disait-il , que les évéques ne le condamnassent. Ce docteur , ainsi que le poète son frère , n'aimait pas les Jésuites ; il les définissait , des gens qui allongent le Symbole et accoureissent te Dècalogue. Se trouvant un jour avec plusieurs de ces pères, il les cnteudait tourner en ridicule ( avec assez de raison ) les solitaires de Port- Royal , qui s'occupaient , disaient ces jésuites , à faire de mauvais souliers par pénitence. Je ne sais pas , répondit l'abbé Boileau , s'ils faisaient de mauvais souliers, mais je sais qu'ils vous portaient de bonnes bottes. Nous ne donnous pas ce calembour comme un bon mot , mais comme uu trait qui caractérise le genre de plaisanterie dont l'abbé Boileau se permettait souvent l'usage ; d'ailleurs, la \érité que renferme ce mauvais jeu de mots pourra lui servir de passe-port. C'était ce même docteur qui , argumentant eu Sorboune contre le présideut, d'une thèse sous le nom duquel venait de paraître un ouvrage dont il u' était pas l'auteur , lui dit publiquement : Si vous aviez lu votre dernier livre , vous ne soutiendriez pas le sentiment que f attaque. On lui reprochait 1a mauvaise compagnie qu'il voyait quelquefois ; il se justifiait en ditaul, que s'il fallait rompre avec tous les tvprouvés , on courrait risque de vivre seul. Comme doyen du chapitre de Sens , il lut chargé de haranguer le célèbre prince de Condé qui passait par la ville. Ce grand capitaine aimait à voir les orateurs déconcertés eu sa présence ; plaisir de prince , mais non pas de héros. Il affecta de regarder le doyen en face , et avec une contenance qui avait pour but de le troubler ; le docteur Boileau s'en aperçut , feiguit d'être interdit , et commeuça ainsi son discours : Monseigneur, que votre altesse ne soit pas surprise de me

DE DESPRÉAUX. 38i

voir trembler devant elle à la tête d'une troupe de prêtres ; si j'étais à la tête de trente mille soldats , je tremblerais bien davantage. Il avait prouvé dans un livre écrit en latin , selon son u>age , et d'un style dur et bizarre, qu'il n était pas moins défendu aux ecclésiastiques de porter des habits longs que des habits courts ; eu conséquence il allait à pied dam les rues . v«;tu d'un habit ecclésiastique , qui n'était ni long ni court. Il avait fait un autre livre intitulé : de forma Chris ti (de la figure de Jésus-Christ ) , et disait de cet ouvrage : « Il est plaisant que tant de » visionnaires qui se sont mêlés de commenter l'Ecriture , aient appliqué » au Fils de Dieu ce passage de je ne sais quel prophète , speciosus fornui » prœfiliis hominum ( le plus beau des en/ans des hommes ) ; je prouve » clair comme le jour dans mon livre , que ce n était qu'un petit homme » comme moi. » Plaisanterie trop peu décente en matière si grave 1 , mais dont nous avons pour garant le sage abbé d'Olivet , qui nous a appris cette anecdote. Ce même homme , qui aimait à paraître singulier en tout , disputant à une thèse de philosophie que soutenait au collège de Beauvais le fils du ministre Claude , donna au père qui était présent , et qui jouissait d'une grande réputation dans sa secte , le titre d'i Mus trissimus EccL'siœ princeps , comme s'il eut parlé d'un évéque. On en murmura hautement dans l'assemblée; et le docteur fut obligé de donner par écrit une rétractation que la Sorbonne fit imprimer.

Tel était l'abbé Roileau < qui n'avait , comme l'on voit , ni le ton . ni la décence de son état. Cette espèce de cynisme s'était apparemment annoncée de bonne heure . car son père disait de lui : Jaco ne sera qu'un libertin. Mais ce père se trompa sur le docteur , comme il s'était trompé sur le poëte ; l'abbé Boileau lut toujours aussi réglé dans ses mœurs , qu'il était libre dans ses discours et daus ses écrits.

Un troisième frère de Despréaux , mais d'un autre lit , était Boileau de Puimorin , homme de beaucoup d'esprit comme les deux autres , et de plus très-aimable dans la société ; mais l'amour du plaisir l'enleva aux lettres. C'était lui qui répondit à Chapelain , sur le reproche amer que lui faisait celui-ci de ne savoir pas lire : Je ne sais que trop lire depuis que vous faites imprimer. Boileau tourna ce bon root en épigramme :

Froid, sec, dur, rude auteur, digne objet de satire, De ne savoir pas liie, o*e*-tu me blâmer? Hclas! pour mes pèches je ne sais que trop lire Depuis rjue lu fais imprimer.

Racine représenta que le premier hémistiche du second vers , rimant avec le vers précédent cl avec le troisième vers , il valait mieux dire de mon peu de lecture. Molière décida qu'il fallait conserver la première façon ; elle est , dit-il , plus naturelle , et il faut sacrifier toute régularité^ la justesse de l'expression; c'est l'art même qui doit nous apprendre à nous affranchir des règles de l'art. Si on en croit Brosselte , c'est d'après cette décision de Molière que Despréaux a dit dans son Art poétique :

' 11 employait même un terme bien plus libre cl plut familier que celui de petit homme , mais dont nou« épargnons l'indécence à uos teneurs. 2. 25

Qociqucfoiit dam sa oonrsc un esprit vipotiretix , Trop resierrd par Tart , sort de» règles prescrite* , El de Part même apprend à franchir les limites.

La mort de Puimorin cul une cause aussi triste que singulière. Un jour qu'il était avec quelques amis, Us convinrent que le premier qui mourrait viendrait donner aux autres de ses nouvelles. L'un deux étant mort quelque temps après , Puimorin crut qu'il lui était apparu pendant la nuit, et tomba dans une mélancolie qui le conduisit au tombeau.

Nous ne dirons rien d'un autre frère de Despréaux , Jérôme Boileau , greffier du parlement , grand joueur , et grand blasphémateur quand il perdait au jeu ; mari d une femme bizarre et acariAtrc , que Despréaux a peinte en plusieurs endroits de la satire contre les femmes. Le poëte alla pourtant demeurer avec elle après la mort de son mari ; mais elle n'était pas sa femme.

Despréaux, dont l'enfance peu brillante ne promettait rien à la vanité de ses parens , en fut très-maltraité dans sa jeunesse , principalement par ses frères qui ne le craignaient pas encore, et qui même le méprisaient trop pour en être jaloux. On lui donna pour logement , dans la maison paternelle , une guérite au-dessus du grenier , et quelque temps après on l'en fit descendre pour le loger dans le grenier même , ce qui lui faisait dire qu'il avait commencé sa fortune par descendre au grenier. Il ajoutait que si on lui offrait de renaître aux conditions onéreuses de sa première jeunesse , il aimerait mieux n'être jamais né. Aussi était-il bien éloigné de croire au lieu commun si rebattu, que V enfance est le temps le plus heureux de la vie. Peut-on, disait ce poëte amoureux de l'indépendance , ne pas regarder comme un grand malheur le chagrin continuel et particulier à cet âge , de ne Jamais faire sa «>©lonté ? On avait beau lui faire valoir les avantages d'une si heureuse contrainte, qui épargne au jeune Âge tant de sottises : Qu'importe , disait-il, qu'on connaisse le prix de ses chaînes quand on les a secouées , si on n'en sent que le poids quand on les porte ? C'est eu effet un triste bonheur que celui dont on ne s'aperçoit pas , et c'en est un plus triste encore que celui dont on s'afflige comme d'un malheur. Ce n'est pas que Despréaux trouvât les autres temps de la vie plus agréables que l'enfance ; tous lui paraissaient également pénibles ; la Jeunesse, par les passions qui nous tourmentent; Page mûr, par les soucis qui nous dévorent ; la vieillesse , par les infirmités qui nous accablent ; et il ne paraissait pas éloigné de penser comme ce philosophe ,' qui , lorsqu'on lui demandait quel était le moment de la vie le plus heureux , répondait, c'est le moment où on la quitte. Il serait difficile, disait encore Despréaux, de savoir quel est le meilleur temps de la vie; on peut seulement dire que ce n'est presque Jamais celui qui s'écoule au moment où l'on fait cette question.

La seule ressource du jeune Despréaux , si maltraité dans la maison paternelle , était d aller quelquefois à la grand'sallc du Palais , où déjà il faisait beaucoup rire les clercs par ses plaisanteries. Si l'on ne serait combien la haine est imbécile dans ses vengeance* , on aurait peiuc U

croire que les ennemi* de notre poète lui aient sérieusement reproche < ce amusemens tiès-innocens d'une jeunesse malheureuse.

(6) N'est-ce pas une absurdité bien étrange , comme le pensait Dcspréaux , qu'on ait conservé dans nos lois modernes le style gothique de nos ancêtres , et que les édits et arrêta du dix-huitième siècle s'expliquent comme les ordonnances des rois du quatorzième ? Pourquoi faire parler à Louis XIV et à ses magistrats le langage de Louis-lc-Hutin et de ses baillis ? pourquoi lui faire dire on nous aurait représenté, pour on nous a représenté ? pourquoi dire d'un accusé qu'il est véhémentement suspecté d'un tel crime , pour dire qu'il en est violemment suspect ? J'avoue que condamner l'accusé sur ce véftément soupçon, comme on l'a fait quelquefois , est un crime un peu plus grave que des expressions ridicules. Mais c'est bien assez que nos lois soient quelquefois atroces et absurdes , sans leur prêter encore un jargou inintelligible, comme si l'on voulait joindre la barbarie de la forme à celle du fond.

(7) C'est le fils de ce Dongois , greffier du parlement, comme lui, que Despréaux appelle quelque part , Dongois, mon illustre neveu, quoique cet illustre neveu n'ait rien fait de plus mémorable que de dresser et de signer des arrêts comme son père. Il semble que le censeur si sévère de Corneille et de Quinault aurait dû être un jjeu plus difficile sur le nom d'illustre , dont il décorait si gratuitement son neveu le greffier.

(8) On prétend que dans les vers suivans de la satire IX , Despréaux n'avait fait que rimer les propos ordinaires du duc de Montausicr à son sujet. Il dit à 50/t esprit, parlant des écrivains satiriques ,

J'ai peu la ces auteurs ; mai» tout n'irait que mieux , Quand de ces mcdi*ans reupeanec toute entière Irait la tOle en bas rimer daus la rivière.

Les amis de Despréaux, pour exprimer la rigueur inflexible du duc de Montausier a son égard , appliquaient à l'un et à l'autre ces vers d'Horace :

Et cuncta te tram m subacta , Prœter alrocem animum Catonis.

Il n'était pas trop vrai que toute la terre , excepté le nouveau Calo/t , fut subjuguée par les nouvelles satires ; mais les amis de Despréaux comptaient pour rien tous ses autres antagonistes en comparaison decclui-li. Il s'exprimait en effet très-amèrement sur le compte du satirique , et disait aVcc une aigreur assez ridicule pour un si petit objet , qu'il fallait V envoyer aux galères couronné de lauriers. Telle était la punition à laquelle le courtisan stoïcien condamnait le poëte téméraire qui avait eu l'audace de maltraiter Chapelain et Colin , et de ne pas respecter la protection dont il les honorait. Néanmoins le poëte, même en plaisantait avec raison sur lu mauvaise humeur du duc du Montausier ,

songea scricuseiucut à l'adoucir, cl vérifia par son succès les Ters de La Fontaiuc :

Aniuset le»' graml» par des songes , Flatte-les, pajca-lcs d'agréables mensonges ; Quelque indignation dont leur co-ur soit rempli t Ils goberont l'ap^Ai, tous serea leeir ami.

Il fallait que les discours du duc de Montausier contre le satirique eussent fait à la cour des impressions assez fortes ; car Despréaux , dans une de ses lettres , se félicite beaucoup de l'appui qu'il avait trouvé en cette occasion dans son ami Félix , premier chirurgien du rot. // était , disait-il en regrettant sa perte , un des premiers qui avait battu des mains à mes naissantes Jolies , et qui avait pris mon parti à la cour contre le duc de Montausier.

Malgré son aversion si déclarée pour les satires , ce courtisan misanthrope , dont nous avons parlé plus en détail dans les notes sur l'éloge de Fléchier, avait fait lui-même des satires dans sa jeunesse; le talent réel ou prétendu qu'il avait marqué pour ce genre , est l'objet d'une partie des éloges que Ménage lui donna en lui dédiant le recueil de ses poésies. Le duc de Montausier ressembla donc à ces vieilles femmes, qui , devenues dévotes sur le déclin de l'âge , et ne l'ayant pas été dans leur jeunesse, ne peuvent pardonner aux autres les petit* péchés qu'ellesmêmes se sont autrefois permis , et font pénitence par une grande rigueur envers leur prochain de l'indulgence qu elles ont eue pour leurs propres faiblesses.

Cet aristarque si sévère en morale, au moins pour les autres, ce Mécèue des Chapelain et des Colin en littérature , portait quelquefois dans ses jugemens une finesse assez heureusement exprimée. Ixmis XIV lui demandait un jour ce qu'il pensait de deux peintres célèbres. Milliard e\. Le Brun. Sire, répondit-il , je n'ai pas la prétention de me connaître en peinture ; mais il me parait que ces deux hbmmcs-là peignent comme leurs noms.

(g) Mademoiselle de Lamoignon , sœur du premier président , et dont la vertu était simple et vraie , sans dureté comme sans affiche, ne pardonna jamais à Despréaux ses épigrammes et ses satires. Quoi , lui disait le poêle , vous ne permettriez pas même une satire contre le Grand Turc ? Aow , répondit-elle , c'est un souverain , et il faut le respecter Mais au moins contre le diable , ajouta Despréaux ? Elle se tut

un moment . sa religion hésita , et son caractère reprit bientôt le dessus t non , répliqua-t-elle , il ne faut jamais dire du mal de personne. Elle donna dans une autre circonstance une preuve naïve de sou indulgente simplicité. On sait quelle morale austère et terrible prêchait dans ses sermons le fameux missionnaire Nicolas Feuillet , chanoine de Saint- Cloud , le même dont Despréaux a dit :

El laisser ii Feuillet reformer l'univers;

le même qui traita la duchesse d'Orléans mourants, cette Henriette

d'Angleterre si douce et si aimable , avec une barbarie bien contraire au véritable esprit du christianisme , et qui inspire une juste aversion pour cet impitoyable convertisseur ' . Ce chanoine avait beaucoup d'embonpoint, et un air de santé qui paraissait démentir l'austérité de sa doctrine. Despréaux se plaignait malignement à mademoiselle de Laraoignon qui aimait beaucoup ce prédicateur , du contraste fâcheux d'un ex- * téricur si peu mortifié avec la pénitence rigoureuse qu'il exigeait de ses auditeurs. Oh ! répondit-elle, on dit qu'il commence à devenir maigre ' .

Despréaux se plaisait à raconter l'anecdote suivante sur son métier de poëte satirique. Un bon prêtre à qui il se confessait , lui demandait quelle était sa profession. Je suis poète. — Main métier, répondit le prêtre ; et poète dans quel genre ? — Poète satirique. — Encore pis. El contre qui faites-vous des satires ? — Contre les faiseurs d'opéras et de romans. — Oh ! pour cela, dit le prêtre, à la bonne heure, et l'absolution s'ensuivit. La confession n'était pas fort sincère , ni l'absolution bien légitimement obtenue ; mais la conscience du poëte ne cherchait pas un abri plus sûr ; et quand il aurait cru en avoir besoin , il l'aurait trouvé dans le docteur Arnauld , qui entreprit expressément l'apologie de la satire la plus violente de Despréaux, celle qu'il écrivit contre les femmes, tl est vrai qu'Arnauld essuya quelques reproches a ce sujet , et se vit ensuite obligé d'être lui-même l'apologiste de son apologie. Mais Despréaux avait beaucoup loué ce docteur, que les éloges donnés à sa personne rendaient indulgent , comme le duc de Montausier , sur les satires dont les autres étaient l'objet et la victime.

Quoique nous attachions beaucoup moins de prix aux satires de Despréaux qu'à ses autres ouvrages , si Ton en excepte la satire à son esprit, nous devons cependant rendre à ces satires une justice qui ne leur a peut-être pas été assez rendue, même par les amis de l'auteur: c'est que le poëte n'attaque jamais le mauvais goût et les mauvais écrivains qu'avec l'arme de la plaisanterie, et ne parle jamais du vice et des médians qu'avec indignation. Cette différence qu'il a su mettre entre deux objets de satire, si différens en effet aux yeux de l'homme de bien, est la preuve de l'honnêteté de son âme et de la sincérité de sa vertu.

(10) Des écrivains très-estimables ont prétendu que Despréaux était

' Voyez le récit que madame de La Fayette nous en a laisse'. 11 se trouve dans les dernières éditions des Oraison» fu/tèbres de Rossnet.

' Ce directeur rigoureux se permettait quelquefois des epigrammrs peu charitables contre les prédicateurs ses confrères. On parlait en sa pri-sence d'un missionnaire plus recommandable par son zèle que par ses talcns , et qui prêchait, disait -on, comme les apStres. Ajoutez, repondit le pieux chanoine , comme les apôtres avant qu'ils eussent reçu le Saint - Esprit. Il racontait h cette occasion , car il aimait a rire quelquefois , qu'un orateur e'vangéiique , qui n'avait pas la même confiance que lui en l'inspiration divine , se trouvant un jour obligé de monter en chaire sans préparation , avait dit à ses auditeurs : Pardonnez-moi , mes fr«*res , d'être réduit dans ce moment imprévu a m' abandonner au Saint-Esprit ; une autre fois paurai le temps de me préparer et de mieux faire.

sans verve. Ik auraient dû août dire ce qu'ils en tendaient par ce root ; car il s'en faut bien que tous ceux qui ont parlé de la verve poétique , et dont plusieurs ont seulement prouvé qu'ils ne l'avaient pas en partage, aient attaché à ce ternie la même idée : nous citerons en preuve la singulière définition qu'en a donnée l'abbé Battcux , qui a taut écrit sur Y Art poétique; cette définition appartient en propre à l'auteur, et n'a rien de commun avec toutes les autres. « La verve poétique , dit-il dans » ses Lettres sur la construction oratoire , consiste dans une certaine » marche vigoureuse , qui résulte de la multitude , de la force , de la » vivacité et de la liaison intime des idées , lesquelles enchâssées dans » certains intervalles symétriques , se poussent , s'attirent les unes aux » autres , à peu près comme les sons dans le chant musical ; de manière » que l'esprit , toujours agréablement occupé par les images , et l'o- » rcillc par le nombre et la mélodie , se portent toujours en avant , et » jouissent sans cesse avec une nouvelle avidité de jouir. »

Le même académicien , dans la préface de la traduction d'Horace , a répété cette définition , qui sans doute lui a paru donner une idée nette et précise de la verve poétique. Si Despréaux a île la verve ou n'en a pas , est-ce dans le sens du passage qu'on vient de lire ? est-ce dans le sens de la dcfiuition moins savante et plus vulgaire que d'autres ont donnée de la verve , en disant : que c'est ilans le poêle cette vive émotion qui lui représente avec chaleur l\*bjet qu il doit peindre , et qui répand la vie sur ses tableaux ? Peu capables de prononcer sur ces questions , nous les laisserons résoudre à ceux qui ont le bonheur que nous n'avons pas , de sentir la verve poétique , et le talent que nous n'avons guère de la définir.

Il n'a peut-être été jamais porté un jugement plus équitable et plus lumineux sur le mérite de Despréaux , que dans ce passage d'une lettre de Voltaire à Helvétius , tant regretté par ceux qui aiment la vertu , la philosophie et les lettres. « Je conviens avec vous , dit Pau- » teur de la lleuriade à son ami , que Despréaux n'est pas un poète » sublime ; mais il a très-bien fait ce qu'il voulait faire. 11 est clair , » facile , heureux dons ses expressions ; il ne s'élève guère , mais il ne » tombe pas ; et d'ailleurs ses sujets ne comportent pas cette élévation

» dont ceux que vous traitei sont susceptibles Je vous prêcherai

» donc éternellement cet art d'écrire qu'il a si bien enseigné , ce res- » pect pour la langue , cette suite d'idées , cette liaison , cet art aisé » avec lequel il conduit son lecteur, ce naturel qui est le fruit du génie. »

Nous serait-il permis d'ajouter à ce bel éloge de Despréaux , fait par un excellent juge en poésie , une observation qui relève encore le mérite de cet illustre écrivain? Nous connaissons plusieurs littérateurs trèséclairés , qui n'a y«nt goûté que médiocrement dans leur jeunesse les ouvrages de Despréatix , les estiment et les aiment de plus en plus a mesure qu'ils avancent en âge. C'est l'effet naturel et infaillible de oc fonds inépuisable de vérité , de raison et de bon goût qui caractérise les productions de ce grand poète , et qui doit plaire davantage ù ses lecteurs.

DE DESPIlÊAUX. 387

à mesure que la raison et le go&tie perfectionnent un eux. On ne peut pas donner la même louange à d'autres* versificateurs , même très -célèbres, tels que Jean-Baptiste Rousseau, l'idole d'un grand nombre de jeunes poètes qui en vieillissant se refroidissent pour lui , parce que l'harmonie et l'heureux choix des mots est sou mérite principal , trèsgrand sans doute , mais plus fait pour les oreilles neuves et sensibles que pour les têtes pensantes.

On trouve dans une autre lettre de Voltaire à Hclvétius , un passage qui n'a point de rapport direct à Despréaux , mais que nous ne pouvons résister à la tentation de transcrire ici, parce qu'il nous paraît contenir des règles aussi fines que justes et bien rendues ; on ne peut mieux placer ces règles que dans l'article du grand poète qui les a si constamment pratiquées.

« Craignez, en voulant atteindre le grand , de sauter au gigantesque. » N'offrez que des images vraies; servez-vous toujours du mot propre. » Voulez-vous une petite règle infaillible , la voici. Quand une pensée » est juste et noble, il faut voir si la manière dont vous l'exprimez en » vers , serait belle en prose. Si votre vers , dépouillé de la rime et » de la césure , vous paraît alors chargé d'un mot superflu ; s'il y a dans » la construction le moindre défaut ; si une conjonction est oubliée ; » enfin si le mot le plus propre n'est pas à sa place , concluez que votre » diamant n'est pas bien enchâsse. Soyez sùr que des vers qui auront un » de ces défauts , ne se feront pas relire : et il n'y a de bous vers que » ceux qu'on relit. »

Un mauvais critique, qui s'est mêlé de dire son avis sur ce passage, ainsi que sur bien d'autres choses qu'il n'entend pas mieux , s'est imaginé que , suivant Voltaire , il faut , quand on met un vers en prose , y chauger les expressions pour le bien juger : c'est précisément le contraire de ce que prescrit l'illustre écrivain. Il faut laisser la construction entière telle quelle est, avec tous les mots tels qu'ils sont, et en ôter seulcment la rime et la mesure. Prenons pour exemple les premiers vers de Rodogune :

Jùifin ce jour fHimpoux , cet heureux jour nous luit , Qui d'un trouble ti long doit dissiper la nuit, etc.

Mettez-les en prose : Ce jour pompeux , cet heureux jour nous luit enfin , qui doit dissiper la nuit d'un trouble si long, ce grand jour où Vhyme'née étouffant la vengeance , remet l intelligence entre le Parthe et nous , affranchit sa princesse, etc. On sent assez dans ce début les expressions lâches ou impropres qu'ont amenées la mesure et la rirne , qu'un bon prosateur ne se serait pas permises.

Nous avons osé dire quelque part , que ce qui serait mauvais en prose ne .«aurait être bon en vers ; tous les écrivains de prose rimée , qui se croient poètes , se sont déchaînés contre nous , malgré l'intérêt qu'ils pouvaient avoir à être de notre avis. (Qu'ils démentent aujourd'hui Voltaire. Mais qu'ils se gardent surtout de conclure (leur logique en est très-capable ) que ce qui sa ait bon eu prose sel ail bon eu vers ; cm ici

la pierre de touche n'est pas réciproque : il n'est pas inutile de les en avertir. Il ne l'est pas moins de les prévenir encore du sens dans lequel ils doivent entendre le passage de Voltaire. Si dans une pensée exprimée en vers , et mise ensuite à la coupelle de la prose , il se trouve des mots inutiles , louches . impropres , un tour lâche et traînant ; si la pureté de la langue y est blessée . .soyez sur que les vers sont mauvais. Si aucuu de ces défauts ne se rencontre dans les vers ainsi démontés et réduits en prose , et que de plus la prose soit harmonieuse et ne renferme que des expressions , des tours qui appartiennent également à la prose et aux vers , concluez sans balancer que cette prose et les vers qu'elle représente sont Cxccllens. Mais si la prose , sans avoir d'ailleurs aucun défaut d'impropriété ou d incorrection , est sèche et sans mélodie , s'il s'y trouve des mots et des tours qui ne puissent appartenir qu'aux vers , dites alors que les vers sont bons , quoique la prose soit mauvaise. Quand Voltaire et d'autres après lui ont dit qu'il n'y a de beau en vers que ce qui servit beau en prose , ils ont voulu dire seulement que toute pensée , toute image belle en vers , le serait aussi sans être rirnée ; mais ils n'ont pas prétendu que de bons vers fissent toujours de bonne prose : nous insistons sur cette observation , parce que nous avons vu des hommes d'esprit et de goût se tromper sur le vrai sens du jussage dont il s'agit ; passage très-clair néanmoins pour qui voudra en saisir l'esprit et l'ensemble.

Ces réflexions nous donnent le courage d'en hasarder une autre. Quoique peu de gens se connaissent en poésie , iVy en a peut-être encore moins qui soient capables de fixer d'une manière nette et satisfaisante , les vraies limites de la poésie et de la prose. Nous invitons les' vrais poètes et non ceux qui en usurpent le titre , à discuter les questions suivantes , dignes d'être approfondies par un esprit juste et précis.

En quoi consiste précisément la véritable essence de la poésie ? Est-ce uniquement dans le talent de peindre ? Et qu'est-ce que peindre ?

L'orateur ne doit-il pas peindre aussi bien que le poète ?

Quelle est la différence essentielle de la peinture poétique et de la peinture oratoire ?

Le poète est-il toujours obligé de peindre ? Et ne peut-il pas y avoir de très-beaux vers sans images , tels que ceux qui expriment vu îles pensées nobles , ou des sert u mens vrais et profonds , ou de grandes vérités ?

Quels sont les caractères qui constituent un tour ou une expression prosaïque ?

A l'exception de la mesure et de la cadence , y a-t-il quelque chose dons la poésie qui ne puisse en aucun cas appartenir à la prose ? Par exemple , dv Intns vers de comédies doivent-ils être autre chose qu'une prose élégante rirnée ? n'en est-il pas A peu près de même de tous les ouvrons de poésie familière ? la langue de la prose est-eifc

exclue (T une autre poésie que dé la poésie noble , ou même en est-elle toujours exclue ?

C'est aux vrais poètes , et non à ceux qui en usurpent le titre , que nous demandons la solution nette et précise de ces questions. Serait-ce pour n'avoir pas envisagé et développé ces questions sous toutes leurs faces , que les gens de lettres sont encore partagés sur plusieurs autres questions qui tiennent aux précédentes : s* il peut y avoir de poésie sans versification , et réciproquement de bonne versification sans poésie ? s'il y a une langue poétique , au moins chez la plupart des peuples modernes? si la prose poétique doit être admise ou rejetée? s'il peut y avoir des poèmes en prose ? s'il faut traduire les poètes en prose ou en vers ?

(u) S'il y a une distance énorme des Frères emwmis à Brilannicus , la distance est bien plus grande encore de la tragédie des Frères ennemis, toute faible qu'elle est, aux premiers vers que fit Racine à Pert- Royal , et qu'on peut voir dans les mémoires de Racine le fils sur la vie de son père. On y trouve , sur les beautés champêtres de cette maison , des stances dignes de Saint-Amand , et un sonnet digne de Benserade , et dans lequel on lit entre autres ce vers sur l'Aurore :

Fille du jour , qui nais devant ton père ;

vers fait pour une énigme ou pour un rébus , mais dont sans doute le jeune poète se savait alors très-bon gré. Quand on aura lu ces vers , où le bon goût est blessé à chaque ligne , et où l'on n'aperçoit pas même le plus faible germe de talent , on jugera combien les conseils les plus sévères étaient nécessaires à Racine , pour lui donner cette pureté et cette finesse de goût qui ajoute tant de prix à ses ouvrages. Que de générations , si l'on peut parler de la sorte , se sont écoulées entre l'auteur de Phèdre et celui de ces stances et de ce sonnet ! que le grand Racine était loin d étre né ! Si Despréaux l'eut alors connu , vraisemblablement il lui aurait conseillé . tout juge éclairé qu'il était , de renoncer pour jamais à la poésie , à laquelle il paraissait si peu destiné ; et quelle perte irréparable la littérature n'eùt-clle pas faite? utile avis à ceux que les jeunes poètes consultent sur leurs premiers essais , de ne point s'opposer trop fortement à leur ardeur naissante , rotW lorsqu'elle ne paraît pas justifiée par leurs premiers efforts, de laisser faire la nature , de croire qu'elle en sait plus que nous . qu'elle trouvera bien le secret t\e démêler le génie où il est , de le tirer des ténèbres qui l'enveloppent , et où i'oril même le plus pénétrant ne le découvre pas toujours. I^cs grands poètes sont si rares , que pour en avoir un bon , il faut souffrir qu'il s'en élève vingt mauvais , comme Dieu promettait autrefois, si l'ou peut se permettre cette comparaison , de pardonner à toute une ville coupable , s'il s'y trouvait seulement dix justes. Despréaux ne connut Racine que par l'ode intitulée : la Renommée aux Muses ', moin* mauv aise , a la vérité , que ces vers de Port-Royal , mais où il serait

3ç)o NOTES SUR L'ÉLOGE

cnoorobicn difficile de deviner et de prédire le grand poetc. H eut besoin de l'inexorable critique de Despréaux , pour abjurer les principes de mauvais goût qui jusqu'alors avaient dicté ses ouvrages ; il eut même d'autant plus besoin de ses leçons , que dans le temps où il faisait ses plus mauvais vers , il avait déjà lu les modèles admirables de la poésie que l'antiquité nous a laissés ; qu'il les avait goûtés juqu'à les savoir par cieur ; que bien loin de les imiter en les goûtant , il avait en quelque manière déshonoré , par ses premiers écrits , ceux qu'il appelait ses maîtres ; la lecture des Virgile et des Horace , qui seule avait formé, Despréaux , avait été en pure perte pour son ami. L'avantage inestimable dont les conseils de Despréaux ont été pour Racine , doit , ce me semble , quaud on comparera ces deux grands prêtes , sinon faire penclier la balance pour Despréaux , du moins y ajouter quelque poids en sa faveur. 11 est douteux que Racine , sans Despréaux * eût été Racine ; il est certain que Despréaux a été par lui-même.

On voit dans les mémoires déjà cités sur la vie de Racine , uu exemple des sages conseils que Despréaux donnait à son ami sur ses pièces de théâtre ; il l'engagea à supprimer une scène entre Burrhus et Narcisse , qui ouvrait le troisième acte de la tragédie de Brilannicus ; cette scène n'était point inférieure pour la versilication au reste de la pièce, mais Despréaux craignit qu'elle ne produisît un mauvais effet sur les spectateurs. « Vous les indisposerez ,' lui dit-il v en leur montrant ces deux » hommes ensemble. Pleins d'admiration pour l'un» et d'horreur pour » l'autre , ils souffriront pendant leur entretien. Convient-il au gouver- » neur de l'empereur , à cet homme si respectable par son rang et sa » probité , de s'abaisser à parler a un misérable affranchi , le plus scé- » îérat de tous ies hommes? il le doit trop mépriser, pour avoir avec lui » quelque éclaircissement. Et d'ailleurs , quel fruit espére-t-il de ses re- » montrances ? est-il assez simple pour croire qu'elles feront naître qucl- » ques remords dans le cœur de Narcisse? Lorsqu'il lui fait connaître » l'intérêt qu'il prend à Britannicus , il découvre son secret à un traître ; » et au lieu de servir Britannicus , il en précipite la perte. » Ces réflexions étaient pleines de sens et de goût, et la scène fut supprimée.

Non-sculemeut Despréaux donnait à Racine d'exccllcns conseils sur ses tragédies , il l'encourageait même , lorsque le succès ne répondait pas aux espérances du prête. Alhalie fut peu goûtée , lorsqu'elle parut imprimée pour la première fois. Racine crut de bonne foi qu'il avait manqué son sujet, et il l'avouait sincèrement à Despréaux , qui lui soutenait , au contraire , qu'il n'avait rien fait de mieux quAthalie. Je méconnais , disait-il, et le public y reviendra. Le public a justifié1 Despréaux , mais au bout de soixante années , et Racine est mort sans se «imiter quAthalie était son chcWœuvre , comme Quinault sans se douter qu A rmide était le sien.

Despréaux , entre autres conseils qu'il s'applaudissait d'avoir donnés à Racine , se vantait de lui avoir appris fi faire toujours le second vers avant le premier y c'était , scluu lui , un des plus grands secrets, de la

poésie , pour donner aux vers beaucoup de sens et de force ; ce conseil, excellent en lui-même , se réduit à cette règle si simple , mais plus connue que pratiquée par les poètes , de ne jeûnais affaiblir le premier vers par le second : règle qui n'est pas même particulière à la poésie ; car le bon sens doit dicter à tous ceux qui écrivent, soit en vers , soit en prose , qu'en affaiblissant ce qu'on vient de dire , on en détruit l'effet. Si Corneille eût suivi cette règle , il n'eut pas gâté son sublime qu'il mourût. Nous ne voudrions pas répondre que Racine ait toujours pratiqué à la rigueur le précepte de Despréaux ; mais nous croyons que Despréaux n'y a jamais manqué ; et ce n'est pas un petit éloge.

Après ce détail intéressant des obligations que Racine eut à Despréaux, il ne faut pas être étonné de l'espèce d'ascendant que ce dernier avait pris Bur son ami. Racine en effet conserva toujours pour Despréaux , qu'on nous permette cette comparaison , la déférence qu'avait le prince Eugène pour milord Marlborough , qui , si Ton en croit de bons juges • , n'était pus aussi grand homme de guerre que le vainqueur de Turin et de Belgrade , et qui néanmoins , quand ils commandèrent en commun , parut toujours jouer le premier rôle , que son rival lui abandonna pour ne pas nuire par la concurrence au bien de la cause commune.

Les justes admirateurs de Racine, dont le nombre semble augmenter de jour en jour , nous reprocheront sans doute d'avoir été trop peu décisifs sur la préférence qu'ils croient due à l'auteur de P/ièdre , et d'avoir mis ou laissé à côté de lui l'auteur de Rodogune. D'autres nous reprocheront au contraire de n'avoir pas donné à Corneille la première place. Nous répondrons à ces reproches, si quelqu'un nous en croit dignes , qu'il ne s'agit ici , ni de l'opinion de tel ou tel écrivain , quelque célèbre qu'il puisse être , ni du sentiment de telle ou telle classe de littérateurs , ni surtout de notre opinion particulière ; mais du résultat de l'opinion générale des gens de lettres sur ces deux grands hommes ; et on ne peut disconvenir qu'à cet égard les sentimens ne soient encore trèspartagés. Il est des juges qui , sans balancer , donnent le sceptre à Corneille ; il eu est qui le lui arrachent pour le remettre à Racine ; il en est qui le partagent entre tous deux ; il en est enfin qui leur associent sur le trône tragique un troisième écrivain , et quelques-uns même qui ne craignent pas de mettre ce troisième écrivain au-dessus d'eux , sinon pour le géuic et le style , au moins pour l'intérêt des sujets qu'il a traités , pour le mouvement et l'effet théâtral , enfin pour les vérités nobles et touchantes qu'd a le premier fait entendre sur la scène. Nous ne déciderons certainement pas des honneurs du rang entre ces trois illustres tragiques, nous ne voulons et ne devons être ici qu'historiens fidèles des opinions , et nous n'aurons ni l'orgueil ni l'ineptie de nous rendre juges. Nous observerons seulement , que si quelque chose peut balancer les assertions des partisans de Racine , ce serait le témoignage de Racine lui-même , qui disait à ses enfans , non par une fausse modestie , niais avec le ton simple

' f oyez les Mémoires de Fcuquières.

3çp NOTES SUR L'ÉLOGE

et naïf de la vérité : Corneille réussit moins à la r^-rqucmoi ; ses vers sont cependant plus beaux que les miens. K fai-fait apprendre par cœur à son fils aîné des endroits de Cinna, et lorsqu'il lui entendait réciter ce beau vers :

El moule sur le faire, il aspire à désenivre.

Remarquez bien cette expression , lùidisail-il ; on dit, aspirer à monter, mais il fallait être un homme fie génie pour oser dire de l'ambitieux , qu'il aspiiv à descendre. Cette remarque de Racine peut servir de preuve à 1 opinion de ceux qui ont avancé que personne peut-être n'a égalé Corneille dans ses beaux vers. Il semble, eu effet , qu'on ne trouve dans aucun autre poète, et en particulier dam Raciuc , des vers du genre de celui que nous venons de rapporter, des vers de celle touche mâle et iière , de ce caractère énergique el original , qui paraissent propres au grand Corneille , et dont ou trouve chez lui beaucoup d autres exemples, tels que ceux-ci :

Devine, si lu peux, el choisi», »i tu l'met

A, qui dévorerait ce régne d'un moment

Puisse naître de vous «X fils qui nie ressemble

El j'ai mî» au loinheau, pour régner sans effroi , Toni ee que j'en ai vu de plus digne que moi.

Mais si Racine n'offre point de ces vers , en récompense il est toujouri touchant , toujours vrai , toujours pur et harmonieux , souvent même éloquent , et n'est pas comme sou rival , tantôt Corneille , tantôt Brébeut , et quelquefois Scudéri.

Parmi nos poètes modernes . Voltaire a , comme Corneille , le rare avantage d'offrir souvent de ces vers heureux qui appartiennent au poêle, et qui sont comme sa signature. Mais ces vers sont chez lui d'un autre genre que ceux qui caractérisent Corneille, ce sont des vers d'un senti» ment profond et cependant naturel , ou d'une philosophie sublime et touchante , tels que ceux-ci :

Htlas ! que n'êtes- vous le pire de Zamnre ! . . . .

Harbare, il te reste une mère,

Je serais mère encor sans toi

Il aura donc pour moi combattu par piiie î. . . .

Mon enrar , lassé de tout , demandait i»ne erreur Qui put de mes ennuis chasser la nuit profonde, El qui me coosolil sur le trône du monde Cvncreux, bienfaisant , jnslc , plein de venus, S'il elail né chrétien, que seiait-il de plu»?

l<es grands poètes , ainsi que les grands peintres . ont tous nnjatre qui les caractérise , une manière qui leur est propre , et comme on peut dire, ic;it\fij&ire t tel Utbtewu est dans la manière du Carrache , du Titien, de Rubetts . ou peut dire de même , tel wortYwu de poésie , tel vers est dans I* mttnicre de /V sprt^ttti.i' % fie Racine , de La Fontaine , etc. Mais de plu» ou UVU>c « dam la plupart au mou» de» grands poète* , des ver»

DE DESPRÈAUX. 3<>3

d'une touche originale , unique , et qui leur est tellement propre , que les autre > poètes ne Tout pas même imitée. Tel est clans Homère ce ver» d'uue simplicité énergique et pittoresque où il peint la tristesse de Chry- •ès , dont Agaracmnon a enlevé la lille :

B* tucivt «p« &»« *»Xvq>X*7<r/3* StxXxTrtiç. mot à mot en latin :

Ibat autem ta ci tus j tue ta littus multitm sonantis maris. et mot à mot en français :

Il h'en allait en silence le long du rivage de la mer bruyante.

Tel est encore ce vers de Milton , à la suite d'un discours où Satan a proposé à ses suppôts une entreprise dangereuse.

Ainsi parla Satan ; tous demeurèrent les yeux fixés en terre :

Pondering danger witJi deepingt Uioughts.

mot à mot en mauvais français :

Pesant le danger avec de» pensées profondes.

Il me semble qu'un grand peintre qui voudrait représenter sur la toile le vers d'Homère et celui de Milton , ferait un tableau d une simplicité bien expressive; ces représentations, supposées sur la toile , sont peut-être la vraie pierre de touche pour juger de la beauté des images poétiques.

On trouverait des vers de ce genre dans La Fontaine. On en trouve plus dans les poètes inventeurs et originaux , que dans les poètes imitateurs , dans Homère plus que dans Virgile , dans Milton plus que dans Pope, dans Euripide plus que dans Racine, dans Homère plus que dans . Despréaux.

On prétend que Molière disait de l'auteur de Cinna : II a un lutin qui vient de temps en temps lui souffler (Texcellens vers , et qui ensuite le laisse là en disant : Voyons commé il s'en tirera quand il sera seul ; et il ne fait rien qui vaille , et le lutin s'en anmse.

Fontenellc , neveu très-zélé du grand Corneille , et que d'ailleurs Racine avait outragé , nous a laissé un parallèle entre ces deux grands hommes, où il met son oncle fort au-dessus de son ennemi. Quelqu'un lui représentait que dans ce parallèle il n'avait peut-être pas été assez juste a l'égard de Racine : v Cela se peut bien , répondit le philosophe, n il y a même grande apparence que vous avez raison ; aussi n'est-ce pas » moi qui fis imprimer ce parallèle ; et tout imprimé qu'il était , je n'ai » pas voulu lui donner place dans mes œuvres, n On ne l'a mis dans ce recueil qu'après sa mort. Cependant ce même Fontcnclle, dans son discours de réception à l'Académie en 1691 , s'était exprimé d'une manière encore plus forte sur la préférence qu'il accordait à Corneille. Je tiens , dit-il , par le bonheur de ma naissance , à un grand nom , qui dans la plus noble espèce des productions de f esprit, eflace tous les

autres noms. Ce mot efface dut blesser Racine, et de plus était irèsinjustc. Mais le philosophe avait en ce moment sur le cœur la haine dont Racine et Despréaux lui donnaient alors tant de marques , et les efforts qu'ils venaient de faire pour traverser son élection à l'Àcadémie-

La Bruyère parla bien différemment deux ans après , dans son discours de réception , en 1693. Corneille alors n était plus, et Racine vivait encore. « Quelques uns , dit-il en parlant de Racine , ne souffrent » pas que Corneille lut soit préféré , quelques autres même qu'il lui soit » égalé. Ils en appellent à l'autre siècle ; ils attendent la fin de quelques 9 vieillards , qui , touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs » premières années , n'aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir s de leur jeunesse. » Ce passage blessa beaucoup les amis de Corneille . et donna lieu à une épigrarame assez amère et plus médiocre encore , contre l'auteur de ce discours , épigrarame à laquelle nous ne ferons pas l'honneur de la rapporter .

La Bruyère avait aussi maltraité Fontenelle , qu'il a peint dans ses Caractères sous le nom de Cidias ; mais tant de façons de penser qui lui étaient communes avec Despréaux , ne lui avaient pas fait trouver grâce devant le sévère satirique. Il lui reprochait de s'être épargné dans son livre des Caractères le travail des transitions , qui étaient , scion lui , tout ce qu'il j avait de plus difficile dans les ouvrages d'esprit. Peu de personnes souscriront à ce jugement. Il estimait aussi très-peu le discours de réception de La Bruyère à l'Académie Française , un des meilleurs cependant qui aient été prononcés dans celte compagnie.

(i3) Despréaux répétait souvent avec complaisance, comme le modèle d'une louange fine et délicate , ces vers adressés au roi , qui terminent sa première épître :

Et comme tes exploit* , donnant les lecteors ,

Seront h peine crus snr la foi des auteurs;

Si quelque esprit malin veut les traiter de fables,

On dira quelque jour pour les rendre croyables :

Roilcau , qui dans ses vers , plein de siuccritc ,

Jadis à tout sou siècle a dit la vérité ,

Qui mit , à tout blâmer , son étude et sa gloire ,

A pourtant de ce roi parlé comme l'histoire.

C'est ainsi qu'il tirait parti de sa réputation de causticité véridique , pour ne laisser au monarque aucun scrupule sur la sincérité de ses louanges. Il n'est ni le seul ni le premier qui ait employé avec succès ce moyen pour flatter des hommes puissans , sans leur paraître adulateur. Ce piége ne sera jamais usé ; l'amour-propre des rois et des grands s'y prendra toujours.

L'auteur comparait ces derniers vers avec ceux-ci , tirés d une autre épître qu'il avait adressée au roi :

Avant que tes bienfaits courussent me chercher, Mon tèlc impatient ne se pouvait cacher.

DE ÙESPRÉAUX. 395

Je n'admirait que toi; le plaisir de le dire Vint m 'apprendre a louer au sein de la satire ; Et depuis que tes dons sont venus m 'accabler , Loin de sentir rocs vers avec cnx redoubler , Quelquefois , le dirai-je ? un remords légitime Au fort de mon ardeur vient refroidir ma rime; Il me semble , grand roi , dans mes nouveaux écrits, Que mon encens paye' n'est plus du même prix. J'ai peur que l'univers , qni sait ma recompense , N'impute mes transports à ma reconnaissance j Et que par tes présens mon vers décredilu N'ait moins de poids pour toi dans la postérité.

Les amis de Despréaux se partageaient sur celui de ces deux morceaux qui méritait la préférence. L'auteur paraît en avoir jugé mieux que personne : Le premier , disait-il, fait plus d'honneur au roi , puisqu'il y est loué, pour ainsi dire , par la satire même ; le second /ait plus a" honneur au poète , parce qu'il jr annonce ses éloges comme entièrement désintéressés.

(i4) On pourrait remarquer que dans ces vers, dont Dcspréaux faisait taut de cas , le second n'est peut-être pas à l'abri de la critique :

Et dans Valcncicnne est entré comme un foudre.

Il nous semble que l'expression est entré comme un foudre , est à la fuis faible et enflée ; mais il ne s'agit point ici d'examiner ces vers en détail , il s'agit de l'effet général qui en résulte ; et sous ce point de vue , nous croyons que l'observation de Dcspréaux et la nôtre sur la gradation que le poëtc a observée dans ce morceau , sont Tune et l'autre également jus les.

Le peuple qui n'était pas aussi adroit courtisan que Despréaux , n'observa pas les mêmes nuances dans les éloges qu'il donnait au roi et à son frerc. Le monarque et le prince revinrent ensemble de la campagne où Monsieur avait été vainqueur à Cassel ; et dans tous les lieux où ils passaient, le peuple criait : vive le Roi y et Monsieur qui a gagné la bataille. Le roi s'en souvint , et Monsieur n'en gagna plus.

Despréaux , qui était si content de l'adresse qu'il avait eue de louer le frère du roi d'un ton plus bas que le monarque , avait été plus scrupuleux encore sur le compte du maréchal de Luxembourg. On connaît cette stance de son ode sur Namur , où il dit aux ennemis de la France :

Loin de fermer le passage

A vos nombreux bataillons ,

Luxembourg a du rivage

Reculé ses pavillons.

Quoi ! leur seul aspect vous glace , etc.

Mandez-moi , dit-il dans une lettre à Racine , si vous croyez que je doive parler de Luxembourg. Vous n'ignorvz pas combien notre maître est chatouilleux sur les gens qu'on associe à ses louanges. L'éloge du

maréchal de Luxembourg est pourtant ici bieu modeste ; et c'est apparemment ce qui donna au poète le courage de ne pas effacer cet éloge. Ce fut sans doute l'avis de Racine , aussi courageux que son ami dans cette circonstance , à leurs yeux si délicate. Il y aurait eu une meilleure raison de supprimer la stauce qui mettait Despréaux si fort en peine, c'est qu'elle est faible et peu digne de l'auteur ; mais ce motif aurait du on faire disparaître beaucoup d'autres , plus mauvaises encore que celle-ci .

Notre poète courtisan était quelquefois obligé , dans les louanges même qu'il donnait au roi , d'user de détours , et presque de palliatifs , lorsque l'objet de ces louauges était équivoque. Dans ce vers de l'épître sur le passage du Rhin :

Se plaint de sa grandeur qui l'attache an rivage,

l'auteur avait sauvé très-finement le reproche qu'on faisait à Louis XIV de ne s'être pas mis , dans cette occasion , à la tête de son armée , et d'avoir été simple spectateur de ce fameux passage, dont il pouvait être le chef avec beaucoup de gloire et fort peu de péril.

On croit pouvoir citer ici ce qu'on a entendu dire à un grand roi de nos jours, qui commande lui-même ses armées, mais qui les commande en effet : Une faut pas se dissimuler, dit-il , que la guerre se fait pour les rois , et non pour les peuples ; ainsi il est au moins bien juste que les rois en partagent les fatigues elles dangers. Me vaudrait-il pas mieux encore que la guerre , s'il était possible , uc se fit pas pour les rois , «lût-il en coûter aux princes guerriers un peu de gloire , dout leurs sujets peuvent si bien se passer ?

(i5) Ce faitassez peu connu estsi honorable à Colbert, et la mémoire de ce ministre est si précieuse aux lettres, qu'elles doivent recueillir avec soin ce qui peut rendre son nom respectable. Louvois , ministre de la guerre, et qui croyait enl'allumant se rendre nécessaire à sou maître , excitait le roi a l'entreprendre , et n'y trouvait que trop de dispositions dans le jeune monarque , avide de renommée , qu'il prenait pour la véritable gloire. Colbert opposait à cette gloire trop achetée du sang des peuples , la gloire bien plus désirable , que le progr& des sciences , des lettre* et des arts assure aux souveraius qui les protègent ; il remontrait art roi que la paix seule pouvait les faire fleurir , et maintenir en même temf* par le commerce l'abondance et la prospérité dans le royaume. C'est «lonc proprement ce ministre qui en engageaut Despréaux à présenter au roi des vérités si intéressantes , lui inspira ces beaux vers si connu» :

I.a terre compte peu de ces rois hirnfaisans ; Le ciel à le» former se prépare long-temps : Tel fut cet empereur, tous qui Rome adorée , Vil rcmduc le* jours de Saturne et «le RWe, etc.

Vigueul Marrillc . plu* grand compilateur d'anecdotes <pxt bon juge

en matière de goàt , préfère a ces vers sur Tilus , cette espèce d'épigramme d'Ausone sur le même prince :

Félix imperio y felix bret'iuite regcmli, Expers civilis sanguinis , orbis amar.

Il se récrie principalement sur la beauté de cette pensée Jèlix brevittilti rrgendi, qu'il trouve sublime. On ne voit pas trop comment ce prince , si heureux par le bien qu'il a fait durant sou règne , Jèlix imperio , est heureux d'avoir régné si peu yJelix brevitale regendi , à moins qu'Ausone ne veuille faire entendre que la vertu de Titus se serait démentie s'il eut régné davantage ; bel éloge du prince que le poète prétendait louer ! Quelle différence de ce portrait de Titus au mot de Tacite sur Vespasicn , qui dans sa jeunesse n'annonçait pas les vertus qu'il montra depuis : (le tous les princes qui avaient régné avant lui, dit l'historien philosophe , c'est le seul que le trône ait rendu meilleur. ( Solus omnium ante se principum in meliùs mutatus est. )

( 16) Racine et Despréaux , en redoutant l'un et l'autre de publier leur histoire du roi, avaient devant les yeux l'exemple très-instructif du fade Pélisson, qui dans ce qu'il avait écrit de l'histoire de Louis XIV, avait exalté le monarque jusqu'au dégoût. « Cette histoire, disait Despréaux, » est un panégyrique perpétuel ; il loue le roi sur un buissou , sur un m arbre , sur un rien ; et quand on lui fait quelques remontrances à eu » sujet, il répond qu'il veut louer le roi, » En se moquant avec tant de justice de Pélisson, Despréaux paraissait oublier qu'il avait bien aussi quelque reproche à se faire , sinon du même excès de fadeur et de ridicule , au moins de l'exagération et de la fréquence de ses éloges. Mais apparemment il se croyait permis comme poëte , ce qu'il se serait interdit comme historien.

On répétait un jour devant un philosophe le prétendu apophlhegme , qu'i/n historien doit être sans religion et sans patrie : dites plutôt , répondit-il, sans passion et sans pension. Ce mol eût été digne de Dcspréaux : mais il était trop bien payé pour le dire. Ce qu'il ht de mieirx > quoique très-bien payé , ou plutôt parce qu'il l'était , ce fut de ne point donner au public une histoire , qui n'aurait été qu'un monument d'adulation , peu honorable à la mémoire du roi , et moins encore à celle des deux poètes.

(17) Lorsque Despréaux fut tout-à-fait retiré de la cour, il s'expliquait plus librement sur nos triomphes : u Les prospérités de la France » coûtent cher au greffe , écrivait-U à son ami Hrossettc ; et si cela con- » tinue , j'ai bien peur que les trois quarts du royaume ne s'en aillent a

» l'hôpital couronnés de lauriers Je ne saurais

>» assez vous admirer , lui dit-il dans une autre lettre , de la liberté d'es- » prit que vous conservez , vous et vos confrères les académiciens de n Lyon , au milieu des malheurs de l'État ; et je suis ravi que vous vous » occupiez plutôt à disserter sur les funérailles de* anciens , qu'à faire les

3cfl NOTES SUR L'ÉLOGE

» funérailles Je la félicité publique , morte en France depuis kmg-tcmfK. » Ou peut dire cependant , ajoutc-t-il , et celle remarque peint bien le » caractère de la nation , qu'il n'y a pas moins de philosophie à Paris » que chez vous , puisqu'il n'y a point de semaine où l'on n'y joue trois » lois l'opéra avec une grande affluenec de spectateurs, et que jamais il » n'y eut tanlde plaisirs, de promenades et de divertissemens. » La gaieté et la frivolité françaises allaient plus loin encore. On faisait des épigrammes et îles chansons sur le monarque, ses généraux et ses ministres , et nn courait au théâtre du Palais- Royal chanter et applaudir les vieux prologues de Quiuault , qui devaient jKiraîlre un peu étranges depuis la bataille d'Horhstet.

11 ne faut donc pas s'étonner qu'après tous ces désastres, Dcspréaux fût dégoûté de louer. Cependant La Motte , très-inférieur à Despréaux comme poète , osa tenter avec succès , en pleine Académie , ce qui avait effrayé l'intrépide panégyriste du monarque ; il célébra la constance de Louis XIV dans ses malheurs, et en renferma l'éloge dans ce trait si noble et si heureux , que pour déployer toute sa grande âme , le ciel lui devait des revers (i).

Malgré la liberté philosophique avec laquelle Dcspréaux s'exprimait sur nos désastres , il gardait toujours quelques ménage mens pour les vieux courtisans dont il avait eu autrefois à se louer. De ce nombre était le maréchal de Villcroi , si malheureux à la guerre. On sait qu'il perdit pai- sa faute la funeste bataille de Ramillics. « H y a beaucoup de gens , » écrivait Despréaux , qui ne l'épargnent pas sur sa dernière action , » et véritablement elle est très-malheureuse ; mais je m'offre pourtant » de faire voir quand on voudra , que la bataille de Ramillics est en » tout semblable à la bataille de Pharsalc; et qu'ainsi , quand Villcroi » ne serait pas un César , il peut fort bien demeurer un Pompée. » C est dommage que Dcspréaux n'ait pas comparé Villeroi à César , qui s'était laissé surprendre à Dyrrachium, comme cet infortuné général à Crémone. Mais l'ancien Pompée , ou pour parler comme Despréaux , l'ancien Villcroi , avait défait les Pirates , Spartacus , les Gaulois , les Grecs , Milhridale enfin ; et le moderne n'avait jamais été que battu.

(18) Plus un écrivain est dépourvu de sensibilité , moins pour l'ordinaire il s'aperçoit qu'elle lui manque. On pourrait donc croire que Dcspréaux ne sentait pas cette privation , et que ce n'était pas là ce talon tC Achille dont il parlait. Mais si l'âme de Dcspréaux ne l'avertissait pas du sens dont il était privé , les modèles qu'il avait devant les yeux pouvaient suppléer à cet avis ; Virgile et Racine , dont il usait les vers , suffisaient pour lui faire connaître qu'aucun des siens n'était parti de son Ame et ne parlait à celle des autres.

La sensibilité qui manquait à Despréaux pour produire , lui manquait même pour juger; car il a cru apercevoir l'expression du sentiment dans des madrigaux aussi froids que médiocres. Il donnait pour

1 y tyet r*°^e de La Motte , intitulée : La sagesse du roi supérieure à tous les ét't nemens.

<îcs vers de passion et de sentiment , ces vers de l'opéra de BelUro^ phon :

L'amonr trop heureux s'affaiblit } Mois l'amour malheureux s'augmente.

On lui a répondu avec raison qu'il y aurait peut-être plus de sentiment dans ces vers du même opéra , où cependant il n'y en a guère encore :

Qu'il est doux de trouver dans un amant qu'on aime Un époux que Ton doit aimer!

Qu'on joigne à ces jugemens de Despréaux en matière de senlimens , quelques vers d'amour qu'il a eu le malheur de faire , entre autres ceux-ci:

Mon cœur, vous soupire* au nom de l'infidèle; Avcs-vous oublié que tous ne l'aimes plus?

et on serà surpris qu'il n'ait pas pardonné à l'auteur de Thétis et Pelée les vers suivans , qui sont à peu pré) dans le même genre :

Mon cœnr s'est engage* sur l'apparence vaine

Des feux que tu feignis pour moi ; Et je veux m'en punir en m'imposant la peine

D'en aimer une autre que toi.

Si nous remarquons ces petites taches dans les ouvrages ou dans les jugemens de Despréaux , ce n'est pas pour anaiblir l'hommage du à ce grand poëte , mais pour montrer ù quel point les hommes du mérite le plus rare sont circonscrits dans leurs talens , et quelquefois dans leur goût. Lui-même d'ailleurs se rendait justice , et convenait avec la franchise , qui sied si bien aux écrivains supérieurs , qu'il ne réussissait pas dans les petits ouvrages. C'est en lui un mérite de plus d'avoir senti et surtout avoué que ce talent lui manquait ; la perfection du mérite aurait été de ne point prostituer son génie à des productions faites pour le dégrader ; mais le comble de la sottise dans ses éditeurs , est d'avoir conservé ces avortons indignes d'un tel père , et que lui-même ne reconnaissait pas pour ses enfans légitimes. Nous ne conseillerions pourtant à personne de retrancher ces insipides bagatelles dans les éditions qu'on pourra faire à l'avenir. Le public , qui se serait consolé très-aisément d'en être privé , ne veut plus qu'on les lui enlève dès qu'une fois on les lui a abandonnées. Il est rarement avide de ce qu'on ne lui donne pas , mais toujours avare de ce qu'il a une fois en sa possession.

Quoique Despréaux passât aisément condamnation sur ses petits ouvrages, il en avait pourtant fait quelques uns où il croyait s'être surpassé , et qui n'étaient pas même , comme la prédilection de l'auteur pourrait le faire croire , des épigrammes satiriques. 11 était surtout fort attaché à un sonnet sur la mort d'une jeune personne de ses parentes , qu'on peut lire dans ses œuvres , et où il croyait avoir mis toute la tendresse possible. « On ne m'a pas , écrit-il à Brossette , fort accablé d'éloges

4<>o NOTES SUR L'ELOGE

» sur ce sonnet ; cependant oscrai-jc vous dire que c'est une de mes pr©-» » (ludions dont je m'applaudis le plus ? » Il en cite même quelques vers , en ajoutant qu'il ne croit pas avoir rien lait de plus gracieux. 11 prétendait avoir fait ce sonnet pour en expier un autre , ouvrage de sa jeunesse (i). « Les vers en sont assez bien tournés , disait -il en » parlant de ce dernier sonnet , et je ne le désavouerais pas même » aujourd'hui , n'était une certaine tendresse tirant à l'amour qui y » est marquée , et qui y convient d'autant moins , que jamais amitié » ne fut plus pure ni plus innocente que la nôtre. Mais quoi ! je croyais » alors que la poésie ne pouvait parler que d'amour. C'est pour répa- » rer celle faute , et pour montrer qu'on peut parler en vers de l'ami- » tié , même enfantine , que j'ai composé , il y a quinze ou seize ans , » le seul sonnet qui est dans mes ouvrages. * C'est celui dont l'auteur était si content. Nous croyons qu'il sera seul de son avis.

Quelquefois aussi indulgent admirateur des vers d'aulrui que des sieus, il exaltait beaucoup ces trois vers où Racan peint la gloire d'un héros chrétien dans le ciel :

II voit, comme fourmi s, marcher nos lrgion* Sur ce petit amas de potmiéic et de boue Dont noire vanitc fait tant de niions.

Despréaux disait , comme on le voit par une de ses lettres , qu'il aurait donné ses trois meilleurs vers pour avoir fait ceux-là; assurément il eût beaucoup perdu au change. La pensée de ses vers est belle et grande ; mais elle pouvait être bien plus heureusement exprimée. Comme fourmis est une expression familière et peu noble \fait tant de régions , expression d'ailleurs très-prosaïque , ne présente qu'une idée vague , et ne caractérise pas avec assez d'énergie et de précision le prix que nous attachons à ce petit amas de boue , théâtre de notre gloire et de notre vanité.

La sévérité dont Despréaux se piquait dans ses vers ne lui permettait guère les impromptus; il en faisait pourtant quelquefois, et même d'assez heureux. La ville de Mons , qui appartenait au roi d'Espague , et qui n'avait jamais été prise , l'ayant été par Louis XIV , une femme , chez laquelle se trouva notre poète , le pria de faire sur-le-champ quelques vers pour célébrer cette conquête ; il s'en défendit long-temps , et finit par lui dire ces quatre vers :

Mons était, dîsaît-on , pocclle, Qu'un roi gardait avec le dernier soin;

Louis-lc-Grand en eut besoin, Mons se rendit : vous aurîes fait comme elle.

(19) La comparaison que nous avons faite de la sensibilité à l'odorat , paraît d'autant plus juste , que la sensibilité est , pour ainsi dire . aussi pénétrante que l'odorat physique , pour saisir dans les objets qu'on lui présente tout ce qui peut l'affecter d'une manière agréable

■ Ce second sonnet e»t rapporté daus les lettres de BrosscUe, t. a, p. soj.

DE DESPRËAUX. ^oi

ou pénible ; qu'elle est aussi facile à émouvoir et aussi prompte à blesser que ce même sens de l'odorat ; que les impressions qu'elle éprouve , ainsi que celles de l'odorat , ne sont jamais indifférentes , mais toujours accompagnées de plaisir ou de peine ; qu'enfin la sensibilité produit , comme l'odorat , les impressions les plus douces et les plus délicieuses dans ceux qu'une organisation délicate en a rendus susceptibles ; mais qu elle les rend ausssi plus sujets aux impressions douloureuses , qui , par malheur, sont plus fréquente» pour eux que les impressions agréables , comme un odorat fin et délié trouve plus d'odeurs qui que d'odeurs qui le (luttent.

(10) Quoique tous nos lecteurs tachent ou doivent saroir par cœur la fable admirable du Bilchcron dans La Fontaine , nous la mettrons ici sous leurs yeux , en incine temps que celle de Despréaux ; malheur à qui 11c sentirait pas l'énorme distance de l'une à l'autre.

Fable de Ial fontaine.

Uif pauvre bûcheron , tout convert de ranxc , Sous le faix du fagot, aussi bien que do an» , Gémissant et courbe, marchait a pas pesans, El lâchait Je gagner «a cliaumine enfumée; Enfin n'en pouvant plus d'efforts et de douleur , 11 met bas non fagot, il songe à «on malheur. Quel plaisir a-l-il eu depuis qu'il est au monde .' Eu est -il un plu» pauvre en la machine ronde Point de pain quelquefois, et jamais de repos , Sa femme, ses enfans, les soldats, les impôts ,

Le créancier et la corvée , Lui font d'un malheureux la peinture achevée. Il appelle la mort , elle vient «ans tarder ,

Lui demande ce qu'il fuut faire.

C'est, dit-il, afin de m'aider A recharger ce bois j tu ne tarderas guiV

Le trépas vient tout guerir \

Mai* ne Ixiugcous d'où nous somme-, :

Plutôt KoulUir que mourir ,

C'est la devise des hommes.

Fable de Dcsprcaux.

Lr. do* chargé de bois , et le corps tout en eau . Un pauvre bûcheron, dans l'extrême viti//i,uc , Marchait en haletant de peine et de détresse. E11G11 las de soufl'rir , jetant là s6u fardeau , Plutôt qua de s'en voir accabler de nouveau , Jl souhaite la mort, et cent fois il rappelle; La mort vient à Li fin. Que veux-tu? ctia-t-ctic. Qui, mui dit-il alors , pmmpt a se corriger , Que tu m'aides à me charger.

A ces deux fabl*> , nous eu ajouterons une troisième *ur le même su-

jet , par un autre poëte très-célèbre , Jean-Baptiste Rousseau , qui , aussi dépourvu Je sensibilité que l'était Despréaux, a réussi tout aussi mal.

Le malheur vainement à la mort nous dispose ; On la brave de loin , de près c'est autre chose. Un pauvre bûcheron , de mal exténué , Charge d'an» et d'ennuis, de foret? dénué, Jetant bas son fardeao , maudissait ses souffrances , Et mettait dans la mort toutes ses espérances. Il Tappellc; elle vient. Que veux-tu? villageois. Ah ! dit- il , viens m 'aider a recharger mon bois.

« Dcspréaux , dit Racine le fils , composa la fable du Bûcheron dan» » sa plus grande force, et , suivant ses termes , dans son bon temps. Il n trouvait cette fable languissante dans La Fontaine. Il voulut essayer » s'il ne pourrait pas mieux faire , sans imiter le style de Marot , désap- » prouvant ceux qui écrivaient dans ce style. Pourquoi , disait-il , etn- » prunter une autre langue que celle de son siècle ? »

On ne conçoit pas où est la langueur que Despréaux trouvait dans la fable de La Fontaine , encore moins en quel endroit de cette fable La Fontaine a employé le style de Marot. Le jugement qu'on prête ici à Despréaux est si étrange , qu'il est très-vraisemblable que Racine le Bis a été mal servi par sa mémoire.

A la tète de la fable de La Fontaine , dont le sujet est pris d'Esope , on lit ces mots écrits par l'auteur même : Nous ne saurions aller plus loin t/ue les anciens ; ils ne nous ont laissé pour noire pari que la gloire de les bien suivre. Le bonhomme s'exprime avec cette modestie f ou plutôt cette simplicité , à l'occasion d'une fable où il est bien supérieur à Esope , comme dans presque toutes les autres. C'est encore ce même La Fontaine qui , dans la préface de son livre , cite Quintilien pour établir quelques principes sur la fable , et ajoute : // ne s'agit pas ici d'en rapporter la raison , c'est assez que Quintilien l'ail dit. On ne peut guère pousser plus loin la foi littéraire. Rions un moment de cette superstition , mais sachons les fables par cœur. I^a Fontaine » a très-bien dit un écrivain moderne , changea le ton de l'apologue , quoique , par respect pour l'antiquité , il n'osât se l'avouer. Son génie , moins timide que ses principes , opéra cette révolution à l'insu de l'auteur.

S'il est vrai , comme on l'a reproché à Despréaux , qu'il ne sentait pas assez tout le mérite de La Fontaine , ne pourrait-on pas en accuser l'inflexible sévérité de son goût , plus austère que délicat , et peu sensible aux grâces négligées et fugitives ? On s'étonne , avec raison , que le nom de La Fontaine ne se trouve dans aucun de ses vers , lorsqu'on y rencontre ceux de Racan et de Segrais ; était-ce oubli , était-ce projet? On dit plus , on prétend qu'il avait* La Fontaine en vue dans ces vers de Y Art poétique , qui en eflet peuvent le désigner :

Ccsl peu d'être agrt-ablo et charmant dans un livre , 11 faut lavoir encore et converser et vivre.

DE DES PRÉAUX. 4o3

Mak en supposant que ce trait regarde La Fontaine , le premier îles deux vers suffirait pour montrer combien Despréaux estimait , au moins comme poète » cet écrivain inimitable. D'ailleurs , «'il n'a point parle de La Fontaine dans ses vers , il nous a laissé , dans sa dissertation sur /oennde , un monument de son estime pour lui , puisqu'il ne balance pas même à le préférer à l'Ariostc. C'est plus que n'en peuvent demander les justes admirateurs de notre charmant fabuliste. Mais Despréaux , qui , jusqu'à la fin de sa vie , fit des additions et des corrections h ses ouvrages dans les diverses éditions qu'il en publia , ne devait-il pas , dans le second chant de son Art poétique, où il parle des différentes espèces de petits poèmes , ajouter sur la fable et sur La Fontaine quelques vers tels qu'il savait les faire? Ces vers eussent infiniment mieux valu que deux nu trois fables de sa façon , où il semble avoir voulu jouter contre le bonhomme avec aussi peu de succès dans ses efforts , que de justesse dans les critiques qu'il a faites de notre divin fabuliste. En voici un nouvel exemple :

Despréaux et La Fontaine ont tous deux mis en vers , outre la fable du rJWberon , celle de l'Huître et des Plaideurs ; et quoique dans cette dernière fable La Fontaine ne laisse pas Despréaux aussi loin derrière lui que dans la première , il y conserve toujours sa supériorité. Nous renvoyons nos lecteurs à ces deux fables. Celle de La Fontaine a encore été critiquée par Despréaux. Dans la fable de ce dernier , qui se trouve à la fin de sa seconde épître , c'est la justice qui se présente la balance à la main , pour mettre les deux plaideurs d'accord ; et dans celle de La Fontaine c'est Perrin Dandin qui arrive pour le môme objet. Despréaux prétendait que la fable de La Fontaine manquait de justesse , parce qu'au lieu de la Justice, il avait mis un juge , sous le nom de Perrin Dandin, qui avale l'huître. Ce ne sont pas , disait-il , les juges seuls qui causcut des frais aux plaideurs ; ce sont tous les officiers de justice. Nous laissons aux gens de goût à décider si cette critique n'est pas une chicauc ; nous leur demanderons de plus , si Despréaux a été lui-même à l'abri de la censure eu représentant les gens de justice par la justice en personne , la balance à la main , et s'il y a rien qui ressemble moins à la justice avec su balance , que les gens de justice avec leurs mains avides. Il nous semble , dussions-nous être condamnés comme blasp/iémateurs , que la jolie fable de La Motte , intitulée le fromage , et qui a le même objet à peu près que celle de l'huître, est bien préférable à celle de Despréaux ; car nous n'osons la comparer à celle de La Fontaine.

Despréaux faisait uue autre critique sur la fable du Corbeau et du Renard. Il voulait que La Fontaine eût fait dire au corbeau par le renard , mon beau chanteur, au lieu de mon bon monsieur. Nous osons encore n'être pas de son avis , et nous croyons que mon bon monsieur est une raillerie plus douce et par conséquent plus fine de la bêtise du corbeau, que mon beau chanteur ne l'aurait été de sa vanité. Il y a apparence que La Fontaine pensait de même , puisque , malgré la critique de Despréaux , il ne changea rien à sa fable. Peut-être Despréaux , en proposant mon beau chanteur au lieu de rnon bon monsieur, était-il

déterminé par la rime plus exacte de chanteur avec flatteur qui termine le vers suivant ; cette correction , ainsi motivée , serait a peu près semblable à celle que Fontenelle voulait faire dans un conte de La Fontaine. C'est dans cet endroit de Yoraison de S. Julien, où le poète dit , en parlant des trois voleurs qui furent pris et pendus :

Et le trio branche Mourut contrit et fort bien confesse.

Fontenelle t qui faisait consister le principal mérite de la poésie dan» l'exactitude de la rime , et qui , lorsqu'on lui lisait des vers , ne reprenait guère que les rimes qui lui paraissaient mauvaises , n' était pas content de celle de confessé avec branc/ié. Il lui paraissait plus exact , et surtout plus lin de dire :

Mourut contrit, c'est-à-dire fâche.

Malheur à la rime et à la finesse, si elles produisaient toujours de semblables corrections !

Si nous osions hasarder une autre critique , mais bien légère , sur uti endroit de celle fable du corbeau et du renard , elle tomberait sur les trois vers suivara ;

Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute, j Celle leçon vaut bien un fromage , sans doute.

Nous croyons que La Fontaine aurait peut-être bien fait de retrancher le dernier vers , d'abord parce qu'on ne sait pas trop si ce vers est une réflexion du fabuliste , ou la suite du discours du renard , ce qui cause au lecteur un petit embarras qu'il faut toujours lui éviter; en second lieu , parce qu'en supposant ce vers daus la bouche du renard , ce qui est plus vraisemblable , il nous paraît de trop de la part d'un animal gourmand et rusé , qui , content du succès de sa fourberie , ne doit guère se soucier de faire remarquer au sot corbeau l'utilité de la leçon qu'il lui donne. Mais le vers est plaisant et original , et c'est apparemment ce qui a déterminé La Fontaine à le laisser.

Dans les sociétés où La Fontaine et Despréaux se trouvaient ensemble , et où Ton agitait quelque matière de littérature , ils n'étaient pas toujours de même avis; un jour ils disputaient sur l'usage des à parte dans les pièces de théâtre. La Fontaine soutenait qu'ils choquaient la vraisemblance ; Despréaux les défendait par toutes les raisons bonnes ou mauvaises qu'il pouvait imaginer. Voyant que le fabuhsle ne se rendait pas et s'échauffait de plus en plus , le satirique lui n iait pour toute réponse : 'La Fontaine ne sait ce qu'il dit ; La Fontaine n'a pas le sens commun : La Fontaine parlait toujours et n'entendait rien. Eh ! mon ami, lui dit enfin Despréaux en éclatant de rire , il y a une heure que je vous accable, d'injures sans que vous vous en aperceviez ; dites à présent que f à parte n'es tpas vraisemblable. L'objection pouvait u eu e pas tout-à-fa' t

juste , mais elle était plaisante , et fut au moins assez imprévue pour que La Fontaine ne trouvât rien à réplicpicr.

(ai) Despréaux , qui joignait à uu cœur peu fait pour la tendresse, tics mœurs et des principes austères , était peut-être excusable de ne pas sentir ce que valait Quinault ; les ennemis de Racine ont prétendu qu'on n'en pouvait dire autant de ce dernier poète, qui , doué par la nature d'une sensibilité exquise et profonde , savait faire parler les passions avec une vérité si séduisante » et que les hommes sévères appelaient dangereuse. On en conclut que Racine était de mauvaise foi dans le peu de cas qu'il paraissait faire de l'auteur si tendre iïAtys et d'Armide. Ce reproche n'est peut-être pas aussi fondé qu'on le croirait. La facture molle des vers de Quinault , qui les rendait plus propres à la musique , les faisait paraître aux yeux de Racine trop semblables à de la prose : lui et Despréaux se confirmaient dans celte opinion en comparant les vers des opéras de Quinault avec les vers de ses tragédies , qui manquent en effet ^ySbsohment de force et de coloris ; ils ne s'apercevaient pas de la liberté que Quinault s'était donnée dans ses opéras de croiser les rimes et de mêler les vers de différente mesure , en faisant disparaître la monotonie , les expressions oiseuses , le ton faible et lâche qu'on pouvait reprocher aux vers de ses tragédies T toutes écrites en grands vers et à rimes uon croisées. Ce défaut disparaissait aussi dans les comédies du même Quinault , quoiqu'écrites eu vers et cotnmc ses tragédies , parce que les vers de comédie sont pour l'ordinaire dispensés de force , et ne demandent guère en général que de la facilité et de l'élégance. Aussi la Mère coquette de Quinault , donnée à peu près dans le même temps que Y École des Femmes , c'est-à-dire , dans les premières années de Molière , peut être regardée comme un chef-d'œuvre de style , surtout par rapport au temps où elle a été faite. Elle est même écrite , sinon avec autant de verve , du moins avec plus de pureté et de corryetion que les pièces de Molière ; car cest encore là un mérite de Quiuauh ; aucun poète, sans exception, n est plus correct que lui , et des remarques grammaticales sur ses opéras bc réduiraient à très-peu de pages et peut-être à quelques lignes. S'il n'emploie que rarement le mot énergique et pittoresque , du moins il ne met jamais le mot impropre. Mais ce mérite ne suffit pas pour des vers de tragédie ; or Despréaux et Racine ne jugeaient dans Quinault que le poète tragique , ils avaient trouvé le côté faible , mais ils n'auraient pas du confondre 1 auteur de Roland avec celui $ A strate '.

Le plus célèbre écrivain de notre siècle , qui plus d'une fois a réformé les arrêts trop rigoureux ou trop injustes de Dcspréaux , a vengé un peu durement Quinault dans son épître sur la calomnie :

' Peut-être le succès non mérite de plusieurs tragédies de Quinault donnait-il a ces deux grand* poètes nn peu d'humeur, et par conséquent d'injustice a son égard; car co succès fut si grand , qu'on entendait, dit-on , le brute •les «pplaudissemcns a deux vues de l'hôtel «le Bourgogne. Poètes dramatique» de nos jours, vantes-vous après Cela de vos bonnes fortunes ephe'uurc»!

O dur Boilcau , dont la mnse scrèrc Au doux Quinault envia l'art de plaire , Qu'arrixe-t-il , lorsque ses Ycrs ebarmaus , Par Jcliole embellis sur la scène , De leur douceur enirrcnl tous nos sens? Chacun maudit ta satire inhumaine.

N'cntend*-ln pas nos applaudisfccrnens Venger Quinault quatre fois par semaine ?

(22) On lit dans cette préface » que les passions ne peuvent être peintes parla musique dans toute l'étendue qu'elles demandent; que d'ailleurs elle ne saurait souvent mettre en chant les expressions vraiment sublimes et courageuses. Que prouvent de telles assertions , sinon que Despréaux parlait de ce qu'il n'entendait pas ! C'est ainsi que Pascal a cru que la beauté poétique consistait à dire fatal laurier , bel astre , et autres sottises semblables.

A l'égard du prologue môme auquel ces étranges assertions servent de préface, il prête encore plus à la censure, s'il est possible , par le sujï* que par l'exécution. C'est la Poésie et la Musique qui se querellent sur la préférence de leur art , et qui sont prêtes à se brouiller et à se séparer pour faire chacune bande à part, lorsque tout à coup V Harmonie vient les réunir. On ne comprend pas trop comment la Musique parait d'abord dans ce prologue sans Y Harmonie , qui est un de ses principaux attributs ; on comprend encore moins comment X Harmonie poétique et la Mélodie du chant , en les supposant brouillées ensemble , ou ne sait pas trop pourquoi , peuvent cire si facilement réconciliées par Y Harmonie nutsicale; c'est-à-dire, apparemment par la musique à plusieurs parties, qui serait plutôt propre à augmenter la brouillerie, s'il y en avait déjà sans elle. C'est dommage que , pour la consolation de ses ennemis , Despréaux n'ait pas achevé ce prologue suivant le plan qu'il en a tracé luimême ; Y Harmonie devait y débiter des choses bien étranges. Elle devait dire , ce sont les propres termes de la préface , la raison qui la fais ait venir sur la terre , qui n'était autre que de divertir le prince de i univers le plus digne d'être servi , et à qui elle devait le plus, puisque c'était lui qui la maintenait dans la France , où elle régnait en toutes choses. Voila exactement le maître de musique du Bourgeois gentiliumune, qui prétend que tous les hommes devraient apprendre la musique pour être d'accord entre eux. On peut remarquer, en passant , la négligence du style dans le morceau de prose que nous venons de citer et dans presque tous ceux que nous avons cités, ou que nous citerons. Il s'en fallait bien que Despréaux , dans sa prose , fût le Despréaux du Lutrin et de Y Art poétique. Mais le poète doit faire pardonner les défauts du prosateur , et ses erreurs en musique.

Heureusement pour Despréaux et pour Racine , Quinault leur rendit , sans le vouloir , un grand service , en empêchant que ce prologue ne fût joué. Il se présenta au roi les larmes aux yeux , et remontra humblemeut le tort qu'on lui faisait , s'il était désonnais privé de travailler pour les

plaisirs d'an si grand monarque ; le roi arrêta le prologue , et fit , sans le savoir peut-être , beaucoup moins de grâce à Quinault , que ce poëte modeste et malheureux ne croyait en recevoir.

(a3) Ceux qui font à Despréaux le reproche très-injuste de n avoir p;is assez senti ce que valait Molière , ne se rappellent pas l'endroit de ses ouvrages où il fait un si grand éloge de cet auteur immortel ; nous n'en rappellerons que les derniers vers :

Mais sitôt que d'an trait de tes fatales mains La parque l'eut raye du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipser. L'aimable comédie avec lui terrassée , En vain d'un coup si rude espéra revenir, Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.

Put plus , dit un illustre écrivain qui a déjà cité ces vers avant nous , est unjteu rude à l'oreille , mais Despréaux avait raison ; et nous ajouterons que ceux qui ne seraient pas contens de cette apothéose de Molière, seraient bien difficiles en éloges.

On cite à la charge de Despréaux l'endroit de VArt poétique où il condamne le Sac de Scapin ; mais le vers qui suit ,

Je ne reconnais plus l'auteur du Misantlirope,

suffirait pour prouver le cas qu'il faisait de Molière ; et la critique du Sac de Scapin ne prouve que 1 cloignement naturel de Despréaux pour la farce , dont Molière ne faisait lui-même que le cas qu'elle mérite. L'aversion de notre grand poëte pour le genre ignoble , et surtout pour le burlesque , était si grande , qu'elle lui échappait même à la cour , dans le temps où la veuve de Scarron , depuis femme de Louis XIV , y était le plus en honneur et en crédit. Votre père, disait-il à Racine le fils, avait la faiblesse délire quelque/ois le Virgile travesti, et de rire; mais il se cachait bien de moi.

Despréaux a manifesté dans mille occasions toute son estime pour Molière. Louis XTV lui demandait quels auteurs modernes avaient le mieux réussi dans la comédie : Je ne connais que Molière , répondit le poëte ; tous les autres n'ont fait que des farces. Racine , brouillé avec Molière, et moins juste à son égard que Despréaux , reprochait à ce dernier d'avoir ri seul a la première représentation de V Avare. Je vous estime trop, lui répondit Despréaux , pour ne pas croire que vous y avez ri vousmême , du moins intérieurement. Les stances qu'il envoya à Molière sur l'École des Femmes , quoique médiocres , prouvent le cas qu'il faisait de cette pièce si violemment frondée par tous les beaux esprits de la ville, et par tous les grands connaisseurs de la cour. Nous ne citerons de ces stances que deux vers :

Si tu savais un peu moins plaire , Tu ne leur déplairais pas Uni.

Il disait néanmoins , car il fallait bien que les anciens eussent quelque

NOTES SUR L'ÉLOGE avantage sur un moderne , que Tércncc avait sur Molière oclui de s'arrêter toujours où il le faut , et de n'avoir point comme lui défigure" ses pièces par le jargon des paysans : il faudrait donc, on ne sait pas pourquoi , bannir les paysans du théâtre ; car il paraît difficile , si on les introduit sur la scène , de ne leur pas faire parler leur langue. C'est ce qui taisait dire a Despréaux que Molière , sans ces taches qui le défi-

Pcut-ésre de son art eût emporté le prix.

Qui aura donc ce prix , s'écrie Voltaire . si Molière ne Ta pas ?

Notre sévère Aristarquc prétendait encore que le prologue de YAmphjrlrion de Piaule valait mieux que celui de Molière , et que l'ancien était aussi plus ingénieux que le moderne daus la scène et le jeu du moi. Il est permis de croire que Despréaux , plus enthousiaste encore des productions de l'antiquité , que soumis aux jugemens qu'elle prononçait , voulait seulement , à l'exemple de Scabger et de plusieurs autres érudits , un peu de mal à Horace d'avoir tant maltraité les vers et les plaisanteries^ • du comique latin. On peut cependant supposer , sans superstition ni pré- x vention même pour les anciens , qu'Horace était à cet égard un peu meilleur juge que toute la troupe réunie des savans modernes.

Despréaux soutenait aussi que ce vers de Rotrou dans les deux Sosies,

J'cuis chex noos long-temps avant qnc d'arriver , était plus naturel que les deux vers de

Et j'élais rena, je voas jarc, Avant qoe jo fasse arrivé.

On nous permettra de ne pas souscrire à cette décision , et de ciuiie que le tour des vers de Molière est au contraire plus naturel et plus wf que celui du vers de Rotrou.

Molière avait dit dans les Femmes Savantes :

Quand wi nnc personne on prétend s'ajuster , C'est par les beaux cotés qu'il la faut imiter.

Le premier de ces deux vers offrait une équivoque qui aurait donné beau jeu ù tous les mauvais plaisans du parterre de ce temps-là , et même du nôtre. Ils furent très-beurcusement corrigés par Despréaux de la manière suivante :

Quaud snr une personne on prétend te régler , C'est par les beaux cotés qu'il lui faut ressembler.

Plus il estimait MoUère , plus on doit s'étonner que dans l'épiti c adressée à ce grand homme , il ne lui parle que de la rime , et non de ses chefs-d'œuvre dramatiques , car il avait déjà fait Y École des M (tris cl Y École des Femmes ; que du moins ce législateur du goût ne dise pas un mot des Pricieuses ridicules , où Molière , en paraissant ne donner qu'une espèce d« farce , eut le courage et l'honneur d'ouvrir le* yeux aux

prétendus gens de goût sur les détestables productions qu'ils encensaient et de mettre la nation dans la roule du naturel et du vrai dont clic était si éloignée.

On dit que Molière ayaut lu le MisanÛirope a Despréaux , et ce dernier ayant donné à cet ouvrage les éloges qu'il méritait , l'auteur lui répondit, vous verrez bien autre chose. Sans doute il voulait lui parler du Tartufe , qui dès-lors était commencé , et qui est le chef-d'œuvre de Molière et du théâtre français.

Quand Je vous Us mes ouvrages , disait Dcspréaiix à un Mécène qui se croyait un grand Aristarque , ce ne sont pas vos critiques que je crains , ce sont celtes que Je ma fais à moi-même.

Un amateur qui avait envie , comme le Bourgeois gentilhomme , de se connaître aux belles choses , et à qui la nature n'avait pas donné de inert-cilleusex dispositions pour cette connaissance, se plaignait un jour à notre grand poêle de ne pas entendre quelques endroits de ses ouvrages ; ce n'est pas ma faute , répliqua brusquement Despréaux.

Cependant , quelque soin qu'il donnât à ses vers , quoiqu'il ail été , diton , plusieurs années à en faire quelques uns , à chercher même une rime, quoiqu'il répétât souvent , pour justifier la lenteur qu'il mettait à publier ses ouvrages , le public ne s'informera pas du temps que j'y aurai mis, il n'aimait pas à entendre dire que ses vers lui coûtaient. Il lança même un trait de satire contre un magistrat qui s'était permis celle remarque , et qui pourtant s'était bien gardé de lui en faire expressément un reproche. Despréaux reconnut bientôt , dans ce trait de satire , l'injustice d'un amour-propre trop chatouilleux , et il l'effaça dans les éditions suivantes

Mais en pratiquant le précepte qu'il a donné , si J'écris quatre mots, J'en effacerai trois , il n'a pas imité d'autres poètes , qui souvent ont fait à leurs vers plus de changemens que de corrections. Ce travail aride d'une révision sévère , travail plus d'une fois mortel à d'autres ouvrages, ne faisait qu'ajouter de nouvelles beautés aux siens ; et on ne pouvait pas lui faire le mémo reproche qu'à ces prétendus maîtres de littérature, qui abondamment pourvus de roideur et de sécheresse , achèvent à force de rabot, qu'on nous passe cette expression moins noble et plus propre ici que celle de lime, d'ôter à leurs minces productions le peu de substance que le hasard pouvait y avoir mis ou laissé.

Rien n'est donc plus injuste que ces deux vers par lesquels les ennemis de Despréaux croyaient le caractériser :

Boileau polit un vers qu'il croit rendre sublime , Mais en vain ; et son vers est plas dur que sa lime.

Marmuutel a dit avec bien plus de vérité et de justesse :

El son vers poli, bien tourne*,

A force d'art rendu simple et facile ,

' Voyez l'édition de 1747 , t. t, p. 345.

Ressemble an trait d'un or pur et ductile Par la filière en gl Usant façonné.

C'était pour exprimer le soin pénible avec lequel Despréaux travaillait ses vers , que son ami Chapelle lui disait avec plus d'esprit que de vérité : Tu es un bœuf qui fait bien son sillon.

Si Despréaux se rendait si difficile sur ses propres ouvrages , on peut juger qu'il n'était pas indulgent pour ceux des autres. Il poussait même cette sévérité jusqu'à un courage incroyable dans un poëte courtisan. Louis XIV lui montrait un jour des vers qu'il s'était avisé de faire , on ne sait pourquoi , et lui en demandait son avis. Sire , répondit Despréaux , rien n'est impossible à voire majesté ; elle a voulu faire de mauvais vers, elle y a réussi.

La sévérité avec laquelle il jugeait ses confrères , peut excuser celle d'im autre homme de lettres , qui , après avoir lu dans sa jeunesse beaucoup de vers , avait fait une espèce de vœu de n'en plus lire de sa vie , par la raison , disait-il , qu'il y avait été attrapé trop souvent. Il ne faisait grâce qu'à ceux dont la lecture lui était , pour ainsi dire commandée , soit par la réputation bien méritée de l'auteur , soit par l'unanimité de l'approbation publique.

Despréaux donnait pour exemple des vers qui lui avaient le plus coûté , ces quatre vers de la satire sur V Homme , qui ne renferment pourtant rien que de très-commun , et dont même le second aurait mérité qu'il y eût pris encore plus de peine.

Lui seul virant, dit-on , dans l'enceinte des villes, Fait voir d'honnêtes mœurs , des coutumes civiles , Se fait des gouverneurs, des magistrats , des rots, Observe une police , obéit a des lois.

Nous avons souvent entendu louer comme un chef-d'œuvre de difficulté vaincue , ces autres vers de Despréaux que tous les professeurs de rhétorique font admirer à leurs écoliers :

Des veines d'un cailloux qo'il frappe , an même instant Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant ; Et bientôt au brasier d'une mèche enflammée , Montre , à l'aide du soufre , une cire allumée.

Ces vers ont le mérite, dit-on, d'exprimer élégamment et avec une sorte de noblesse , une chose petite et presque basse. A la bonne heure. Mais oserons-nous dire que la construction nous paraît embarrassée dans les deux derniers vers ? On croirait quau brasier est le régime de montre, ce qui ne signifierait rien ; il est le régime Rallumée dont il est trop loin , et dont il est séparé d'ailleurs mal à propos par le verbe montre. Déjà nous entendons nos petits versificateurs s'écrier avec madame Dacier : Queljléau pour la poésie qu'un géomètre! Quelque éloquente que soit leur exclamation , il est un grand nombre de vers dont ce géomètre se flatte de sentir tout le mérite ; il leur permet cependant , sans regret comme sans fiel , de déplorer le malheur de la poésie, si maussadement

4io

DE DESPRËAUX. 4n

jugée por un homme qui n'est pas poëte comme eux, et qui assurément n'a pas cette ambition.

Ce serait peut-être ici le lieu d'examiner ce que disait Despréaux , et ce que plus d'un poète a répété après lui , que le grand mérite de la poésie est d'exprimer noblement de petites choses ; mais cette discussion nous mènerait trop loin. Bornons-nous à dire que quand le poëte, par la nature de son sujet , a des choses communes à exprimer , il doit sans doute les exprimer noblement ; mais que son vrai mérite est d'exprimer noblement des choses qui en valent la peine ; que s'il peut , dam un grand sujet , descendre quelquefois à des choses communes , c'est tout au plus pour donner quelques momens de repos au lecteur , que pourrait fatiguer une suite trop continue d'images grandes , ou fines , ou touchantes , ou agréables ; mais que la pause serait un peu longue , et le lit de repos un peu froid , si ces idées communes , même exprimées élégamment , dominaient dans un ouvrage de poésie. Ce serait bien pis , sî elles en faisaient toute la substance , et si , comme il n'arrive que trop souvent , la médiocrité du fond n était pas môme relevée par l'agrément de la forme. Ce ne sont point les vers que la philosophie proscrit , comme tant de sots l'en accusent ; ce sont les vers qui ne signihent rien , et qu'on ue se soucie ui de retenir ni de remarquer.

(•25) On a imprimé dans les œuvres de Despréaux ■ la satire à son Esprit , écrite en prose par L'auteur , et on a mis au-dessous de la satire en prose la même satire en vers. Cette comparaison du tableau avec son esquisse peut être très-utile aux jeunes écrivains , et c'est un service que les commentateurs de Despréaux ont rendu à la littérature : car plusieurs écrivains ont commenté notre poète ; un dernier commentateur a eu la malheureuse patience de les recueillir tous , et d'enterrer le peut volume de Despréaux sous un fatras de notes en cinq gros volumes , qu'on pourrait appeler un Despréaux variorum. Ou a ramassé, dans ce monceau de décombres , jusqu'à de très-médiocres vers latins que Dcspréaux avait faits dans sa jeunesse. Il renonça bientôt à cette futile occupation , et il aima mieux être le rival d'Horace en français , que son singe dans une langue morte 11 faisait peu de cas des latinistes de nos jours , il avait même composé a ce sujet un dialogue entre Horace et quelques poètes latins modernes ; mais il supprima ce dialogue de son vivant , par égard pour deux ou trois hommes de collège qui avaient pris la peine de mettre en vers latins , bons ou mauvais , son ode sur Namur , qu'il aurait dû faire meilleure en vers français. Plus d'un homme de lettres se croyant et se disant poëte latin, avait fait le même honneur 4 d'autres pièces de Despréaux ; un professeur de l'Université , depuis curé

•Êd ition de 1747, 5.

* Racine, dans »a jeunesse, faisait aussi des vers latins, dont son 61s a rapporte quelques uns : ils paraissent bien snpcrieurs aux premiers vers français du même poète , dont nous avons parle pins haut dans la note a. Ces vers ont même du feu et de l'harmonie, autant du moins qu'il est permis à nn moderne d'en juger; mais Virgile n<? les aurait pas trouves meilleurs que nous ne trouvons les vers français qui vicunent d'être cites.

t7. NOTES SUR L'ÉLOGE

.le Saint-Corne à Paris , traduisit même en vers latins presque toutes ses œuvres ; l'approbateur de cette traduction , imprimée il y a quarante ans , et aujourd'hui presque oubliée, nous assure que Despréaux l'avait honorée de son suffrage , ne pouvant même disconvenir , ajoute cet approbateur , que les expressions latines donnaient souvent à ses pensées une force et une beauté qu'elles n'avaient pas dans l'original. Le dialogue dont nous venons de parler fait douter avec grande raison que ce compliment fût sincère : car on voit en plusieurs endroits des lettres de Despréaux à Brossctte , ce qu'il pensait des poètes latins modernes : « Vous savez, lut dit-il, que j'en fais une médiocre estime, dans la » prévention où je suis qu'on ne saurait bien écrire que sa propre » langue... C'est une étrange entreprise que d'écrire dans une langue » étrangère , quand nous n'avons point fréquenté avec les naturels du » pays ; cl je suis persuadé que si Tércncc et Cicéron revenaient au » monde , ils riraient à gorge déployée des ouvrages latins des Fernel , 9 desSannazar et des Muret... Les vers latins que vous m'avez envoyés » m'ont paru dignes de Vida et de Bûcha nan , mais non pas d'Horace » et de Virgile ; car quel moyen d'égaler ces deux grands hommes dans » une langue dont nous ignorons même la prononciation ? Qui croirait , » si nous ne le savions de Cicéron même , que le mot dividere est d'un » trop dangereux usage , et que ce serait une obscénité de dire , cum » nos vidissemus ? Comment savoir en quelles occasions , dans le » latin , le substantif doit passer devant l'adjectif , ou l'adjectif devant » le substantif? Cependant imaginez-vous quelle absurdité ce serait en » français de dire mon neuf habit , au lieu de dire mon habit neuf , ou » mon blanc bonnet, au lieu dc^o« bonnet blanc , quoique le proverbe » dise que c'est la même chose?» Dcspiéaux pouvait ajouter que s'il y avait eu un pareil proverbe dans la langue latine, les latinistes de nos jours ne manqueraient pas de s'en appuyer pour autoriser leur jargon factice et précaire , espèce de mosaïque composée de pièces mal choisies et mal rassemblées ' .

• Je ne doute pas , dit un écrivain moderne , que si les grands orateurs latins de nos collèges eussent parlé devant les harangères de Home , du temps de Cicéron , ils n'eussent eu le désagrément de les entendre s'écrier . Quel est doue ce barbare qui estropie aiusi notre langue ? Cmynns-en Muret , qui passe pour avoir le mieux écrit en latin dans ces derniers temps. Qui sommes-nous , dit- il, pour censurer le style d'un écrivain tel que Tacite? Mous ririons d'un Allemand ou d'un Polonais qui , ne sachant d'italien que ce qu'il en aurait appris dans deux ou trois livres, et n'ayant d'autre dictionnaire que le catalogue des mots qu'il en aurait recueillis, traiterait de barbare le langage d'un habile Florentin , parce qu'il y remarquerait des mots qui ne se trouveraient pas dans cet admirable vocabulaire. Sommes -nous moins ridicules lorsque nous critiquons sur leur propre langue des hommes dont les cuisiniers et les palefreniers savaient mieux le latin que nous ne le sanrons jamais ?

On a reproche h des latinistes modernes, cicéroniens de profession, cotre autres à Mauuce, d'avoir employé dans leurs compositions latines des tenue» inconnus aux auteurs du bon siècle, tels que grttliiudo et ingratitude , pour dire reconnaissance et ingratitude ; nouvelle preuve des bévues où l'on « »t

DE DESPRÊAUX. 4i3

Quoique les commentateurs de Despréaux aient accablé ses œuvres t)'un fatras de choses inutiles, les jeunes littérateurs peuvent tirer de ce fumier quelques parcelles d'or , eu étudiant les variantes des divers endroits que le poète a corrigés. Rien n'est plus propre à former le goût, que de démêler dans les corrections d'un grand écrivain le motif des arrêts qu'il a prononcés contre lui-même. Une autre utilité des notes qu'on a faites sur Desprcaux , c'est le soin qu'on a eu d'y rapporter les passages que Despréaux avait traduits des anciens , et qu'il a pour l'ordinaire très-heureusement rendus. Loin qu'il eût honte d'avouer ces larcins , il proposait par forme de défi à ses critiques d'en faire de pareils. Desmarets l'accusait d'être redevable à Horace et à Juvénal des meilleurs endroits de ses satires : Avouez du moins , répondit un homme d'esprit , que ses larcins ressemblent à ceux des Imitons ; ils lui servent à faire une dépense dont tout le monde profite. Un écrivain tel que Despréaux , qui savait s'approprier les richesses des anciens avec tant de choix , de

continuellement expose* dans ce genre d'écrire. L'harmonie de la langue, ai nécessaire à la beauté de la diction , nous est encore plu» inconnue. Cicéron remarque dans son Orator, que celte chute de période Jiliï tcmerïtàs, composée de trois brèves entre deux longues, serait flasque et sans effet. Cependant le même orateur a employé avec le plus grand succès , et peut-être avec une sorte d'affectation, la chute esse vidëàtûr , qui diffère de la précédente par le seul déplacement d'une longue mise après les trois brèves. On trouve encore chez le même orateur , si sensible et si exaôt à l'harmonie , les chutes minime vident et altérant mètùo , qui renferment deux autres combinaisons de trois brèves et de deux longues ; en sorte que des différens arrangemens dont ces cinq syllabes sont susceptibles , il n'y a de contraire S l'harmonie que celui de trois brèves entre deux longues : encore cette règle aurait-elle des exceptions, puisqu'on trouve dans l'cxorde 4e la harangue pour Roscius, cette chute emanàrc potcrït, que Cicéron n'aurait certainement pas employée «'il l'avait crue aussi dénuée de nombre que la chute fïiïi tèmèritàs. Devines-en, si vous le pouvez, la raison : la seule différence qo'on observe dans ces deux chutes , c'est que dans la première les trois brèves entre deux longues sont précédées de deux longues ëmâ , et dans la seconde, d'one longue et d'une brève /<i7. Mais la difficulté n'en est guère plus éclaircie. On peut observer que cette terminaison de période, composée de trois brèves et de deux longues différemment combinées entre elles , équivaut A la combinaison d'une brève et de trois longues dont Cicèron fait un usage presque continuel à la £n de ses phrases, et même de leurs différens membre*, coraprôbàvtt, rëtàrdàrët , quant plûrimôs. Dans ces terminaisons, la dernière est toujours censée longue, quoiqu'elle soit brève; ainsi on trouve souvent des phrases de Cicéron terminées par des mots de la même quantité qu'opôrtërë , comme on voit des vers hexamètres qui se terminent par arma, la dernière étant censée longue. C'est encore nn mystère de la prosodie latine , qne la liberté si souvent prise par les anciens de regarder et de traiter comme longue une syllabe brève finale, soit en vers, soit en prose, et comme brève une syllabe longue , selon le besoiu qu'ils en avaient ponr le nombre et l'harmonie. Nous ignorons (en juillet 1779, où nous écrivons cette remarque) si jusqu'à présent aucun littérateur l'a faite. Nouvelle ou non, nous la croyons utile à ceux qui voudront coarir encore le risque d'écrire en mauvais latin j nous espérons aussi que, par cette raison, nos lecteurs nous pardonneront cette longue note , et les détails qu'elle renferme. 2. 27

lumières et de gout , pouvait s'appliquer avec justice ce mot de Sénèquc sur les secours qu'il tirait des ouvrages d aulrui pour enrichir les siens : Soleo et in aliéna castra transire, non tanquam transfuge, sed tanquam explorator {je passe quelquefois dans le camp des autres , non comme transfuge, mais comme observateur) ; c'est-à-dire , moins pour aortir de chez moi , que pour chercher ailleurs ce qui peut mëtre utile.

(36) Uniquement livré aux objets de la littérature et du goût, Despréaux avait négligé les autres connaissances; il ignorait jusqu'aux termes les plus communs de la langue des sciences exactes ; ses ennemis ont très-injustement triomphé de quelques traits de cette ignorance qui lui sont échappés dans sa satire des femmes , entre autres d'avoir fait paréUaxe masculin et non féminin. Il pouvait répondre que, dans un ouvrage où il reprochait à quelques femmes l'aflfecUÙon du savoir, il n'était pas messéant au poète qui les en reprenait , de paraître ignorer lui-même jusqu'à la langue d'une science si opposée aux agréraens de la poésie , comme à ceux de leur sexe. Nous ne répondons pas que le* censeurs de Despréaux se paient de cette apologie ; mais vraisemblablement il eut recours à ce prétexte ou à cette raison, pour ne se point corriger ; car il laissa subsister la faute , soit d'ignorance, soit de projet , qu'on lui avait reprochée. C'est sans doute aussi par cette raison qu'il n'a fait aucun changement à deux vers de la même satire , ou ses ennemis l'accusai<mt d'avoir ignoré les premières notions de l'astronomie:

Que l'astrolabe en main un autre aille chercher Si le soleil est fixe , ou tourne sur son axe ;

vers que l'abbé Tcrrasson a essayé de corriger ainsi , et qui, pour cire plus exacts , n'en sont pas meilleurs :

Qu'un télescope en main un autre aille chercher Si le soleil fixe tourne encor sur son axe.

Ce poète , qu'on accusait si amèrement d'être peu philosophe , a néanmoins rendu le plus important service à la raison , par l'arrêt burlesque qu'il donna en faveur de la philosophie d'Aristote ; il fit mieux encore, il mit dans cet important service , comme nous l'avons dit dans son éloge, toute la prudence et tous les ménagerons qui en assurèrent le succès. Puisse l'exemple de Despréaux , dans cette circonstance critique , modérer la fougue de ces écrivains impétueux qui , attaquant sans ménagement des erreurs accréditées , traînent , pour ainsi dire , avec violence , les yeux bandés, et sans précaution , le char de la vérité sur un chemin plein d'ornières et bordé d'abîmes ! ils finissent par le briser et le précipiter pour jamais : qu'ils apprennent de notre grand et sage poêle, que la vérité , toujours obligée de se mettre en route de très-loin , doit cheminer lentement et à petit bruit , si elle veut cheminer sans risque , et que sa devise est cette maxime de la tortue qui arrive au gîte avant le lièvre :

Ri«n ne sert de courir , il faut partir a poini.

DE DESPRÉAUX. 4,5 (37) Il ne sera pas inutile de rappeler ici le trait principal de cet arrêt si étrange et trop peu connu. Les magistrats qui le liront auront pitié de leurs prédécesseurs , et craindront de leur ressembler.

Araêt contre Villon , Bitaolt et de Claves , accusés d'avoir composé et publié des thèses contre la doctrine a" A ris to te.

Ces trois philosophes anti-péripatéticiens avaient fait afficher leurs thèses , Bitault devait les soutenir , Villon en être le juge , et de Claves le président. Le ?3 du mois d'août i6a4« était le jour fixé pour la dispute , elle devait se faire dans la salle du palais de la reine Marguerite , où s'étaient déjà assemblées près de mille personnes pour y assister '; mais avant qu elle commençât , le premier président défendit cette dispute ; de Claves fut mis en prison , et Villon , craignant le même sort , prit la fuite. Voici l'arrêt que le parlement donna contre leurs thèses : *

, « Vu par la cour la requête présentée par les doyens , syndics et doc- » teurs de la Faculté de théologie en l'Université de Paris , tendant à ce » que pour les causes y contenues , fut ordonné que les nommés Villon, » Bitault et de Claves comparaîtraient en personne , pour connaître , » avouer , ou désavouer les thèses par eux publiées ; et ouï leur décla- » ration , être procédé contre eux ainsi que de raison ; cependant périt mis de faire saisir lesdites thèses , et défenses fartes de les dispu- » ter , etc. La cour , après que ledit de Claves a été admonesté , ordonne » que lesdites thèses seront déchirées en sa présence , et que comraan- » dément sera fait par un des huissiers de ladite cour auxdits de Claves , » Villon et Bitault , en leurs domiciles , de sortir dans vingt-quatre » heures hors de cette ville de Paris , avec défenses de se retirer dans » les villes et lieux du ressort de cette cour , d'enseigner la philosophie » en aucune des universités d'icelui , et à toutes personnes de quelques » qualité et condition qu'elles soient , de mettre en dispute lesdites pro- » positions contenues esdites thèses , les faire publier , vendre et débi- » ter , à peine de punition corporelle, soit qu'elles soient imprimées » en ce royaume ou ailleurs. Fait défenses à toutes personnes , à peine * delà vie, de tenir ou d'enseigner aucune maxime contre les anciens » auteurs approuvés , et de faire aucune dispute que celles qui seront » approuvées par les docteurs de ladite Faculté de théologie. Ordonne » que le présent arrêt sera lu en rassemblée de ladite faculté de Sor- » bonne , mis et transcrit en leurs registres ; et en outre , copies colla- » tionnées d'icelui , baillées au recteur de l'Université pour être distri- » buées par les collèges , a ce qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance. » Fait en parlement le quatrième jour de septembre 1634. Ledit jour, » ledit de Claves mandé , lesdites thèses ont été déchirées en sa pré- » sence. »

Ce bel arrêt avait peut-être eu pour modèle les lettres-patentes doues près d'un siècle auparavant contre Ram us par François I«. , qu'on a appelé le protecteur des lettres , et qui ne l'était guère de la raison.

4i6 NOTES SUR L'ÉLOGE

Nous citerons encore ici ces curieuses lettres-patentes pour l'avertissement et l'instruction des rois , comme nous avons cité l'arrêt du parlement pour l'avertissement et l'instruction des juges.

« FftANçois , par la grâce de Dieu , etc. : Comme entre autres grande* » sollicitudes , que nous avons toujours eues de bien ordonner et établir n la cho*e publique de notre royaume, nous avons mis toute la peine » que possible nous a été , de l'accroît re et enrichir de toutes bonnes » lettres et sciences , à I honneur et gloire de notre Seigneur et au salut » des fidèles ; puis n'aguère averti du trouble advenu à notre chère et » aimée Université de Paris , à cause de deux livres faits par maitro » Pierre Ramus , intitulés l'un Dialecticœ institutions , et l'autre Aris- » totelicœ animadversiones , et des procès et différends qui étaient » pendans en notre cour de parlement audit lieu entre elle et ledit Ra-

» mus Les docteurs ayant été d'avis que ledit Ramus avait été téme-

>» raire , arrogant et impudent d'avoir réprouvé et condamné le train » et art de logique reçu de toutes les nations que lui-même ignorait*, » et que parce qu'en son livre des Animadversions il reprenait Aristote ,

■» était évidemment connue et manifeste son ignorance IVous con—

» damnons , supprimons et abolissons lesdits deux livres ; faisons inhi- » bitions et défenses audit Ramus , sous peine de punition corporel/e , » de plus user de telles médisances et invectives contre Aristote , ne » autres anciens auteurs reçus et approuvés , ne contre notredite fille , » l'Université et suppôts d'icelle. » Souverains et magistrats, prenez et lisez ; fanatiques , rougissez pour vos pères et pour vous.

Cette philosophie d' Aristote , si chère à nos rois et h nos anciens parlemens , n'avait pas joui constamment de la même faveur auprès d'eux , même dans les temps de superstition et d'ignorance. II est vrai que les raisons qui la firent quelquefois proscrire , étaient dignes des lumières de ces temps-là. Au commencement du treizième siècle, les livre* <lc ce philosophe furent brûlés à Paris , avec défense , sous peine d'excommunication , de les lire et de les garder , parce qu'ils donnaient occasion à de nouvelles hérésies. Ainsi , grâce àlimbecinité de nos bons aïeux , il n'y a point de genre de sottise que la philosophie d' Aristote ne leur ait fait faire.

(28) On peut juger de cette admiration par le trait suivant : a Je » Us maintenant , lui disait quelqu'un , un auteur qui est bien mon » honune ; c'est Démosthènes. — Si c'est votre homme , répondit-il , ce » n'est pas le mien. — Et comment l'entendez-vous donc, lui répliqua- » t-on , vous qui êtes à genoux devant lui? — C'est qu'il me fait tom- » ber la plume des mains. » Charles Perrault opposait à cet éloge des réflexions que nous avons rapportées dans l'article de cet académicien.

On sait la folie du P. Hardouin, qui prétendait que la plupart des chefs-d'œuvre de l'ancienne Rome avaient été faits par des moines du treizième siècle. « Je ne sais ce qui en est , disait-Dcspréaux ; mais

» quoique je n'aiinc pas trop les moines , je n'aurais pas été fâché de » vivre avec frère Tibulle , frère Juvénal , dom Virgile , dom Cicéron » et leurs semblables ' . » Il prétendait encore que c'était lui qui avait fait en grande partie la fortune d'Horace. « Avant moi , disait-il , on » ne parlait que de ses odes ; je me mis à lire ses satires et ses épî- » très , j'y trouvai mille beautés , et je m'appliquai h écrire en ce genre. » Tout le monde voulut relire son Horace , et voilà ce qui a tant fait » vendre celui de Dacier , qui n'a pu parvenir, malgré ses efforts , à ga- » ter tout-à-fait l'original. » Il n'est pas surprenant qu'avant Despréaux , qui a vraiment formé le goût de la nation , les épîtres et les satires d'Horace fussent moins estimées parmi nous que ses odes , et fussent même â peine connues. Horace , dans ses odes , n'est guère qu'un trèsgrand poëtc ; dans ses satires et ses épîtres , il est surtout penseur, et penseur d'un genre d autant plus rare, qu'il réunit la profondeur et les grâces ; et comme une nation doit avoir de grands poêles avant des philosophes et même avant des hommes de goût , nous avons du , par la même raison , admirer dans Horace le poëte avant d'y démêler l'homme de goût et le philosophe : c'est la réunion si rare de ces différentes qualités ; c'est la variété piquante qu'elle produit dans ses ouvrages , qui fait , comme Despréaux l'avait si bien senti , tout le charme de celte lecture. L'esprit trouve une nourriture tout à la fois si substantielle et si douce dans ce mélange contiuuel de l'agréable et de l'utile , que si l'on était réduit à ne conserver qu'un seul poëte parmi tous ceux que l'antiquité nous a laissés , il faudrait peut-être choisir Horace de préférence à tous les autres , parce qu'il est peut-être le seul où l'on trouve des beautés de tous les genres ; enthousiasme , imagiualion , noblesse , harmonie, élégance, sensibilité , linesse , gaieté, goût exquis , philosophie tantôt légère , tantôt profonde et toujours ulile , quelquefois même négligence aimable. Mais Despréaux, en apercevant le premier toute l'étendue des talens d'Horace, en la faisant counaître à ses contemporains , en essayant par ses écrits de le naturaliser parmi nous , aurait dû joindre à ce mérite celui d'imiter son modèle dans l'hommage éclairé que ce pocte philosophe rendait aux anciens, et dans le ridicule dont il a couvert ceux qui croient les honorer par une vénération serv ile. Si l'épîtrc admirable où il fronde ce fanatisme , c'est la première du secoud livre, avait paru du temps de Despréaux, le poète français aurait eu bien de la peine à se refuser quelque épigramme contre ce même poëte laliu qui a été l'objet de son culte.

Despréaux , malgré la préférence qu'il donnait aux anciens , ne renon-

' Nous croirons , disait l'abbé de La Chambre , que Virgile et Cicéron étaient des moines du temps de S. Louis , quand le père Hardouin nous aura prouvé que les jésuites sont auteurs des Lettres provinciales. Cei abbé de La Chambre , ud de» anciens membres de l'Académie , ne parait pas avoir aimé le» jésuites. Il disait du père Rupin , qni faisait successivement des ouvrages de piété et des poésies profanes , qu'il servait Dieu et le monde par semestre. Il donnait au puriste et minutieux grauuuairicu Bouhours, le uom à'empeseur des muses.

4i8 NOTES SUR L'ÉLOGE

çait pas à se comparer avec eux. Il a dit de lui-même dans ces vers tresconnus :

Au joug de la raison asservistant la rime,

Et même en imitant , toujours original ,

J'ai su dans mes écrits , docte , enjonc, soblime ,

Ras*crnb)cT en mot Perse , Horace et J a rénal.

D est certain que ces vers sont de lui , et qu'il les fit pour en remplacer de mauvais qu'on avait voulu mettre au bas de son portrait *. C'est un petit mouvement d amour-propre qu'il faut lui pardonner , et que la circonstance lui arracha ; car dans une autre occasion , un graveur lui ayant demandé des vers pour une autre de ses estampes , il répondit : Je ne suis ni assez fat pour dire du bien de moi, ni assez sot pour en dire du mal.

Les vers que nous venons de citer , quoique bons , ne nous paraissent pas préférables à une inscription latine très-courte T qu'un ami de Despréaux avait faite pour une de ses estampes ; inscription relative à Uk différence de son caractère comme homme et comme auteur ; il était doux et facile dans la société , mordant et satirique dans ses écrits ; on exprimait ce contraste : Nicolaus Boileau Despréaux , morum lenitateel versuum dicacitale arqué insignis. (Nicolas Boileau Despréaux , aussi connu par la douceur de ses mœurs que par la malignité de ses vers. )

(ig) Ces deux sa vans personnages pensèrent se brouiller sérieusement avec Despréaux à l'occasion d'un vers de la douzième satire , où la vertu de Socrate était révoquée en doute. Le poète avait dit , en parlant du philosophe :

Très-équivoque ami du jeune Alcibiade.

Ce vers parut scandaleux à M. et à madame Dacier : Vous avez % leur répondit Despréaux, un beau zèle pour les morts. Que diriez-vous donc si f avais fait la chanson qui court contre le P. M as sillon ? C'était une chanson très-satirique , que les jésuites avaient faite ou fait faire contre les moeurs , selon eux , peu religieuses de ce prédicateur célèbre , mais oratorien, Ah ! répliqua Dacier , le bel homme que Massillon pour le comparer à Socrate !

Une femme parlait assez mal des anciens devant Dacier , et surtout du divin Platon. Sans doute , répondit Dacier avec toute la politesse des héros d'Homère , madame ne daigne lire d'auteur ancien que Pétrone. — Pardonnez-moi, monsieur, répliqua-t-clle , f attends pour le lire que vous en ayez fait un Saint.

Madame Dacier voyant une autre femme filer au rouet , lui dit d'un air mécontent : Les anciens n*ont jamais fié qu'à la quenouille. On assure que Dacier et sa femme pensèrent un jour mourir d'un ragoût antique , dont ils avaient pris la recette dans Apicius ou dans Apulée.

• Voyez l'cdilion de i74;, t. a, p. 408.

DE DESPRËAUX. 4'9 Ils se seraient consolés sans doute de cette fin savante, eu croyant mourir au lit d'honneur.

Despréaux, malgré son peu d'estime pour M. et madame Dacier, faisait plus de cas de la femme que du mari. C est un homme , disait-il de ce dernier , oui fuit les grâces , et à qui les grâces le rendent. Et lorsqu'il parlait des ouvrages que le couple savant donnait en commun , il prétendait que dans leurs productions d'esprit , madame Dacier était le père. Cette plaisanterie de Despréaux lui donna de l'humeur contre l'abbé Tallemant , qui avait mis le mot du poète en très-mauvais vers. Nous les rapporterons comme un modèle rare de ridicule.

Quand Dacier et sa femme engendrent de leurs corps, Et que de ce beau couple il naît en/ans , alors

Madame Dacier est la mère j

Mais quand ils engendrent d'esprit,

Et font des en fans par écrit ,

Madame Dacier est le pére '.

Les pesans admirateurs et commentateurs de l'antiquité , qui se traînant , comme Dacier , lourdement à sa suite , méprisent et insultent les modernes , ont été comparés par un philosophe , à ces valets insolens , «jui, tout glorieux d'être au service d'un grand seigneur étranger, montentjiè rement , la canne à la main , derrière le carrosse de leur maître. La comparaison , ajoutait ce philosophe , pourrait être plus noble , mais peut-être n'en convient-elle que mieux aux pédans orgueilleux qui eu sont l'objet ; car le maître qu'ils servent est bien étranger pour eux , et ils n'en sont f>as moins prêts à tomber grossièrement et lourdement sur ceux qui oseraient lui témoigner quelque irrévérence.

(3o) Parmi les ouvrages de Despréaux les plus estimés , il en est un dont nous n'avons point parlé dans son éloge , parce que le fond n'en est pas à lui , et que d'ailleurs il n'est écrit qu'en prose ; il mérite cependant que nous en fassions ici une mention particulière ; c'est sa traduction du Traité du sublime de Longin. Les ennemis de notre poète ont reproché à cette traduction des contre-sens ; critique pent-ctre hasardée sans de fortes preuves ; mais ce qu'ils auraient du ajouter , s'ils avaient voulu être justes , c'est que l'ouvrage se fait lire avec beaucoup de fruit et de plaisir , tant pour le mérite de l'original , qui contient d'excellens préceptes d'éloquence , que par celui de la traduction même , écrite avec correction et avec pureté , quoique peut-être on y put désirer plus d'élégance et des grâces. Ce qui la rend surtout recommandable , ce sont les

1 Ces vers Talent ponr le moins ceux où le plat rimeor Desforges Maillard a peint si élégamment on poète par ce rébus ingénieux :

Père de mille en fan s qu'il ne faut point chausser, Quoique leurs pieds soient en grand nombre.

Croirait-on que celui qui faisait de pareils ▼ers ait été loué par ce même Jean-Baptiste Rousseau, qni a dénigré la Uenriade et Zaïre? Auteurs et rois , ûcs-vous aux louanges !

4ao NOTES SUR L'ÉLOGE

traductions que Despréaux y a faites en très-beaux vers des passages d'Homère et de quelques autres poètes grecs , cités par Longin ; ce sont encore les notes que le traducteur a jointes à sa version , et dont la plupart renferment les jugemens les plus sains en matière de goût , et les meilleurs principes de littérature. H serait seulement à souhaiter que Despréaux , qui , dans ses notes , a souvent raison contre Charles Perrault en repoussant les traits que cet antagoniste des anciens avait lancés contre Homère et contre Pindarc, n'eut pas voulu tout justifier dans ces deux grands poètes, et fût convenu de bonne grâce qu'Homère etPindare ne sont pas toujours sans reproche.

(3i) Ce philosophe parlait volontiers , surtout dans sa vieillesse, de la haine que Despréaux et Racine avaient eue pour lui , et des sarcasmes sans nombre dont ils ne cessaient de l'accabler. Il ajoutait que le P. Bouhours lui avait offert de le raccommoder avec eux , cl qu'il l'avait refusé ; était-ce par un ressentiment d'amour-propre offensé ? était-ce par l'o^pinion , bien ou mal" fondée , qu'il avait du caractère des deux poêles ? Despréaux , dans son ode sur la prise de Namur , avait rois une strophe contre Fontcnelle , qui à la vérité n'était pas bonne , et dont lui-même fit justice en la supprimant ; et le philosophe , de son côté , fit contre Despréaux une assez bonne épigramme que tout le monde connaît. Racine , à peu près dans le même temps , avait fait contre la tragédie d'espar, ouvrage malheureux de Fontcnelle, une épigramme encore meilleure , et qui est aussi très-connue. La principale cause de la haine que Despréaux et Racine avaient pour Fonlenelle était le prétendu mépris de ce philosophe pour les anciens , qu'il était pourtant bien loin de mépriser , mais qu'il n'admirait pas & la vérité avec le même enthousiasme que ces deux grands écrivains. Les partisans zélés de l'antiquité ont toujours fait ce reproche à Fontenelle , qui un jour y fit une réponse aussi plaisante que péremptoire 1 .

Dans une de ces disgrâces que Fontenelle essuya souvent aux élections académiques , et dont Despréaux et Racine étaient les principaux auteurs il courut contre le philosophe une chanson plaisante , quoique très-injuste , faite par ces deux grands poêles1. On assura qu'ils couvrirent la route de Rouen , où Fontcnelle était retourné , de chanteurs qui braillaient et vendaient cette chanson ; et celui de qui nous tenons ce fait ajoute que c'est un des procédés que Fonlenelle pardonnait le moins a Despréaux el à Racine. Mais l'épigramme contre Aspar était Kans doute le motif qui avait encore plus ulcéré Fontenelle contre Racine que contre Despréaux ; il prétendait que le pieux auteur d'Estfter était beaucoup plus méchant, c'est le terme dont il se servait, que l'auteur de tant d epigrammes et de satires. Despréaux pensait à peu près de même , en employant à la vérité une expression moins amère. Racine , disait-il , est beaucoup plus malin que moi. Il citait en preuve du

« Voyez l'éloge de Fontenelle, par Duclos. • Voyez l'article de l'abbe ï e»iu de Mauroy.

« Elle «e trouve dan* les mémoires de l'abbe Trubkt sur Fonlenelle , p. a 19

DE DESPRÉAUX. * 4ai

talent supérieur de son ami pour la satire , ces beaux vers de Bajazet , où l'expression du mépris est en même temps si éloquente et si énergique :

L'imbécile Ibrahim, sans craindre sa naissance, Traîne, exempt de péril , une éternelle enfance j Indigne également de vivre et de mourir , On l'abandonne aux main» qui daignent le nourrir.

Une autre preuve moins équivoque du caractère satirique de Racine , c'est l'épigramme qu'il fit contre le Sésostrïs de Longepierrc , quoiqu'il n'ignorât pas que ce poëtc , à la vérité trés-médioerc , lui donnait hautement la préférence sur Corneille , ce qui pouvait exiger de la part de Racine quelque reconnaissance , ou du moins quelque ménagement pour son panégyriste. Ce malheureux Longepierre , zélé partisan des grands écrivains de l'antiquité qu'il n'imitait guère , avait le malheur de ne plaire ni à leurs partisans , ni à leurs détracteurs , et d'être en but aux injures des uns et des autres. On connaît l'excellente épigramme de Rousseau contre lui , qui vaut bien mieux que celle de Racine.

Le penchant de Racine à la satire , penchant que toute sa dévotion ne réprimait pas , fit soupçonner très-injustement d'hypocrisie la piété de ce grand poëtc. De là le couplet contre lui inséré dans un uoël du temps , et qu'on attribue à Fontenelle ,

Le célèbre Racine

Après eux arriva ;

D'une modeste mine

D'abord il décria :

Seigneur, de ces pécheurs , détourne ta colèie! Et sa dévotion , don don , Chacun édifia , la la ,

Hors l'enfant et la mère.

Despréaux , si nous en croyons Racine le fils , avait contribué à faire sentir à son ami le danger des épigrammes. Il aurait donc pu lui dire comme Agamemnon à sa fille ;

Je vous donne un conseil qu'a peine je reçois.

Il ne pouvait , ajoute Racine le fils , assez admirer comment son ami, que la nature portait aux plus fortes passions , avait toujours pu en modérer la violence , ce qu'il attribuait aux senti mens de religion dont lîacine était pénétré. La raison, disait Despréaux , conduit ordinairement les autres hommes à Ut foi , c'est la foi qui a conduit Racine à la raison. Elle aurait du le conduire aussi à la bonté ; mais la médisance est le péché que les dévots se permettent le plus , qu'ils regardent même quelquefois comme une œuvre méritoire , et presque comme une vertu de leur état. Ils vous prouveront en cas de besoin, dit Racine lui-même dans une de ses lettres contre Port-Royal , que la raillerie est permise, que les Pères ont ri, que Pieu même g millé.

(5a) Le goût si décidé et si constant que Despréaux a marqué pour Voiture , est une énigme pour ceux qui adoptent d'ailleurs ses autres jugemens , presque toujours si équitables. Us tachent de l'excuser en disant que ce fut une erreur de sa jeunesse , et que son aversion pour le style déclamatoire et boursoufle de Balzac , l'avait fait plier en sens contraire en faveur du genre opposé. Mais si Despréaux était l'ennemi de l'enflure , il ne l'était pas moins de l'affectation du bel-esprit; et on l'accuse de n'avoir jamais rétracté les éloges qu'il avait prodigués à un auteur si coupable de cette affectation.

Il paraît cependant qu'il eut enfin quelques remords sur cet objet; on eu trouve une espèce d'aveu dans le dernier de ses ouvrages , où il dit en parlant de l'équivoque :

Le lecteur ne sait plus admirer dans Voiture De ton froid jeu de mots l'insipide figure.

Dcspréaux regrette en cet endroit les écarts où l'abus des pointes a» entraîne ce charmant auteur y et le tort que ce plat agrément a fait à ses divins ouvrages ; mais cette demi-ré tractation , exprimée d'ailleurs en vers assez faibles , et où l'amour perce encore à travers les reproches , n'a été publique que depuis la mort de l'auteur , et n'a paru suffisante % ni à ses ennemis , ni à ses amis même , pour réparer l'espèce de scaudale qu'il avait donné aux partisans du bon goût par ses éloges outrés de Voiture.

Cet écrivain , qui a tant cherché l'esprit aux dépens du goût , s'était déclaré hautement contre le style de Pline le jeune , à qui on a fait le même reproche ; il semble qu'il aurait dû en être le plus zélé partisan. Quelle pouvait être la cause de cette étrange aversion ? apparemment ^impossibilité mortifiante où il se trouvait d'égaler un écrivain qui avait plus d'esprit sans effort que Voilure n'en avait avec beaucoup de peine. C'est ainsi que Rémond de St.-Marc, auteur de quelques ouvrages assez médiocres , où il n'a été que le singe de Fontcnelle , se déchaînait contre son modèle avec une espèce d'acharnement et dans sa conversation et dans ses ouvrages. Fontcnelle disait de lui , en riant de l'amertume de ses censures : Il est persuadé que Je suis venu tout exprès de Rouen à Paris par le coche, avec le projet bien formé de corrompre

h ^Académie Française avait rendu à Voiture un hommage bien plus étrange que les éloges de Despréaux , en lui faisant l'honneur moui de prendre le deuil à sa mort ; honneur que n'ont reçu d'elle m Corneille , ni Racine , ni Bossuet , ni Despréaux , ni Montesquieu , m Voltaire , qui même il ne lui a pas été permis de rendre , suivant son usage , les derniers honneurs funèbres. Quelle a pu être la cause de cette distinction si surprenante , accordée aux mânes d'un écrivain aujourd'hui presque oublié? était-ce la faveur dont on prétend qu'il jouissait à la cour , et le désir de plaire a la reine Anne d'Autriche qui l'honorait , dit-on , de ses boules? élait-cc l'estime profonde de l'Académie pour les ouvrage*

et les talcns de Voiture ? La moins mauvaise de ces deux raisons fait peu d'honneur à nos anciens confrères 1 .

(33) Quelque dévoué que fût Despréaux à ces écrivains illustres , il n'adoptait pas leurs opinions , même purement littéraires. Il faisait grand cas du célèbre auteur des Essais ( Montaigne ) , qu'ils ont tant maltraité , et dont la philosophie vraie , énergique et profonde , nous a un peu refroidis sur la leur , souvent commune , quelquefois exaltée , et toujours verbeuse.

Le marquis de Sévigné , homme de beaucoup d'esprit et de goût , jugeait avec une sévérité philosophique digne de notre siècle , ces écrivains jansénistes que tout le monde admirait alors. « Pour les Essais » de morale , dit-il dans une lettre à sa mère , je vous demande très- » humblement pardon , si je vous dis que le Traite de la connaissance » de soi-même me paraît distillé , sophistiqué , galimatias en quelques « endroits , et surtout ennuyeux presque d'un bout à l'autre... Polivez- » vous mettre en comparaison le style de Port-Royal avec celui de Pas- » cal? C'est celui-là qui dégoûte de tous les autres. Nicole met une » quantité de belles paroles dans le sien ; cela fatigue et fait mal à » la fin ; c'est comme quelqu'un qui mangerait trop de blanc-manger; » voilà ma décision. » Et dans une autre lettre écrite à madame de Grignan sa sœur : « Je vous soutiens , lui dit-il , que le premier traité » des Essais de morale de Nicole vous paraîtrait tout comme à mot , 9 si la Marans et l'abbé Tes lu ne vous avaient accoutumée aux choses » fines et distillées. . . De tout ce qui a parlé de l'homme et de l'intérieur m de V homme , je n'ai rien vu de moins agréable ; et ce ne sont pas là de » ces portraits où tout le monde se reconnaît. Pascal , la logique de » Port-Royal , et Plutarque et Montaigne parlent bien autrement ; celui- » ci parle , parce qu'il vent parler , et souvent il n'a pas grand'chosc » à dire. » Ce jugement est sans doute trop rigoureux. Peut-être même n'y a-t-il pas assez de justesse dans les reproches que M. île Sévigné fait ici à l'auteur des Essais de morale, chez qui on trouve plus d'idées communes et délayées souvent dans un style un peu lâche , que d'idées Jines et distillées. Mais le marquis de Sévigné est au moins louable d'avoir eu le courage de dire franchement et fortement son avis sur un auteur devant lequel toute la France était prosternée , dans un temps où Montaigne était regardé par la multitude avec une sorte de mépris. Si tous ceux qui sont faits pour juger imitaient ce courage , au risque même de se tromper quelquefois dans leurs jugemens, la philosophie et la littérature seraient moins ensevelies sous une masse de préjugés qui les dévorent.

Le marquis de Sévigné n'était guère plus favorable aux opinions théo-

• 11 est très-possible qu'après la mort de Louis XIII l'Académie ait eu de j tistrs craintes d'être immolée à la haine de la cour et de la nation contre Riehcli eu, et que Voiture ait plus contribué à sa conservation «juc le chancelier Seguicr, qui avait alors à craindre pour lui-même.

logiques des écrivains tic Port-Royal , qu'admirateur de leur style. Voici ce qu'il mande à madame de Grignan au sujet du livre de S. Augustin sur la prédestination , qu'il Usait à la cainjiagnc avec sa mère ; ouvrage où les jansénistes prétendaient trouver leur doctrine, a II s'en faut cn- » core quelque chose que nous ne soyons convertis ; c'est que nous » trouvons les raisons des scrai-pélagiens fort bonnes et fort sensibles ; » et celles de S. Paul et de S. Augustin, fort subtiles et digues de l'abbé » Tcstu. Nous serions très-contens de la religion , si ces deux Saint» » n'avaient jamais écrit ; nous n'avons que ce petit embarras. » Il faut pardonner à un homme du monde , peu théologien , cette décision si légèrement hasardée.

(54) Il exprima fortement ce respect par sa réponse franche et même un peu dure, au P. Malcbranchc , qui, lui parlant de sa dispute avec Arnauld sur les idées , prétendait que ce docteur ne l'avait jamais entendu. Eh ! mon père , lui dit Despréaux , qui donc voulez-vous qui vous entende ? Avec un peu plus de lumière , et un peu moins dé prévention pour son ami , Despréaux eut avoué que dans cette dispute si animée , mais si vide et si ténébreuse , les deux intrépides métaphysiciens ne s'entendaient guère mieux l'un que l'autre. Quand on parlait au docteur Arnauld de la beauté du génie du P. Malcbranche : 7 ont pis , disait-il ; deux voyageurs vont à Rome , Vun est faible et à pied, l'autre vigoureux et bien monté ; ils manquent tous deux le chemin ; lequel enryez-^vous qui s'égarera davantage ? Le docteur , dans ses spéculations théologiques et métaphysiques , n'était-il pas aussi luimême ce voyageur bien monté ét bien fourvoyé qu'il ne vovait que dans son adversaire ? Le mot de Jurieu , sur le P. Malebranche , que le V crbe s'était fait cartésien sur ses vieux Jours , est rapporté avec éloge.

L'affection que Despréaux avait vouée à Port-Royal , s'étendait jusqu'aux religieuses qui habitaient ce monastère , où elles menaient la vie la plus dure et la plus mortifiée. On lui disait que le roi était fort irrité de la résistance de ces pauvres filles à la signature de je ne sais quelle bulle dont on n'aurait jamais dû leur parler ; et on ajoutait que le monarque se disposait à les traiter avec la dernière rigueur : Et comment Jcra-t-il , répondit Despréaux , pour les traiter plus durement qu'elles ne se traitent elles-mêmes ?

Il ne prenait cependant qu'une part très-légère aux querelles sur la f^mee dont cette maison fut la victime ; et l'exclamation de notre poète à ce sujet . que Dieu est grand, et que les /tommes sont fous ! devrait être le refrain ordinaire des hommes sensés , lorsqu'ils daignent parler îles controverses aussi futdes que violentes , dont la simplicité de la religion a été si souvent profanée. Despréaux avouait qu'il avait été un moment assez fou lui-même , pour vouloir prendre quelque parti sur ce sujet , mais qu'il n'avait jamais pu se fixer là-dessus à une opinion qui lui parut avoir le sens commun ; c'étaient là ses propres expressions t que uous avions fort adoucie» dans sou éloge , et que nous n'hésitons

point h rétablir ici , comme devant être souscrites par tous les homme* raisonnables '.

Nous avons rapporté dans l'éloge de Despréaux . son excellente réponse à ceux qui lui disaient que Louis XIV faisait chercher le docteur Arnauld pour le mettre à la Bastille. Un officier nommé Lsaac Arnauld , cousin de ee docteur , et gouverneur de Philisbourg , ayant rendu à l'ennemi cette importante place , qui pouvait , dit-on , se défendre encore , fut réellement mis dans cette même prison dont on avait menacé le docteur. Quelqu'un dit à la cour , un mois après , que le gouverneur de Philisbourg était sorti de la Bastille. Pourquoi non , Hit un courtisan , il est bien sorti d'une meilleure place ? Son cousin le docteur, ajouta quelqu'un , ne serait pas sorti à si bon marc fié ni de l'une ni de Vautre.

(35) A l'occasion de l'épître sur l'amour de Dieu , dont ces pères avaient eu la sottise de paraître mécontens , un des membres de la société avait fait une épigramme , où l'on réduisait aussi malignement qu'injustement le mérite de Despréaux à n'être que le copiste des anciens. L'épigramme finissait par ce trait plaisant , que pour V amour de Despréaux on voudrait bien qu'Horace eût traité de l'amour de Dieu. Despréaux avait répondu à cette épigramme par une autre , dans laquelle il assurait les jésuites qu'il n'avait trouve sou épître sur Yamour de Dieu , ni dans Horace , ni dans les livres de la société. Ces attaques réciproques , l'épilhèlc de loups dévorans par laquelle Despréaux avait désigné assez clairement les jésuites dans l'épilaphe du docteur Arnauld, la manière aigre-douce dout ces pères s'expliquaient sur Despréaux dans leur journal , l'éloge qu'il faisait des Provinciales en toute occasion , en célébrant cet ouvrage comme le mieux écrit que la langue française eut produit jusqu'alors ; tous ces coups indirects et dérobés , donnés et reçus de part et d'autre , entretenaient entre le poëtc et la société une zizanie sourde , qui aurait fini par une guerre déclarée , si la société n'eut pas autant redouté les sarcasmes du poëtc , que le poète pouvait craindre le crédit de la société.

L'admiration de Despréaux pour les Provinciales éclata surtout dans une dispute que madame de Sévigné racoute avec ses grâces ordinaires , et que notre poëtc eut chez M. de Lamoignon avec un jésuite qui accompagnait Bourdalouc. Uue circonstance qui nous parait bien remarquable dans ce récit, quoiqu'elle ait échappé à madame de Sévigné , c'est la prudente et politique taciturnité du célèbre prédicateur , qui , tout

1 Le célèbre Cujas, si lavant dans la jurisprudence rotn3ine , mais tres-peu curieux de théologie, disait , lorsqu'on lui demandait son avis sur les controverses scolastiqaes dont s'occupaient arec leur gravite ordinaire les docteurs d« son temps : JVihilhoc ad edictum pratoris? (Qu'importe ccJa à l'cdit du prêteur?) Qu'il serait à souhaiter que tant d'hommes, dont les querelles théologiques ont trouble le repos, se fussent dit aussi avant de s'y engager : Qu'importent ce» billevesées scolasliques au progrès de la raison et au bonheur de l'espèce humain* ?

intéressé qu'il était , comme jésuite , à décrier Pascal , et à soutenir son confrère , loua mieux en celte occasion les Provinciales par son silence , que Despréaux par son cuthousiasme.

Dans une autre occasion , le P. Bouhours s'entretenant avec Despréaux sur la difficulté de bien écrire en français , lui nomma ceux de nos écrivains qu'il regardait comme des modèles. Despréaux les rejetait tous : Mais quel écrivain lirons-nous donc , lui disait le P. Bouhours ? Mon père , répondit Despréaux , croyez-moi , lisons les Provinciales , et ne lisons point d'autre livre. Bossuet faisait à cet ouvrage le même honneur que Despréaux. ( Voyez plus haut les notes sur l'éloge de Bossuet. )

Ce grand poëte , las de querelles sur la En de sa vie , et ne voulant plus que la paix , la lit sans exception avec les Jésuites , grands et petits : « Vous pourrez , écrivait-il & Brossettc , assurer messieurs les Jésuites » de Lyon , que je n'écrirai plus rien contre ]>ersonnc de leur com- » pagnic , dans laquelle , quoique très-attaché à la mémoire de M. Ar- » nauld , j'ai toujours eu des amis illustres. Je n'ai pas eu de peine , » disait-il dans une lettre , à donner les mains ù mon accommodement » avec les journalistes de Trévoux :

» Aujourd'hui vieux Hou, je suis doux et traicable. »

Les journalistes , prêtres et religieux , ne furent pas aussi fidèle» que le poète au traité de paix , et continuèrent à lui lancer quelques traits enveloppés et fréquens , qu'il prit enfin le parti d'ignorer pour achever en repos ce qui lui restait de jours à vivre.

Despréaux n'aurait peut-ctre jamais du faire à ces journalistes d'autre réponse que celle du président de Montesquieu dans une circonstance a peu près semblable. On a entendu racouter plus d'une fois à ce philosophe la vengeance plaisante qu'il avait tirée du jésuite Tourneminc , qui le harcelaitsans cesse dans ce même journal de Trévoux , destiné de tout temps , comme l'on voit , à rendre justice aux grands hommes. Ce jésuite était fort vain , et croyait toute la terre occupée, de son mérite. Le président de Montesquieu alla trouver le P. Castel , autre jésuite , mais dont il était ami. Dites-moi , je vous prie, lui demanda-t-il , qui est un P. Tourncmine dont on m'a parlé ? Je ne le connais pas ; n'est-il pas jacobin ? — Comment , répondit le P. Castel , vous ne connaissez pas notre P. Tourneminc , qui est si savant, si célèbre, qui a tant écrit contre vous ? — Vous m'apprenez tout cela, dit le président. Il s'attendait bien que cette conversation serait rendue au P. Tourncmine , qui finit par le laisser en repos.

Bourdaloue faisait un jour , en présence de Despréaux , quelques plaisanteries un peu triviales , quelques épigrammes de moine et de prêtre sur la prétendue Jolie qu'on reproche aux poètes : « Je sais , mou père , » lui répondit Despréaux , tout ce qu'on dit d'ingénieux à ce sujet ; mais d si vous voulez venir avec moi aux petites-maisons , je m'offre de vous » y fournir dix prédicateurs contre un poète ; et vous ne verrez à toutes » les loges que des mains qui sortent des fenêtres , et qui diviscut leurs » discours en trois points. »

DE DESPRKÀUX. fa

Celle manie de diviser toujours ainsi les sermons , et celle de mettre à la tète un texte sur lequel tout le discours est compassé , était regardée par Dcspréaux comme un reste de la barbarie des siècles d'ignorance. Un théologien de nos jours , écrivain d'ailleurs très-orthodoxe , et dont le témoignage par conséquent ne peut être suspect , s'est élevé contre cet usage gothique dans ses Réflexions sur V éloquence de la chaire. Cependant , qui croirait qu'on a fait , il y a quelques années , un grand crime À un orateur , homme d'esprit , qui prêchait devant l'Académie Française le panégyrique de S. Louis , de n'avoir point mis de texte à ce panégyrique? il est vrai que plusieurs auditeurs avaient été fort scandalisés d'une si terrible innovation. N'est-il pas étrange , disait entre autres un vieux prêtre avec la plus profonde douleur , fie faire un sermon oh il n'y a pas seulement un mot de latin ?

Un jésuite nommé Romeville , grand faiseur de miracles dans quelques villages , et bientôt oublié comme tant d'autres de ses pareils , opérait des prodiges dans un coin du Dauphiné. Quelques sots disaient , foi ouï dire , et qui que ce fût n'osait dire , j'ai vu. Quoique la renommée de ce thaumaturge ne passât guère deux ou trois lieues , Brossctte s'avisa d'en écrire à Despréaux : « Je ne sais , répondit le poëtc , si ce grand » Saint a ressuscité des morts , ce qui est à mon avis la vraie pierre de » touche des hommes à miracles ; mais le plus grand qu'il pût faire pour » moi , ce serait de convenir que M. Arnauld est le plus grand person- » nage qui ait paru depuis long-temps dans l'Eglise , et de désavouer les » exécrables maximes de tous leurs nouveaux casuistes ; alors je lui » crierais : bosanna au plus haut des cieux, béni soit celui qui vient au » nom du Seigneur. »

Despréaux 1 observait avec raison , que les faux thaumaturges avaient très-rarement tenté l'opération critique de la résurrection des morts. Quelques uns néanmoins, disait-il, en ont eu la hardiesse, entre autres le fameux Apollonius de Thyane , qui , si nous en croyons ses historiens, ressuscita publiquement aux yeux de toute la ville de Rome , du temps de Néron , une jeune fille qu'on portait en terre. Mais les historiens ecclésiastiques , ajoutait Despréaux , ont soin de nous avertir , ce qui n'est pas difficile à croire , que cette jeune fille n'était pas morte , qu'elle était seulement évanouie ; qu'il sortait encore de son visage une légère vapeur, et qu'au moment où Apollonius la ressuscita , il tombait une rosée qui sans doute la fit revenir de l'état de pâmoison où elle était. Un prodige plus difficile encore que la résurrection , disait aussi notre poëtc , et par cette raison plus rare dans l'histoire des faux miracles , c'est celui de remettre les membres coupés.

Le peu de goût de ce grand poëtc pour les Jésuites s'étendait sur tous les moines, auxquels il n'épargnait pas les sarcasmes dans l'occasion. Ayant passé à CUeaux , il y fut très-bien reçu par les habitons de cette riche abbaye , qui lui firent voir tout leur couvent. L'un d'eux le pria

' Nous tenons les anecdotes suivantet , qui font honneur à Dcsprcaux, de feu M. FaJconnet, qui l'avait fort counu.

fc8 NOTES SUR L'ÉLOGE

de leur montrer le lieu où logeait la mollesse , comme il avait dit dan.1» son Lutrin. Montrez-la-moi vous-mêmes , mes pères , leur répondit-il , car c'est vous qui la tenez cachée avec grand soin ' .

(36) L ennuyeuse et triste épître sur V amour de Dieu , que les seul* jansénistes lisent encore aujourd'hui , et qui par conséquent a bien peu de lecteurs , était pourtant un des ouvrages que Despréaux affectionnait le plus , ainsi que la satire sur l'équivoque , enfant faible et chéri de la vieillesse d'un grand poëte. Il mettait ces deux fruits informes et languissans de sa verve au nombre de ses meilleures productions. Ce n'est pas tout-à-fait la place que le public leur a donnée. U chérissait surtout si tendrement la satire sur \ équivoque , où la morale des jésuites était encore indirectement attaquée , qu'ayant reçu une défense du roi , sollicitée par ces pères , d'insérer cette satire dans une édition qu'il préparait de ses œuvres , il aima mieux abandonner son édition que de la priver d'un tel ornement. Il n'affectionnait guère moins la satire sur les femmes , que la critique et le goût sont bien éloignés de ranger parmi les chefs-d'œuvre de l'auteur. On prétend que cette satire contre les femmes fut de la part de Despréaux un ouvrage de dépit : un mousquetaire , dit-on, lui enleva dans sa jeunesse une maîtresse qu'il croyait aimer , et qu'il voulait épouser Ml ne le pardonna jamais aux femmes ; et s oublia jusqu'à dire dans la satire contre elles, en parlant des femmes honnêtes et vertueuses ,

Dans Paris, il est vrai, si je sais bien compter, Il en est jusqu'à trois que je pourrais citer.

A la rigueur, ajoutait-il , il jr en a peut-être davantage. Quoi qu'il en soit de la finesse de cette plaisanterie , il eut grand soin , dans la satire dont nous parlons , démettre madame de Maintenon à la tcle de ces trois prodiges de leur sexe. Il laissa à deviner les deux autres. Cependant , malgré les mesures qu'il avait prises pour assurera son ouvrage une protection si puissante , le déchaînement contre cette satire fut si violent et si général , que tout aguerri qu'il était aux critiques et aux injures , il fut abattu et presque découragé des traits qui plcuvaicnt sur lui de toutes parts. Racine le consolait de son mieux. Rassurez-vous , lui disait-il , vous avez attaqué un corps très-nombreux , et qui n'est que langues ,

1 On raconte que le poè'tc Santcuil , bien connu par plusieurs traits d'extravagance, se trouvant h Cîtcaux, pria aussi les moines de lui montrer cet appartement de la mollesse, si bien décrit par Despréaux : f^ous y êtes, lui repondit un moine, mais la mollesse nyjr est plus; c'est en ce moment la folie qui [habite.

3 Racine le fils prétend que Despréaux n'a jamais eu de maîtresse, ei n'avait de sa vie songe au mariage : on ajoute que les morsures d'un coq qu'il essuya dans son enfance, Pavaient mis hors dVtat d'y songer jamais. ( Voycr le Choix des anciens Mercurcs , t. 85, p. Gf). ) Celte anecdote, vraie ou fausse, fut apparemment ignorée des ennemis acharnes et nombreux que le satirique s'était faits. Ils avaient là un sujet d'épigratnrac bien précieux pour leur vengeaucc.

DE DESPRÉAUX. fo9 r orage passera. L'orage a passé en effet; mais le calme qui a succédé n'a pas relevé l'ouvrage , et la satire contre les femmes est restée marquée , si nous osons parler ainsi , des coups viol cas qu'elle avait essuyés dans sa

Ce même Racine , qui rendait quelquefois à Despréaux les conseils utiles qu'il en recevait , lui avait fait ôter de la satire contre les femmes une vingtaine de vers , bien faits à la vérité , mais dégoûtons par la peinture hideuse de la lieutenante-criminelle Tardieu , célèbre ainsi que son mari par sou infâme avarice. Après la mort de Racine , l'amour paterne! reprit le dessus , et les vers furent rétablis.

Mais si les traits que l'auteur a lancés dans la satire contre les femmes ne sont pas toujours délicats et de bon goût , l'ouvrage est au moins la preuve louable, et assez rare dans un poète, de l'austérité de sa morale. Un philosophe se félicitait en mourant de n'avoir jamais donné de ridicule à la plus petite vertu; et Despréaux , de n'avoir jamais offensé les mœurs. Heureux, dit Racine le fils , s'il avait pu ajouter, et de ' n'avoir jamais offensé personne !

Sa louable sévérité sur les mœurs , dans sa conduite et dans ses écrits , la fait surnommer le chaste; éloge qu'il partage avec Virgile ; aussi a-t-il dit de lui-même :

Mais, pour moi , dont le front trop aisément rougir. II lui était pourtant échappé, en parlant de Régnier dans son Art poétique , deux vers où se trouvait une expression malhonnête, et qu'il corrigea parfaitement en cette sorte :

Heureux si ses discours, craints du chaste lecteur, Ne »e sentaient des lieux que fréquentait Pauteur !

On prétend que ces deux vers lui furent donnés par le docteur Arnauld • que ce sont les seuls que ce théologien austère ait jamais faits ; que Despréaux voulait lui en faire honneur dans une note , et que le modeste ou timide docteur n'y voulut jamais consentir. Si ce fait est aussi vrai qu'il paraît difficUc à croire , Arnauld aurait eu le mérite , non-seulernent de faire deux bons vers ' , mérite assez rare quand on n'en a jamais fait d'autres, mais d'attraper dans ces deux vers la manière de Despréaux et de lui avoir comme emprunté son cachet dont Us portent l'empreinte' On peut être étonné que le sévère docteur n'ait pas fait à son ami quelques représentations sur d'autres vers , où le poète fait une peinture énergique et peu édifiante des tentations auxquelles un solitaire fainéant est exposé ; peinture qui , en présentant l'idée la plus basse et la plus obscène , semble faite pour inspirer le mépris d'un état que la religion sanctifie : 8

Dam le calme odieux de sa sombre paresse , Ton» le» honteux plaûirs, enfans de la mollesse,

• Un ancien académicien docteur comme Arnauld, et curé de Saint Bar-

V. «\ 1^^ C5WnbrC' n'aTail' dit-°n' fail «°'un "ol ~" en toute ». vie; il fit confidence de ce ver. à Despréaux, qui lui répondit : Ah! au* la nme en est belle ! H

43o NOTES SI R L'ÉLOGE

Lsurpant sur »on mue un absolu pouvoir, De nionsti lieux dc'»îrs le v jet nient émouvoir, Irritent de ses sens la fureur endormie. Et le foui le jouet de leur triste infamie.

L'indulgence un peu surprenante que le docteur janséniste eut pour ces vers , est peut-être expliquée par un endroit de sa lettre à Perrault , où défendant d'autres vers de son ami , assez semblables à ceux qu'on vient de citer » il prétend que ces sortes de pensées , revêtues de termes honnêtes , ne présentent proprement rien à f imagination , mais seulement à V esprit y afin d'inspirer de l'aversion pour la chose dont on parle ; ce qui , bien loin de porter au vice , est un puissant moyen d'en détourner. Nous n'avons l'honneur d'être ni jansénistes , ni docteurs , ni casuislcs ; mais nous croyons qu'avec de tels principes , on justifierait des ouvrages très-licencieux ; et nous soupçonnons qu'Arnauld aurait été moins complaisant , si les vers qu'on vient de lire eussent été d'un jésuite.

Despréaux s'applaudissait aussi beaucoup de quatre autres vers qui sont à peu près sur le même sujet ; il ne crovait pas , disait-il , avoir jamais fait quatre vers plus sonores ; il se savait bon gré surtout d'avoir osé y faire entrer , sans blesser la décence , le mot un peu libre de lubricité. Ces vers se trouvaient dans son épigramme aux journalistes de Trévoux , sur l'extrait satirique qu'ils avaient fait de l'Histoire des Flagellons , du docteur Boileau sou frère.

Il combat vivement la f.uisse piétc* Qui , sons couleur dYieindrc en nom» la voluplc, Par l'austérité même et parla pénitence, Sait allumer le feu de la lubricité.

Le poète , quand il fil ces derniers vers , ne put les soumettre à la censure de son oracle Arnauld qui n'existait plus. Mais on ne doute pas que des vers faits contre le Journal de Trévoux n'eussent trouvé grâce devant ce docteur.

(3;) Louis XIV s'était fait une loi bien digue de lui , et bien précieuse pour la liberté des élections , de ne jamais indiquer à la compagnie les membres qu'elle devait choisir ; il désirait néanmoins qu'elle jetât les yeux sur Despréaux . mais il s'abstenait de le léinoigncr. Despréaux se trouva en concurrence avec La Fontaine , dont le rare talent et la bonhomie obtinrent la pluralité des suffrages. Le roi différa d'approuver l'élection de La Fontaine , eu apparence par le scrupule que lui donnaient les contes obscènes dont ce poète était coupable , mais en effet , parce qu'il eût mieux aimé qu'on eùl choisi Dcsprcaux. L'Académie , qui devina le vrai motif des scrupules du monarque , nomma Despréaux bientôt après ; et le roi , en approuvant beaucoup sou élection , consentit aussi À vcWc de La Fontaine.

Ce qui doit paraître singulier , c'est que , malgré le ressentiment que devaient avoir contre ce grand satirique , plusieurs académiciens griè-

DE DESPKÉÀUX. 43i vcmcnt offenses clans ses écrits , il n'eut pas une seule lioule noire. Ses ennemis craignirent de faire mal leur cour en marquant un dessein formé de l'exclure ; quelques uns d'entre eux se bornèrent à lui refuser leur suffrage dans le scrutin des billets , ce qui signifiait seulement qu'ils lui en préféraient d'autres , mais non qu'ils s'opposaient à son élection. Ils ne crurent pas devoir pousser la liberté plus loin : et ces mêmes hommes qui donnèrent à La Fontaine sept boules d'exclusion pour ses contes , et pas une seule a Despréaux pour ses satires , firent voir par ce trait de prudence , dit un courtisan amer et caustique , qu ils avaient été élevés dans la crainte de Dieu , et surtout dans la crainte du roi.

Uu académicien, pour se soulager de la violence qu'il s'était faite en consentant à l'élection de Dcspréaux , (itlépigramme suivante contre son discours de réception :

Hoilcm nous dit dans son écrit Qu'il n'cM pas né pour l'cïoqiicuce j . Jl ne dit pas ce qu'il en pense,

Mais je pense ce qu'il en dit.

U eût été pîus juste de compatir à l'embarras da récipiendaire pour louer tant d'hommes qu'il avait maltraités , et de sentir que , dans cette circonstance épineuse , l'éloquence n'eût été guère de saison. L'orateur en avait moins besoin que d astuce , mais à la vérité d'une astuce délicate et légère , pour échapper au défilé où il se trouvait , et dont il ne se tira pas fort heureusement. Son discours n'était qu'un tissu de sarcasmes mal déguisés , qui déplurent à ses confrères , et ne plurent guère à ses auditeurs.

(38) Après la mort de Colbert , la pension qu'il avait fait donner à Corneille fut supprimée , quoique ce grand homme fût pauvre , âgé , malade et mourant. Despréaux courut chez le roi pour l'engager à rétablir cette pension ; il offrit le sacrifice de celle dont il jouissait luimême , disant qu'il ne pouvait sans honte recevoir une pension de sa majesté , tandis qu'un homme tel que Corneille en était privé. Le roi envoya deux cents louis à Corneille , et ce fut un parent de Despréaux qui les porta. Les jésuites nièrent cet acte de bienfaisance du poète, et l'attribuèrent au P. de La Chaise ; mais ils sont les seuls qui en aient fait honneur à leur confrère. Ix: témoignage de Boursault , qui rapporte le fait dans ses lettres , et qui n'aimait pas Despréaux , suffit pour les réfuter.

On connaît assez le trait de désintéressement de ce grand poète à l'égard de Patru , dont il acheta la bibliothèque , en lui en laissant l'usage jusqu'à sa mort. Ses ennemis lui ont reproché , car des ennemis ont l'œil à tout , d'avoir gâté ce trait de bienfaisance par celte espèce d'épigramme :

Je l'assistai dans l'indigence,

Il ne me rendit jamais lieu;

Mats quoiqu'il me dût tout son bien ,

San» peine il M>iif)'iaii ma prt&cncc : O la rare reconnaissance:

Cette épigramme n'est qu'un trait général contre les ingrats , et ne regarde point Patru , dont Despréaux resta l'ami après l'avoir obligé.

Dans une autre occasion , Despréaux , qu'on accusait d'être avare , rendit tous les 'revenus d'un bénéfice qu'il avait possédé pendant huit ans , et dont il n'avait pas acquitté les devoirs. Ce sacrifice , il est vrai , est autant un trait de scrupule que de désintéressement; mais un a* are n'aurait point de pareils scrupules.

Le procédé noble de Despréaux à l'égard de Patru prouve de plus qu'il était capable d'amitié. Il méritait même d'inspirer ce sentiment par le prix qu i! y mettait ; car l'amitié le flattait encore plus que les louanges. IS'e croyez pas , écrivait-il à son ami Brosse t te , que je ressemble à ce Sextus plein de vanité , à qui Martial écrivait :

f^i$ te , Sexte , co/i ; volebam a mare ' .

H traitait néanmoins assez durement ce Brosse t te même , son admirateur zélé, et depuis son commentateur. Cet enthousiaste de Despréaux , au milieu des louanges dont il l'accablait , hasardait quelquefois de lui faire de légères critiques , qui n'étaient pas dictées pour l'ordinaire par un goût fort éclairé. IjC poëtc lui répondait avec une dureté magistrale , qui , loin de rebuter cet ami , ne faisait qu'augmenter son dévouement et son culte * .

(3o,) Le respect de Despréaux pour la religion l'emportait , et c'est beaucoup dire , sur celui qu'il avait pour les anciens ; car pour justifier le \ers contre Socrate , qui avait mis monsieur et madame Dacier de si mauvaise humeur ( voyez la note 29) , il disait n'avoir pas trouvé de plus grande victime a immoler au christianisme , que Je héros de la philosophie païenne. Ses écrits retracent partout les sentimens pieux dont il était animé ; il en voulait surtout à ces hommes qui , comme il le disait , s'imaginent ne pas croire en Dieu , et sont faits pour croire aux revenons et aux légendes ; en un mot , qui s' affichant pour incrédules , bien plus par vanité que par conviction , méritent d'être immolés à la risée même de ceux qui professeraient la même incrédulité de bonne foi et par principes. Cependant , en cherchant à tourner en ridicule les esprits forts à prétention , il était arrivé à Despréaux , soit fatalité , soit inattention poétique , de présenter leurs assertions impies sous une espèce

* Von* voulcs des respects , je voulais vou$ aimer.

Ou si Ton veut appliquer ici an vert connu :

Vous parlez de respect , quand je parle d'amour.

' TJn trait de ee pauvre Brossetie suffira pour le juger. Il perdit une femme qu'il aimait beaucoup; sa douleur lui suggefra de faire tirer du cerveau de cette personne chérie la glande qu'on nomme pinéalc , et où Descarte» **c»t avise de placer le siège de Time : il fit ench.Wr cette glande dans le chaton d'une h »ue d'or qu'il porta depuis toujours A son doigt.

de jour équivoque , qui semblait compromettre nos mystères , et qui aurait rendu sa bonne foi suspecte, si elle avait pu l'être. Ceux de tous ses vers qui prêtaient le plus au scandale sur cet article délicat , se trouvaient dans un endroit de la douzième satire , où , en parlant de l'ariauisme , il disait à Y équivoque :

Tu fis dans une pierre et si triste et si longue, Périr tant de chrétiens , martyrs d'une diphtongue.

On sait en effet que deux mots qui ne différaient que par une diphtongue , mais auxquels la décision infaillible de l'Eglise attachait deux sens très-différens, faisaient toute la querelle des ariens et des catholiques ' . Despréaux sentit que ce trait , martyrs d'une diphtongue , semblait jeter un ridicule égal sur la bonne et sur la mauvaise cause ; et il se hâta de corriger cette expression maladroitement plaisante. Que de clameurs n'eùt-elle pas excitées contre Despréaux , s'il eût vécu dans notre siècle , oy Dieu , qui souvent a de si sots ennemis , comme le disait notre poète , a quelquefois aussi de sots défenseurs ; dans ce siècle de fanatisme hypocrite , aussi bien que de fanatisme irréligieux , où l'imputation calomnieuse d'impiété est presque aussi commune que l'impiété même , dans ce siècle enfin où le terrible nom de philosophe pénètre d'effroi tant d'âmes timorées , et transporte d'une espèce de fureur épidémique tant de prédicateurs éloquens? Ces deux vers, hasardés de nos jours , auraient suffi pour perdre celui de tous nos po'étes qui a rendu au christianisme les hommages les plus courageux et les plus éclatans. Puisse cette réflexion inspirer quelques scrupules à ces hommes plus remplis d'amertume que de zèle , qui , sur des expressions beaucoup moins faites pour les alarmer, accusent si légèrement d'irréligion les écrivains les plus circonspects et les plus sages ! Nous ne leur dirons pas :

De cet exemple-ci ressouvenez-vous bien ;

Et quand tous verriez tout , ne croyez jamais rien.

Mais nous leur dirons avec le plus respectable de tous les maîtres , avec celui dont ils devraient pratiquer la morale , en affectant de prêcher sa doctrine : Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés.

Despréaux avait dit encore, dans sa première satire, en parlant d'un incrédule :

Et Haut. . . . da sentiment commun ,

Prêche que trois sont trois, et ne sont jamais un

' Les catholiques voulaient que le Verbe fut homoousios to Patri (consuhstaniiel au Père), c'est-à-dire, de la même substance ; et les ariens, qu'il fut seulement homoioutios , d'une substance semblable. Les théologiens expliquent la différence de ces deux mots avec toute la clarté dont la matière est susceptible. Cette diversité d'expressions qui présentent en apparence le même sens a des hommes peu instruits, n'est nullement indifférente k la précision du langage orthodoxe. Pour en donner encore un autre exemple non moins remarquable , c'est une hérésie de dire que la grâce efficace produit nécessairement son effet, et c'est une expression très -catholique de dire qu'elle le produit infailliblement.

et uu peu plus bas :

Ponr moi , qui suis pins simple , et que l'enfer étonne

et dans la satire VIII , en parlant des superstitieux , on les voit , disait-il ,

De fantômes en Pair combattre leurs désirs, Et de vains argumens chicaner leurs plaisirs.

Son ami et son oracle Arnauld lut fit changer ces derniers vers : Otez cela , lui dit-il , vous plairez à quelques libertins , et vous perdiez d'honnêtes gens qui vous liraient. Il était en effet difficile pour ceux qui ne connaissaient pas Pcspréaux , de reconnaître dans ces manières de s'exprimer un chrétien aussi siucère qu'il l'était réellement, et qu i! dédirait de le paraître.

Ce n'est pas seulement dans les ouvrages de ce grand poète que nos censeurs, si chatouilleux au scandale, trouveraient matière à leurs scrupuleuses critiques ; le bon La Fontaine , cet écrivain si simple? , et en apparence bien moins philosophe encore que Pespréaux . quoiqu'il leiùl peutêtre davantage . leur offrirait de bien plus sérieux objets de reproche. Qu'on lise sa fable intitulée : Les deux Bats , le Renard et VOEuJ, on y verra l'embarras du poète pour donner une Ame aux bêtes , qui ne soit pourtant pas celle de l'homme : on lira , nous l'osons dire, avec quelque surprise . les assertions très-peu orthodoxes par lesquelles il se tire de cette difficulté, bien digne en effet d'être résolue; on y trouvera une philosophie bien étrange pour les philosophes, et bien mal-sonnante pour les théologiens , par la forte teinte qu'ils y apercevront de ce mfltérialisme si dangereux , qu'on veut voir aujourd'hui partout , et qu'on subodoiv même où il n'est pas. Cependant on réimprime tous les jour* ces vers de La Fontaine , et la critique ne dit mot. Serait-il possible qu'elle fît moins d'attention aux choses qu'aux personnes , et aux auteurs qu'aux écrits? Les mêmes hommes qui laissèrent en paix Despréaux et La Fontaine , persécutèrent Molière . parce qu'ils le soupçonnaient apparemment d'avoir mis plus d'intention l\ ce qu'il pouvait y avoir d'équivoque dans ses ouvrages : aussi n'osa-t-il laisser subsister , dans la comédie du Festin de Pierre , le mot de don Juan à un pauvre qui lui demande l'aumône pour l'amour de Dieu : Je te la donne . lui dit-il , pour l'amour de /' humanité. Corneille, qui pourtant n'était pas aussi suspect que Molière aux hommes scrupuleux , n'attendit pas non plus leurs clameurs pour effacer de la tragédie de Polj~euclef ce que disait Sévère à son confident sur les différentes religions :

Peut-être qu'api é» tout ces croya"c«-* publiques Ne sont qu'inventions de v-tges politique* , PotrV contenir au peuple, ou bien pour lYmouvnir, El dc«»us sa faiblesse affermir leur pouvoir.

Un porte qui oserait hasarder aujourd'hui le trait de Molière et les vers de Corneille , n'en serait pas quitte pour les supprimer , surtout s'il

DE DESPRIÎAUX. 435

était soupçonné , bien ou mal a propos , de quelque penchant à la liberté de penser.

Si les ennemis de Despréaux lui épargnèrent le reproche d'impiété , ils saisirent un autre moyen , peut-être plus efficace , de soulever le clergé contre lui ; ce vers du lutrin leur donnait beau jeu :

Abîmez tout plutôt, c'est l'esprit de l'Église.

Mais ¥ Eglise entendit la plaisanterie , et s'épargna le ridicule de la relever. Despréaux la calma .sans peine , en l'assurant que dans ce vers il entendait par l'Eglise , non ce corps respectable de pasteurs éclairés et vertueux , qui conserve et défend le précieux dépôt de la foi , mais cette troupe subalterne et malheureusement trop nombreuse de ministres ignorans et calomniateurs , qui ne sont pas plus /'Eglise , que le parterre de la Foire n'est le public.

Les hommages que Despréaux rendait à la religion , quoiqu'ils fussent aussi libres que sincères , n'étaient ni aveugles , ni outrés , ni minutieux. Tout persuadé qu'il était de la force des preuves qui servent de base au christianisme . il n'approuvait pas celles que le savant Huct en avait données dans sa Démonstration évangélique : Je ne trouve, disait-il naïvement , rien de démontré dtins cet ouvrage , que la grande érudition de fauteur. Il a exprimé de la manière la plus énergique sa juste horreur pour le fanatisme religieux , lorsqu'on présentant l'affrc«x tableau du sang que ce fanatisme a fait répandre , il peint l'orthodoxe même :

Aveugle en sa fureur , Croyant, pour venger Dieu de ses Gers ennemi», Tout ce i|uc Dieu di-Tend, légitime et permis , Et sans distinction, dans tout sein hérétique, Plein de joie, enfonçant un poignard catholique.

Voilà encore un poignard caûtolique qui eut difficilement trouvé grâce auprès des déclamatcurs de nos jours. Aussi grands juges en expressions poétiques qu'en morale chrétienne, ils eussent relevé avec une sainte aigreur cette épithète malheureusement trop vraie, en se montrant d'ailleurs pieusement indulgens sur le poignard même.

(4o) Les amis de Despréaux lui ayant représenté, dit-on, que le nom de Colin était trop répété dans la neuvième satire , l'auteur leur répondit : il faut voir; je consens d'ôtertoul ce qui sera de trop. On s'assembla , on lut la satire toute entière ; mais on trouva partout le nom de Cotin si bien placé , qu'on opina à le laisser partout. Ce fait , s'il est vrai , prouverait seulement que la répétilion si fréquente du nom de Cotin dans cette satire , pouvait avoir quelque sel dans un temps où ce nom était devenu vaudeville , parce que le charitable public , qui voyait tous les jours Cotin , aimait à s'en moquer : mais dans notre siècle , pour lequel Cotin est si bien mort , la répétilion est devenue un peu fastidieuse. Ceux qui écrivent des satires, même avec le plus de talent , en seraient dégoûtés bientôt , s'ils pouvaient voir combien elles détiennent indifférentes au

public quand le moment en est passé, quand le premier besoin de la malignité est satisfait. Racine, Corneille, Molière, etc. , ont été accablés de leur temps par des volumes de satires ; qui est-ce qui en connaît aujourd'hui une seule ? Celles que Despréaux lui-même a écrites n'auraient plus guère de lecteurs , si les sarcasmes contre Chapelain et Cotin en faisaient toute la substance , et si l'auteur n'avait su racheter la monotonie de ces sarcasmes , en les faisant servir comme de cadre à d'exccllens principes de goût, embellis parla plus élégante versification.

Despréaux , quelquefois injuste pour ceux qu'il censurait , avait aussi le courage et l'équité de leur rendre souvent justice. Il a donné des éloges à une ode de Chapelain et à quelques vers de Perrault. 11 accordait même à ses ennemis une autre consolation ; il profitait de leurs critiques quand elles lui paraissaient fondées. Il a corrigé plus d'un vers censuré par Dcsmarets et par d'autres ; et on peut encore rappeler à cette occasion ces excellens vers de sa belle épître à Racine :

Moi qu'un.- humeur trop libre, un esprit peu soumis,

De bonne heure a pourvu d'utiles ennemis ;

Je dois plus à leur haine, il faut que je l'avoue ,

Qu'au faible et vain talent dont la France me loue.

Leur venin qui sur moi brûle de s'e'panchei ,

Tons les jours en marchant m'empéche de broncher ;

Je songe a chaque trait que ma plume hasarde ,

Que d'un œil dangereux leur troupe me regarde j

Je sais sur lenrs avis corriger mes erreurs,

Et je mets à profit leurs malignes fureurs.

Dans une de ses satires , il avait traduit le passage d'Horace :

Quid rides ? mutato nomine , de te

Fabula narratur,

par ces deux vers ci :

Vous riet? savei-vons que c'est votre peinture , Et que c'est vous par là que la fable figure ?

Il retrancha ces deux vers dans la suite , comme peu dignes de l'original , ainsi que Desmarets ou Pradon le lui avaient reproché. Il eût mieux fait encore d'y substituer l'excellent vers par lequel un de ces deux mauvais poètes avait rendu le vers d'Horace :

Tu ris? change le nom, la fable est ton histoire.

Il est vrai que cet excellent vers était précédé d'un vers détestable :

Tantale dans un fleove a soif et ne pent boire ,

et que peut-^tre Despréaux , forcé de laisser le premier vers à l'auteur,, se crut obligé de lui laisser aussi le second.

l-»e père Oudin , jésuite très-savant , qui estimait beaucoup Chapelain , et qui malheureusement l'estimait assci pour savoir par cœur beau-

coup de vers de la Pucelle , prétendait être en état de prouver que Despréaux avait tiré beaucoup d'hémistiches , et même des vers entiers , de ce poërae si maltraité dans ses satires. Si l'accusation est fondée , ce que nous avons bien de la peine à croire, ce grand poète aurait pu faire la même réponse que faisait Molière à ceux qui lui reprochaient d'avoir pris une scène entière à Cyrano de Bergerac : Cette scène m'appartient, puisqu'elle est bonne , et je prends mon bien où je le trouve. On assure que Voltaire a pris des vers de Colin et de l'abbé du Jarry . Il a très-bien fait ; c'est une perle qui serait restée dans la fange , et qu'il en a tirée.

Nous venons de dire que Despréaux ne répondait à ses critiques qu'en se corrigeant , lorsqu'ils avaient raison ; il ne dédaigna pas pourtant de leur répondre quelquefois autrement , en usant de son crédit pour leur imposer silence. Boursault , qui n'était ni sans esprit , ni sans mérite , quoiqu'il fut sans lettres, avait fait contre Despréaux une comédie intitulée : La satire des satires ; Despréaux sollicita un arrêt du parlement , qui empêcha qu'elle ne fût représentée. Mais il s'était montré si indifférent sur toutes les autres satires faites contre lui , qu'il y a tout lieu de croire que dans celle de Boursault , sa personne était encore plus attaquée que ses ouvrages ; en ce cas on ne peut le blâmer de s'y être montré sensible , et d'avoir réclamé le droit acquis à tout citoyen , de n'être point calomnié sur le théâtre. Molière , moins délicat ou moins maltraité , s'était laissé jouer par le même Boursault , en se réservant le droit de le jouer à son tour, comme il fit en effet dans Y Impromptu de V ersailles. S'il est un cas où la loi du talion doive être exécutée , c'est dans la représaille , bonne ou mauvaise , envers les satiriques , pourvu qu'elle ne passe pas les bornes que le talion lui prescrit. Despréaux en convient lui-même dans une de ses préfaces , où il fait dire à son libraire : « J'ai chargé d'avertir ceux qui voudront faire des satires , de » ne se point cacher. Je leur réponds que l'auteur ne les citera point » devant d'autre tribunal que celui des Muses. Si ce sont des injures » grossières , les beurrières lui en feront raison ; et si c'est une raillerie » délicate , il n'est pas assez ignorant dans les* lois , pour ne pas savoir » qu'il doit porter la peine du talion. Qu'ils écrivent donc librement; » comme ils contribueront sans doute à rendre l'auteur plus illustre , « ils feront le profit du libraire , et cela me regarde. Quelque intérêt » pourtant que j'y trouve , je leur conseille d'attendre quelque temps , » et de laisser mûrir leur mauvaise humeur. On ne fait rien qui vaille j. dans la colère. »

Boursault , sans fiel et sans envie , eut , à l'égard de Despréaux . quelque temps après leur démêlé , un procédé honnête qui désarma le satirique ; Despréaux l'effaça de ses satires , et il y mit à sa place quelque autre nom en aut; car il avait toujours sous la main , comme nous l'avons dit dans son éloge , quatre ou cinq noms de deux syllabes et terminés en aut, Quinault, Boursault, Hesnault , Perrault, qui prenaient successivement la place des uns des autres. Despréaux , si on en croit de La

Monnaye , prétendait qu* Hcsnault 1 était un des hommes qui tournait le mieux un vers ; il disait , pour s'excuser de l'avoir mis dans ses satires, qu'il y a\ait mis d'abord Boursault, ensuite Perrault, avec lesquels il s'était réconcilié ; et que voulant eûacer leurs noms pour en substituer un autre , il n'avait trouvé sous sa main que celui de Hesnault, mort en 1682 , et hors d'étal de se plaindre. Voilà , pour parler le langage des jurisconsultes , un exemple bien édifiant de justice commutala tive.

Les rimes en aut n'étaient pas les seules rimes de rechange qu'il eût en réserve pour les faire disparaître ou renaître suivant les occasions. Il avait dit dans les premières éditions d'une de ses satires :

Si je pense parler des galans de notre âge, Ma plume, pour rimer, rencontiera Ménage.

Raccommodé dans la suite avec Ménage , il changea ainsi ces deux vers :

•<- • Si je veux d'un galant dépeindre la ligure, Ma plume, pour rimer, trouve l'abbe de Pure.

Il en usa à peu près de même à l'égard de son frère Gilles Boileau , payeur des rentes , membre de l'Académie Française . et homme de beaucoup d'esprit; ce frère n'aimait pas Despréaux, dont on prétend qu'il était jaloux :

Qu'est-ce que Despreaux a fait pour lui déplaire? Il a fait des vers mieux que lui ,

disait Linicrc dans une épigrammo. On ajoute que Gilles Boilcau savait mauvais gré à son frère d'avoir maltraité Chapelain et Cotin, qui avaient l'honneur d être de ses amis. Despréaux estimait pourtant beaucoup ce frère ; car il avait dit en se plaignant de lui :

En lui je trouve un excellent auteur, Un poète agréable, un très bon orateur, Mais je n'y trouve point un frère.

Las enfin des procédés de Gilles Boileau, il se permit contre lui une épigramme assca piquautc et très-injuste. S'ctaut depuis réconcilié avec son frère , noii-sculcinent A mit uu autre uom dans lepigramiiic , mais il donna une édition des œuvres de Gilles Boileau après sa mort, et y joignit uue préface , dans laquelle il dit , qu'il en serait des ouvrages <l* sort frère comme de /'Enéide , d*ml Virgile seul était nwcontenl. C'était outrer la louange comme il avait outré la critique ; les satiriques de profession sont sujets à ces contradictions un peu lâcheuses , qu'il faut pardonner aux poètes , ou plutôt à l'humanité.

Tels sont les reproches , au fond assez légers , qu'on est peut-être en droit de faire à Despréaux comme satirique , après lui avoir rendu d'ail-

■ Auteur du sonnet de Y Avorton , et de quelques antres pièces, entre autre* d'une satire violente coulrc Colbcri, à l'occasion de la disgrâce de Fouquet.

DE DESPREAUX. \mj

leurs , et comme grand poète, et comme législateur du bon goût , l 'hommage dont il est si digne.

Mais le plus grand tort de cet illustre écrivain , a dit un philosophe, est d'avoir été par ses satires le père d'une vilaine famille , qui s'autorise de son exemple sans approcher de ses talens. Il n'y a pas un de ces rimailleurs qui ne se croie un Despréaux , pour avoir dit à nos bons écrivains des injures en mauvais vers. Ils font bien mieux encore que de se rendre les défenseurs du bon goût ; ils se déclarent ceux de la religion , qu'ils prétendent venger par leurs écrits , et qu'ils déshonorent par leurs mœurs. En jouant avec impudence cette comédie ridicule et scandaleuse, ils espèrent que d'estimables protecteurs qu'ils ont su tromper , seront la dupe de leur basse hypocrisie; ils seraient bien fâchés que d'autres s'y méprissent. Un de ces misérables, qui craignait apparemment que les lecteurs éclairés ne le crussent de bonne foi , a eu soin , dans une mauvaise pièce contre les incrédules, de faire les objections plus fortes que les réponses. Mais en voilà assez et peut-être trop sur cette engeance méprisable.

(40 Quand nous disons que Despréaux fut honnête homme , nous parlons non-seulement de sa probité morale, mais même de sa probité littéraire. S'il fut quelquefois injuste , dnc le fut que par erreur , par prévention , par humeur tout au plus , et jamais par envie , et il n'eut pas plus de bassesse à se reprocher dans ses écrits que dans ses actions. S il prodigua trop les louanges à son roi , ce fut Terreur commune de tous les gens de lettres de son temps , erreur même que bien peu de gens de lettres du nôtre seraient en droit de lui reprocher. Ses satires peuvent , il est vrai , faire désirer plus d'indulgence et de bonté dans son caractère moral : mais quand on voudrait juger ce caractère avec la sévérité la plus rigoureuse , observons qu'il n'en est pas des défauts ou des vices d'un écrivaiu, comme de ceux d'un souverain ou d'un ministre. I^e caractère de l'homme puissant est un objet intéressant à considérer dans son histoire , par l'influence qu'il peut avoir eue sur le bonheur ou le malheur de toute une nation , sur celui même des générations suivantes. Au contraire , le caractère d'un simple homme de lettres , eût-il mérité les plus grands reproches , ne laisse ni suites ni traces. Dès que l'homme de lettres a ce.>sé de vivre , il ne reste de lui que ses ouvrages , qu'on juge en oubliantes actions. C est alors l'auteur seul et non l'homme qu'on apprécie; et tandis (pic l'écri\aiu vertueux et médiocre est oublié, les mânes fie l'écrivain .supérieur, vertueux ou non, reçoivent du suffrage public la récompense fies lumières qu'on lui doit, ou du plaisir qu'on éprouve eu le lisant. L histoire du vieux Salluste est préférée à celle du pieux (ïrégoirc de Tours , et les vers du libertin Marot aux quatrains du grave Pibrae. Le premier mérite auprès des hommes n'est pas d'être bon , c'est de leur être utile ou agréable ; et l'auteur illustre qui n'existe plus que dans ses écrits, a d'autant plus de mérite pour ses lecteurs, qu'ils jouissent des fruits de son génie sans avoir rien à souffrir ou a. craindre de sa personne. Gui dom-iious bien cependant de conclure de ces

44o NOTES SUR L'ÉLOGE DE DESPRËAUX.

réflexions , qu'il soit indiffèrent pour un écrivain célèbre de joindre la saine morale aux talens , et la conduite honnête aux bons ouvrages. Sa vertu fait son bonheur pendant sa vie , en lui assurant le bien le plus précieux pour une âme noble , le respect de ses contemporains ; et elle met le comble , quand il n'est plus , aux hommages dont la postérité Thonore. Avec quel plaisir ne lit-on pas dans la vie de Racine , que de la même plume dont il écrivait Athalie , ce père sensible traçait à son fils aîné des leçons dictées par la vertu la plus simple et la plus tendre ! et quel charme n'ajoute pas aux ouvrages de La Fontaine 1 amour que tous ses lecteurs ont pour lui !

M £decin, guéris-loi, dit le proverbe ; on peut dire aussi au secrétaire d'une académie chargé d'écrire la vie de ses confrères: commencez par écrire la vôtre , si elle en vaut la peine. C'est une tâche dont l'abbé Régnier s'est acquitté fidèlement. Secrétaire de l'Académie durant trente années , il n'a pas à la vérité fait l'histoire de la compagnie , qu'il ne regardait pas sans doute comme un travail attaché à sa place , mais il a écrit dans un assez grand détail les mémoires de sa propre vie. Persuadés que son histoire n'a pu être mieux faite que par lui-même, nous nous bornerons presque uniquement à un simple extrait de ces mémoires ; nous prendrons seulement la liberté , pour tempérer la sécheresse de l'original, de joindre à notre extrait quelques réflexions que nous ne nous flattons pas de rendre intéressantes , mais que le sujet nous paraîtra permettre , ou plutôt exiger. Cette sécheresse de l'original n'est point un vice que nous prétendions reprocher à l'auteur , la simplicité naïve et l'air de vérité avec lequel il parle de lui-meme, nous paraît au contraire très-digne d'éloges, et surtout plus digue de foi que ne le serait une histoire composée avec plus de soin et d'artifice. Une académie étrangère dont il était membre , et qui avait pour lui beaucoup d'estime, le pria, un an avant sa mort, de lui envoyer quelques détails sur les principales circonstances de sa vie, ajin, disait-elle, que lorsque ses confrères viendraient à le perdre, ils pussent lui faire un éloge qui honorât sa cendre, et qui leur servit de consolation. L'abbé Régnier se rendit à leur prière , bien

' François-Scraphim Regnier-Drsmarnis , ne h Paris, le î3 août i63* ; rer* h Ja place de Marin Currau dr La Chambre, en 1670; clu serréiaire perpcioel à la place de François Eude* de Mvicrai , en 1C84 mon le 6 septembre 1 ;i3.

ÉLOf.E DE REGNIER DE5MARAIS. 44»

plus par déférence pour eux , que par uu mouvement de vanité dont son écrit ne laisse pas entrevoir la moindre trace ; les premières lignes suffiraient pour le disculper de tout soupçon d'amour-propre. Puisqu'on souhaite, dit-il, d'être informé de ce f/ue je suis , et de ce que j'ai fait depuis que je suis au monde, je vais essaj'er d'en rendre compte en homme qui n'a jamais cherché ni à se cacher ni à se montrer , et qui, étant déjà trèsavancé dans sa quatre-vingtième année , est bien près d'aller rendre un compte plus important. Dans l'abrégé que nous allons donner de ces mémoires, nous nous attacherons à ce qui concerne l'abbé Régnier, comme homme de lettres, c'est-à-dire, aux seuls articles de son histoire qui intéressent véritablement l'Académie; nous renvoyons pour le reste aux mémoires même 1 , dans lesquels il ne faut pas chercher beaucoup d'amusement , mais qui doivent inspirer beaucoup d'estime pour la franchise et la modestie de l'écrivain.

Il fit ses humanités avec succès au séminaire de Nanterre , chez les chanoines réguliers de Sainte-Geneviève, dont son oncle maternel , le P. Faure, était général. Il passa de là en philosophie au collège de Montaigu; mais autant il avait trouvé de charmes dans l'étude des belles-lettres, autant les absurdes subtilités de l'école lui causèrent de dégoût ; il dédaigna les graves sottises dont on le forçait d'infecter sa mémoire , et chercha à se distraire de cet ennui par une traduction qu'il fit en vers français du combat des rats et des grenouilles , attribué à Homère ; ce combat ressemblait assez bien , par l'importance de son objet , aux misérables chicanes scolastiques dont il avait les oreilles rebattues : on peut même croire que ces chicanes rappelèrent au jeune étudiant l'idée du poème burlesque qui en était l'image , et lui inspirèrent l'envie de le traduire.

Au sortir de ses études, il s'attacha successivement à plusieurs personnes puissantes , dont la faveur et l'appui étaient nécessaires à sa fortune , car il était le sixième de onze enfans ; il fit , à Ja suite de quelques grands seigneurs, difTérens voyages, pendant lesquels il apprit, sans maître et avec le seul secours des livres, l'italien et l'espagnol. Il se rendit la première de ces deux langues si familière, qu'étant allé à Rome avec M. le duc de Créqui , dont l'ambassade est devenue célèbre par l'affaire des Corses , il fut chargé d'écrire les lettres italiennes que l'ambassadeur adressait aux cardinaux ou aux princes voisin* avec qui il avait à, traiter ; et aucun de ces étrangers ne s'aperçut que ces lettres fussent l'ouvrage d'un Français.

' Ils «ont imprimes a la téle du recueil des Poésies de l'abbé Régnier , en deux volumes in ia.

4f2 ÉLOGE

Il eut bientôt dans le même genre un succès plus flatteur, qu'il faut lui entendre raconter à lui-même. A mon retour en France, dil-il , j'entretins commerce de lettres avec diverses personnes en Italie , et particulièrement avec labbé Strozzi , résident pour le roi à Florence. Ayant composé alors une ode, ou, comme les Italiens V appellent, une chanson italienne , et f ayant <vivoyée à l'abbé Strozzi, il s'en servit pour tromper quelques académiciens de la Crusca de ses amis. Pour cet effet, // supposa que Léo Allalius , bibliothécaire du Vatican , lui avait écrit , qu'en revoyant le manuscrit de Pétrarque, conservé dam cette bibliothèque, il en avait trouvé deux feuillets collés , et que les ayant séparés il y avait découvert la chanson qu'il lui envoyait. lui chose parut d'abord difficile à croire ; mais bientôt la conformité du style la rendit vraisemblable. Quand elle fut éclaircie, M. le prince Léopold , protecteur de l'académie de la Crusca , auquel l'abbé Strozzi faisait voir toutes mes lettres , jmyjos a à f académie de m' élire ; et je reçus la nouvelle de mon élection au mois d'août 16G7 (1). Les académiciens de la Crusca , eu » adoptant le faux Pétrarque , furent plus honnêtes et plus justes que ne l'avait été , dans une circonstance à peu près semblable , le fameux Joseph Scaliger , qui, trompé par des vers de Muret, s'en vengea par une épigramme sauglanle (2) ; l'offensé n'y répondit qu'en la publiant lui-même, comme un aveu maladroit que faisait son adversaire du ridicule qu'il venait d'essuyer.

Parvenu à l'âge de trente-six ans, l'abbé Régnier entra dans l'état ecclésiastique, presque sans en avoir formé le dessein, et comme par une inspiration subite que les circonstances amenèrent sans qu'il s'en doutât. Il demandait une pension pour récompense de ses services: Louis XIV ne crut pas commettre un sacrilège en faisant payer par l'Eglise les dettes de l'État ; il donna au postulant un prieuré , ce prieuré fut sa vocation , qui aurait pu paraître équivoque à des juges rigoureux, mais qu'il justifia par la conduite la plus régulière et la plus conforme à la sainte austérité de l'habit qu'il venait de prendre. La Providence , qui sans doute l'appelait secrètement à porter cette robe, montra dans cette occasion , comme elle a fait dans beaucoup d'autres , les voies impénétrables de sa sagesse , en dirigeant les vues humaines à l'accomplissement de ses desseins.

Deux ans après qu'il fut entré dans l'Eglise , l'Académie Française le choisit pour un de ses membres ; il n'avait donné jusqu'alors aucune preuve publique de son talent pour écrire eu français ; mais la connaissance qu'il avait des langues savantes, lit juger qu'il serait très-utile à la composition du Dictionnaire dont la compagnie était alors occupée , et qui demandait un

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rapprochement du génie de la langue française à celui des idiomes anciens et modernes.

Quoique ce travail fût devenu le principal objet du nouvel académicien , il s'en délassait quelquefois par d'autres occupations , et ses délassemens étaient ceux d'un prêtre , et presque d'un apôtre. Dans ce temps-là, dit-il , je m'étais applique , à la prière des révérends pères Jésuites , à traduire d'espagnol en français le traite de la Perfection chrétienne de leur pieux confrère Rodriguès ; je ne l'avais pas encore fait imprimer , lorsqu'il en parut une traduction, qu'on attribuait à A/M. de Port-Royal , et qui m'aurait empêché de laisser paraître la mienne , si la pré/ace ne m'avait fait voir que nos ouvrages devoient être très-diflêrens ; car on assure dans cette préface , que quand on voulut travailler à cette traduction, on eut d'abord de la peine à se déterminer sur le choix qu'on devait faire d'une des' trois éditions espagnoles qu'on avait entre les mains, et qui étaient très-différentes entre elles... J'avoue pour moi que les ayant soigneusement conférées , je n'y ai pas aperçu la moindre différence. Je laisse à juger de l'intention que les auteurs de cette traduction si vantée peuvent avoir eue en la donnant. Ce qui est certain , c'est que le texte espagnol y est entièrement altéré en plusieurs endroits , et surtout dans le chapitre , ou , en parlant de la grâce , on prête à l'auteur des expressions toutes contraires aux stennes.

Il semble , par le ton qui règne dans ce récit , que l'abbé Régnier n'avait pas été fâché de trouver MM. de Port-Royal en faute, et de faire sa cour par cette découverte aux Jésuites leurs adversaires, avec lesquels il avait d'assez étroites liaisons. Nous n'examinerons point si le reproche qu'il fait à ces pieux solitaires est bien ou mal fondé ; supposons pour un instant que l'imputation soit juste (car c'est une supposition que semble permettre l'air d'assurance avec lequel l'auteur s'exprime), il eu faudra conclure que le désir qui animait ces saints personnages détendre à leurs implacables ennemis un piège innocent , leur fil oublier en cette occasion le rigorisme austère qu'ils affichaient ; ils pensèrent apparemment que , pour l'avantage de la bonne cause, pour le triomphe de la grâce , et dans l'unique vue de la plus grande gloire de Dieu , ils pouvaient en sûreté de conscience se laisser aller un moment aux maximes de conduite relâchée dont ils faisaient un si grand crime aux Jésuites. Ce n'est pas la première fois que des théologiens, dirigés par un zèle plus ardent que scrupuleux, ont cru pouvoir se permettre ces fraudes pieuses pour la manifestation de ce qu'ils croyaient ou qu'ils appelaient la vérité. Nous laisserons juger le procès des deux

444 £loge

traducteurs de Rodriguès sur la matière de la grâce , à ceux qui ont le courage et le loisir de s'occuper des importantes controverses qui étaient alors le sujet de la haine la plus vive et la plus édifiante entre les anachorètes de Port-Royal et la défunte compagnie de Jésus. Nous nous abstiendrons aussi de discuter laquelle des deux traductions mérite la préférence ; ceux qui prétendent s'y connaître , regardent la version de Port-Royal comme écrite avec plus de force , et celle de l'abbé Régnier avec plus agrément ; la décision de cette question délicate appartenait exclusivement aux âmes pieuses faites pour sentir tout le prix du Traité de la perfection chrétienne , et plus exercées que des juges profanes à démêler ce qui constitue la force ou Y agrément dans un ouvrage mystique.

L'abbé Régnier, par les lumières et le savoir qu'il portait dans nos séauces, et surtout par son zèle pour hâter la publication du Dictionnaire que le public attendait avec empressement, répondit si bien aux espérances de ses confrères , que le secrétariat de l'Académie étatit venu à vaquer par la mort de Mézerai, il fut jugé plus propre que personne à remplir cette place. A peine y fut-il installé , qu'il s'éleva entre l'Académie et Furetière le fameux procès dont toute la littérature fut alors occupée ; procès qui servit long-temps de pâture à l'avide malignité du public, toujours prêt d'applaudir, ou tout au moins de sourire aux traits lancés contre les compagnies littéraires , même par des hommes que ce public ne croit ni n'estime. L'abbé Régnier, en qualité de secrétaire, fut chargé de dresser tous les mémoires qui parurent alors au nom de la compagnie. Ces mémoires étaient graves et modérés ; ceux de Furelière étaient violens et satiriques ; aussi eurent-ils beaucoup plus de lecteurs ; mais le gouvernement, qui ne décide pas de la justice d'une cause par des épigrammes , jugea en faveur de l'Académie , qui en effet était bien fondée dans toutes ses demandes , et qui , après les avoir juridiquemeut obtenues, crut devoir aussi se faire justice à son propre tribunal en retranchant Furelière du nombre de ses membres.

Le Dictionnaire de l'Académie, après plusieurs années d'un travail assidu , après des plaintes réitérées et très-injustes de la part du public sur la longueur du temps que la compaguie avait mis à ce travail , fut enfin en état de paraître. Il n'y manquait que la préface* et l'épître dédicaloire ; cette épitre devait être adressée à Louis X1Y , sous les auspices duquel il était juste de présenter à la nation et aux étrangers la première production d'un corps littéraire qui avait le monarque pour protecteur. L'abbé Régnier composa , par ordre de l'Académie, la préface

H Pépitre ; mais ayant été obligé , ayant que le Dictionnaire parût , de s'absenter pour des affaires indispensables , quelques académiciens qui avaient fait une autre épître dédicatoire , eurent le crédit de la faire préférer à la sienne ; et M. Charpentier , qui avait aussi fait une autre préface , obtint la même préférence.

Il parait que cette épître dédicatoire , destinée à mettre aux pieds du roi l'encens et les hommages de la compagnie , avait été pour les académiciens un grand objet d'émulation ; car sans compter celle de l'abbé Régnier qui n'existe plus , et celle qui est imprimée à la téte de la première édition , je trouve encore deux autres épîtresqui furent composées dans ce temps-là , l'une par Charles Perrault , et l'autre par ce même M. Charpentier qui avait déjà fait la préface de l'ouvrage. L'abbé Régnier, piqué du dégoût qu'on lui donnait , fit sur l'épitre de M. Charpentier des remarques critiques , qui existent encore écrites de sa main ; on ajoute , qu'aidé de Racine , il en avait fait de semblables sur l'épître de Charles Perrault (3). On ne peut disconvenir que sur plusieurs points la critique de l'abbé Régnier ne soit bien fondée ; sur quelques autres , elle pourrait paraître ou injuste ou trop sévère ; mais peut-être pardonnera-t-on le ressentiment qui l'a quelquefois dictée , en pensant au motif de mécontentement qui l'a fait écrire.

Le désagrément qu'il venait d'essuyer dans l'Académie semble prouver qu'il n'était pas fort aimé de ses confrères : Segrais l'accuse en effet d'avoir été trop aigre et trop vétilleux 1 ; Furetière nous apprend * aussi que les amis mêmes de l'abbé Régnier lui avaient donné le nom de l'abbé Pertinax, parce qu'il avait , dit-on, l'habitude de disputer opinidtrément dans les assemblées, jusqu'à ce que ses adversaires, fatigués de la dispute, fussent obligés de se soumettre à son avis. Furetière même ajoute qu'il écrivait souvent le contraire de ce qu'on avait décidé ; mais il est permis , à l'égard de cette imputation , de n'en pas croire Furetière sur sa parole. Quant à la manie tout à la fois choquante et puérile de vouloir toujours avoir raison , nous ignorons si c'est à tort ou avec jbslice qu'on l'a reprochée à l'abbé Régnier ; qu'on nous permette seulement, pour l'utilité des gens de lettres, une courte réflexion sur cette manie ou plutôt celte petitesse, dont on a accusé plusieurs d'entre eux , et qui ne peut être dans un homme d'esprit que le travers d'un amour-propre bien peu éclairé. Si c'est un sot qu'il a entrepris d'entraîner par force à son opinion , qu'importe à un homme d'esprit la gloire si mince

1 Voyez le Segraisiana.

* Voyc» le» factum de Furetière contre l'Académie.

d'obliger un sot à penser comme lui ? et si c'est un homme d'esprit qu'il se propose de convaincre , peut-il ignorer que le doute qui est le commencement de la sagesse , en est aussi le fruit et le terme ; qu'à l'exception des sciences exactes , la plupart des autres objets , éclairés d'une lumière incertaine et mobile, peuvent se présenter sons différentes faces à des yeux exercés et clairvoyans; qu'on fait haïr, dit Montaigne, les choses vraisemblables, quand on les plante pour infaillibles , et qu' 'en fia la vérité, même convaincue , se croit intéressée à ne pas avouer sa défaite ? Dans la société , dans les corps, même littéraires , le sage discute quelquefois, dispute très-rarement, ne propose son opinion qu'avec les expressions réservées , qui rendent la contradiction plus supportable , et finit toujours par permettre à chacun d'être de son avis , sous la condition modeste et juste , de jouir de la même liberté pour le sien. On demandait au philosophe Fontenelle pourquoi il ne disputait jamais : Par ces deux principes , répondit-il; tout est possible, et tout le monde a raison. Le même philosophe disait un jour à l'abbé Régnier dans je ne sais quelle discussion académique : foilà une dispute qui ne finirait point si Von voulait ; c'est pour cela qu'il faut qu'elle finisse tout à l'heure. El dans une autre occasiou où l'abbé Régnier disputait avec chaleur contre un homme de lettres en présence d'une femme de beaucoup d'esprit : Eh ! messieurs, leur dit cette femme, convenez de quelque chose , fût-ce d'une sottise (4).

Si l'abbé Régnier était opiniâtre dans la dispote , s'il offensait l'amour - propre des autres par une roideur inflexible dans ses opinions , il se la faisait pardonner en la portant dans toutes le» bonnes qualités qu'il avait d'ailleurs , et surtout dans un sentiment oii l'opiniâtreté est presque toujours une vertu ; il était ferme et inébranlable dans l'amitié. Il est vrai qu'il n'accordait la sienne qu'à ceux qu'il en jugeait dignes, après les avoir bien connus ; mais plus il était difficile de faire naître ce sentiment dans son cœur, plus il était rare de le perdre quand on l'avait obtenu ; le moyen de se l'assurer était de se distinguer par les mêmes vertus que les ennemis les plus déclarés de notre académicien reconnaissaient en lui , une probité à toute épreuve, et uu amour du vrai porté jusqu'au scrupule. Il exprima, d'une manière aussi noble qu'énergique , cet amour du vrai , dans une occasion délicate où on le pressait de mentir en faveur d'un homme puissant, sous peine d'encourir sa disgrâce. J'aime mieux, disait-il y nie brouiller avec lui qu'avec moi.

Le public, qui connaissait ses talens, se vit privé avec regret de la préface et de lepitre qu'il avait faites pour le Dictionnaire ;

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mais la littérature fut solidement dédommagée de cette perte par un grand nombre d'articles importans et fondamentaux qu'il avait composés pour le même ouvrage; articles qui contritribuèrent beaucoup au succès de la première édition, et dont le mérite a été si bien reconnu , qu'on les a conservés presque sans changement dans les éditions suivantes; car le public remarqua , dans ce dictionnaire , que les longs articles qui s'y trouvaient , et qui devaient avoir coûté le plus de travail, étaient faits avec plus de soin que les autres ; c'est que la brièveté des ' articles peu étendus permettait qu'ils fussent l'ouvrage de la compagnie entière, et qu'une compagnie en corps, troublée dans ses décisions par vingt avis qui se croisent et se détruisent, doit parvenir difficilement à se satisfaire elle-même et ses lecteurs; au lieu que les grands articles , confiés presque indispeusablement a un seul homme, qui, pour l'ordinaire, était l'abbé Hegnier , acquéraient, en passant par ses mains , toute la perfection que pouvait y donner l'amour - propre du rédacteur, animé de plus par toute la ferveur académique.

Quelque intérêt cependant qu'il dût prendre à ce dictionnaire dont il était presque entièrement l'auteur, il n'eut garde de renouveler la proposition qu'avait faite autrefois Jean Sirmond , un de nos premiers académiciens, d'obliger, par serment, tous les membres de la compagnie de n'employer dans leurs ouvrages aucun mot qui n'eût été approuvé à la pluralité des voix; à peu près comme ces anciens peuples , qui juraient sur les autels de leurs dieux , de ne parler et de n'apprendre jamais d'autre langue que la leur. Cet avis, comme on peut le croire, u'avait pas été goûté ; chacun de nous resta le maître d'écrire comme il le voudrait, à ses risques et périls; et l'abbé Régnier, qui sentait plus que personne le besoin et les avantages de cette liberté littéraire , se garda bien d'y porter atteinte.

L'infatigable secrétaire ne borna pas les fonctions de sa place à la publication du dictionnaire qui lui devait l'existence; l'Académie, dès les premières années de son institution, avait formé le projet d'une grammaire française , qui , en développant les principes dont le dictionnaire n'était que l'application , devait former av ec cet ouvrage un cours complet de notre langue. Mais la compagnie ne fut pas long-temps à s'apercevoir, dit Fabbé d'Olivet , qu'un ouvrage de système et de méthode , tel qu'une grammaire, ne pouvait être conduit que par une personne seule , qui , communiquant ensuite son travail à ses confrères , profiterait de leurs avis , en sorte que son ouvrage pût être regardé comme celui du corps(5). On chargea donc de cette grammaire l'abbé Régnier, qui, comme il le dit dans sa préface , y

employa tout ce qu'il avait pu acquérir de lumières par cinquante ans de réflexions sur notre langue , par quelque connaissance des langues voisines, et par trente-quatre ans d'assiduité dans les assemblées de V "Académie , où il avait presque toujours tenu la plume.

Cet ouvrage, quand on le considère relativement au temps où il a été composé , fait honneur à la littérature française et à l'Académie. S'il n'est pas aussi philosophique et aussi profond sur la métaphysique générale des langues que la Grammaire raisonnée de Port-Royal , il contient au moins, relativement à la langue française , des discussions importantes et utiles que cette grammaire n'offre pas ; l'auteur n'avait cependant encore traité qu'un des objets de la grammaire , et même le plus aride de tous , le détail des parties d'oraison; il promettait une suite dans laquelle il se proposait d'embrasser la syntaxe, les irrégularités réelles ou apparentes de l'usage , et les principes du style. La manière ydont il s'est acquitté de la première partie de son travail , doit faire regretter au public d'avoir été privé de la seconde.

Il y a dans cette grammaire un article qni mérite de nous arrêter un moment; l'auteur s'y élève contre les innovations qu'on avait déjà tenté d'introduire dans l'orthographe française; il en prouve de son mieux les inconvéniens ; mais ses réclamations , loin de remettre en honneur l'orthographe ' ancienne , n'ont pu même empêcher qu'elle n'ait souffert encore de nouvelles atteintes. Il insiste , par exemple , sur la nécessité de conserver la lettre * dans un très- grand nombre de mots , soit pour indiquer l'étymologie «, soit pour marquer la quantité de la syllabe ' ; mais cette lettre a été supprimée depuis dans le plus grand nombre des mots où il désirait de la conserver ; il avoue même que la suppression commençait à se faire dans le temps où il écrivait , et on ne peut disconvenir qu'elle ne soit trèsnaturelle ; nouvelle preuve de ce que nous avons déjà dit ailleurs 3, que ce qui a réellement besoin d'être corrigé dans notre orthographe , finira par l'être en effet ; qu'il faut tout laisser faire à la raison et au temps, et que s'il y a de la pédanterie à révérer avec superstition l'ancien usage , il y a de la puérilité à la braver avec affectation.

Les jésuites, tous bons amis qu'ils se disaient de l'abbé Régnier , ne virent pas, sans quelque chagrin, le succès d'un ouvrage qui ne sortait pas de chez eux , ou du moins qne l'auteur

• Comme dan» estât , status.

1 Comme dans mesme.

3 Voyez Paniclc île Loui« Coucin, cl lYloge-ik l'abbé Dangcm».

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n'avait pas entrepris à leur prière , sage précaution qu'il avait prise pour la traduction de Rodriguès. Les antagoniste!» amers de cette société lui ont reproché souvent d'avoir été 1 ennemie 'de tout bien ; on peut dire avec moins de fiel et plus de justice , qu'elle était l'ennemie déclarée ou secrète de tout le bien qui ne venait pas d'elle. Le P. Buffier, qui fut depuis auteur lui-même d'une grammaire très - estimable , attaqua celle de l'abbé Régnier, dans le Journal de Trévoux , avec plus de malignité que de bonne foi ; l'auteur fit au journaliste une réponse assez vive , mats solide , et à laquelle il n'y aurait rien à désirer , si , au lieu de s'obstiner à tout défendre, il fût convenu de bonne foi de la justesse de quelques critiques V

Cette querelle convainquit l'abbé Régnier que la sécheresse des discussions grammaticales , qui semble laisser à l'envie si peu de prise , n'empêchait pas d'avoir encore des ennemis ; il fut dégoûté par cette affligeante réflexion d'achever, en complétant sa grammaire, la tache académique qu'il s'était imposée : pour s'en dédommager , il se jeta dans l'histoire , et il écrivit celle de l'affaire des Corses , dont il avait été témoin pendant son séjour à Rome. Le style de cette histoire , quoique pur et correct , n'a ni le mouvement ni le sel dont le sujet paraissait susceptible. Un plus habile peintre eut offert le contraste piquant de l'audace et de la gaieté française dans cette violente querelle, avec la triste insolence de la soldatesque papale; de la noble fermeté de l'ambassadeur de France , avec l'arrogance timide des ministres de la cour de Rome ; enfin de la fierté du roi , avec la hauteur du pontife ; hauteur qui , dégénérant adroitement et par degrés en négociations et en souplesse , obtint enfin à peu près ce que la fierté offensée lui avait refusé long-temps. On regrette ce tableau dans la narration de l'abbé Régnier ; mais son ouvrage t écrit d'après les pièces originales , est recommandable par la qualité la plus essentielle à un historien , par celle qui le fait presque dispenser des autres, et à laquelle nulle autre ne peut suppléer, par l'exactitude des faits. Si cette production n'est ni d'un Vertot, ni d'un Saint-Réal , elle est au moins bien préférable à tant de compilations insipides de mensonges anciens et modernes , qui n'ont ni le mérite du coloris , ni celui de la vérité.

L'historien des Corses revint à la poésie , on , si l'on veut , à

•Celait peut-être par représailles de cette censure que l'abbe' Régnier jugeait trop sévèrement le père Bouhours, jésuite et grammairien de profession. 11 l'accusait de ne pas savoir la langue française ; arrêt iujusie , surtout eu égard an temps où le père Bouhours avait écrit , et où les finesses do la langue n'étaient coouues que d'un petit nombre d'illustres ccrirains.

fication ; il donna , quoiqu'âgé de quatre-vingts ans , ua de pièces françaises, latines, italiennes et espagnoles, end que ces dernières furent plus accueillies à Rome et :ne, que les poésies françaises ne le furent à Paris ; et ^ veiebre écrivain ajoute que si l'abbé Régnier avait réussi à faire passer un de ses sonnets pour être de Pétrarque , il n'eût pas fait passer ses vers français sous le nom d'un grand poète. Ce n'est pas le seul de nos écrivains qui, ayant fait des vers avec succès dans une langue étrangère , n'a pu réussir dans la sienne ; serait-ce parce que notre poésie , qui ne se permet que des licences très-légères , et qui ajoute à ses entraves naturelles toute la sévérité de la prose , présente plus de difficultés à vaincre que la poésie des autres peuples anciens et modernes ? ou les Français , si délicats en matière de goût , et si raffinés sur les plaisirs en tout genre, sont-ils plus difficiles en vers que les autres nations"? Mais si tant de sévérité laisse à nos poètes médiocres encore moins d'indulgence à espérer qu'Horace n'en promettait à ceux de son temps , ne devrait-elle pas aussi nous inspirer pour nos grands poètes encore plus d'admiration que l'antiquité n'en a marqué pour les siens ?

Grammairien savant et profond, et de plus historien et poète, l'abbé Régnier voulut encore s'essayer dans un autre genre, celui de la traduction. Il choisit pour objet de son travail le Traité de la Divination de Cicéron , l'ouvrage de ce grand homme qui est le plus piquant par son objet, et peut-être Je plus finement philosophique; ce catéchisme d'incrédulité païenne, si on peut l'appeler de la sorte , publié par l'auteur même sous les yeux du sénat, sans réclamation de la part des augures et des pontifes, est une preuve singulière et frappante de la tolérance des Romains en fait d'opinions religieuses ; les dialogues sur la nature des Dieux, sont un autre catéchisme d'incrédulité jyyrrhonienne sur l'importante question de l'existence d'un Etre suprême ; mais ce dernier traité n'est guère qu'un vain tissu de subtilités sceptiques, au lieu que celui de la Divination est l'ouvrage d'une tète aussi éclairée que libre , et aussi décidée que sage. C'est apparemment ce qui engagea l'abbé Régnier à le traduire de préférence aux autres ouvrages philosophiques.de Cicéron. Dans ceux-ci , la philosophie de l'orateur romain , souvent un peu commune, et quelquefois ou étrangement bornée, ou puérilement sophistique , a besoin d'être relevée par le charme du style de l'auteur, qu'il est comme impossible de faire passer dans une autre langue. Dans le Traité de la Divination , le traducteur soutenu par l'agrément et les détails du sujet, courait moins de risque de dçfignrer lout-à-fait sou modèle ; et ne pouvant , daus

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sa copie, conserver à l'original le mérite du coloris et de l'harmonie , il lui conservait au moins celui du dessin et de l'ensemble.

La traduction de l'abbé Régnier est élégante, fidèle , et accompagnée de remarques savantes qui en augmentent le prix. L'auteur entreprit encore de traduire un autre ouvrage de Cicéron , plus intéressant par sa matière , mais moins fait pour le commun des lecteurs , le Traité de Finibus bonorum et malorwn ( De la nature des vrais biens et des vrais maux). Cette version n'a paru qu'après la mort de l'abbé Régnier ; mais tout estimable qu'elle est, elle n'a pas été aussi accueillie celle du Traité de la Divination; le traducteur du Traité des biens et des maux ne pouvait avoir pour juges que des gens de lettres philosophes , et par conséquent assex peu de lecteurs; mais le traducteur des plaisanteries de Cicéron sur les oracles , les augures et les autres supervisons de la vénérable antiquité , était plus à portée d'amuser la multitude. 11 eut même, à force de succès, un malheur semblable à celui que Fontenelle avait déjà essuyé pour son Histoire des Oracles ; les esprits forts de ce temps-là appliquèrent aux prophètes et aux miracles de la religion chrétienne , ce que dit le philosophe ancien des prédictions et des prodiges d'une religion absurde; les adversaires très-zélés et très-vigilans des esprits forts , voulurent rendre le traducteur responsable de ces applications si scandaleuses ; il se récria hautement contre des imputations qui , à dire vrai , ne méritaient guère , par leur ineptie, d'être réfutées, mais l'exigeaient par la gravité de l'objet et par la redoutable importance des accusateurs.

L'abbé Régnier fait mention, dans ses mémoires, de quelques autres productions qui sont restées manuscrites, entre autres, d'un poème français à la louange du roi : Le mauvais succès qu'ont toujours eu ces sortes d'ouvrages , dit naïvement le P. Niceron », a sans doute empêché qu'on ne donnât ce poème au public. Trente ans plus tôt il eût été reçu avec avidité , lorsque tout retentissait des louanges et des victoires du monarque. Mais le temps des louanges et des victoires n'était plus; et la bataille de Malplaquet , par oii finissait ce poème, n'était pas un mojen de le faire lire, même à Versailles : l'auteur s'abstint donc trèsprudemment de le mettre au jour, et se contenta d'offrir en secret son hommage au monarque vaincu et malheureux. Ce monument de son xèle n'était pas le seul qu'il eût élevé à la gloire du roi , car il nous apprend qu'il avait composé les inscriptions de la statue de la place des Victoires , à l'exception

• Mémoires pour servir k f histoire des Hommes illustres dans la République des Lettres , t. 5, p. 365.

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pourtant de l'inscription fastueuse Viro Immortali, dont il paraît désirer que la postérité ne l'accuse pas.

Il ne parle point, dans ses mémoires, d'un ouvrage qu'il donna en 1700, et qui contenait le premier livre de Y Iliade en vers français , avec une préface où il répond aux blasphèmes de Charles Perrault contre Homère. Cette préface est pleine de raison et de goût ; mais l'auteur plaide mieux pour X Iliade par sa prose que par ses vers , qui feraient au divin Homère un tort irréparable , si on pouvait soupçonner l'original de ressembler à la copie.

Il est vraisemblable que le peu de succès de cette traduction de Ylliade empêcha l'auteur d'en faire mention dans la liste de ses ouvrages, comme d'une production dont il était un peu honteux et repentant (6). Despréaux , qui était son ami, ou du moins qui prend ce titre dans une de ses préfaces , n'avait pas vu de bon œil ce fatal travestissement du poète grec , et en avait fait à l'auteur l'aveu sincère. II parait que les vers de l'abbé Régnier n'étaient pas en possession de plaire à l'inexorable satirique ; car toute son amitié ne l'empêcha pas de mettre YEdit d'amour de notre académicien parmi les mauvais livres que les chanoines du Lutrin se jettent à la tête, dans la bataille qu'ils se livrent sur les degrés du Palais. Cet Edit d'amour était une petite production obscure de la jeunesse de l'abbé Régnier, qui eût bien pu se passer de l'honneur que lui fit Despréaux d'en rappeler le souvenir. Ce grand poète, si l'on en croit le Bolœana, parlait quelquefois de son ami avec une liberté peu flatteuse : // se croit , disait-il , un grand homme , parce qu'il a hérité de la grimace de Chapelain. Nous avons vu dans l'abbé Boileau , avec quelle liberté Racine parlait de ce prédicateur, qu'il appelait aussi son ami; et nous avons rappelé à ce sujet certaine chanson de Molière , dont nous avons fait à Racine une application innocente , que son maître Despréaux est ici en droit de partager.

Dans le volume qui contient ce premier livre de Y Iliade , on trouve la traduction française de quelques odes d'Anacréon par le même auteur. La nature de ces odes, qui ne sont guère que des madrigaux , et la négligence qu'on tolère dans les petits sujets , rendent cette traduction plus supportable que celle de Ylliade ; cependant elle ne placera jamais l'auteur au rang des bons poètes. Les académiciens de la Crusca avaient fait beaucoup plus d'honneur à la traduction italienne , qu'il leur avait envoyée , des poésies d'Anacréon ; cette compagnie eu accepta la dédicace , et la fit ensuite réimprimer à Florence avec deux autres traductions du même auteur, faites par des poëtec italiens , et Ircs-estimécs de la nation.

De toutes les poésies françaises de l'abbé Régnier, celle qui a été le plus accueillie est sa traduction de la fameuse scène du Pastor fido , dans laquelle se trouvent les vers si connus sur la contradiction entre la morale sévère qui interdit l'amour, et la nature qui semble l'ordonner. La traduction très-faible de ce morceau a été souvent célébrée par cette multitude qui ne se pique pas d'être fort sévère en poésie ; et il n'y a pas encore longtemps qu'on la faisait apprendre aux jeunes filles , apparemment comme une excellente leçon de morale (7) : on y joignait ce pieux sonnet de Desbarreaux , détestable d'un bout à l'antre , mais que nos bons aïeux regardaient comme un modèle de versification. Notre siècle, moins dévot et plus difficile, a pensé que les vers de Racine , de Despréaux et de La Fontaine étaient plus dignes que ces bouts-rùné* d'orner la mémoire des enfans ; s'ils ne sentent pas à cet âge tout le mérite de nos chefs-d'œuvre , du moins leur mémoire est un dépôt qui les conserve , une terre où cette semence précieuse repose jusqu'à l'âge du jugement et du goût qui doit la faire éclore et fructifier : ils ne se voient plus réduits à la nécessité fâcheuse d'oublier dans un âge plus avancé les inepties poétiques dont on a si long-temps fatigué leur enfance , et qu'ils n'ont souvent apprises qu'avec beaucoup de peine, de dégoût et de larmes.

Le succès de la scène française du Pastor fido consola, quoique faiblement, l'abbé Régnier du peu de fortune qu'avaient fait ses antres poésies françaises ; mais il était condamné à n'être jamais parfaitement heureux comme poète ; car l'accueil général que sa traduction avait reçu , nuisit aux vues d'avancement qu'il avait formées : il eût obtenu les honneurs de l'épiscopat , sans les scrupules que cette traduction donna au roi ; mais il pensa apparemment comme l'évêque Héliodore , qui aima mieux , dit-on , renoncer à son siège épiscopal , que de supprimer ou désavouer son roman de 77, éaghne et de Cariclée, préférant la réputation de bon écrivain à toutes les dignités de l'Eglise.

Il y avait une autre cause plufS grave du refus de l'épiscopat fait à l'abbé Régnier. On lui attribuait une pièce de vers dont le sujet était très-impie , et qui , par un autre malheur, était fort répandue, et regardée comme très-supérieure à toutes celles du même poète ; elle avait pour objet le commerce criminel de Bethsabée avec David, d'où la Providence fit naître le Messie plusieurs siècles après ; la pièce finissait par cette plaisanterie , aussi ignoble que scandaleuse :

Il faut avouer que la grâce

Fait bien des tours de passe-passe

Avant (fue d'arriver au but.

Nous ne rapportons ces ver» si impies, que pour discnlper la mémoire de notre académicien de la tache qu'on a voulu lui imprimera ce sujet. Il n'y a d'autre témoignage qu'il en soit l'auteur, qu'une tradition vague et sans preuve. Ceux qui prendront la peine de lire le recueil de ses poésies , en trouveront un si grand nombre d'édifiantes , qu'ils ne pourront se persuader que tant de dévotion et tant de blasphèmes soient sortis de la même plume, ni que l'abbé Régnier ait voulu ressembler au poète Rousseau , qui , tout à la fois traducteur de David et rival de l'Aretin , appelait ses épigrammes licencieuses le Gloria Patri de ses psaumes.

Si parmi les pièces dont l'abbé Régnier est réellement l'auteur, on voulait eu citer quelqu'une qui ne fût pas indigne d'éloges, on pourrait rappeler ici celle qui est connue sous le nom des Taivuy et qui renferme , quoique trop longue, quelques ▼ers heureux :

J'ai tu la »anite* s\3cver jusqu'aux nnes,

Sur des ailes de cire, en un- moment fondues

J*ai vu denx partis disputer

De la vérité sans l'entendre ;

Le public, sans y rien comprendre,

Pour l'un et l'autre s'entêter. ....

J'ai vu d'un peu de vent les hommes se nourrir,

Et ne s'attacher qu'a paraître ;

J'ai vu qu'en cherchant à connaître

Nous n'apprenons qu'à discourir ;

J'ai vu l'excessive prudence

Ne servir qu'a nous décevoir ,

Le seul intérêt tout mouvoir ,

Bt la profondeur dn savoir

Différer peu de l'ignorance.

Nous citerons encore les vers suivans, tirés d'une pièce sur les grands seigneurs, que l'abbé Régnier avait fréquentés beaucoup, et qu'il devait bien connaître. Après avoir dit que le sage doit toujours rendre à leur naissance et à leur rang les égards que la société et la décence exigent, le poêle ajoute :

Les aimer , c'est une autre afiirej Qui ne les connaît qu'à demi S'honore d'être leur ami j Qui les connaît bien , ne l'est guère.

Qu'on nous permette enfin , quoique dans l'éloge d'un prêtre, de joindre à ces vers une chanson qui, peut-être , n'était adressée

qu'à une Iris en /Vr, ou n'avait été faite par l'abbé Régnier que pour le service de quelque amant malheureux , qui ne l'avait pas toujours été :

Ne craigne» point que voire horoear légère, Dans ma colère , Me fasse rien publier.

Heureux , je ne sais qoe me taire , Trahi, je ne sais qu'oublier.

Ces vers sont à peu près les meilleurs que nous ayons de lui. On peut , après les avoir lus, se dispenser de jeter les yeux sur presque tous les autres. Il restera encore à l'auteur assez de qualités académiques, pour qu'il puisse* à toute rigueur se passer de celle de poêle.

Tout prêtre et tout bel esprit qu'il était, il avait un courage dont un soldat aurait pu se faire honneur. Envoyé par la cour de France à celle de Bavière pour une affaire importante , il fit un* telle diligence , qu'il se rompit une côte en courant la poste ; ce qui neTempccha pas de continuer son voyage , et de repartir de Munich deux jours après son arrivée, pour apporter en cinq jours à Versailles la réponse aux propositions dont il était chargé.

Il ne montra pas moins de courage dans quelques maladies cruelles et dangereuses dont il fut attaqué. Il n'opposa à la douleur et au danger que le repos et la patience. Je n'appelai point de médecin , dit-il , et ne pris point de médecine , parce que je suis persuadé qu'il n'j- en a point qui ne soit nuisible à celui qui en fait usage. La nature toute seule , avec un peu de temps , surmonta enfin le mal. Tai éprouvé plus d'une fois par moi-même combien il y a de ressource en elle , quand on ne la tourmente point mal à propos en recourant à des remèdes qui l'accablent au lieu de la soulager.

On voit par ce passage , que l'abbé Régnier était du nombre de ceux qui n'honorent pas la médecine d'une grande confiance; mais il y avait cette différence entre lui et les mécréans de son espèce , que notre académicien , conséquent dans ses principes , se contentait, dans ses maladies, de souffrir et d'attendre; taudis que la plupart des autres incrédules , impatiens ou timides, ont recours , dans les même* circonstances , à l'idole ou au dieu qu'ils ont blasphémé, et se laissent, comme dit Montaigne, tout discrètement manier aux créances et exemples publics. On ne saurait guère disconvenir que dans plusieurs maladies l'art ne soulage et ne sauve quelquefois la nature : on conviendra plus volontiers encore que , dans un très-grand nombre d'autres cas, il la traverse et souvent la détruit en voulant l'aider ; et l'abbé Régnier aura là-dessus peu de contradicteurs. La seule manière sûre de décider cet ancien et fastidieux procès , serait de constater par l'expérience , si des peuples, dépourvus de médecine , vivraient plus ou moins long-temps que ceux qui en ont

une. Mais malheureusement les peuples sauvages qui n'ont que ]a nature pour médecin , n'ont point de registres mortuaires ; et les peuples civilisés, qui ont fait une science de l'art de guérir» ne se laisseront pas aisément persuader d'en proscrire ou d'en suspendre l'usage (8).

NOTES

(i) Notre académicien, qui imitait assez bien les vers de Pétrarque pour tromper les Italiens eux-mêmes , était si parfaitement instruit des finesses de cette langue , que le docte Ménage , qui se piquait aussi de la bien savoir , lui apportait les pièces italiennes qu'il faisait quelquefois , et les soumettait à sa critique ; mais il se plaignait qu'à force de purisme et de sévérité , l'abbé Régnier les énervait absolument par ses corrections. // tutto, lui disait Ménage, se n'e andato in Umatura. (Tout s'en est allé en limure.) Ce même Ménage, auteur d'un livre sur les Origines de la langue italienne, où il prétendait réfuter f sur quelques finesses de cette langue , les auteurs nationaux eux-mêmes , n'osait parler italien , quoiqu'il fût très-exercé à l'écrire, lly a une grande différence, disait-il , entre savoir F italien, et savoir de F italien; et il ne se mettait que dans la seconde classe. Il ajoutait , avec un courage et une modestie rare pour un érudit , qu'U en était de même des idiomes anciens ; que les littérateurs modernes les plus exercés dans ces deux langues , pouvaient tout au plus se flatter de savoir du latin et du grec, et borner là leurs prétentions. C'est de quoi ne conviendront pas bien des auteurs de mauvais vers et de mauvaises harangues , où ils croient avoir égalé Cicéron et Virgile ; leurs prétentions en ce genre sont bien plus fortes que leurs titres.

(a) Les vers de Muret étaient traduits d'un ancien poète grec , dont il ne reste que des fragmens. Il fit croire à Scaliger , et plusieurs autres érudits partagèrent cette méprise , que la traduction était d'un ancien poète comique latin , nommé Trabea. L'épigramrae de Scaliger , pour se venger de cette supercherie , était une sortie violente contre les mœurs scandaleuses, dont la calomnie ou la médisance avaient accusé Muret. Echappé à ces accusations et à ses ennemis , Muret s'était retiré à Rome, où il se fit prêtre , pour faire pénitence ; il disait tous les jours la messe avec une dévotion exemplaire , en expiation des scandales qu'il avait donnés , ou qu'on avait pris sans qu'il les donnât.

(3) Comme la critique dont il s'agit est devenue rare , et qu elle peut être de quelque utilité aux jeunes gens et aux étrangers , nous croyons qu'on nous saura gré de la remettre ici sous les yeux de nos lecteurs ; nous y joindrons quelques observations , dout la plupart auront pour

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rbjçt celles des critiques de l'abbé Régnier qui nous paraissent ou injustes ou trop sévères. Nous mettrons ces observations en lettres italiques, et nous les placerons entre deux parenthèses. L'abbé d'Olivet, qui , dans la première édition de ses Remarques sur Racine , a publié la censure de l'abbé Régnier avec une sorte de complaisance , aurait peut-être dû , pour la rendre plus utile , y joindre des observations semblables. Mais il n'avait garde de défendre Charles Perrault , le détracteur des anciens , contre l'abbé Régnier leur adorateur. H dit même qu'il a imprimé cette critique pour faire voir aux ennemis de l'antiquité , que Perrault leur patriarche a fait plus de fautes dans trois ou quatre petites pages de prose , qu'il n'y en a dans toute une tragédie de Racine. Quand cela serait , s'en suivrait-il que Charles Perrault eût bien ou mal raisonné sur les anciens ?

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