‹ ŒuvresChapitre 33 sur 56 · DU CARDINAL D'ESTRÉES. 4C · texte numérisé non relu

DU CARDINAL D'ESTRÉES. 4C

et si pieuses. Le zèle du négociateur en celte circonstance démentit hautement une maxime injurieuse à l'épiscopat et à la pourpre , avancée dans plus d'une occasion par des politiques soupçonneux ; il prouva qu'un prélat cardinal peut servir trèsfidèlement son souverain , et qu'on peut être prince de l'Eglise romaine sans oublier qu'on est Français. Chargé de traiter avec une cour qui , réduite à la ruse par sa faiblesse même , n'a d'autres ressources que de se couvrir de la peau du renard dans les raomens oii l'ancienne Rome n'aurait montré que les ongles du lion, le prélat français sut opposer la prudence à la finesse, la modération aux vains éclats du zèle, l'activité à la lenteur, et la vigueur à l'opiniâtreté. Il eut à traiter, peu de temps après, avec le même pape , Innocent XI , une autre affaire d'autant plus critique, que ce pape réclamait un droit très-juste, celui de priver d'aiile dans Rome les brigmds et les malfaiteurs; le roi, qui aurait sans peine accordé cetle demande aux représentations et à l'équité, ne la refusait qu'à la hauteur et aux menaces. Le cardinal d'Estrées réussit à tout pacifier ; mais il n'en vint à bout , grâce aux détours insidieux de l'astuce italienne, qu'après plusieurs années de négociations , aussi longues et presque aussi épineuses que s'il eût été question du traité de paix le plus important, après la guerre la plus opiniâtre, et pour les plus grands intérêts.

Exercé dans la connaissance des hommes et dans l'art de manier les esprits , le cardinal d'Estrées en fit un usage heureux dans plusieurs conclaves , où son titre lui donnait le droit d'assister pour concourir à l'élection du chef de l'Eglise. Le Saint- Esprit, qui , au milieu des intrigues et des cabales , veille toujours sur ces assemblées 1 , ne dédaigne pas , disent les théologiens , quand le bien de la religion l'exige, d'employer les moyens humains pour faire réussir les choses divines; il fil servir dans ces occasions les talens du cardinal d'Estrées à remplir les vues de sa providence et de sa sagesse , en élevant toujours sur le trône pontifical le sujet que désirait un monarque zélé pour la propagation de la foi , et pour l'honneur de la religion catholique.

L'habile et heureux négociateur fut envoyé d'Italie en Espagne , au commencement du règne de Philippe V, à qui le foi de France, son aïeul, voulait donner pour conseil un homnte plein de sagesse et de lumières. L'ambassadeur eut à traiter dans cette cour, non plus avec des prêtres souples et rusés, mais , ce

• « Je me repens, disait S. Charles Bnrroméc à Grégoire XIII , de von» avoir » donne' ma voix pour la papauté . depuis que j'ai appris le* écarts de votre

» jeunesse Charles, répliqua le pape sur le ton du pieux cardinal,

m soyci irauquillc , le Saint-Esprit le savait avant vous. »

qui était plus difficile , avec une femme ambitieuse, puissante et fière, qui gouvernait le monarque et le royaume , la fameuse princesse des Ursins , dont le crédit fit rappeler le cardinal d'Estrées au bout de trois ans. Mais Louis XIV, voulant éloigner de ce rappel toute idée de disgrâce et de dégoût , et d'autant plus satisfait de son ministre que les courtisans de Philippe V l'étaient moins, lui donna pour récompense l'abbaye de Saint- Gcrmain-des-Prés , ou il acheva paisiblement ses jours avec la considération que méritent les dignités et la naissance , quand on y a joint des talens utiles à la patrie.

Le cardinal d'Estrécs était entré dans l'Académie dès l'âge de vingt-huit ans; son nom était déjà si distingué dans les lettres , que Chapelain lui fit l'honneur de le placer , avec les écrivains les plus célèbres qu'il y eût alors , sur la liste qu'il en fit par ordre de Colbert. Voici ce qu'on lit dans cette liste au sujet de l'éveque de Laon : // n'a rien imprime que Von sache ; mais on a vu lie lui plusieurs lettres latines et françaises Je la dernière beauté, et qui font bien voir qu'il n'est pas seulement docteur en théologie, mais encore au Parnasse entre les premiers.

Cet éloge, dont le ton et la forme pourraient rendre la vérité suspecte, n'était pai aussi exagéré qu'on serait tenté de le croire. A un grand amour pour les lettres , le cardinal d'Estrées joignait en effet beaucoup de talens pour les lettres même. Il les cultiva, autant que ses autres travaux le lui permirent , avec la même ardeur et le même succès que s'il y eût attaché sa fortune (i). Nous voyons, par les discours prononcés à l'Académie le jour de la réception de l'abbé d'Estrées son neveu , l'estime qu'on avait dans la compagnie pour les connaissances et les qualités académiques de l'oncle , qui était présent à la séance. Dans quels tiges y dit M. de Valincourt, dont le défaut n'était pas la flatterie, dans quels siècles cet illustre cardinal ne paraît-il pas

a\'oir vécu ? Grecs , Latins, philosophes, poètes , historiens,

tous lui sont présens; et lorsque nous les voyons revivre dans sa bouche, c'est toujours avec des grâces nouvelles, dont on peut dire qu'ils lui sont redevables.

Tels étaient les senlimens de l'Académie pour le cardinal d'Estrées. Elle eut le bonheur de le posséder près de soixante ans, et de le voir long-temps à sa tête en qualité de doyen; et quand elle le perdit, elle le pleura comme si elle venait à peine de l'acquérir. Puissent tous ses successeurs , dans le décanat , mériter de pareils regrets !

Le cardinal d'Estrées mourut à l'Age de près de quatre-vingt-sept ans. On lui avait adressé, quelques mois auparavant Xlune pièce Je

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