ELOGE DE FÉNÉLON
Ce respectable prélat a été loué dans l'Académie même avec une éloquence digne de lui par 1VL de La Harpe1. Obligés, comme historien de cette compagnie , de louer aussi le vertueux Fénélon , nous ne chercherons point à être éloquens, et nous n'aurons point d'efforts à faire pour nous en abstenir ; nous nous bornerons à recueillir quelques faits 3, qui, racontés sans ornement , formeront un éloge de Fénélon aussi simple que lui. La simplicité d'un tel hommage est la seule manière qui nous reste d'honorer sa mémoire , et peut-être celle qui toucherait le plus sa cendre , si elle pouvait jouir de ce que nous sentons pour elle.
Fénélon a caractérisé lui-même en peu de roots cette simplicité qui le rendait si cher à tous les cœurs. La simplicité , disait-il, est la droiture d'une Ame qui s interdit tout retour sur elle et sur ses actions. Cette vertu est différente de la sincérité , et la surpasse. On voit beaucoup de gens qui sont sincères sans être simples. Ils ne veulent passer que pour ce qu'ils sont, mais ils craignent sans cesse de passer pour ce qu'ils ne sont pas. L'homme simple n'affecte ni la vertu , ni la vérité même ; il n'est jamais occupé de lui , il semble avoir perdu ce moi dont on est si jaloux. Dans ce portrait , Fénélon se peignait lui-même sans le vouloir. Il était bien mieux que modeste, car il ne songeait pas même à l'être ; il lui suffisait, pour être aimé , de se montrer tel qu'il était, et on pouvait lui dire :
L'art n'est pas fait pour toi, ta n'en as pas besoin.
Voici quelques traits de cette vertu simple, humaine, et surtout indulgente , que l'archevêque de Cambrai savait encore mieux pratiquer que définir. LTn de ses curés se félicitait en sa présence d'avoir aboli les danses des paysans les jours de dimanches et de fêtes. M. le curé, lui dit Fénélon , ne dansons point ; mais permettons à ces pauvres gens de danser ;
1 François de Salignac de La Moue Fénélon , archevêque de Cambrai et précepteur dn duc de Bourgogne , petit-fils de Louis XIV , ne an château de Fcnclon, en Périgord, le 6 août i65i; reçu le 3i mars 1693, à la place de Paul Pclisson; mort le 8 janvier 1715.
" Éloge de Fénélon, couronné par l'Académie en 177 t.
' Depuis la lecture publique de cet éloge, quelques uns des faits qu'on va lire ont été imprimés dans d'autre, ouvrages, et par la sont plus connus qu'Us ne l'étaient dans le temps de cette lecture.
pourquoi les empêcher d'oublier un moment combien ih sont malheureux ?
Ou a loué avec justice le mot d'un homme de lettres , en voyant sa bibliothèque détruite par un incendie : Je n'aurais guère profite1 de mes livres , si je ne savais pas les perdre. Le mot de Fénélon , qui perdit aussi tous ses livres par un accident semblable est bien plus simple et plus touchant : J'aime bien mieux , dit-il , qu'ils soient brûlés , que la chaumière d'une pauvre famille (i).
Il allait souvent se promener seul et à pied dans les environs de Cambrai ; et, dans ses visites diocésaines , il entrait dans les cabanes des paysans, s'asseyait auprès d'eux , les soulageait et les consolait. Les vieillards qui ont eu le bonheur de le voir , parlent encore de lui avec le respect le plus tendre. Voilà , disent-ils , la chaise de bois où notre bon archevêque venait s'asseoir au milieu de nous; nous ne le reverrons plus! et ils répandent des larmes.
II recueillait dans son palais les malheureux habitans des campagnes, que la guerre avait obligés de fuir leurs demeures, les nourrissait et les servait lui-même à table. Il vit un jour un paysan qui ne mangeait point , et lui en demanda la raison. Hélas ! monseigneur , lui dit le paysan , je n'ai pas eu le temps, en fuyant de ma cabane , d'emmener une vache qui nourrissait ma famille , les ennemis me V auront enlevée , et je n'en trouverai pas une aussi bonne. Fénélon , à la faveur de son saufconduit, partit sur-le-champ, accompagné d'un seul domestique, trouva la vache, et la ramena lui-même au paysan. Malheur à ceux à qui ce trait attendrissant ne paraîtrait pas assez noble pour être raconté1 devant une assemblée si respectable et si digne de l'entendre î
La simplicité de sa vertu obtint le triomphe le plus flatteur et le plus doux dans une occasion qui dut être bien chère à son Cftuir. Ses ennemis , car, à la honte de l'humanité , Fénélon eut des ennemis , avaient eu la détestable adresse de placer auprès de lui un ecclésiastique de grande naissance , qu'il croyait n'être que son grand-vicaire , et qui était son espion. Cet homme, qui avait consenti à faire un métier si vil et si lâche , eut le courage de s'en punir ; après avoir observé long-temps l'âme douce et pure qu'il était chargé de noircir, il vint se jeter aux pieds de Fénélon en fondant en larmes , avoua le rôle indigne qu'on lui avait fait jouer, et alla cacher dans la retraite son désespoir et sa honte.
1 Cet c'ioge de Fcnclon a rte lu à la tvance publique du a5 août 177 } , et l'a ete encore h la séance particulière du 17 mai 1777 , h laquelle l'empereur assista.