DE FÉNÉLON
Ce prélat, si indulgent pour les autres, n'exigeait point qu'on le fût pour lui ; non-seulement il consentait qu'on se montrât sévère à son égard, il en était même reconnaissant. Le P. Séraphin, capucin , missionnaire plus zélé qu'éloquent, prêchait a Versailles devant Louis XIV. L'abbé de Fénélon , alors aumônier du roi , était au sermon , et s'endormit. Le P. Séraphin l'aperçut , et s'interrornpant brusquement au milieu de son discours, Réveillez , dit-il , cet abbé qui dort, et qui apparemment n'est ici que pour/aire sa cour au roi. Fénélon aimait à raconter cette anecdote ; il louait, avec la satisfaction la plus vraie , le prédicateur qui avait montré tant de liberté apostolique , et le roi qui l'avait approuvé par son silence. A cette occasion, il racontait qu'un jour Louis XIV fut étonné de ne voir personne au sermon , où il avait toujours remarqué la plus grande aflluenec de courtisans, et où Fénélon se trouvait en ce moment presque seul avec le roi. Ce prince en demanda la raison au major de ses gardes. Sire, répondit le major , f avais fait dire que votre Majesté n irait point au sermon ; fêtais bien aise que vous connussiez par vous-même ceux qui y viennent pour Dieu , et ceux qui njr viennent que pour vous.
Si Fénélon avait donné à la cour le mauvais exemple de dormir à un mauvais sermon , il y donna dans une autre occasion une leçon de régularité bien rare. Lorsqu'il eut été nommé à l'archevêché de Cambrai , il remit son abbaye de Saint-Valery , pour ne pas violer, disait-il , la loi de V Église qui défend de posséder plusieurs bénéfices. L'archevêque de Reims, Le Tellier, que cette loi n'effrayait pas autant, mais que cet exemple effraya beaucoup , dit à Fénélon : Vous allez nous perdre (2).
Son amour pour la vertu était si tendre, et pour ainsi dire si délicat, que rien de ce qui pouvait lui porter les atteintes les plus légères ne lui paraissait innocent. 11 blâmait Molière de l'avoir représentée dans le Misanthrope , avec une austérité odieuse et ridicule. La critique pouvait n'être pas juste; mais le motif qui la dictait honore la candeur de son âme. Cette critique est même d'autant plus louable, qu'on ne peut l'accuser d'avoir été intéressée ; caria vertu douce et indulgente de Fénélon était bien éloignée de ressembler à la vertu sauvage et inflexible du Misanthrope. Au contraire , Fénélon goûtait beaucoup le Tartufe; plus il aimait la vertu naïve et sincère, plus il en détestait le masque, qu'il se plaignait de rencontrer souvent à Versailles, et plus il applaudissait à ceux qui essayaient de l'arracher. Il ne faisait pas, comme Baillet , un crime à Molière d'avoir usurpé le droit des ministres du Seigneur, pour reprendre les hypocrites ; Fénélon était persuadé que ceux qui se plaignent qu'on leur
usurpe ce droit , qui n'est au fond que le droit de tout homme de bien , sont pour 1'ordiuaire peu empressés d'en faire usage T et craignent même souvent qu'on ne l'exerce à leur égard. Il osait blâmer Bourdaloue , dont il respectait d'ailleurs les talens et la vertu , d'avoir attaqué dans un de ses sermons , par une déclamation insipide , celte précieuse comédie, où le contraste de la fausse dévotion et de la piété sincère est peint avec des couleurs si propres à faire détester l'une et respecter l'autre. Bourdaloue, disait-il avec candeur, n'est pas Tartufe, mais ses ennemis diront qu'il est Jésuite (3).
Pendant la guerre de 1701 , un jeune prince de l'armée des alliés passa quelque temps à Cambrai. Fénélon donna quelques instructions à ce prince , qui l'écoutait avec vénération et avec tendresse. Il lui recommanda surtout de ne jamais forcer ses sujets à changer de religion. Nulle puissance humaine, lui disaitil , n'a droit sur la liberté du cœur. La violence ne persuade pas ; elle ne fait que des hypocrites. Donner de tels prosélytes à la religion , ce n'est pas la protéger , c'est la mettre en servitude. Il tint à ce même prince, sur l'administration de ses Étals, le langage que Mentor tint à Téléraaque. Il lui fit voir les avantages qu'il pouvait tirer de la forme du gouvernement de son pays. V otre sénat , lui dit-il , ne peut rien sans vous ; n'e'tesvous pas assez puissant ? vous ne pouvez rien sans lui ; n'êtes» vous pas heureux d'avoir les mains liées pour le mal * . Tout prince sage doit souhaiter de ne régner que par les lois ; sa justice , sa gloire, son autorité même jr sont intéressées. Favorisez, écrivait-il , à un autre prince , le progrès des lumières dans vos États. Plus une nation est éclairée , plus elle sent que son véritable intérêt est d'obéir à des lois justes et sages , et plus elle vit tranquille et fidèle à l'abri de ces lois.
Durant la même guerre de 1701 , Fénélon, tombé dans la disgrâce du roi , et banni de sa présence , recevait des généraux ennemis bien plus d'accueil que des nôtres. Tandis qu'Eugène et Marlborough lui rendaient le respect et l'hommage dont il était digne , les courtisans français , qui servaient à l'armée de • Flandre, évitaient de le voir; les plus vils croyaient faire leur cour en le décriant , et les plus vertueux un grand effort décourage et de prudence tout à la fois, en se bornant à ne le pas louer. Le duc de Bourgogne son élève, le seul peut-être des habitans de Versailles qui ne l'eût pas oublié , n'avait pu , malgré ses instances, obtenir du roi sou aïeul, la permission devoir un seul instant pendant la campagne de 1708, où il commandait l'armée, l'homme de la terre à qui il avait le plus d'obligation, et pour • Voy« U Vie de Fénélon, par Ranuai.
DE FÉNÉLON. foi
lequel il était pénétré de la vénération la plus tendre. Délaissé si cruellement dans sa propre patrie , l'archevêque de Cambrai pouvait , en quelque sorte , la regarder comme une terre étrangère , lorsque la France , déchirée depuis dix-huit ans par une guerre malheureuse , acheva d'être désolée par le funeste hiver de 1709. Fénélon avait dans ses greniers pour cent mille francs de grains ; il les distribua aux soldats, qui souvent manquaient de pain, et refusa d'en recevoir le prix. f.e fini, dit-il, ne me doit rien ; et dans les malheurs qui accablent le peuple , je dois , comme Français et comme évêque , rendre à l'Etat ce que j'en ai reçu. C'est ainsi qu'il se vengeait de sa disgrâce.
Le charme le plus touchant de ses ouvrages est ce sentiment de quiétude et de paix qu'il fait goûter à son lecteur ; c'est un ami qui s'approche de vous, et dont l'âme se répand dans la vôtre ; il tempère, il suspend au moins pour un moment vos douleurs et vos peines ; on pardonne à l'humanité tant d'hommes , qui la font haïr, en faveur de Fénélon qui la fait aimer.
Le peu d'écrits qu'il a laissés sur la littérature est plein de goût, de finesse et de lumières. Nourri de la lecture des anciens, il sait d'autant mieux les admirer, qu'il ne les admire pas toujours. Dans les auteurs qu'il cite pour modèles, les traits qui vont à l'âme sont ceux sur lesquels il aime à se reposer; il semble alors, si on peut parler ainsi , respirer doucement l'air natal , et se retrouver au milieu de ce qu'il a de plus cher.
Ses Dialogues sur l'éloquence, et sa Lettre à V Académie Française sur le même objet, renferment les principes les plus sains sur l'art d'émouvoir et de persuader. Il y parle de cet art en orateur et eu philosophe ; des rhéteurs qui n'étaient ni l'un ni l'autre, l'attaquèrent et ne le réfutèrent pas ; ils n'avaient étudié qu'Aristote qu'ils n'entendaient guère, et il avait étudié la nature qui ne trompe jamais.
Les mieux écrits de ses ouvrages , s'ils ne sont pas les mieux raisonnes, sont peut-être ceux qu'il a faits sur le quiétisme , c'est-à-dire sur cet amour désintéressé qu'il exigeait pour l'Être suprême , mais que la religion désavoue. Pardonnons à cette âme teudre et active d'avoir perdu tant de chaleur et d'éloquence sur un pareil sujet ; il y parlait du plaisir d'aimer. Je ne sais pas, dit un célèbre écrivain , si Fénélon fut hérétique en assurant que Dieu mérite d'être aimé pour lui-même ; mais je sais que Fénélon méritait d'être aimé ainsi. Il défendait la mauvaise cause avec un intérêt si séduisant, que l'intrépide Bossuet, son antagoniste, exercé à lutter contre les ministres protestans les plus redoutables , avouait que Fénélon lui avait donné plus de peine que les Claude et les Damage ; aussi disait-il de l'archevêque de Cambrai
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ce que le roi d'Espagne Philippe IV disait de M. de Turonne: voilà un homme qui m'a fait passer de bien mauvaises nuits. 11 y paraissait quelquefois aux expressions peu ménagées avec lesquelles Bossuet attaquait son paisible adversaire. Monseigneur, lui répondait Parchevêque de Cambrai y pourquoi me dites-^wus des injures pour des raisons ? auriez-vous pris mes raisons pour des injures ? Cependant , quoique victime du zèle de son éloquent antagoniste, il parlait toujours avec éloge des rares talens de ce Chrysostôme moderne ; et lors même qu'on cherchait à les rabaisser en sa présence , soit par une aveugle prévention , soit par une basse flatterie , il en prenait hautement la défense. 11 est vrai que son illustre rival lui rendait la même justice ; car une femme de la cour ayant demandé à Pévêque de Meaux , dans le fort de sa querelle théologique avec Fénélon , si cet archevêque avait en effet autant d'esprit qu'on le disait : ah ! madame, répondit Bossuet , il en a à faire trembler.
Soumettant néanmoins cet esprit supérieur aux décisions de l'Église , non-seulement il publia lui-même , comme tout le monde sait, la bulle qui condamnait son ouvrage des Maximes des Saints , mais il voulut laisser à sa cathédrale un monument durable de sa soumission; il fit faire un soleil porté par deux anges , qui foulaient aux pieds plusieurs livres, sur l'un desquels était le titre du sien (4).
11 était alors exilé à Cambrai pour cette affaire du qniétisme; car un évéque, comme tout le monde sait , est appelé' parmi nous exilé , lorsqu'il a ordre de rester dans son diocèse. L'archevêque de Cambrai , bien éloigné d'adopter ce langage , et pénétré du sentiment de ses devoirs , bénit l'heureuse faute qui l'avait enfin rendu à son église , et regarda comme un bienfait ce que d'autres auraient regardé comme un malheur.
Sa disgrâce à la cour , qui avait commencé par ses opinions mystiques , fut consommée sans retour par son roman de Télé— maque, où Louis XIV crut voir la satire indirecte de son gouvernement; ce qui fit dire que la grande hérésie de l archevêque de Cambrai était en politique et non pas en théologie. M. de Boze lui succéda dans l'Académie Française ; et comme Louis X IV vivait encore ,,ni M. de Boze , ni M. Dacier qui le reçut , n'osèrent faire l'éloge du Télémaque. 11 était fait d'avance par la voix publique, qui ne craint point les rois et qui les juge.
On assure pourtant, ce qui serait bien digne de l'Ame noble et vertueuse de Louis XIV, que ce prince , sur la fin de sa vie , rendit enfin justice à Fénélon , qu'il eut même avec lui un commerce de lettres , et que quand il apprit sa mort, il le regretta. Peut-être les malheurs qu'il éprouva dans se* derniers anu''
DE FÉNÉLON. 4g3
.avaient tempéré ses idées de gloire et de conquête , et l'avaient rendu plus digne d'entendre la vérité. Fénélon avait prévu ces malheurs ; il existe de lui une lettre manuscrite adressée ou destinée à Louis XIV, et dans laquelle il prédit à ce prince les revers affreux qui bientôt après désolèrent et humilièrent sa \ieillesse. Cette lettre est écrite avec l'éloquence et la liberté d'un ministre de l'Etre suprême , qui plaide auprès de son roi la cause des peuples ; l'âme douce de Fénélon semble y avoir pris la vigueur de Bossuet , pour dire au monarque les plus courageuses vérités. Nous ignorons si cette lettre a été lue par Louis XIV; mais qu'elle était digne de l'être! qu'elle le serait d'être lue et méditée par tous les rois ! Ce fut quelques années après l'avoir écrite que Fénélon eut l'archevêché de Cambrai (5). Si le prince a vu la lettre , et qu'il ait ainsi récompensé l'auteur , c'est le moment de sa vie où il a été le plus grand. Mais son mécontentement du Télémaque nous fait douter avec regret de ce trait d'héroïsme , qu'il nous serait si doux de croire et de célébrer.
La réputation du TéUmaque , qui n'a jamais varié dans le reste de l'Europe , a souffert en France différentes révolutions. Quand l'ouvrage parut, la nouveauté du genre , l'intérêt du sujet, •les grâces du style , et plus encore la critique indirecte mais continuelle d'un monarque qui n'était plus le dieu de ses sujets, enlevèrent tous les suffrages. La corruption qu'amena la régence et qui rendit la nation moins sensible aux ouvrages où la vertu respire, le parti violent qui s'éleva contre Homère , dont le Télémaque paraissait l'imitation ; enfin la monotonie qu'on crut y apercevoir dans la diction et dans les idées , le firent rabaisser assez long-temps à la classe des ouvrages dont le seul mérite est d'instruire agréablement la jeunesse. Ce livre a fort augmenté de prix dans notre siècle , qui, plus éclairé que le précédent sur Jes vrais principes du bonheur des États , semble les renfermer dans ces deux mots , agriculture et tolérance ; il voudrait élever des autels au citoyeu qui a tant recommandé la première , et à l'évêque qui a tant pratiqué la seconde.
Il écrivit contre les jansénistes ; mais ce ne fut pas , comme l'a débité la calomnie, pour faire sa cour au P. Le Tel lier ; son âme noble et franche était aussi iucapable d'un tel motif, que sa candeur et sa probité de rechercher un tel homme ; la douceur seule de son caractère , et l'idée qu'il s'était faite de la bonté suprême , le rendait peu favorable à la doctrine des partisans du P. Quesnel , qu'il appelait impitoyable et désespérante ; et pour les combattre il écoutait encore plus son cœur que sa théologie. Dieu, disait-il , nest pour eux que F être terrible; il nest pour ;uoi que Vvtre bon ; je ne puis me résoudre à en faire va tyran 2. ?a
qui nowe ordonne de nufcher en nous mettant auxfirs, et qui nous punit si nous ne marchons pas.
Mais en proscrivant des principes qui lui paraissaient trop durs, il ne pouvait souffrir qu'on persécutât ceux qui les soutenaient. Soyons à leur égard , disait-il , ce qu'ils ne veulent pas que Dieu soit à V égard des hommes , pleins de miséricorde et d'indulgence. On lui représentait que les jansénistes étaient ses ennemis déclarés , et n'oubliaient rien pour décrier sa doctrine et sa personne. C'est une raison de plus , répondait-il , pour les souffrir et leur pardonner (6).
Quoique la sensibilité qui rendait Fénélon si aimable , soit empreinte dans tous ses ouvrages , elle est encore plus profonde et plus pénétrante dans tous ceux qu'il a faits pour le duc de Bourgogne. Il semble qu'en les écrivant il n'ait cessé de se répéter à lui-même : Ce que je vais dire à cet enfant va/aire le bonlieur ou le malheur de vingt millions d'hommes. Ce sentiment respectable paraît surtout avoir dicté ses Dialogues des Morts. Tous ont de la vie et de l'intérêt. Mais ceux qu'il a particulièrement consacrés à l'instruction de son élève , ont une énergie douce et tendre , que l'importance de l'objet inspire à l'écrivain et lui fait trouver au fond de son cœur. Son pinceau prend même de la force quand il la croit nécessaire. Tel est le caractère de quelques fables où il peint son disciple à lui-même sous des noms déguisés, et oh, couvrant ce portrait peu flatteur du voile de l'apologue, il emploie , pour corriger le prince , ce même amour-propre qu'il éclaire sans révolter (7).
Une autre observation qu il ne faut pas omettre sur ces excellens ouvrages, c'est que l'auteur y fait beaucoup moins parler la religion que la morale naturelle ; non par un principe d'indifférence pour cette religion dont il était un si digne ministre , mais par le motif le plus sage et le plus louable , celui de rendre , s'il le pouvait , ses leçons utiles k tous les jeunes princes de la terre , en leur parlant un langage qu'ils fussent tous à portée d'entendre ; langage que la nature apprend à tous les cœurs, et qui , d'accord avec toutes les religions , est indépendant de celle que les lois de chaque État peuvent y avoir établie. Les seules leçons ou Fénélon montre le christianisme à son élève , sont se» Directions pour la conscience d'un roi: mais qu'il y rend le christianisme respectable! quel précieux usage il sait en faire pour établir les principes de la félicite des peuples , pour éclairer le jeune prince sur l'étendue et la rigueur de ses devoirs, pour l'effrayer sur les suites affreuses qu'entraînerait sa négligence à les remplir ; enfin pour lui inspirer l'horreur de la tyrannie et de l'oppression , mais surtout de la persécution et du fanatisme .
DE FÉNÉLON. 495 C'est là que l'instituteur est à la fois prêtre et citoyen ; deux qualités d'autant plus respectables quand elles sont unies , que par malheur elles ne l'ont pas été toujours.
Fénélon regrettait beaucoup que l'usage de la cour de France ne lui eût pas permis de faire voyager son élève. Je l'ai du moin» fait voyager, disait-il, avec Mentor et Tèlêmaque , n'ayant pu mieux faire pour lui et avec lui (8). S'il voyageait jamais , je désirerais que ce fut sans appareil. Moins il aurait de cortège , plus la vérité approcherait de lui. Il verrait ailleurs beaucoup mieux que chez lui le bien et le mal, pour adopter l'un et pour éviter t autre; et, délivré pour quelques momens de V embarras d'être prince , il goûterait le plaisir d'être homme 1 .
N'oublions pas la circonstance la plus intéressante peut-être de l'éducation du duc de Bourgogne , et qui fait le plus aimer son digne instituteur. Quand Fénélon avait commis dans cette éducation quelque faute , même légère, il était difficile qu'il en fit d'autres ; il venait s'accuser lui-même auprès du jeune prince. Quelle autorité douce et puissante il acquérait sur son disciple par cette respectable sincérité ! que de vertus il lui enseignait à la fois ! l'habitude d'être simple et vrai , même aux dépens de son amour-propre, l'indulgence pour les fautes d'autrui , la docilité pour reconnaître et avouer les siennes, le courage même de s'en accuser, la noble ambition de se connaître, et l'ambition plus noble encore de se vaincre. Situ veux, dit un philosophe , faire entendre et aimera ton fils la sévère vérité, commence à la dire lorsqu'elle est fâcheuse pour toi-même.
Pourrions-nous croire , si les registres de l'Académie Française ne l'attestaient , que le jour ou Fénélon fut élu par cette compagnie , deux académiciens ne rougirent pas de lui donner chacun une boule d'exclusion ? heureusement pour eux , et surtout pour nous qui devons être leurs historiens , ils seront k jamais inconnus , et la postérité ignorera cet affligeant secret, dont la publicité nous forcerait de haïr leur mémoire. Quelque illustres qu'ils eussent été par leur naissance , par leurs dignités , par leurs ouvrages même, nous ne pourrions parler de leur rang ou de leurs talens qu'avec douleur; nous sentirions , en prenant la plume , notre cœur se resserrer et se flétrir , et peut-être n'aurions-nous la force de tracer que ces tristes mots : Jl donna une boule noire à Fénélon.
* Cet article de l'éloge de Fénélon a été lu en présence de l'empereur , qui voyageait en France , connue Fénélon désirait qu'on fit voyager sou élève. Ce qu'on dit ici des voeux du préceptror est très-vrai, et n'a point été imaginé, comme on pourrait le croire, relativement an voyage de ce prince; mais le» auditeur* en firent aisément l'application.
4vfi ÉLOGE
On lit dans la cathédrale de Cambrai une epitaphe bien longue et bien froide de ce vertueux prélat; oserions- nous en proposer une plus courte ?
Sous ce! te pierre repose Fénélon; passant, n efface point par tes pleurs cette epitaphe , afin que d'autres la lisent et pleurent comme toi (9) /
NOTES
( 1 ) Pi usieurs savans qui ont eu , comme ce vertueux prélat , le malheur de perdre leurs livres par un accident semblable , n'ont pas supporté cette perte avec le même courage. Le célèbre Bartholin , dont la bibliothèque fut brûlée avec tous ses papiers et d'autres manuscrits précieux , a fait un ouvrage intitulé de Bibliothecœ incendia , où il déplore son infortune. Antonius Urccus, dit Codrus , à qui la même disgrâce arriva, pensa, dit-on, en perdre l'esprit. Il faut plaindre sans condamner ces deux littérateurs ; mais il faut louer Fénélon d'avoir montré plus de courage , et de l avoir exprimé avec une sensibilité si touchante.
(?) On trouve dans une lettre de madame de Coulanges à madame de Sé\igné . du 'il février i6f)5 , quelques détails interessans , relatifs à ce fait , et à rattachement de Fénélon au précepte de la résidence. « M. l'abbé » de Fénélon a paru surpris du présent que le roi lui a fait de Varchevé- » ché de Cambrai ; en le remerciant , il lui a représenté qu'il ne pou- » vait regarder comme une récompense , une grâce qui l'éloignait de » M. le duc de Rourgogne; le roi lui a dit qu'il ne prétendait pas qu'il » f ût obligé à une résidence entière : et en même temps ce digne arche- » vèque a fait voir au roi que , par le concile de Trente , il n'était permis » aux prélats que trois mois d'absence de leurs diocèses, encore même » pour les a flaires qui pouvaient regarder leur église. Le roi lui a repré- » sente I mportance de l'éducation des princes, et a consenti qu'il » demeurât neuf mois à Cambrai et trois à la cour. Il a rendu son » unique abbaye. M. de Reims a dit que M. de Fénélon , pensant » comme il faisait . prenait le bon parti ; et que lui , pensaut comme il » fait, il fait bien aussi de garder tous ses bénéfices ;» résolution bien «ligne d'un prélat qui n'attachait de prix qu'aux richesses : aussi le caustique Despréaux disait de lui : Il fait bien plus de cas de moi depuis que je suis devenu riche. Ce successeur des apoUes , qui ne l'était pas de leur mépris pour les biens de ce monde , prétendait qu'on ne pouvait être honnête homme à moins d'avoir dix mille livres de rente , et ce fut d'après uu tarif si édifiant et si épiscopal , que Despréaux répondit un jour au morne prélat qui s'informait de la probité de quelqu'un : Monseigneur, il s'en faut quatre mille livres de rente qu'il ne soit ///>«nc!e homme. C'est hit que le poète avait eu vue dans les vers suivauc de sa troisième énître. où il parle «le la mauvaise honte :
i DE FLNÉLON. 4«.)7
L a*»rc, il»'* premier» en proie a *es caprice» , Dans an infâme gaiu mettant l'honncti tc , Pour toute honte alors compta la pauvretc.
C'était encore le même prélat , qui , voyant passer dans la gtdcric de Versailles le malheureux ex-roi d'Angleterre , Jacques II , suivi tic quelques jésuites , délaissé par tous les courtisans , et baffoué de la plupart d'entre eux , dit assez haut pour scandaliser les âmes pieuses : Voilà un bon homme ; il a quitté trois royaumes pour une messe. Les jansénistes assurent pourtant que ce prélat , si détaché de la messe , était fort attaché à la saine doctrine : c'est qu'il n'aimait pas les jésuites , et n'en était pas aimé.
Peu scrupuleux §ur la pluralité des bénéfices , mais janséniste d'ailleurs ou prétendant l'être, l'archevêque de Reims affichait très-peu de soumission à l'autorité papale. Aussi le nonce lui disait-il : « Ou croyez » à l'autorité du pape , ou ne possédez qu'un bénéfice ; car vous ignorez » apparemment que la pluralité des bénéfices , interdite par les déci- * sions des conciles , n'est permise ou tolérée en France qu'en vertu de » quelques bref s émanés de cette cour dont vous avez tant d'envie de » secouer le joug. » Ce mot a beaucoup de rapport avec la réponse de Basnage à un janséniste qui lui avait envoyé un ouvrage contre la bulle Unigenitus. Ou recevez cette bulle, disait Basnage, ou renoncez à se ronuii/ie.
L'amour si tendre de l'archevêque de Reims , Le Tellier , pour la pluralité des bénéfices , nous rappelle aussi la réponse de Louis XIV à un évêque de Metz, qui, arrivant de son séminaire où il avait passé dix jours, pour revenir promptement habiter Versailles, son séjour ordinaire , exaltait ridiculement en présence du roi le désintéressement de tous ses ecclésiastiques : Ils ne font, disait-il , aucun cas ni (le bénéfices t ni de richesses t et même ils s1 en moquent. Vous vous moquez donc bien d'eux, répondit Louis XIV-
(3) Le reproche ridicule fait au divin Molière par le pesant Baillct , d'avoir usurpé les droits de l'Église pour confondre les hypocrites , occasiona un mot du premier lorsqu'il donna son Tartufe. On lui demanda de quoi il s'avisait de faire des sermons : On pernw.t bien , répondit-il , au P. Maimbourg de faire des comédies en chaire ; pourquoi ne me serait-il pas permis de faire des sermons sur le tliéâtre? On peut voir dans le Dictionnaire de Baylc, article Maimbourg , l'extrait d'un des sermons de ce jésuite , que Molière avait bien raison d'appeler dos comédies , plus ridicules à la vérité que plaisantes. Le mot do Molière sur ce jésuite était suffisant pour exciter l'orage que les charitables confrères du P. Maimbourg firent essuyer au Tartufe et à son auteur ; car malgré le peu d'estime des jésuites pour ce misérable écrivain , qu'ils chassèrent bientôt après de chez eux , ils ne pouvaient souffrir qu'on attaquât tout ce qui portait leur robe ; mais , dans ce même tcnps , ib laissaient jouer à la Comédie italienne une pièce tres-ican-
4y8 NOTES SUR L'ÉLOGE
tkiktiH; , qui s'attaquait que la religion , et ne touchait point a leur société.
Nous avons parlé dans l'éloge de Fénélon , de la diatribe de Bourdaloue contre le Tartuje. On ne sera peut-être pas fâché de la trouver ici.
« Comme la traie et la fausse dévotion ont je ne sais combien d'ac-
• lions qui leur sont communes ; comme les dehors de l une et de » l'autre sont presque tous semblables , il est non-seulement aisé , mais
• d'une suite presque nécessaire , que la même raillerie qui attaque a l'une intéresse 1 autre , et que les traits dont on peint celle-ci inté-
• ressent celle-là ; et voilà ce qui est arrivé lorsque des esprits pro- » fanes ont entrepris de censurer l'hypocrisie, en faisant concevoir a d'injustes soupçons de la vraie piété par de malignes interprétations
• de la fausse. Voilà ce qu'ils ont prétendu en exposant sur le théâtre » et à la risée publique un hypocrite imaginaire ; en tournant dans sa » personne les choses les plus saintes en ridicule ; en lui faisant blà- » mer les scandales du siècle d une manière extravagante ; en le rc- » présentant consciencieux jusqu'à la délicatesse et au scrupule sur des » points moins importons , pendant qu'il se portait d'ailleurs aux crimes » les plus énormes ; en le montrant sous un visage de pénitent , qui ■ ne sert qu'à couvrir ses infamies ; en lui donnant enfin , scion leurs » caprices , un caractère de piété le plus austère f mais dans le fond le » plus mercenaire et le plus lâche. » Il résulte de cette étrange logique, cju il ne faut pas mettre les fripons sur le théâtre , en conséquence du proverbe, que rien ne ressemble tant d un honnête homme qu'un fripon. Nous ne dirons rien du style de ce morceau , style qui doit un peu étonner , si on le rapproche de la réputation du prédicateur.
On peut juger par ce passage de Bourdalone, l'un des plus modérés du Tartuje , de tout ce que Molière eut à essuyer d'imputations et de cabales au sujet de cet immortel ouvrage: aussi, quand il rencontrait par hasard quelques véritables gens de bien qui le remerciaient d'avoir , dans cette pièce , donné à la vraie vertu tout son éclat , en l'opposant à la vertu fausse et perfide. «Je ne sais, disait ce » grand homme , si j'ai réussi comme îe le voulais à peindre la vraie » vertu et à la faire aimer ; mais j'ai éprouvé combien il est dangereux » de prendre ses intérêts : car, au prix qu'il m'en coûte , je me suis » plus d'une fois repenti de l'avoir fait. »
Les déclamations de Bourdaloue et de sa compagnie sur la pièce de Molière , ne sont pas le seul exemple d'une pareille injustice. Croiraitou que le docteur célèbre Jean Gerson , d'ailleurs si estimable par son travail et par sa piété t l'àmc et l'oracle du fameux concile de Constance , ait écrit avec amertume contre le roman de la Rose , en haine d un vers de ce roman , qui malheureusement est devenu proverbe , que
Lliabît ne fait lias le moine.
Le chrétien vertueux aurait pu trouver dans cet ouvrage plein d'obscénités, dos objets bien plus grades de censure, qu'une vtritc si triste-