DE FÉNÉLON
me ni incontestable ; mak le prêtre n'a vu que la satire dis fou état , ou plutôt a cru la toit où elle n'est pas ; et l'intérêt de la religion, des mœurs et de la décence , a cédé a l'intérêt de sa robe. Fénélon , en pareille circonstance , eût été plus chrétien que prêtre.
(4) Un homme d'esprit , à qui on racontait les traits si multipliés de cette soumission , dit plaisamment qu'en effet l'archevêque y avait mis toute la coquetterie de l'Iutmilîté ; mot un peu précieux , mais fin et assez juste : car l'humilité , différente en cela de la modestie , est une vertu qui aime à se montrer aux yeux des autres , parce qu'en se montrant elle flatte leur vanité, bien loin de l'offenser; elle suppose pour l'ordinaire dans celui qui la fait paraître , un sentiment secret d'amourpropre ou même d'orgueil qu'elle réprime avec effort , en désirant qu'on lui sache gré de sa victoire. La bulle du pape contre le livre des Maximes des Saints n'avait pas sans doute convaincu Fénélon , et ne pouvait même le convaincre , puisqu'elle ne lui donnait pas de nouvelles lumières sur ses opinions théologiqucs ; mais elle l'avait soumis , parce qu'il regardait cette soumission comme un devoir ; et après toutes les vexations qu'il avait souffertes , il lui était permis , pour fermer la bouche a ses adversaires , de mettre dans son obéissance une sorte de raffinement et de recherche qui devait bien plus les embarrasser que n'aurait fait sa résistance à ,1a décision du saint -siège. Il y a toute apparence que Bossuct , s'il eût été condamné par le pape , ne se serait pas montré si docile.
Le zèle que témoigna Louis XIV pour faire condamner à Rome ce que levêque de Meaux appelait la dangereuse hérésie de l'archevêque de Cambrai , était de plus vieille date que le livre de Fénélon. Vingt ans auparavant , le docteur Molinos , théologien espagnol et grand directeur de femmes , avait prêché , imprimé, enseigné à ses dévotes les maximes du quiétisroe. Louis XIV apprenant l'existence de cette nouvelle secte , se montra zélé pour la détruire ; et, quoique Molinos ne fut ni son sujet, ni dans son royaume, il supplia instamment le pape Innocent XI de le condamner. Le pape , qui aimait Molinos , et qui peutêtre ne voyait pas t comme le monarque , tout le danger de cette chimérique doctrine , eut assez de peine à faire ce que le roi très-chrétien desirait de lui ; il ne céda qu'aux sollicitations pressantes et réitérées de l'ambassadeur de France, à qui son maître recommandait vivement le succès de cette grande affaire , et la nécessité de réprimer dans sa naissance une erreur qui s* insinuait, disait-il , si agréablement dans les esprits. Les extases des dévotes quiétistes justifiaient assez cette expression du monarque. Mais l'âme pure de Fénélou était bien éloignée de donner dans ces écarts.
Il n'est pas fort surprenant que l'imagination vive et pieuse de l'archevêque de Cambrai, et l'imagination impétueuse et théologique de l'évéquc de Meaux son rival, aient produit les ouvrages de ces deux prélats sur les questions creuses do quiétisme. Mais on peut être étonné qu'un philosophe tel que La Bniyfc* tit pris la peine d'é«-ire sur oc
5oo NOTES SUR L £LG4,ii
sujet des dialogues qui ont été imprimés après sa mort. H est vrai que dam ces dialogues le quiétisme est tourné en ridicule ; et c'est tout ce que peut se permettre un philosophe qui prend la peine d'écrire sur ce futile sujet ; mais c'est faire même bien de l'honneur à de pareilles disputes , que d'employer la philosophie à s'en moquer.
Cet ouvrage de La Bruyère est pourtant encore moins étrange que le Traité de la Perfection chrétienne , composé très-sérieusement par le cardinal de Richelieu , et imprimé non moins sérieusement après sa mort , avec une dédicace à la Vierge , qui peut bien être aussi de ce ministre , puisque l'ouvrage est véritablement de lui , comme le démontrent les termes du privilège obtenu pour l'impression par madame la duchesse d'Aiguillon sa nièce. Le cardinal de Richelieu rival du jésuite Rodriguez ! ô pauvre espèce humaine ! Cette pieuse sottise du cardinal rend malheureusement vraisemblables toutes les impertinences capucin aies qu'on lit dans le testament politique attribué à Richelieu. Mais revenons à l'archevêque de Cambrai , plus digne de nous occuper.
Un ouvrage de ce prélat , bien plus extraordinaire que ses spéculations mystiques , c'est sa lettre à l'évoque d'Arras , sur le danger de faire lire au peuple l 'Écriture sainte '. Si cette lettre n'était pas signée Fénélon , on la croirait dictée en plusieurs endroits par l'intention la plus maligne , tant l'auteor y présente avec force les traits de la Bible les plus propres à scandaliser les faibles , et à donner aux impics un avantage apparent dans leurs objections contre le texte sacré. Ces objections , si énergiquement exposées par l'archevêque de Cambrai , surprendront dans sa lettre les incrédules même , or ne feront que leur montrer avec plus d'évidence la candeur et la bonne foi do respectable prélat. Il est vrai que long - temps avant Fénélon , plusieurs conciles avaient défendu la lecture de l'Écriture sainte en langue vulgaire, s^in* doute par la même raison; et c'est aussi par ce motif, plus sage et plus réfléchi qu'on ne croirait , disaient les jésuites , que Clément XI a\ait condamné dans la bulle Unigenitus les passages de Quesnel qui étaient favorables à cette lecture. Les ennemis de cette bulle ont objecté qu'il paràît mal sonnant d'interdire au peuple la lecture du livre fondamental de la religion qu'on lui enseigne. Mais ceux des ministres de cette religion qui ont pensé de la sorte , ont cru savoir mieux que les autres ce qu'il faut , dans ces matières , laisser voir ou cacher à la multitude. De deux inconvéniens , ont-ils dit, on doit choisir le moindre; et par cette raison , il vaut mieux expliquer l'Écriture au peuple sans la lui faire lire , que de la lui faire lire même en V expliquant : c'est uux théologiens éclairés à peser la solidité de cette doctrine.
Quelques hommes qui avaient le malheur de ne pas aimer l'archevêque de Cambrai , et qui jugeaient avec l'austérité stoique ce juge si indulgent pour les autres , lui ont assez durement appliqué , à l'occasion de ses ouvrages sur le quiétisme , le root d'un philosophe molîerae , que la porte de la conscience est pour bien des gens à côté dé
• Vnyexltfs Oeuvres spirituelles de Foulon, t. 4.
DE FÉNÉLON. 5ot
celle de V imagination y et qu'ils sont sujets à sW méprendre. La conscience de Fénélon était si pure, que son imagination doit obtenir grâce si elle a été coupable.
Madame de Sévigné comparait plaisamment les mystiques aux faux monnayeurs. «Ceux-ci, disait-elle, font de la fausse monnaie à force » de souffler , et les autres , des hérésies à force de s 'alambiquer l'ima- » gination. Si les uns et les autres , ajoutait-elle dans une lettre à sa
» fille , méritent également la potence , je crains qu'avec votre vous >
» ne soyez au pied de celle où notre ami Corbinelli sera pendu. » Ce Gorbinelli, long-temps incrédule , était devenu un mystique du premier ordre , aussi outré dans sa dévotion qu'il l'avait été dans ses écarts philosophiques. Mais la mysticité de Fénélon était plus sage , parce que sa piété était plus éclairée.
Cette piété affectueuse et tendre ne se montrait ni pédante ni austère. Il se permettait quelquefois jusqu'à des chansons , mais où la plus rigoureuse décence et la plus pure morale dominaient toujours , et où des leçons utiles étaient présentées sous une forme agréable et douce. Nous citerons celle-ci pour exemple.
Iris, tous connaîtrez nn jour Quel est le danger où tous êtes ; Le mépris sait de près l'amour Que savent donner les coquettes.
Cherchez a vous faire estimer Hicn plu» qu'a vous montrer aimable ; Le faux honneur de tout charmer Détruit souvent le véritable.
Mille trompeurs, par leurs discours, Remplis d'une perfide adresse, VÀxet vous s'efforcent tous les jours De prouver leur feinte tendresse.
Fuyci leur charme séducteur, Toi ou lard il devient funeste ; L'oreille est le chemin du cœur , Et toujours le cœur l'est du reste.
Son aimable sensibilité se répandait toute entière sur les autres , sans aucun retour sur lui-même , car elle ne l'empêchait pas d'être juste à l'égard de ses adversaires. Nous avons dit , dans son éloge , avec quelle candeur et quelle vérité il vantait l'éloquence et le savoir de Bossue t, dans le temps même où il croyait avoir le plus à se plaindre de lui.
(5) Comme cette lettre n'a jamais été imprimée , et quelle est trèsintéressante , non-seulement par son objet , mais par la vérité et la vigueur avec laquelle elle est écrite , nous la donnons ici fidèlement transcrite sur l'original , qui est de la propre main de Fénélon ; on y remarque plusieurs ratures et corrections qui prouvent qu'il en était Fauteur. A la tetc de la lettre , on lit cette note d'une main inconnue :
5oa NOTES SUR L'ÉLOGE
Minute d'une lettre de M. l'abbe' de Fênélon au roi, à qui elle Jut remise dans le temps par M. le duc de Beauvilliers , et qui , loin de s* en indisposer , choisit au contraire, quelque temps après, cet abbé pour précepteur des princes ses petits-enfans '.
« La personne , sire , qui prend la liberté de tous écrire cette lettre , n'a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin , ni par ambition , ni par envie de se racler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous ; elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votre puissance, vous ne pouvez lui donner aucun bien qu'elle désire, et il n'y a aucun mal qu'elle ne souffrît de bon cœur pour vous faire connaître les vérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement, n'en sovez pas étonné , c'est que la vérité est libre et forte. Vous n'êtes guère accoutumé a l'entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin , pour âpreté et pour excès ce qui u'e*t que la vérité toute pure : c'est la trahir que de ne pas vous la montrer dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.
» Tous êtes né , sire , avec un cœur droit et équitable ; mais ceux qui vous ont élevé , ne vous ont donné pour science de gouverner , que la défiance , la jalousie , Véloignement de la vertu , la crainte de tout mérite éclatant , le goût des hommes souples et rampons , la hauteur, et f attention à votre seul intérêt.
m Depuis environ trente ans, vos principaux ministres ont ébranlé et renversé toutes les anciennes maximes de l'État, pour faire monter jusqu'au comble votre autorité , qui était devenue la leur parce qu'elle était dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'État ni des règles , on n'a parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et vos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel , pour avoir effacé , disait-on , la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble , c'est-à-dire, pour avoir appauvri la France entière , afin d'introduire à la cour un luxe monstrueux et incurable. Ils ont voulu vous élever sur les ruiues de toutes les conditions de l'Etat , comme si vous pouviez être grand en ruinant tous vos sujets , sur qui votre grandeur est fondée. 11 est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité , peut-être même trop dans les choses extérieures ; mais pour le fond chaque ministre a été le maître dans l'étendue de son administration. Vous avez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Ils ont bien montré au public leur puissance , et on ne l'a que trop sentie. Ils out
• Otte anecdote ne saurait être vraie. On voit par la lettre suivante qu'elle a ête writc après la mort de M. de Louvois . c'est-a-dire en 1G91 au plus tôt, et Fcnclon c'tait précepteur des 1689. ( Voyez le président Hesnault. > i}n voit aussi par la même lettre qu'elle a ête écrite en 1695 au plus lard , année de I* mort de M. de Harlay , archevêque de Paris. Nous doutons qu'elle au cïo présentée au roi , surtout par le duc de BcauvUiier» , qui n'j est pas t»^ tncn traite.
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été durs , hautains , injustes , violcns , de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autre règle , ni pour l'administration du dedans de l'Etat, ni pour les négociations étrangères , que de menacer . que d'écraser , que d'anéantir tout ce qui leur résistait. Ils ne vous ont parlé que pour écarter de vous tout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Ils vous ont accoutumés à recevoir sans cesse des louanges outrées qui vont jusqu'à l'idolâtrie, et que vous auriez du, pour votre honneur, rejeter avec indignation. On a rendu votre nom odieux , et toute la nation française insupportable a tous vos voisins. On n'a conservé aucun allié , parce qu'on n'a voulu que des esclaves ; on a causé depuis plus de vingt ans des guerres sanglantes. Par exemple, sire, on fit entreprendre a votre majesté , en i6~2, la guerre de Hollande pour votre gloire , et pour punir les Hollandais qui avaient fait quelque raillerie dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles de commerce établies par le cardinal de Richelieu. Je cite en particulier cette guerre , parce qu'elle a été la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour fondement qu'un motif de gloire et de vengeance ; ce qui ne peut jamais rendre une guerre juste : d'où il s'ensuit que toutes les frontières que vous aurez étendues par cette guerre sont injustement acquises dans l'origine. 11 est vrai , sire , que les traités de paix subséqueus semblent couvrir et réparer celte injustice, puisqu'ils vous ont donné les places conquises : mais une guerre injuste n'en est pas moins injuste pour être heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus ne sont point signés librement ; on signe le couteau sous la gorge ; on signe malgré soi , pour éviter de plus grandes pertes ; on signe comme on donne sa bourse , quand il la faut donner ou mourir. Il faut donc, sire, remonter jusqu'à cette origine de la guerre de Hollande , pour examiner devant Dieu toutes vos conquêtes.
» Il est inutile de dire qu'elles étaient nécessaires à votre Etat ; le bien d'aulrui ne nous est jamais nécessaire ; ce qui nous l'est véritablement , c'est d'observer une exacte justice. 11 ne faut pas même prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours certaines places , parce qu'elles servent à la sûreté de vos frontières. C'est à vous à chercher cette sûreté par de bonnes alliances , par votre modération , ou par les places que vous pouvez fortifier derrière; mais enfin le besoin de veiller à notre sûreté ne nous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin. Consultez là-dessus des gens instruits et droits, ils vous diront que ce que j'avance est clair comme le jour.
» En voilà assez , sire , pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de Y Évangile .Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans , tant de sang répandu , tant de scandales commis , tant de provinces ravagées , tant de villes et de villages mis eu cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande. Examinez sans vous fia t ter , avec des gens de bien , si vous pouvez garder tout ce que vous possédez eu conséquence
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des traités auxquels vous avez réduit toc ennemis par une guerre sf mal fondée .
» Elle est encore la Traie source de tous les maux que la France souffre . Depuis cette guerre tous avez toujours voulu donner la paix en maître , et imposer les conditions , au lieu de les régler arec équité et modération. ^ oilà ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis , honteusement accablés , n'ont songé qu'à se relever et qu'à se réunir contre tous. Faut-il s'en étonner? vous n'êtes pas même demeuré fidèle dans les termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En pleine paix vous avez fait la guerre et des conquêtes prodigieuses. Vous avez établi une chambre de réunion , pour être tout ensemble juge et partie : c'était ajouter l'insulte et la dérision à l' usurpation et à la violence. Vous avez cherché , dans le traité de Westphalie , des termes équivoques pour surprendre Strasbourg. Jamais aucun de vos ministres n'avait osé depuis tant d'années alléguer ces termes dans aucune négociation , pour montrer que vous eussiez la moindre prétention ■ur cette ville ; une telle conduite a réuni et animé toute l'Europe contre vous. Ceux même qui n'ont pas osé se déclarer ouvertement , souhaitent du moins avec impatience votre affaiblissement et votre humiliation , comme la seule ressource pour la liberté et pour le repos de toutes les nations chrétiennes. Vous qui pouviez , sire, acquérir tant de gloire solide et paisible à être le pére de vos sujets et l'arbitre de vos voisins , on vous a rendu l'ennemi commun de vos voisins , et on tous expose à passer pour un maître dur dans votre royaume.
» Le plus étrange effet de ces mauvais conseils , est la durée de la ligue formée contre vous ; les alliés aiment mieux faire la guerre avec perte , que de conclure la paix avec vous , parce qu'ils sont persuadés sur leur propre expérience , que cette paix ne serait point une paix véritable ; que vous ne l'observeriez non plus que les autres , et que vous vous eu serviriez pour accabler séparément , sans peine , chacun de vos voisins , dès qu'ils seraient désunis : ainsi , plus vous êtes victorieux , plus ils vous craignent et se réunissent pour éviter l'esclavage dont Us se croient menacés. Ne pouvant vous vaincre , ils prétendent au moins vous épuiser à la longue. Enfin ils n'espèrent plus de sûreté avec vous , qu'eu vous mettant dans l'impuissance de leur nuire. Mettez-vous , sire , un moment à leur place , et voyez ce que c'est que d'avoir préféré son avantage à la justice et à la bonne foi.
» Cependant vos peuples , que vous devriez aimer comme vos enfans , et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous , meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et la campagne se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti ; par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État , pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple , il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions. Les
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magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse , dont tout le bien est en décret , ne vit que de lettres d'État. Vous êtes importuné de la foule de gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras ; car tout le royaume ayant été ruiné , vous avez tout entre vos mains , et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple , et qui le serait en effet , si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.
» Le peuple même , il faut tout dire , qui vous a tant aimé , qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié , la confiance et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne réjouissent plus ; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux ; que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le roi , dit-on , avait un cœur de père pour son peuple , ne mettrait-il pas plutôt s» gloire à leur donner du pain et à les faire respirer après tant de maux , qu'à garder quelques places de la frontière qui causent la guerre ? Quelle réponse a cela ? sire. Les émotions populaires , qui étaient inconnues depuis si long-temps , deviennent fréquentes. Paris même , si près de tous , n'en est pas exempt. Les magistrats ' sont contraints de tolérer l'insolence des mutins , et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser. Ainsi , on paie ceux qu'il faudrait punir. Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité , ou de laisser la sédition impunie et de l'accroître par cette impunité , ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que vous mettez au désespoir , en leur arrachant , par vos impôts pour cette guerre , le pain qu'ils tachent de gagner à la sueur de leurs visages.
» Mais pendant qu'ils manquent de pain , vous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez pas voir l'extrémité où vous êtes réduit ; parce que vous avez toujours été heureux , vous ne pouvez vous imaginer que vous cessiez jamais de l'être. Vous craignez d'ouvrir les yeux ; vous craignez qu'on ne vous les ouvre ; vous craignez d'être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire : cette gloire , qui endurcit votre cœur , vous est plus chère que la justice , que votre propre repos , que la conservation de vos peuples , qui périssent tous les jours des maladies causées par la famine , enfin que votre salut éternel , qui est incompatible avec cette idole de gloire.
» Voilà , sire , l'état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yeux : vous vous flattez sur les succès journaliers qui ne décident rien , et vous n'envisagez point d'une vue générale le gros «les affaires qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant que vous prenez , dans un rude combat , le champ de bataille et le canon de l'ennemi * ; pendant que vous forcez les places , vous ne songez pas que
' Il y eut en 160J des émeutes causées par la cher te du pain : c'est vraisemblablement l'époque de celle lettre.
• Ceci semble indigner les batailles de Sieinkcrquc el de Ncrwindc en 1G91
5o6 NOTES SUR L'ELOGE
vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pie «As , et qui tous allez tomber malgré vos victoires : tout le monde le voit , et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-être trop tard. Le vrai courage consiste à ne se poiut flatter , et à prendre un parti ferme sur la nécessité. Vous ne prêtez volontiers! l'oreille , sire , qu'à ceux qui vous flattent de vaines espérances. Les gens que vous estimez les plus solides , sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. 11 faudrait aller au-devant de la vérité , puisque vous êtes roi , presser les gens de vous la dire sans adoucissement , et encourager ceux qui sont trop timides ; tout au contraire , vous ne cherchez qu'à ne point approfondir. Mais Dieu saura bien enfin lever le voile qui vous couvre les veux , et vous montrer ce que vous évitez de voir. Il y a long-temps qu'il tient son bras levé sur vous ; mais il est lent à vous frapper , parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs , et parce que d'ailleurs vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d'avec la vôtre qui ne l'est pas , et vous humilier pour vous convertir ; car vous ne serez chrétien que dans l'humiliation. Vous n'aimez pas Dieu , vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave ; c'est l'Enfer, et non pas Dieu, que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstition , en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les Juifs , dont Dieu dit , pendant qu'ils ni honorent des lèvres , leur cœur est bien loin de moi. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles , et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à vous , comme si vous étiez le dieu de la terre , et que tout le reste n'eût été créé que pour vous être sacrifié. C'est au contraire vous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple ; mais , hélas ! vous ne comprenez point ces vérités. Comment les goùteriez-vous? vous ne connaissez point Dieu , vous ne l'aimez poiut , vous ne Je priez point du cœur , et vous ne faites rien pour le connaître.
» Vous avez un archevêque « corrompu , scandaleux , incorrigible , faux , malin , artificieux , ennemi de toute vertu , et qui fait gémir tous les gens de bien. Vous vous en accommodez , parce qu'il ne songe qu'à vous plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt aus qu'en prostituant son honneur , il jouit de votre conhance. Vous lui sacrifiez les gens de bien , vous lui laissez tyranniser l'Église , et nul prélat vertueux n'est traité aussi bien que lui.
» Pour votre confesseur ' , il n'est pas vicieux ; mais il craint la solide vertu , et il n'aime que les gens profanes et relâchés. Il est jaloux de son autorité , que vous avez poussée au-delà de toutes les bornes. Jamais confesseurs des rois n'avaient fait seuls les éveques et décidé de toutes les affaires de conscience. Vous êtes seul en France , sire , à ignorer qu il ne sait rien , que son esprit est court et grossier , et qu'il ne laisse pas
ei 1693, où U victoire se reduuil en effet à preudre le champ de bataille cl nue partie du cauon.
• D« Harlay. ' Le P. La Ghaitc.
DE FÉNÉLON. 5o7
d'avoir son artifice avec cette grossièreté d'esprit. Les jésuites même le méprisent , et sont indignés de le voir si facile à l'ambition ridicule de sa famille. Vous avez fait d'un religieux un ministre d'Etat. Il ne se connaît point en hommes , non plus qu'en autre chose. H est la dupe de tous ceux qui le flattent et lui l'ont de petits présens. Il ne doule ni n'hésite sur aucune question difficile. Un autre très-adroit et très-éclairé n'oserait décider seul. Pour lui , il ne craint que d'avoir à délibérer avec les gens qui sachent les règles : il va toujours hardiment sans craindre de vous égarer , il penchera toujours au relâchement et à vous entretenir dans l'ignorance ; du moins il ne penchera aux partis conformes aux règles , que quand il craindra de vous scandaliser ; ainsi , c'est un aveugle qui en conduit un autre , et , comme dit Jésus-Christ , ils tomberont tous deux dans la Josse.
» Votre archevêque et votre confesseur vous ont jeté dans les difficultés de l'affaire de la régale , dans les mauvaises aflaircs de Rome ; ils vous ont laissé engager par M. de Louvois dans celle de Saint-Lazare , et vous auraient laissé mourir dans cette injustice, si M. de Louvois eut vécu plus que vous *.
» On avait espéré » sire , que votre conseil vous tirerait de ce chemin si égaré ; mais votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien : du moins madame de Main tenon et M. le duc de Bcauvilliers devaient-ils se servir de votre confiance en eux pour vous détromper ; mais leur faiblesse et leur timidité les déshonorent et scandalisent tout le inonde. La France est aux abois. Qif attendent-ils pour vous parler franchement ? que tout soit perdu ? Craignent-ils de vous déplaire ? ils ne vous aiment donc pas ? car il faut être prêt à fâcher ceux qu'on aime , plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence. A quoi sont-ils bons , s'ils ne vous montrent pas que vous devez restituer les pays qui ne sont pas à vous , préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire , réparer les maux que vous avez faits à l'Eglise , et songer 11 devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne? Je sais bien que, quand on parle avec cette liberté chrétienne , on court Hsquc de perdre la faveur des rois; mais leur faveur leur est-elle plus chère que votre salut? Je sais bien qu'on doit vous plaindre , vous consoler , vous soulager , vous parler avec zèle , douceur et respect ; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur, malheur à eux s'ils ne la disent pas, et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre ! Il est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer, si vous êtes trop ombrageux et si vous ne voulez que des flatteurs autour de vous. Vous demanderez peut-être, sire, qu'est-ce qu'ils doivent vous dire ? le voici : Ils doivent vous représenter qu'il Jaut vous humilier sous la puissante main de Dieu , si vous ne voulez qu'il vous humilie ; qu'il faut demander la paix , et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole ; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs ; qu'enfin U faut rendre au plus
1 Mort en 1C91.
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tôt à vos ennemis , pour sauver F État , des conquêtes nue vous n* pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'êtes-vous pas trop heureux, dans vos malheurs , que Dieu fasse finir les prospérités qui vous oot aveuglé ' , et qu'il vous- contraigne de faire des restitutions essentielles a votre salut , que vous n'auriez jamais pu vous résoudre à faire dans un état paisible et triomphant? La personne qui vous dit ces vérités , sire , bien loin d'être contraire à vos intérêts , donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut , et elle ne cesse de prier pour vous. »
(6) H n'écrivit contre eux , si on les en croit , que par reconnaissance pour le P. de La Chaise, qui, dans sa querelle avec Bossuet , levait défendu à la cour, autant qu'un jésuite courtisan pouvait défendre la vertu opprimée. Fénélon était bien incapable d'un pareil motif. Sa bonne foi en matière de religion était si traie et si pure , que, sur les querelles du jansénisme , il avait embrassé les opinions de Bossuet , avec lequel il s'accordait si peu sur tout le reste. Mais ce qui était bien propre à l'archevêque de Cambrai , c'était le sentiment de charité dont il faisait profession pour les jansénistes, les protestans, les incrédules même.
On a imprimé que vers la fin de sa vie , il étendit ses principes de tolérance encore plus loin qu'il n'avait fait jusqu'alors. Il ne pouvait , dit -on, se persuader que cet Etre suprême, qu'il appelait bon, et qu'on ne devrait jamais appeler autrement , rendît éternellement malheureux des millions d'hommes pour avoir ignoré , soit par le malheur des circonstances , soit par celui de leurs lumières , des vérités que sa sagesse impénétrable semble n'avoir voulu révéler^u'à une petite partie de la terre. Il en concluait, ajoute-t-on , non pas que toutes les religions étaient égales , il aimait trop la sienne , mais que Dieu pardonnerait à ceux qui , attachés dans la simplicité de leur ca»ur au culte qu'ils croyaient lui être le plus agréable , apporteraient aux pieds de son trône le premier et le plus indispensable de tous les cultes , la bienfaisance, la charité et la justice. On assure enfin que lessentimeus d'humanité , de douceur et de paix dont ce vertueux archevêque se pénétra de plus en plus à mesure qu'il avança en âge , lui firent regarder avec indifférence, dans ses dernières années , toutes les disputes théologiques dont il s'était trop long-temps occupé pour son bonheur et sou repos. Nous ne garantissons pas ces faits ; nous sommes encore plus éloignés cl plus incapables d'apprécier les opinions qu'on prête à l'archevêque de Cambrai sur ces matières. Nous croyons seulement que , s'il a été dans l'erreur, on doit lui pardonner en faveur du motif, et que la théologie peut le condamner, mais que l'humanité doit l'absoudre.
' Ceci semble prouver que cette lettre a été écrite après Taffairc de la Hoguc , eu 1691 , premier malheur de Louis XIV , peut-être même après la prise de Pondicliéry par les Hollandais, en l6<)3, qui pouvait obliger le roi à ces restitutions dont parle Fénélon.
iYof/i. Des, note» que uous avons mises a celte letirc, on peut conclure avec attcsdc certitude qu elle a été écrite en l6V>f; imite* les époques s'accordent à celte date
DE FÉNÉLON. 5o9
(7) Louis XIV n'aimait pas Fénélon , qu'il ne regardait que comme un bel-esprit ; c'était le nom qu'il affectait de lui donner. Madame de Maiutcnon , qui en jugeait mieux , détermina ce prince , malgré sa répugnance , à le choisir pour précepteur de son petit-lils. Elle n'eut besoin , pour y réussir , que de présenter Fénélon au roi comme l'ecclésiastique le plus vertueux qui lût à sa cour : le foi , par ce seul motif, préféra Fénélon à tous ses concurreus ; et rien ne fait plus d'honneur à Louis XIV, que d'avoir, en cette occasion si importante , sacrifié au bien de son petit-fils et de l'État sa façon particulière de penser. Dans la suite , madame de Maintenon et le monarque se repentirent tous deux de cette nomination : madame de Maintenon , parce que le précepteur, consulté par le roi sur son projet de mariage, avait cherché à l'en dissuader ; et Louis XIV , parce qu'il eut bientôt le déplaisir de voir que l'éducation donnée par Fénélon au duc de Bourgogne était la satire indirecte de son règne. Mais plus ils se repentirent l'un et l'autre de leur choix , plus les motifs de leur repentir prouvent combien le choix était digne d'éloge.
On peut voir dans la Vie de Fénélon , par Ramsai , les vraies maximes de cet archevêque sur l'autorité royale. Tout prince sage /disait-il , doit souhaiter de n'être que /'exécuteur des lois, et d'avoir un conseil suprême qui modère son autorité. Si le précepteur du duc de Bourgogne lui enseignait de tels principes de gouvernement, on ne doit pas s'étonner qu'il ait déplu à Louis XIV. Nous rapportons ici , comme simples historiens , celte maxime de Fénélon , sans prétendre ni l'adopter ni la combattre. Nous laisserons ù des écrivains plus éclairés et plus instruits que nous à examiner quels seraient les avantages , les droiLs , les fonctions de ce conseil suprême et modérateur que l'archevêque de Cambrai désire à tous les souverains ; nous examinerons encore moins quels seraient les inconvéniens d'un semblable conseil , s'il n'était ni désigné , ni avoué par la nation qu'il croirait représenter. Nous observerons seulement que Fénélon appuyait ses principes de l'exemple respectable de nos deux meilleurs rois , Louis XII , qui défendait ù ses parlemcns d'enregistrer les édits qui leur paraîtraient injustes , et Henri IV , qui tenait en i5ç)6 , à l'assemblée des notables, ce beau discours qu'on ne saurait trop répéter : « Je vous ai fait assembler pour » recevoir vos conseils, pour me mettre en tutelle entre vos maim. » C'est une envie qui ne prend guère aux rois , aux barbes grises , et » aux victorieux comme moi ; mais le désir de voir mon peuple heureux n me fait trouver tout facile et tout honorable. »
(8) Ce roman , que Fénélon avait uniquement destiné pour le duc de Bourgogne son élève , vit le jour par l'infidélité d'un domestique qui eu uvait pris une copie. Les maximes d'humanité répandues dans cet ouvrage , ont fait dire à un philosophe sensible , qu'en le lisant on se console de vivre et de souffrir. Mais ces belles maximes n'empêchèrent pas que le Télêmaque ne blessât profondément Louis XIV, qui crut y voir la censure secrète de sou administration despotique , de su fission
5io NOTES SUR L'ÉLOGE DE FÉNÊLON.
pour la gloire , de ses guerres légèrement entreprîtes . rie sa faiblesse" pour les flatteurs , de sa malheureuse confiance pour des hommes qui en abusaient. Féuélon fut bien différent de ces malheureux précepteurs des rois , qui , dans des écrits aussi absurdes que dangereux , ont tracé aux maîtres du monde «les principes d'intolérance et de despotisme ; ouvrages moins faits pour les princes que pour les inquisiteurs et les tyrans.
Son roman aggrava beaucoup sa disgrâce , déjà commencée par son quiétisme. 11 se montra bien au-dessus de celle disgrâce par la conduite aussi épiscopalc que patriotique qui le rendit si cher à son peuple , si utile aux armées françaises , si respectable même a nos ennemis. Sans l'extrême simplicité de sa vertu , on aurait cru qu'il avait prb pour aa det isc ;
Faites rougir ce roi qui vous a condamne.
S'il est vrai , comme on Ta dit , que Louis XIV, dans ses dernières années, ail paru se rapprocher de Fénélon, et si les malheurs que ce prince essuya sur la fin de son règne ont produit cet heureux effet , osons regretter , pour le prince et pour la France , qu'ils n'aient pas commencé plus tôt; ils auraient été plus courts , moins funestes , moins liumilians ; ils auraient fait couler moins de sang et moins de larmes. La France aurait eu moins de gloire , et l'aurait moins cruellement payée.
(9) Cette épitaphe , très-longue et très-froide , est l'ouvrage du P. Sanadon , jésuite. Nourri comme il l'était de la lecture des anciens , dont il a tâché d'imiter le style dans ses ouvrages , il aurait dû apprendre d'eux que le premier mérite d'une épitaphe , et même de toute inscription, est une noble brièveté, et que plus l'objet est intéressant, pins cette brièveté donne de prix et d'éclat à l'inscription et à son objet. Le trait si heureux de l epitaphe de Catinat, Non sibi , sed patriœ tue//, tiev plus vieil quant illa voluit (vainqueur pour la patrie , et non pour lui , il a cessé de vaincre dès qu'elle a cessé de le vouloir ) , serait bien plus remarquable et d'un bien plus grand effet , si l'épilaphe de ce guerrier philosophe se bornait à ce peu de paroles.
Un des plus beaux éloges peut-être qui aient été donnés à l'arche- >ôque de Cambrai, c'est le témoignage que lui a rendu l'illustre général Munich qui l'avait connu en Flandre , où il Servait dans l'armée des alliés. «Je regarde, disait-il, comme le temps le plus heureux de ma » vie , celui où j'ai eu le bonheur de connaître cet homme si respec- » table, et je suis moins (lutté demes succès à la guerre , que des mar- » ques de bonté qu'il a daigné me témoigner dans ma jeunesse. »