ELOGE DE CALLIÈRES
So* père, Jacques de Callières , homme d'esprit et auteur de quelques ouvrages , lui inspira de bonne heure l'amour des lettres et de l'étude. Ce père avait été fort attaché à la maison de Longueville : le fils hérita des mêmes sentimens; il annonçait pour la négociation des talens distingués , qu'il employa d'abord au service de cette illustre maison. Envoyé par elle en Pologne, il était sur le point de faire élire le duc de Longueville souverain de ce grand royaume, lorsque ce prince de si grande espérance fut tué au passage du Rhin en 1672.
L'habileté que M. de Callières avait montrée dans cette circonstance , fit juger à Louis XIV qu'il était capable de conduire de plus importantes affaires. En i(x)3, au milieu d'une guerre qui avait embrasé l'Europe, il fut envoyé en Hollande, ou, après avoir négocié secrètement pendant cinq années , il amena enfin les esprits au traité de paix qui fut conclu à Ryswick , et dont il fut un des plénij>otentiaires , avec plus de succès que de reconnaissance de la part de la nation *.
M. de Callières était dès lors membre de l'Académie Française, et digne de cet honneur par les talens qu'il avait montrés en traitant l'affaire de Pologne; talens qui supposent une partie des qualités que la compagnie exige ou désire dans ses membres 3. Ces qualités n'étaient pourtant ni le seul ni le premier de ses titres. Il avait forcé , pour ainsi dire, la porte de l'Académie , mais l'avait forcée d'une manière honorable, par le succès d'un panégyrique du roi qu'il fit en 1688. L'éloge de ce prince était alors répété par toutes les bouches, et son panégyrique tracé par toutes les plumes. Louer le souverain , et surtout le louer avec éloquence, comme fit M. de Callières , était le moyen le plus assuré , non-seulement de se concilier les bontés du monarque, mais de se rendre favorable la nation même, alors enthousiaste de son roi , et de mériter les suffrages de l'Académie, uniquement occupée, au milieu de ce concert général de louanges, à célébrer la gloire de son protecteur.
Notre académicien , qui par ses talens et ses succès avait justifié le choix du prince dans les emplois dont il avait été chargé,
' François de Callières , conseiller du roi en ses conseils , secrétaire du cabinet de sa majesté, ne à Thorigny , en basse Normandie, le 14 mai l&|5; vécu a la place de Philippe Quinault, le 7 février 1689; mort le 5 mat 1717.
■ Voyez l'article de Louis Verjus, comte de Creci.
» Idem.
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fut récompense Je ses services par des pensions considérables , et par cette même charge de secrétaire du cabinet , que plusieurs autres de nos confrères ont occupée. La compagnie doit désirer qu'elle le soit souvent par ceux de ses membres qui sont les plus dignes de la remplir; l'accès facile et continuel que cette place leur donne auprès du souverain , et les moyens aussi honnêtes que sûrs qu'ils peuvent employer pour obtenir son estime et sa confiance, les mettent à portée de rendre aux lettres des services également utiles pour elles et honorables pour eux, soit en faisant connaître au monarque tout l'intérêt qu'il a de protégeriez talens , soit en repoussant les calomnies que des courtisans méprisables s'efforcent quelquefois d'accréditer pour noircir le mérite qui les fuit et les dédaigne.
M. de Callières se montra digne du titre d'académicien , par le zèle qu'il témoigna toujours pour la compagnie; par l'intérêt qu'il prit à ses travaux , en venant les partager le plus souvent qu'il lui fut possible ; enfin par diflerens ouvrages utiles ou agréables , dont il se croyait redevable à la république des lettres, depuis qu'il en avait demandé et obtenu les honneurs. On compte parmi ces ouvrages quelques poésies, qui n'étaient pas sans mérite dans un temps où l'art de la versification était encore le secret d'un petit nombre d'adeptes. De toutes ses productions en prose , nous n'en citerons que deux. La première, qu'on peut regarder comme un ouvrage vraiment académique , est un Traité du *ùon et du mauvais usage de. s'exprimer , et des façons de parler bourgeoises. L'habitude qu'avait M. de CaIJières de vivre à la cour, l'avait rendu très-capable d'écrire sur ce sujet, le seul peut-être qu'un simple courtisan puisse bien traiter, mais qu'un courtisan, homme de lettres, est en étal de traiter d'une manière supérieure. Le premier n'a de maître et de loi que l'usage, et, pour ainsi dire, que l'instinct; le second, joignant à l'usage l'étude réfléchie de la langue et des bons modèles, sait apercevoir et juger les nuances délicates des expressions et des tours, connaître la propriété ou l'impropriété de* termes, et par là en prévoir le sort et la fortune; distinguer ceux qui sont ignobles et réservés pour le peuple d'avec ceux qui ont l'aisance et les grâces d'une noble familiarité ; démêler enfin, dans le langage de la cour même , ce qui est mauière et jargon, d'avec ce qui est fin et de bon goût ; en un mot , se rendre, en quelque sorte , législateur dans la langue des grands et dans celle de la multitude, et assigner à chacune son partage et ses bornes.
Le second ouvrage de M. de Callières , dont nous croyons devoir faire mention , est un Traité de la manière de négocier;
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personne u était plus en droit d'en écrire que lui , s'il appartient île donner les préceptes à ceux qui ont commencé par donner les exemples. Il faut pourtant convenir que ces sortes d'ouvrages ne sont guère utiles qu'à ceux qui pourraient s'en passer , et qu'en vain on se remplira la tête de principes sur l'art des négociations , si Ton n'est pas d'avance préparé par la nature à trouver ces principes eu soi-même sans le secours des livres. Tel pourrait étaler sur celte matière des leçons et des maximes d'une vérité bien triviale, qui serait, ou par la dureté de sou caractère ou par sou peu de connaissance des hommes, le plus malheureux des négociateurs. D'ailleurs , ou les règles de conduite qu'on prescrit dans ces sortes d'ouvrages sont des lieux communs qu'il est fastidieux d'écrire , ou si ce sont des vues plus i al (i nées et plus secrètes, la publicité de l'impression met bientôt les étrangers en état d'en profiter pour eux-mêmes ; et toute la science de l'écrivain devient dès lors inutile à la nation pour qui il l'avait principalement desliuée. Il en est de ces ouvrages quand ils sont dignes d'être lus, comme de ces iuvenlions guerrières qui , en devenant bientôt communes à tous les peuples , perdent par cette publicité même , sinon leur mérite , au moins leurs avantages.